Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-850-8
160 pages

p. 148 à 152
doi: 10.3917/ep.014.0148

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no14 2001/2

2001 Enfance et PSY Ailleurs

Expérience africaine, des pistes de réflexion pour le travail d’orthophonie en France

Élisabeth Manteau Élisabeth Manteau est orthophoniste, docteur en sciences du langage, membre du comité directeur d’OdM (orthophonistes du monde).
Orthophoniste depuis plus de vingt années, j’ai adhéré à l’association Orthophonistes du monde (OdM) lors de sa création, puis, m’appuyant sur une petite expérience de travail à l’étranger, j’ai posé ma candidature pour partir en mission. Ma première expérience pour et avec OdM consista en trois missions au Togo entre 1997 et 1999. Quand on part en mission à l’étranger pour la première fois, on emporte dans ses bagages ses savoirs et ses savoir-faire, sa bonne volonté, mais aussi, bien sûr, ses idées et sa culture, et l’on se rend vite compte de la relativité de toutes ces données.
Lors de mon expérience au Togo, j’ai tout particulièrement travaillé auprès de centres pour enfants « handicapés mentaux », où sont accueillis ensemble, faute d’autres structures, des enfants déficients intellectuels, trisomiques, psychotiques, infirmes moteurs cérébraux (imc), parfois des enfants sourds. J’ai travaillé avec les éducateurs à comprendre les difficultés de communication, de parole et de langage rencontrées et à élaborer des réponses possibles, individualisées : petits groupes dynamiques de langage et d’éveil avec des jeunes enfants trisomiques, utilisation de communication multi-modale avec des enfants sourds, aides motrices à la parole pour les enfants imc, parallèlement à des activités cognitives et préscolaires mieux adaptées à leurs possibilités, etc.
 
À propos de la représentation des handicaps
 
 
Les éducateurs togolais avec lesquels je travaillais comprenaient bien que les enfants sourds, au-delà de leurs problèmes de langage, pouvaient être intelligents et nécessitaient, de ce fait, des activités pédagogiques propres à développer cette intelligence. En revanche, ils avaient du mal à envisager que les enfants imc puissent être, eux aussi, capables d’apprentissage, quelles que soient leurs difficultés de parole. J’avais tout d’abord attribué cette perception à un manque d’informations sur ces troubles, mais leurs réticences étaient telles que je me suis interrogée ; c’est en parlant avec mes interlocuteurs, notamment avec une psychologue togolaise qui m’hébergeait, que j’ai compris que l’approche professionnelle de ces handicaps lourds pouvait être liée à leur représentation culturelle.
Dans la tradition africaine (Pierre Erny, 1990), les petits enfants représentent une venue à la vie terrestre de principes spirituels d’ancêtres ou d’autres humains, voire de génies ou autres esprits non humains. Dans cette approche traditionnelle, on peut envisager que la venue d’enfants différents ou « mal formés » soit due à des réincarnations d’esprits mauvais ou à d’autres causes supranaturelles. Les enfants trisomiques étaient considérés, à cause de leurs particularités physiques, comme « étrangers », « venant d’ailleurs », donc un peu envoyés par les dieux et bénis d’eux ; ainsi, leur naissance dans une famille peut ne pas être considérée comme dramatique ; par ailleurs, leur caractère souvent enjoué et communicatif aide à leur insertion sociale. En revanche, la naissance des enfants « mal formés », comme les imc, était ressentie comme résultant d’esprits malfaisants et comme une malédiction, voire un danger, pour leur famille (les enfants difformes étaient parfois supprimés rituellement par le village dès leur naissance) ; leur aspect physique disgracieux et leur parole déformée gênent leur insertion sociale et on a encore du mal à imaginer que leur développement intellectuel puisse être préservé.
Ces représentations populaires ont obligatoirement une influence sur celles des éducateurs issus de ces milieux. Il serait présomptueux et stupide d’en sourire ou de se borner à y voir un certain folklore : dans nos sociétés occidentales, bon nombre de représentations traditionnelles, non avérées par les faits, influencent nos propres modes de pensée, telles les anciennes (?) superstitions entourant la naissance de bébés porteurs d’un « bec de lièvre » ou même, plus près de nous, les réticences encore vivaces à considérer la communication gestuelle des sourds comme une vraie langue. Il pourrait être intéressant de s’intéresser davantage à ces représentations traditionnelles des handicaps dans la culture des familles auprès desquelles nous sommes amenés à travailler, quel que soit leur pays d’origine.
 
À propos du rôle de l’image
 
 
Lors de ma première mission au Togo, j’avais proposé l’utilisation de supports visuels et imagés dans les classes, pour les activités de langage et les apprentissages scolaires ; je fus surprise, lors de ma seconde mission, de constater que certaines pistes de travail avaient été explorées et donnaient déjà des résultats, mais que cette possibilité, pourtant peu coûteuse et simple à réaliser, avait été peu utilisée. Là encore, ce sont les rencontres, les discussions, les visites, qui m’ont aidée à comprendre. L’éducation en général dans ce pays (il semblerait que ce soit le cas des autres pays de l’Afrique sub-saharienne) utilise très peu de supports visuels ; la visite d’une école primaire « ordinaire » me l’a confirmé.
Vivant dans une société dévoreuse d’images, je n’avais pas pensé que l’image pouvait avoir en Afrique un autre statut culturel. Nous avons pu en discuter avec les éducateurs ; ils n’étaient pas opposés à cette utilisation du visuel mais n’y avaient pas spontanément recours. Cette constatation m’a renvoyée à d’autres perceptions que nous supposons naïvement partagées par tous, comme le rôle des livres, et qui sont parfois démenties par notre pratique.
 
À propos du rôle de la parole
 
 
Je ne connais pas encore suffisamment l’Afrique pour pouvoir appréhender avec certitude le rôle psychosocial de la parole. Cependant, mes voyages, mon expérience togolaise, les rencontres que j’ai faites, ce que j’ai pu vivre et observer, m’ont amenée à ressentir cette importance primordiale de la parole dans les cultures africaines. Depuis ces premières expériences, la lecture de quelques chercheurs européens et africains (notamment Alassane Ndaw, 1983) a aiguisé un désir de mieux connaître (ou tout au moins mieux approcher) ces données culturelles.
Les sociétés africaines sont des sociétés de parole. Les échanges sociaux sont basés sur des échanges de parole. Dire son nom à un étranger, c’est un peu lui faire un « cadeau » et initier un réel échange. La transmission de la culture et des savoirs s’opère essentiellement par la voie de la parole. Or, la surdité et certaines pathologies motrices ont des conséquences directes sur l’acquisition du langage oral. Travailler utilement avec nos partenaires africains et avec l’entourage des enfants nécessite de les aider à découvrir que ces enfants (sourds, imc, etc.) peuvent, à leur façon, devenir des êtres de parole si on leur en donne les moyens. Il me semble important d’avoir présentes à l’esprit ces données essentielles de la vie sociale quand nous travaillons, avec nos collègues africains, à bâtir ou à faire progresser la prise en charge de ces handicaps.
 
À propos des savoir-faire de nos partenaires
 
 
On pourrait avoir tendance à penser qu’une mission « humanitaire » en Afrique consisterait à apporter des matériels et des techniques. Les demandes en matériel, si elles existent (nos collègues africains travaillent parfois avec… rien), ne sont pas les plus importantes : les éducateurs demandent surtout de l’information et de la formation. Par ailleurs, apporter du matériel pédagogique, indépendamment du coût, n’est pas forcément adapté. En revanche, créer avec les éducateurs locaux des supports pédagogiques en relation avec le vécu des enfants est non seulement plus économique, mais aussi mieux adapté [*]. Les intervenants locaux, encouragés, font ensuite preuve d’intuition et d’imagination.
Une mission se prépare et, bien sûr, nous arrivons avec des idées de ce qui pourrait être organisé dans la prise en charge des enfants. Nous découvrons parfois de réels savoir-faire. Dans les centres pour enfants handicapés mentaux du Togo, par exemple, il était inutile de retravailler sur l’apprentissage de l’autonomie et les apprentissages pré-professionnels, ces aspects de la prise en charge étant tout à fait réfléchis, organisés et adaptés. Quant aux domaines du rythme corporel, des jeux vocaux chantés et rythmés, j’ai eu la chance d’assister à des activités très élaborées et porteuses d’enseignements.
 
À propos des besoins et demandes de nos partenaires
 
 
La prise en charge des enfants sourds fait l’objet de multiples controverses en France et en Europe, les prises en charge diffèrent et les « écoles » s’affrontent. Une collègue et moi-même assurions une mission dans une institution marocaine pour enfants sourds ; nous étions pleines de grandes idées sur les projets bilingues (langue des signes/langue orale), mais nous avons dû nous adapter et redéfinir, avec les enseignants de l’institution, les bases d’une éducation orale la moins contraignante possible, mais sans réel travail en langue des signes, car telle était alors leur seule demande. Sortant avec difficulté d’un siècle d’éducation « oraliste » en France, il aurait été mal venu de notre part de porter un jugement sur l’idée que cette institution avait de l’éducation des enfants sourds. Nous avons essayé de les aider, là où se situait leur demande, sérieuse et honnête, en tentant seulement d’induire des pistes de réflexion pour des évolutions ultérieures qu’il ne nous revient pas de juger.
En revanche, le seul centre pour enfants sourds du Togo, à Lomé, assure la scolarisation de quatre-vingt-dix enfants selon une méthode de communication totale, associant la langue française orale… à la langue des signes américaine (le directeur a suivi l’enseignement de formateurs américains dans un pays d’Afrique anglophone). À quoi servirait de remettre en question cette association surprenante, qui semble permettre à la majorité des enfants d’accéder à un niveau d’enseignement de fin de primaire ? Sommes-nous sûrs de toujours faire mieux ? Mais nous pouvons essayer de les aider à associer à cette prise en charge signée un peu particulière une éducation à l’oral pour les enfants moins sourds ; nos collègues africains n’ont aucun appareillage individuel ni collectif, aucune formation à l’éducation orale des enfants sourds, mais une vraie demande à ce niveau.
 
À propos du plurilinguisme
 
 
Le Togo, la Côte-d’Ivoire et d’autres pays de cette zone sont, de par leur histoire, qui est aussi la nôtre, des pays francophones. L’éducation y est assurée en français et, à la différence des pays d’Afrique du Nord qui renouent avec leurs traditions de langue arabe, cette réalité risque de perdurer. En effet, prenons l’exemple togolais : il n’y a pas une tradition linguistique, le pays est constitué d’une mosaïque d’ethnies et de langues différentes. Les mariages interethniques semblent encore assez rares et, si la mondialisation banalise certaines techniques et objets standards, l’importance accordée aux coutumes et aux langues reste vivace.
Les petits Togolais parlent et écrivent le français à l’école ; mais à la maison ils parlent le minà, le kabiè, le cotocoli, etc., des langues beaucoup plus différentes entre elles que ne l’étaient les dialectes des régions françaises. L’introduction de la langue des signes dans l’éducation des enfants sourds pourrait aider à faire le lien conceptuel et sémantique entre le français, d’une part, langue de l’école (et des médias) et langue véhiculaire d’une région à l’autre du Togo, et, d’autre part, les langues vernaculaires des familles et des traditions. Le signe serait alors le pivot entre le mot vernaculaire (parlé) et le mot français (parlé et écrit). En retour, cette recherche que nous pouvons initier avec nos collègues africains peut nous aider à réfléchir à l’éducation, en France, des enfants sourds de familles non francophones.
Travailler en bi-(multi-)linguisme suppose, bien sûr, d’associer les familles à ces projets éducatifs ; les éducateurs, issus eux-mêmes de ces différentes ethnies, peuvent aider à cette évolution. Pour les enfants sourds, et pour d’autres handicaps ou particularités, il semble important d’aider nos partenaires à approfondir, auprès des universitaires locaux, des éléments de connaissance phonétique, lexicale, syntaxique de leurs propres langues.
Axel Morch avait organisé une telle recherche lors de sa mission au Mali. J’ai pu ébaucher un travail linguistique de ce type au Togo [**] avec des éducateurs. Au-delà du réel intérêt théorique et appliqué, cela peut être également une façon d’aider nos interlocuteurs à prendre conscience des potentialités locales et de la limite de nos compétences. Il semble plus facile de bâtir ensuite des projets en vrai partenariat, et non en assistanat.
On ne revient pas exactement le même de telles missions en Afrique (ou ailleurs). On découvre des lieux, des modes de vie et de pensée, des cultures, des personnes surtout. On donne un peu : notre temps, notre expérience, nos savoirs, nos savoir-faire. On reçoit beaucoup.
La nécessité d’être ouverts aux perceptions du monde et aux idées relatives à l’éducation n’est certainement pas réservée aux missions à l’étranger. Me confronter à des cultures différentes m’a aidée à le ressentir de façon plus prégnante.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Anzieu, D., et al. 1977. Psychanalyse et langage : du corps à la parole, Paris, Dunod.
·  Barthès, R. 1970. L’Empire des signes, Paris, Flammarion.
·  Benveniste, É. 1956. Problèmes de linguistique générale, tome 1 et tome 2, Paris, Gallimard.
·  Bruner, J. 1983. Savoir faire, savoir dire (traduction d’articles de 1972 à 1982), Paris, puf.
·  Bruner, J. 1990. Acts of Meaning. Trad. fr. 1991… Car la culture donne forme à l’esprit ; de la révolution cognitive à la psychologie culturelle, Paris, Eshel.
·  Calbris, G. 1986. Des gestes et des mots pour le dire, Paris, cle International.
·  Corps écrit, Revue. 1991. « Babel ou la diversité des langues », articles divers dans Corps écrit, n° 36, Paris, puf.
·  Cyrulnik, B. 1991. La Naissance du sens, Paris, Hachette.
·  Erny, P. 1990. L’Enfant dans la pensée traditionnelle de l’Afrique noire, Paris, L’Harmattan.
·  Hagège, C. 1985. L’Homme de paroles, Paris, Fayard.
·  Hamers, J. ; Blanc, M. 1983. Bilingualité et bilinguisme, Bruxelles, Mardaga.
·  Handicap international. 1998. Les Conditions de vie des personnes handicapées au Togo, Brochure, Lomé, H. I.
·  Lentin, L. 1973. « Interactions adultes-enfants au cours de l’acquisition du langage : étude contrastive », Études de linguistique appliquée, n° 9, p. 9-49.
·  Lettre d’OdM (la). Revue de l’association Orthophonistes du monde (2, rue des deux-gares, 75010 Paris).
·  Malmberg, B. 1979. Le Langage signe de l’humain, Paris, Picard.
·  Manteau-Sépulchre, É. 1989. Approche linguistique de l’interaction adulte-enfant au cours de l’acquisition du langage, Revue de l’asforel, n° 24, p. 23-29 ; n° 25, p. 26-35.
·  Manteau-Sépulchre, É. 1999. Rôle d’une interaction bilingue (langue des signes française – français oral) au cours de l’acquisition du langage par l’enfant sourd, doctorat de sciences du langage soutenu en 1998 à Paris III, Lille, Éd. du Septentrion.
·  Manteau-Sépulchre, É. 1999. « Quelques pistes de réflexion sur le travail auprès des enfants sourds ou entendants en Afrique », L’Orthophoniste, n° 187, p. 14-16.
·  Ndaw, A. 1983. La Pensée africaine. Recherches sur les fondements de la pensée négro-africaine, Dakar, Nouvelles Éditions africaines.
·  Rivière, C. 1995. Introduction à l’anthropologie, Paris, Hachette.
·  Vigotsky, L. 1934. Thought and Language, trad. fr. 1977 : Pensée et langage. Paris, Éditions sociales.
·  Werner, D. 1991. L’Enfant handicapé au village. Guide à l’usage des agents de santé, des agents de réadaptation et des familles. Traduction de la version originale anglaise de 1988, Handicap international, Lyon, crtt.
 
NOTES
 
[*] Axel Morch, orthophoniste, présente ainsi un travail mené au Mali en 1989-1990 dans un film, Kumakan latilennaw, « Les redresseurs de langage ».
[**] « Formation pour OdM à Lomé (Togo), une expérience vécue de linguistique appliquée », L’Orthophoniste, n° 196, mars 2000, p. 32-33.
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