2001
Enfance et PSY
Dossier
Coca-Cola, McDonald’s et Ritaline®
[*]
Lawrence Diller
Lawrence H. Diller est pédiatre
comportementaliste à Walnut Creek, en Californie. Il est professeur-assistant à
l’université de Californie, San Francisco. Son livre La Ritaline,
parlons-en : réflexions d’un médecin sur les enfants, la société et les
performances d’une pilule a eu un écho national
et international. Il a publié, dans la presse spécialisée, de nombreux articles
sur l’hyperkinésie, les problèmes émotionnels de l’enfance et l’usage des
médicaments psychiatriques chez
l’enfant.
D’outre-Atlantique, le recul que donne l’expérience aux
professionnels de la santé nous apporte des éléments de réflexion pour éclairer
les débats passionnés actuels.Mots-clés :
hyperactivité, déficit de
l’attention, Ritaline®, société.
Selon la légende, les avertissements que Cassandre adressa aux
siens – de se méfier des présents faits par les Grecs – furent dédaignés. La
ville de Troie ignora les prophéties de sa grande prêtresse. Tous firent bon
accueil au cheval dissimulant les soldats grecs qui assassinèrent les vaillants
défenseurs de la ville de Troie dans l’enceinte même de leur cité. Médecin aux
États-Unis, je me sens souvent, aujourd’hui, comme une Cassandre face à
l’adhr et à l’usage de la Ritaline
dans ce pays.
Pendant plus de vingt ans, j’ai été pédiatre dans une banlieue
aisée de la baie de San Francisco et j’ai rencontré environ 2000 enfants
fréquentant l’école élémentaire qui présentaient des troubles du comportement
et de l’apprentissage, tant à la maison qu’en classe. J’ai prescrit de la
Ritaline et autres stimulants pour améliorer leur état.
Depuis dix ans environ, l’âge des enfants présentant de tels
troubles s’est étendu, certains étant plus jeunes, d’autres plus âgés que ceux
que j’avais l’habitude de rencontrer auparavant parmi la population d’enfants
qui m’étaient amenés en consultation. Certains ont à peine trois ans. Les
filles sont plus nombreuses. Chose importante à noter, tous semblent être moins
affectés et moins handicapés par ces troubles que les patients que je voyais
auparavant, tels des Tom Sawyers
d’aujourd’hui, mais ils ne comblent pas les attentes de l’Amérique moderne à
l’égard de ses enfants.
Cette nouvelle tendance peut être relevée par des milliers de
médecins exerçant aux États-Unis. Les estimations concernant le nombre
d’enfants sous Ritaline (la plus connue) ou autres médicaments stimulants comme
la Dexedrine®,
l’Adderal® et le
Concerta®, sont très
variables. Selon mes calculs, en 1998, quatre millions d’enfants de moins de 18
ans prenaient des stimulants. Il n’est pas impossible qu’un million d’adultes
soient également sous traitement. Les estimations concernant la production de
Ritaline sont plus précises : une augmentation de 700 % au cours des années
quatre-vingt-dix. La production d’amphétamines génériques a triplé entre 1996
et 1999, résultat dû essentiellement à une campagne extrêmement active et
couronnée de succès menée auprès des médecins prescripteurs par les fabriquants
d’Adderal®. L’Amérique
consomme 80 % de la production mondiale de stimulants. Que s’est-il passé aux
États-Unis ? Peut-on en tirer des leçons pour d’autres pays et d’autres
cultures abordant l’expérience de l’adhr ?
Dans les années soixante-dix, la psychiatrie américaine adhéra
fortement au modèle biologico-génético-médical d’explication des troubles du
comportement. L’introduction du Prozac® à la fin des années quatre-vingt
révolutionna l’attitude du public à l’égard des traitements par médicaments
psychiatriques des cas relativement légers (« pharmacologie cosmétique »). Pour
l’opinion, un « déséquilibre chimique » nécessitant un traitement par
médicament devint une notion banale. En fait, dès le début des années
soixante-dix, quelque chose d’insidieux se développa chez les enfants
américains : un « déséquilibre de vie ».
Ce déséquilibre a pris une importance croissante avec
l’affaiblissement des structures sociales, familiales et scolaires. Maintenant,
on attend des enfants qu’ils apprennent davantage de choses à un âge de plus en
plus précoce. Le fait que les deux parents travaillent est devenu la norme des
familles américaines. Privés de la présence d’une famille élargie, de plus en
plus de jeunes enfants sont déposés chaque jour dans des structures d’accueil
et les plus âgés, fréquentant l’école élémentaire, portent la clé de la maison
autour du cou et restent sans surveillance l’après-midi jusqu’au retour de
leurs parents.
Les pressions, tant sur les enfants que sur leurs familles, se
sont accentuées de façon significative alors que les effectifs des classes ne
cessaient de croître sans que les crédits alloués à l’école n’augmentent. Au
minimum, tout jeune Américain se fixe l’objectif de passer quatre années à
l’université afin d’affronter la compétition économique. Ainsi se développe une
intolérance à toute manifestation originale de caractère et de talent, et tous
les enfants, quelle que soit leur personnalité, doivent s’adapter à ce même
modèle éducatif rigide.
La volonté de contrôler les coûts médicaux n’a fait
qu’augmenter les pressions économiques sur les médecins pour régler au plus
vite les problèmes des enfants par la prescription d’un « médicament à résultat
rapide ». L’affaiblissement de l’autorité parentale progresse, sorte de «
parentalité politiquement correcte », toute forme de punition risquant de nuire
à la bonne image que l’enfant a de lui-même. Les décennies soixante-dix et
quatre-vingt ont rassemblé tous les éléments socialement explosifs qui ont
favorisé l’émergence de l’adhr/Ritaline.
L’étincelle se produisit en 1991 quand, sous la pression
d’organisations de parents et de professionnels, les lois concernant les droits
et les aides aux handicapés se sont étendues à l’adhr comme handicap reconnu. Du coup, les
parents voulant soutenir leurs enfants dans leur scolarité demandèrent
massivement des évaluations médicales permettant de diagnostiquer l’adhd. De ce fait, la Ritaline fut prescrite à
de nombreux enfants et ainsi débuta, aux États-Unis, l’épidémie d’adhd.
D’autres facteurs sociaux ont contribué à faire des États-Unis
le lieu le plus propice au développement du virus
adhd/Ritaline. L’un d’eux, souvent
cité, bien que séduisant, ne résiste pas à une investigation minutieuse. Le
mode de vie américain, du moins dans les villes, n’est pas beaucoup plus
stressant que celui qui peut être observé à Tokyo, Milan ou Londres, où la
consommation de Ritaline n’atteint qu’un dixième de celle observée à New York
ou Los Angeles. Donc, la théorie du « temps qui presse » – rythme de vie
trépidant, télévision, jeux vidéo, engendrant l’adhd et la consommation de Ritaline –
n’explique en aucun cas les différences observées dans la consommation de
Ritaline d’un pays à l’autre.
Aucun pays n’offre, comme les États-Unis, une telle possibilité
de mobilité sociale, de telles opportunités. Ici, chacun peut devenir un
nouveau Bill Gates, en tout cas, cela est présenté comme réalisable. Notre
culture semble être la moins tolérante qui soit à l’égard de la souffrance et
de la tristesse, considérés comme des événements normaux d’une vie normale.
Deuil et perte sont catalogués « dépressions » et susceptibles d’être traités
par des médicaments. La Déclaration d’indépendance nous octroie le droit à la «
poursuite du bonheur » qui, en cette fin du xxe siècle, s’est transformée en tyrannie
du bonheur. Si quelqu’un n’est pas heureux, c’est qu’il est déprimé et donc, il
doit être soigné. Les variations de caractère et de talents durant l’enfance
sont traitées comme de possibles maladies précoces – troubles psychiatriques
pré-morbides ou troubles de l’apprentissage –, ce qui entraîne de nombreuses
demandes d’évaluation et de traitement dans les classes moyennes et les milieux
aisés. Il semble qu’en France et dans certains pays européens, une partie de
ces comportements soient mieux tolérés et considérés comme excentriques et non
comme « déviants » devant être traités.
Il existe deux types de cultures ; les conséquentes et les
inconséquentes. Une culture « conséquente » impose une conformité, une adhésion
aux valeurs du groupe au prix d’un renoncement à l’expression de la richesse
individuelle. Les meilleurs exemples du premier de ces types de culture sont
les sociétés asiatiques incluant quelques pays occidentalisés comme le Japon,
Taiwan ou Hong-Kong. Le type de culture « inconséquent » valorise l’expression
individuelle, la mise en avant de soi et la spontanéité, tout en exigeant une
certaine conformité tant en classe qu’au travail ; le meilleur exemple en sont
les États-Unis. La France, quant à elle, se situe quelque part entre ces deux
extrêmes. Dans la culture américaine, le paradoxe du message est que sont
valorisées en même temps l’expression personnelle et des exigences
contraignantes de la part des parents et des enseignants. Les adultes agissent
de manière inconséquente et ambivalente en soumettant leurs enfants à de telles
contraintes. Le résultat est que cette éducation peu structurée n’est ni
suffisamment efficace ni suffisamment prégnante pour aider des enfants au
tempérament instable, souvent des garçons, à accéder à une autodiscipline. Ils
présentent alors les symptômes de l’adhd et sont traités avec de la
Ritaline.
Mon métier de médecin est de soulager la souffrance. Après
avoir proposé aux parents des solutions éducatives et des aides
d’apprentissage, j’ai fini par prescrire de la Ritaline à un enfant qui
n’arrivait pas à surmonter ses troubles. La Ritaline permet à quiconque, adulte
ou enfant, hyperkinétique ou non, de s’atteler à des tâches qu’il trouve
ennuyeuses ou difficiles (ce qui n’est en rien spécifique à l’hyperkinésie).
L’expérience de plus de soixante années d’utilisation de stimulants chez les
enfants permet d’attester de sa relative innocuité, mais l’efficacité de la
seule Ritaline pour régler les problèmes des enfants hyperkinétiques n’en est
pas pour autant prouvée. En aucun cas la Ritaline, même si « ça marche », ne
peut remplacer l’amélioration des relations familiales et scolaires.
Cependant, mon rôle de citoyen me pousse à dénoncer
l’importance des facteurs sociaux qui ont permis l’expansion de l’épidémie
d’hyperkinésie/Ritaline dans ce pays. M’en abstenir ferait de moi le complice
silencieux d’un système de valeurs et de contraintes que je pense être nocif
aux enfants et à leurs familles. Ma seule façon de résoudre ce dilemme
d’éthique professionnelle consiste à continuer à prescrire tout en dénonçant
cette situation.
Je n’ai guère d’illusions sur l’impact de mes interrogations
publiques à propos de l’usage de la Ritaline aux États-Unis et ne pense pas
qu’elles aient la moindre incidence sur l’usage qui est fait de ce médicament.
L’engouement pour des substances telles que le Prozac®, la Ritaline et, depuis peu, le
Viagra®, permettant
d’améliorer les performances touche au cœur même des valeurs américaines, qui
ne montrent pas, actuellement, de signes d’évolution. Car en Amérique, plus que
partout ailleurs, nous adhérons pleinement à la conviction que toute
acquisition matérielle conduit à la satisfaction affective et spirituelle.
C’est la religion d’un état fondamentaliste de consommateurs corporatistes. En
fin de compte, avec la Ritaline, nous préparons nos petits soldats à affronter
la bataille de la course à l’argent et au bonheur « allégé » qui en est le
corollaire.
Des laboratoires pharmaceutiques multinationaux ont l’ambition
d’étendre prochainement le marché des stimulants à l’Europe de l’Ouest. Les
experts américains de l’hyperkinésie, bénéficient pour la plupart de subsides
provenant des laboratoires pharmaceutiques, se feront les hérauts des bienfaits
d’un diagnostic précoce de l’hyperkinésie et de son traitement par la Ritaline.
Leurs données, établies selon les critères simplificateurs et réducteurs des
modèles médicaux, sont impressionnantes, mais elles n’établissent rien d’autre
qu’une simple comptabilité des symptômes des enfants ou des comprimés
pharmaceutiques. La contrepartie en termes de qualité de vie n’est jamais
mentionnée.
L’effondrement du communisme et l’importance de la poussée
économique des dix dernières années aux États-Unis sont susceptibles de
renforcer le pouvoir et l’influence dans le monde entier du modèle économique
et culturel américain. Ce pays et cette culture, qui ont donné au monde le
Coca-Cola et le McDo, proposent aujourd’hui la Ritaline. Nombreux sont les pays
qui considèrent les États-Unis avec un mélange d’envie et d’horreur.
L’accroissement de la richesse n’a certainement pas apporté le bonheur à
l’Amérique. Malgré le succès économique, le nombre des suicides et l’importance
des maladies mentales ne cessent de croître. L’Europe ferait bien d’examiner
ses positions sur l’hyperkinésie et son traitement à la lumière de l’expérience
américaine. Attention aux cadeaux des Américains !
Lawrence H. Diller a
ouvert un site Web très visité,
www. docdiller.
com, consacré à l’enfant et aux médicaments
psychiatriques.
Vous trouverez dans le prochain numéro d’enfances & psy, en post-scriptum à ce dossier,
l’article du professeur Claude Bursztejn : « L’hyperactivité motrice avec
déficit de l’attention : maladie neuro-développementale ou construction
nosographique ? »
[*]
Traduit de l’anglais par Sophie de Jocas.