2001
Enfance et PSY
Ailleurs
Expérience africaine, des pistes de réflexion pour le travail
d’orthophonie en France
Élisabeth Manteau
Élisabeth Manteau est
orthophoniste, docteur en sciences du langage, membre du comité directeur d’OdM
(orthophonistes du
monde).
Orthophoniste depuis plus de vingt années, j’ai adhéré à
l’association Orthophonistes du monde (OdM) lors de sa création, puis,
m’appuyant sur une petite expérience de travail à l’étranger, j’ai posé ma
candidature pour partir en mission. Ma première expérience pour et avec OdM
consista en trois missions au Togo entre 1997 et 1999. Quand on part en mission
à l’étranger pour la première fois, on emporte dans ses bagages ses savoirs et
ses savoir-faire, sa bonne volonté, mais aussi, bien sûr, ses idées et sa
culture, et l’on se rend vite compte de la relativité de toutes ces
données.
Lors de mon expérience au Togo, j’ai tout particulièrement
travaillé auprès de centres pour enfants « handicapés mentaux », où sont
accueillis ensemble, faute d’autres structures, des enfants déficients
intellectuels, trisomiques, psychotiques, infirmes moteurs cérébraux (imc), parfois des enfants sourds. J’ai
travaillé avec les éducateurs à comprendre les difficultés de communication, de
parole et de langage rencontrées et à élaborer des réponses possibles,
individualisées : petits groupes dynamiques de langage et d’éveil avec des
jeunes enfants trisomiques, utilisation de communication multi-modale avec des
enfants sourds, aides motrices à la parole pour les enfants
imc, parallèlement à des activités
cognitives et préscolaires mieux adaptées à leurs possibilités, etc.
À propos de la représentation des handicaps
Les éducateurs togolais avec lesquels je travaillais
comprenaient bien que les enfants sourds, au-delà de leurs problèmes de
langage, pouvaient être intelligents et nécessitaient, de ce fait, des
activités pédagogiques propres à développer cette intelligence. En revanche,
ils avaient du mal à envisager que les enfants imc puissent être, eux aussi, capables
d’apprentissage, quelles que soient leurs difficultés de parole. J’avais tout
d’abord attribué cette perception à un manque d’informations sur ces troubles,
mais leurs réticences étaient telles que je me suis interrogée ; c’est en
parlant avec mes interlocuteurs, notamment avec une psychologue togolaise qui
m’hébergeait, que j’ai compris que l’approche professionnelle de ces handicaps
lourds pouvait être liée à leur représentation culturelle.
Dans la tradition africaine (Pierre Erny, 1990), les petits
enfants représentent une venue à la vie terrestre de principes spirituels
d’ancêtres ou d’autres humains, voire de génies ou autres esprits non humains.
Dans cette approche traditionnelle, on peut envisager que la venue d’enfants
différents ou « mal formés » soit due à des réincarnations d’esprits mauvais ou
à d’autres causes supranaturelles. Les enfants trisomiques étaient considérés,
à cause de leurs particularités physiques, comme « étrangers », « venant
d’ailleurs », donc un peu envoyés par les dieux et bénis d’eux ; ainsi, leur
naissance dans une famille peut ne pas être considérée comme dramatique ; par
ailleurs, leur caractère souvent enjoué et communicatif aide à leur insertion
sociale. En revanche, la naissance des enfants « mal formés », comme les
imc, était ressentie comme résultant
d’esprits malfaisants et comme une malédiction, voire un danger, pour leur
famille (les enfants difformes étaient parfois supprimés rituellement par le
village dès leur naissance) ; leur aspect physique disgracieux et leur parole
déformée gênent leur insertion sociale et on a encore du mal à imaginer que
leur développement intellectuel puisse être préservé.
Ces représentations populaires ont obligatoirement une
influence sur celles des éducateurs issus de ces milieux. Il serait
présomptueux et stupide d’en sourire ou de se borner à y voir un certain
folklore : dans nos sociétés occidentales, bon nombre de représentations
traditionnelles, non avérées par les faits, influencent nos propres modes de
pensée, telles les anciennes (?) superstitions entourant la naissance de bébés
porteurs d’un « bec de lièvre » ou même, plus près de nous, les réticences
encore vivaces à considérer la communication gestuelle des sourds comme une
vraie langue. Il pourrait être intéressant de s’intéresser davantage à ces
représentations traditionnelles des handicaps dans la culture des familles
auprès desquelles nous sommes amenés à travailler, quel que soit leur pays
d’origine.
À propos du rôle de l’image
Lors de ma première mission au Togo, j’avais proposé
l’utilisation de supports visuels et imagés dans les classes, pour les
activités de langage et les apprentissages scolaires ; je fus surprise, lors de
ma seconde mission, de constater que certaines pistes de travail avaient été
explorées et donnaient déjà des résultats, mais que cette possibilité, pourtant
peu coûteuse et simple à réaliser, avait été peu utilisée. Là encore, ce sont
les rencontres, les discussions, les visites, qui m’ont aidée à comprendre.
L’éducation en général dans ce pays (il semblerait que ce soit le cas des
autres pays de l’Afrique sub-saharienne) utilise très peu de supports visuels ;
la visite d’une école primaire « ordinaire » me l’a confirmé.
Vivant dans une société dévoreuse d’images, je n’avais pas
pensé que l’image pouvait avoir en Afrique un autre statut culturel. Nous avons
pu en discuter avec les éducateurs ; ils n’étaient pas opposés à cette
utilisation du visuel mais n’y avaient pas spontanément recours. Cette
constatation m’a renvoyée à d’autres perceptions que nous supposons naïvement
partagées par tous, comme le rôle des livres, et qui sont parfois démenties par
notre pratique.
À propos du rôle de la parole
Je ne connais pas encore suffisamment l’Afrique pour pouvoir
appréhender avec certitude le rôle psychosocial de la parole. Cependant, mes
voyages, mon expérience togolaise, les rencontres que j’ai faites, ce que j’ai
pu vivre et observer, m’ont amenée à ressentir cette importance primordiale de
la parole dans les cultures africaines. Depuis ces premières expériences, la
lecture de quelques chercheurs européens et africains (notamment Alassane Ndaw,
1983) a aiguisé un désir de mieux connaître (ou tout au moins mieux approcher)
ces données culturelles.
Les sociétés africaines sont des sociétés de parole. Les
échanges sociaux sont basés sur des échanges de parole. Dire son nom à un
étranger, c’est un peu lui faire un « cadeau » et initier un réel échange. La
transmission de la culture et des savoirs s’opère essentiellement par la voie
de la parole. Or, la surdité et certaines pathologies motrices ont des
conséquences directes sur l’acquisition du langage oral. Travailler utilement
avec nos partenaires africains et avec l’entourage des enfants nécessite de les
aider à découvrir que ces enfants (sourds, imc, etc.) peuvent, à leur façon, devenir des
êtres de parole si on leur en donne les moyens. Il me semble important d’avoir
présentes à l’esprit ces données essentielles de la vie sociale quand nous
travaillons, avec nos collègues africains, à bâtir ou à faire progresser la
prise en charge de ces handicaps.
À propos des savoir-faire de nos partenaires
On pourrait avoir tendance à penser qu’une mission «
humanitaire » en Afrique consisterait à apporter des matériels et des
techniques. Les demandes en matériel, si elles existent (nos collègues
africains travaillent parfois avec… rien), ne sont pas les plus importantes :
les éducateurs demandent surtout de l’information et de la formation. Par
ailleurs, apporter du matériel pédagogique, indépendamment du coût, n’est pas
forcément adapté. En revanche, créer avec les éducateurs locaux des supports
pédagogiques en relation avec le vécu des enfants est non seulement plus
économique, mais aussi mieux adapté
[*]. Les intervenants locaux, encouragés, font ensuite
preuve d’intuition et d’imagination.
Une mission se prépare et, bien sûr, nous arrivons avec des
idées de ce qui pourrait être organisé dans la prise en charge des enfants.
Nous découvrons parfois de réels savoir-faire. Dans les centres pour enfants
handicapés mentaux du Togo, par exemple, il était inutile de retravailler sur
l’apprentissage de l’autonomie et les apprentissages pré-professionnels, ces
aspects de la prise en charge étant tout à fait réfléchis, organisés et
adaptés. Quant aux domaines du rythme corporel, des jeux vocaux chantés et
rythmés, j’ai eu la chance d’assister à des activités très élaborées et
porteuses d’enseignements.
À propos des besoins et demandes de nos partenaires
La prise en charge des enfants sourds fait l’objet de multiples
controverses en France et en Europe, les prises en charge diffèrent et les «
écoles » s’affrontent. Une collègue et moi-même assurions une mission dans une
institution marocaine pour enfants sourds ; nous étions pleines de grandes
idées sur les projets bilingues (langue des signes/langue orale), mais nous
avons dû nous adapter et redéfinir, avec les enseignants de l’institution, les
bases d’une éducation orale la moins contraignante possible, mais sans réel
travail en langue des signes, car telle était alors leur seule demande. Sortant
avec difficulté d’un siècle d’éducation « oraliste » en France, il aurait été
mal venu de notre part de porter un jugement sur l’idée que cette institution
avait de l’éducation des enfants sourds. Nous avons essayé de les aider, là où
se situait leur demande, sérieuse et honnête, en tentant seulement d’induire
des pistes de réflexion pour des évolutions ultérieures qu’il ne nous revient
pas de juger.
En revanche, le seul centre pour enfants sourds du Togo, à
Lomé, assure la scolarisation de quatre-vingt-dix enfants selon une méthode de
communication totale, associant la langue française orale… à la langue des
signes américaine (le directeur a suivi l’enseignement de formateurs américains
dans un pays d’Afrique anglophone). À quoi servirait de remettre en question
cette association surprenante, qui semble permettre à la majorité des enfants
d’accéder à un niveau d’enseignement de fin de primaire ? Sommes-nous sûrs de
toujours faire mieux ? Mais nous pouvons essayer de les aider à associer à
cette prise en charge signée un peu particulière une éducation à l’oral pour
les enfants moins sourds ; nos collègues africains n’ont aucun appareillage
individuel ni collectif, aucune formation à l’éducation orale des enfants
sourds, mais une vraie demande à ce niveau.
À propos du plurilinguisme
Le Togo, la Côte-d’Ivoire et d’autres pays de cette zone sont,
de par leur histoire, qui est aussi la nôtre, des pays francophones.
L’éducation y est assurée en français et, à la différence des pays d’Afrique du
Nord qui renouent avec leurs traditions de langue arabe, cette réalité risque
de perdurer. En effet, prenons l’exemple togolais : il n’y a pas
une tradition linguistique, le pays
est constitué d’une mosaïque d’ethnies et de langues différentes. Les mariages
interethniques semblent encore assez rares et, si la mondialisation banalise
certaines techniques et objets standards, l’importance accordée aux coutumes et
aux langues reste vivace.
Les petits Togolais parlent et écrivent le français à l’école ;
mais à la maison ils parlent le minà, le kabiè, le cotocoli, etc., des langues
beaucoup plus différentes entre elles que ne l’étaient les dialectes des
régions françaises. L’introduction de la langue des signes dans l’éducation des
enfants sourds pourrait aider à faire le lien conceptuel et sémantique entre le
français, d’une part, langue de l’école (et des médias) et langue véhiculaire
d’une région à l’autre du Togo, et, d’autre part, les langues vernaculaires des
familles et des traditions. Le signe serait alors le pivot entre le mot
vernaculaire (parlé) et le mot français (parlé et écrit). En retour, cette
recherche que nous pouvons initier avec nos collègues africains peut nous aider
à réfléchir à l’éducation, en France, des enfants sourds de familles non
francophones.
Travailler en bi-(multi-)linguisme suppose, bien sûr,
d’associer les familles à ces projets éducatifs ; les éducateurs, issus
eux-mêmes de ces différentes ethnies, peuvent aider à cette évolution. Pour les
enfants sourds, et pour d’autres handicaps ou particularités, il semble
important d’aider nos partenaires à approfondir, auprès des universitaires
locaux, des éléments de connaissance phonétique, lexicale, syntaxique de leurs
propres langues.
Axel Morch avait organisé une telle recherche lors de sa
mission au Mali. J’ai pu ébaucher un travail linguistique de ce type au
Togo
[**] avec des
éducateurs. Au-delà du réel intérêt théorique et appliqué, cela peut être
également une façon d’aider nos interlocuteurs à prendre conscience des
potentialités locales et de la limite de nos compétences. Il semble plus facile
de bâtir ensuite des projets en vrai partenariat, et non en
assistanat.
On ne revient pas exactement le même de telles missions en
Afrique (ou ailleurs). On découvre des lieux, des modes de vie et de pensée,
des cultures, des personnes surtout. On donne un peu : notre temps, notre
expérience, nos savoirs, nos savoir-faire. On reçoit beaucoup.
La nécessité d’être ouverts aux perceptions du monde et aux
idées relatives à l’éducation n’est certainement pas réservée aux missions à
l’étranger. Me confronter à des cultures différentes m’a aidée à le ressentir
de façon plus prégnante.
·
Anzieu, D.,
et al. 1977.
Psychanalyse et langage : du corps à la
parole, Paris, Dunod.
·
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tome 1 et tome 2, Paris, Gallimard.
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Revue de l’association Orthophonistes du monde (2, rue des deux-gares, 75010
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·
Manteau-Sépulchre, É. 1999.
Rôle d’une interaction bilingue (langue des
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l’enfant sourd, doctorat de sciences du langage soutenu en 1998 à
Paris III, Lille, Éd. du Septentrion.
·
Manteau-Sépulchre, É. 1999. « Quelques pistes de
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L’Orthophoniste, n° 187, p.
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L’Enfant handicapé au village. Guide à l’usage
des agents de santé, des agents de réadaptation et des familles.
Traduction de la version originale anglaise de 1988, Handicap international,
Lyon, crtt.
[*]
Axel Morch, orthophoniste, présente ainsi un travail mené au
Mali en 1989-1990 dans un film,
Kumakan
latilennaw, « Les redresseurs de langage ».
[**]
« Formation pour OdM à Lomé (Togo), une expérience vécue de
linguistique appliquée »,
L’Orthophoniste, n° 196, mars 2000, p.
32-33.