2001
Enfance et PSY
Dossier
Les sources biologiques de l’excitation
Entretien avec
Jean-Pol Tassin
Jean-Pol Tassin,
neurobiologiste (Collège de France) est directeur de recherche (inserm).
Jean-Louis Le Run et Danièle
Guilbert l’ont rencontré pour enfances &
psy.
Pour le neurobiologiste, qu’est-ce
que l’excitation ?
Ce que l’on entend généralement par excitation est en fait une
sortie comportementale qui n’est pas structurée. Pour nous, l’excitation est un
processus physiologique normal qui, en principe, est contrôlé par un système
inhibiteur. C’est d’ailleurs ce que l’on constate dans la phylogenèse, où l’on
voit différentes structures apparaître les unes après les autres, avec des
aires sous-corticales – où l’excitation se situe effectivement – et puis le
cortex cérébral qui les recouvre et qui, d’une certaine façon, se charge de
mettre en forme cette excitation et, donc, de la faire disparaître en lui
donnant une enveloppe.
L’excitation a-t-elle un support
matériel ?
Indiscutablement. En tout cas, le non-contrôle a un support
matériel. Ces différentes structures cérébrales sont en connexion les unes avec
les autres par l’intermédiaire de plusieurs milliards de neurones et les
interactions qui se créent parmi les structures sont modulées par d’autres
neurones, minoritaires, divergents, qui vont décider, en fonction des
situations, quelles structures doivent être activées. Ces derniers sont appelés
les neurones modulateurs, ils synthétisent et libèrent des monoamines.
Une entrée sensorielle – une information venant de l’extérieur
– va donner lieu à une réponse – par exemple courir –, qui doit être organisée
comme telle, sinon c’est n’importe quoi, une agitation. Il faut transformer
cette excitation en quelque chose de structuré, qui peut être soit un acte
moteur, soit une pensée. Ce sont ces systèmes modulateurs, qui ne représentent
que 1 % des neurones du système nerveux central, qui sont chargés de réguler
les relations entre les structures.
Que sont ces modulateurs
?
Ce sont des cellules nerveuses dont les axones – prolongements
cellulaires chargés de transmettre l’information – sont longs et divergents,
pour établir des connexions qui ont lieu à la fois à distance et de façon
simultanée dans différentes aires cérébrales. Tous les corps cellulaires de ces
neurones modulateurs sont rassemblés dans le mésencéphale. Ils se trouvent donc
dans une zone profonde, ils sont présents chez les tout premiers mammifères et,
au fur et à mesure de l’apparition dans la phylogenèse de nouvelles aires
cérébrales, ces terminaisons modulatrices ont envahi les différentes
structures, d’abord extra-pyramidales, puis limbiques et finalement corticales.
À partir du mésencéphale, qui ne contient donc qu’un petit nombre de ces corps
cellulaires, les innervations divergentes vont finalement permettre à certaines
structures d’être plus actives que d’autres, en fonction de la situation que
vit l’individu et des réponses qu’il veut faire aux stimulations qu’il vient de
recevoir.
J’ai pris l’exemple de la course : pour courir, il faut que
certaines structures, par exemple extra-pyramidales, qui interviennent dans les
séquences musculaires, soient activées ; en revanche, si vous devez focaliser
votre attention, ce sont d’autres structures, comme le cortex préfrontal, qui
le seront.
Y a-t-il un niveau d’excitation
permanent ?
On est en permanence excité, sinon on meurt. L’excitation,
c’est le propre du mécanisme de la transmission cellulaire. Sur un plan
électrique, il y a une différence de potentiel entre l’intérieur et l’extérieur
de la membrane neuronale et, si cette différence de potentiel s’annule, le
neurone est mort. Biochimiquement, il existe des pompes qui, en utilisant
l’énergie apportée par le sang, concentrent ou, au contraire, éliminent
certains ions de l’intérieur du neurone, créant ainsi une différence de
potentiel membranaire. Cet état permet des « décharges », que l’on appelle des
potentiels d’action, qui entraînent la libération des molécules synthétisées
par le neurone. Un neurone ne peut se maintenir que peu de temps vivant sans
émettre des potentiels d’action, donc l’excitation est incessante. Le problème
est de la contrôler, il faut lui donner une forme cohérente. Il y a donc un
niveau d’excitation permanent, et un certain nombre de neurones « pacemaker »,
qui ont des rythmes propres dépendant de la nature et des caractéristiques de
leurs canaux ioniques. Les neurones modulateurs participent, en fonction des
situations environnementales, au contrôle de cette excitation. Certains ont
pour rôle de protéger l’activité du système nerveux central qui doit, en plus
d’assurer le traitement des événements extérieurs, maintenir en permanence
l’équilibre homéostatique de l’organisme.
D’autres modulateurs sont là, en revanche, pour aiguiser
l’attention, la rendre plus sélective et faire ressortir de l’environnement les
éléments nouveaux. Si le système perçoit les changements d’environnement de
façon très intense, ce qui va entraîner un rapport signal sur bruit très
important, il aura beaucoup de mal à structurer ce signal, cette excitation.
Qu’appelons-nous « rapport signal sur bruit » ? Soit une entrée sensorielle ;
brutalement, une lumière produit une activation. Simultanément, il y a une
activation modulatrice, chargée de diminuer le bruit neuronal permanent pendant
quelques instants, tout en laissant passer le signal, et donc d’augmenter le
rapport entre cette entrée sensorielle et le niveau de base du fonctionnement
neuronal. Si le rapport signal sur bruit est trop élevé, la perception est
difficile à contrôler ; si le rapport signal sur bruit est trop faible, vous «
distinguez » moins les choses.
Cette organisation a-t-elle un autre
support matériel que les neurones ? Comment communiquent-ils
?
Il existe plus de soixante neurotransmetteurs qui sont libérés
par les cellules nerveuses. La grande majorité des neurones du système nerveux
central libère de l’acide glutamique qui « excite » – nous parlons plutôt
d’activation – les cellules réceptrices. Un autre neurotransmetteur, le GABA
(acide gamma-amino-butyrique), entraîne une inhibition de l’activité des
cellules réceptrices. C’est à ce niveau que certains médicaments interviennent
pour tenter d’éviter les crises d’épilepsie. En ce qui concerne l’excitation
qui nous intéresse plus particulièrement ici, ce sont les modulateurs,
dopamine, noradrénaline et sérotonine, qui permettent de la contrôler. En
général, ce sont les neurones à sérotonine qui sont chargés de protéger le
système nerveux central contre l’envahissement d’informations brutales qui
pourraient devenir anxiogènes. Un autre système est chargé d’augmenter le
rapport signal sur bruit, c’est la noradrénaline, et un troisième de protéger
non seulement des informations parasites, mais en plus de permettre un travail
nécessitant une focalisation de l’attention : c’est le système à dopamine, qui
module le fonctionnement du cortex préfrontal.
Vous avez donc un équilibre complexe entre la sérotonine qui
est chargée de maintenir les processus internes et d’éviter une trop grande
excitation, la noradrénaline qui est chargée de faire rentrer l’excitation et
la dopamine qui doit la traiter. Sans noradrénaline, on ne perçoit plus le
nouveau, et ce nouveau, il va falloir le traiter et pour cela démarrer le
cognitif (nous en reparlerons) avec la dopamine.
L’excitation est souvent externe,
mais elle peut aussi être interne. On peut faire peur à un enfant ou l’exciter,
mais il peut se faire peur ou s’exciter tout seul, par exemple en
fantasmant…
En ce qui me concerne, j’ai tendance à penser que l’excitation
interne n’est que le résultat d’une excitation auparavant externe.
Il faut bien se représenter comment le système nerveux central,
immature à la naissance, va progressivement stocker des informations qui vont
prendre un sens. C’est cela qui est important, la prise de sens de
l’information qui va pouvoir entrer dans des catégories. Et, en fonction de
cela, il y aura ou non réponse. Par exemple, si vous présentez un revolver à
quelqu’un qui n’en a jamais vu, qui n’en a jamais entendu parler et qui ne sait
pas ce que c’est, ce revolver n’aura pas d’effet anxiogène. Cela dit, ce qui
est anxiogène, malgré tout, c’est ce qui est mal connu : je suis dans une
situation soit que j’ai déjà vécue et que je n’ai pas réussi à résoudre, soit
que je n’ai jamais vécue et dont je ne sais pas si je vais pouvoir la résoudre.
Là, il y a un processus d’excitation, ou d’anxiété. Le système nerveux central
se constitue donc, au cours de la maturation, à partir des éléments qui lui
sont donnés de l’extérieur.
Son mode de stockage est très particulier, il ne correspond pas
à un mode de pensée que nous manipulons habituellement : c’est un mode
analogique qui consiste à repérer, en fonction de caractères physiques – la
forme, la couleur, la température, etc. – les événements qui ont lieu de façon
simultanée. Dès la naissance, le système nerveux central associe un certain
nombre d’événements en fonction de ces perceptions : des formes, des couleurs
avec le visage de la mère, avec la chaleur, avec le biberon, tout cela va
finalement donner un ensemble et c’est cet ensemble qui est stocké, ce n’est
pas le biberon tout seul. L’association de ces éléments une fois stockés
constitue ce que l’on appelle un « bassin attracteur », c’est-à-dire un
ensemble qui va réapparaître lorsque seulement quelques-uns des paramètres qui
ont permis de constituer le bassin sont présents.
Ce que vous dites évoque, dans un
autre registre, l’étayage de la construction de l’objet sur l’expérience du
sein décrite par Freud ou l’expérience de l’illusion de
Winnicott…
Tout à fait. Ce qui se passe, c’est que, si la situation se
reproduit de façon relativement systématique, le processus est stabilisé et
donne quelque chose qui va servir de base à la suite. Ces bassins attracteurs
correspondent à des réseaux, des cellules reliées les unes avec les autres et
qui, en fonction des entrées, vont être activées de façon simultanée ou
non.
Pensez-vous à la stabilisation
sélective des synapses ?
Non, pas vraiment. Ici, ce ne sont pas des synapses qui se
stabilisent ou qui disparaissent, ce sont des synapses qui facilitent ou au
contraire filtrent la connexion. On considère actuellement que, si deux
cellules sont activées de façon simultanée, leur lien, leur « poids synaptique
» augmente : c’est ce que l’on appelle la loi de Hebb. Au contraire, si une
cellule est activée et qu’une autre ne l’est pas à l’occasion d’une situation
extérieure, le poids qui les lie diminue. Tout cela, multiplié par un grand
nombre de neurones, va donner des réseaux et si quelques-uns de ces neurones
qui sont habituellement activés le sont effectivement à l’occasion de
stimulations, l’ensemble des neurones du réseau vont être activés, compte tenu
des interrelations qui existent parmi eux. La perception que vous recevrez
prendra un sens, parce que la perception qui vient de rentrer est
analogue à ce que vous avez vécu
jusqu’à présent et qui vous a permis de fabriquer le bassin
attracteur.
L’autre mode, cognitif, ne peut avoir lieu à la naissance ou
dans les tout premiers mois parce que, pour le mettre en œuvre, il va falloir
extraire du contexte les événements qui sont arrivés de façon simultanée, les
maintenir en mémoire pendant un certain temps pour pouvoir les analyser, en
utilisant d’ailleurs les références antérieures. C’est un autre type de
traitement, que j’appelle « cognitif », avec tout ce que cela signifie – ce qui
ne veut pas dire que l’analogique n’aboutit pas à une connaissance –, mais
c’est un traitement beaucoup plus lent. Il s’est particulièrement développé
dans le cerveau humain, à la suite des capacités du cortex préfrontal à
maintenir l’information et mettre en œuvre ce que l’on appelle la « mémoire de
travail ». Alors qu’en traitement analogique, vous avez une entrée
d’information toutes les 100-150 millisecondes, la suivante chassant la
précédente (des sens « inconscients » sont traités), lorsque le système
cognitif se met en route, l’information se maintient jusqu’à plusieurs
secondes. Vous pouvez alors sortir de la contrainte dans laquelle se trouve le
système lorsqu’il traite en analogique rapide.
Que se passe-t-il chez l’enfant
?
Chez l’enfant très jeune, jusqu’à quelques mois, les systèmes
de modulation ne sont pas encore complètement développés, les structures et les
interrelations, corticales en particulier, sont encore fragiles et l’ensemble
du système ne fonctionne qu’en analogique. Quand on parle d’amnésie infantile,
cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de souvenir : il s’est passé quelque
chose, qui a été engrangé, mais avec des règles telles que vous n’avez pas,
vous, en tant qu’adulte, les moyens de faire réapparaître le souvenir à l’état
conscient. Quand vous racontez un souvenir, vous allez prendre dans votre stock
d’informations et vous allez le transformer en cognitif. Pour parler, vous êtes
obligé, à partir de votre stock analogique, de faire un retour vers le
cognitif. L’enfant très jeune, lui, ne stocke qu’en analogique, et l’adulte
qu’il deviendra n’aura pas les moyens de redonner un sens cognitif à ce qui a
été, initialement, directement perçu en analogique. En revanche, dès que le
traitement cognitif apparaît, avec les modulateurs et le cortex, l’enfant a la
possibilité de faire du cognitif. Il
va alors fabriquer de nouveaux bassins attracteurs, selon d’autres règles. Ces
nouveaux bassins attracteurs, il va les renvoyer en stock analogique et,
lorsqu’il aura besoin de cette information, il sera capable de la retrouver
puisqu’elle est passée par une étape cognitive.
Le principe, c’est d’avoir une information, de la maintenir en
mémoire et d’en prendre conscience. Mais, même après en avoir pris conscience,
vous ne pouvez pas la conserver sous cette forme-là – vous ne pouvez pas faire
du cognitif en continu –, vous êtes obligé de la renvoyer en stock analogique.
Le fait d’être passé par le cognitif permet l’existence d’une certaine forme
qui va modifier le bassin attracteur.
Au fur et à mesure du développement, ce qui était de
l’analogique pur chez l’enfant va devenir de l’analogique mâtiné de cognitif,
puisque tous les éléments qui ont été traités par le cognitif sont renvoyés en
analogique, donc progressivement cet analogique va se modifier. Il va rester
analogique, mais il va l’être avec de l’expérience cognitive. Le processus
cognitif va prendre de plus en plus d’importance au moins jusqu’à la puberté,
puisque le cortex préfrontal – la structure rendant possible cette rétention
d’information qui permet d’extraire du contexte – ne sera complètement mature
qu’après l’âge de 20 ans.
Pour en revenir aux médiateurs,
existe-t-il un moment où ils ne sont pas actifs ?
Oui, pendant le sommeil. Au moment de l’endormissement, les
neurones noradrénergiques et sérotoninergiques s’arrêtent et aussi,
semble-t-il, les neurones dopaminergiques qui innervent le cortex
préfrontal.
Les petits enfants dorment beaucoup, parce qu’ils ont besoin de
récupérer et parce qu’ils ont des choses à faire pendant le sommeil. Pendant ce
sommeil, le traitement qui a lieu est purement analogique. Il y a toujours une
activité, une excitation, qui ne dépend plus des stimulations extérieures. Elle
est interne, d’une certaine façon aléatoire, et elle va stimuler
préférentiellement les bassins qui ont été formés la veille et ceux qui ont été
formés très précocement et qui sont très profonds. Des processus
thermodynamiques font que ce qui va être réactivé pendant le sommeil est ce qui
est le plus « important », parce que chargé d’émotion ou parce que cela a duré
longtemps, par exemple. Ce qui nous amène à la question de l’affect.
Dans un bassin attracteur, il n’y a pas que des formes, des
lumières et des couleurs, il y a aussi un affect. C’est-à-dire que l’émotion
ressentie au cours de l’événement, et qui a eu lieu simultanément à la
perception, est stockée avec. Par des connexions neuronales. On peut
l’illustrer par une situation que certains ont peut-être déjà vécue : vous
rencontrez quelqu’un dans la rue, vous ne savez pas où vous l’avez rencontré,
vous ne savez pas qui est cette personne, vous ne savez rien… si ce n’est que
cette personne vous évoque quelque chose de sympathique.
Un enfant qui dort fait des rêves,
des cauchemars…
Son excitation, qui est physiologique, active un certain nombre
de bassins qui peuvent être éventuellement anxiogènes. Jusque-là, il ne se
passe rien. Mais, pendant le sommeil, on constate des changements d’activités
neurovégétatives, en particulier des accélérations cardiaques, des
transpirations. Or, accélération cardiaque et transpiration, cela signifie
peur, même si vous êtes en train de dormir. Et à ce moment-là, vous vous
réveillez. Ce n’est pas la peur qui engendre le cauchemar, c’est l’événement
réveillant.
Des activations psychiques peuvent avoir des manifestations
externes, comme la transpiration, d’autant plus qu’il n’y a plus de régulation
neurovégétative… C’est donc un ensemble qui fait que le réveil va brutalement
faire passer le dormeur du traitement analogique – qui ne permet pas la
conscience – à un traitement cognitif. Ce traitement cognitif – ralentissement
brutal du signal parce qu’une libération énorme de neuromodulateurs se fait au
moment du réveil – va donner naissance à quelque chose qu’on appelle un
cauchemar. Le cauchemar est en fait un condensé de ce qui venait d’être
stimulé, qui a entraîné une expression neurovégétative, cette dernière
entraînant le réveil. Le cauchemar a alors lieu au moment du réveil et ne dure
vraisemblablement que quelques centaines de millisecondes.
Comme, par exemple, dans l’énurésie : l’enfant fait pipi au
lit, ça le réveille et c’est à ce moment qu’il rêve qu’il était arrivé aux
toilettes. Pour rêver et s’en souvenir, il faut absolument avoir un accès à la
conscience et donc être réveillé.
Dans la
dépression
Un événement de type analogique a été vécu auparavant comme
étant douloureux, difficile à métaboliser sur le plan psychique ; cet événement
va se combiner à notre stock analogique intérieur et va donc déclencher un
processus de réaction par rapport à ce qu’il rappelle, à ce qu’il signifie, ce
qui va nécessiter un travail psychique. Ce travail psychique, impossible
puisque non mentalisable, va épuiser les modulateurs. Il épuise les activités
modulatrices et donc, au bout d’un certain temps, les troubles du sommeil dus à
cet épuisement contribueront à accentuer l’épuisement et à rendre le travail
psychique encore plus inefficace. Ce que font les antidépresseurs, tout
simplement, c’est participer à une réactivation des modulateurs en diminuant
leur consommation d’énergie. L’épuisement des modulateurs est organique, mais
il a une conséquence psychique. L’événement n’est pas métabolisable, pas
mentalisable. Alors, ça tourne, ça tourne et ça ne donne rien.
Cet épuisement n’est pas définitif, mais cela laisse des
traces. Ce bassin qui a été activé est toujours là, et il va falloir le
travailler, le retrouver, pour pouvoir le faire passer à l’état cognitif, afin
de le modifier. Le traitement thérapeutique est alors indispensable, dès que
l’amélioration organique due aux antidépresseurs a permis de retrouver un état
supportable.
L’excitation sexuelle a-t-elle une
spécificité au regard de la neurobiologie ? En particulier, à
l’adolescence…
…qui fait réapparaître un certain nombre de sensations
probablement existantes de façon latente et qui vont réactiver des bassins. Je
crois qu’on ne peut pas en dire beaucoup plus, sinon que les nouvelles
fonctions qui apparaissent à l’adolescence, qui ont évidemment un substrat
biologique, vont être intégrées dans l’ensemble psychique en fonction de la
façon dont s’est développé ce psychisme et de la place qu’elles pourront y
trouver. En fait, les poussées hormonales rendent les modulateurs beaucoup plus
actifs. Il y a une sensibilisation des modulateurs à la poussée hormonale. Ce
qui faisait un petit choc dans la période prépubertaire va devenir beaucoup
plus réactif, pour des raisons purement biologiques…
Est-ce que le langage peut devenir
une source d’excitation ?
Il y a deux niveaux dans le langage. Dans les premiers mois, le
langage n’est qu’analogique : des mots, des bruits vont être associés à des
sensations et devenir des éléments à part entière de bassins analogiques. Petit
à petit, au cours du développement, certains mots vont pouvoir être traités en
cognitif. L’enfant, vers 3 ou 4 ans, commence à jouer avec les racines
analogiques du langage grâce à son traitement cognitif et, sans le vouloir, il
fait des « mots d’enfant » qui font rire les parents : ce sont des astuces de
confusion liées à la nouvelle façon avec laquelle il commence à traiter les
messages. Ce qui a permis à l’homme d’avoir le langage, c’est précisément le
traitement cognitif. Le langage est devenu ce qu’il est parce que,
progressivement, des mots sont apparus et ces mots ont regroupé un certain
nombre de paramètres. Le langage, c’est une façon de potentialiser le
traitement analogique en utilisant le cognitif.
Le langage peut donner une structure et il peut aussi
déstructurer. Lorsque quelqu’un parle à quelqu’un d’autre, il lui envoie à la
fois son analogique et son cognitif. Quand on est en état d’éveil,
l’oscillation analogique/cognitif est permanente. Elle ne disparaît qu’au
moment de l’endormissement. Dans le langage, il n’y a pas que les mots, il y a
les gestes, les attitudes, etc. qui vont intervenir dans la façon dont le
message va être perçu. Et cette perception dépend de votre expérience
personnelle et de votre stock analogique. Plus la stimulation est en relation
avec ce que vous avez déjà stocké, moins vous pouvez y avoir accès, puisqu’elle
va être traduite très rapidement. Vous allez passer à autre chose. Quand vous
êtes dans un environnement que vous connaissez, vous avez beaucoup de mal à
repérer les choses qui y sont tout le temps.
Y aurait-il donc une habituation
?
Ce n’est pas vraiment de l’habituation. C’est le traitement qui
est différent.
Ce stock analogique, ces « bassins »,
l’enfant les constitue- t-il au fil de son développement, de ses expériences
?
Pour arriver à contrôler les entrées, les excitations du
dehors, il faut déclencher ce travail cognitif, cette activation – disons
dopaminergique – pour permettre au cortex préfrontal de faire son travail. Or,
ce déclenchement a lieu en fonction d’un certain nombre de règles et il est
probable que certaines situations vont bloquer ou au contraire activer ce type
de traitement. Il ne se fera pas :
- si l’événement est connu et déjà traité
;
- s’il n’y a pas de motivation pour le traiter. Les
modulateurs ne vont déclencher le traitement cognitif qu’en fonction de ce qui
est « intéressant », de ce qui est nouveau, de ce qu’il y a à percevoir
;
- si la situation est très anxiogène. Nouvelle, la situation
devrait déclencher un processus cognitif, mais elle est tellement anxiogène
qu’elle va créer une activation qui va sortir de la fenêtre de focalisation de
l’attention.
Donc, trois situations : a) sans motivation – ça passe, c’est traité tout
de suite –, b) une fenêtre dans
laquelle il peut y avoir effectivement un traitement cognitif, et
c) la situation trop anxiogène qui
empêche le traitement.
Tout cela va s’apprendre d’une façon totalement inconsciente :
l’enfant va apprendre à « se mettre dans la fenêtre » et, s’il vit une
situation beaucoup trop anxiogène, comme un secret familial, il ne pourra pas
faire de traitement cognitif : il aura une connaissance inconsciente du secret,
sans en avoir fait le traitement cognitif. Et il va avoir ce bassin présent en
lui. Il pourra être stimulé de façon analogique par une quantité d’événements
qu’il percevra dans son entourage, sans en avoir conscience et sans pouvoir le
traiter.
La notion psychanalytique de
pare-excitation trouve-t-elle une traduction dans cette conception
neurobiologique ?
Oui, l’intervention d’un parent peut transformer une activité
de type analogique, non contrôlée, sous forme contrôlée, et modifier les
bassins de celui qui n’avait pas la possibilité de traiter l’information.
L’information est traitée par l’autre et renvoyée soit sous une forme
cognitive, soit sous une forme analogique. Et elle est intégrée d’une façon
telle qu’elle peut même modifier l’organisation des bassins entre eux.
L’intervention du parent a modifié la façon dont l’enfant percevra la même
information plus tard.
Et chez un enfant excité qui ne tient
pas en place, dont le corps est tout le temps en activité…
Contrôler son corps, c’est contrôler ses idées. Ce que, nous,
nous appelons les idées et la pensée correspond à un mécanisme neuronal
analogue à celui qui permet de se mouvoir, et ce que l’on voit sous une forme
motrice peut n’être que le reflet de la façon dont cela se passe à l’intérieur.
L’enfant est agité, comme ses idées le sont. Et ce n’est pas une image. Vous
avez des entrées sensorielles, un traitement global et une sortie motrice, et
cette sortie motrice peut ne pas sortir en tant que motricité, mais se
maintenir en traitement interne et donner naissance à des pensées qui peuvent
ne pas atteindre un certain niveau de conscience.
Pour avoir accès à ses propres pensées et à ses idées, il faut
nécessairement faire du cognitif. Il faut ralentir le traitement – la sortie
motrice est généralement rapide, comme l’est la sortie analogique. Tant que
vous n’avez que de l’analogique, vous êtes confronté à un système non contrôlé
et qui ne l’est qu’en fonction de la façon dont les bassins attracteurs se sont
agencés au cours du développement. Le cognitif vous permet, au moins
théoriquement, de sortir de cette contrainte. Ce qui a fait que l’homme s’est
un peu détaché des autres animaux, c’est cette possibilité de traitement
cognitif. On le sait, sa mémoire de travail est bien plus importante que celle
du singe ou celle du rat.
L’enfant hyperactif est dans la situation où il ne veut pas ou
ne peut pas déclencher son traitement cognitif. Et l’expression de cette
absence de traitement cognitif, c’est l’agitation motrice. On l’a vu en
laboratoire chez l’animal dont on a détruit les modulateurs qui vont vers le
cortex : il n’y a plus de possibilité de focalisation de l’attention et
l’animal est désinhibé et présente une forte hyperactivité
locomotrice.
Est-ce cela qui a conduit à la notion
de Minimal Brain Disfunction (mbd)
?
Exactement. La Ritaline – le méthylphénidate – est un produit
qui entre dans les neurones à catécholamines (noradrénaline, dopamine) et qui
pousse dehors ces modulateurs. Le méthylphénidate augmente donc l’action de ces
neurones modulateurs, ce qui en principe doit permettre de rééquilibrer le
système. En fait, l’enfant hyperactif est un enfant dont l’activité
sous-corticale devient trop importante par rapport à l’activité corticale qui
est chargée de la maintenir. En lui donnant de la Ritaline, paradoxalement –
parce que normalement la ritaline est un excitant – on régule cette activité :
on excite son cortex et, comme celui-ci est contrôleur, l’excitation finale
diminue.
La Ritaline est contestée en
France…
Par rapport aux éventuelles toxicomanies que cela peut
déclencher plus tard. Il faut cependant savoir que n’est pas toxicomane qui
veut et ce n’est pas parce qu’on prend un produit qu’on devient toxicomane. En
l’occurrence, il est probable que l’effet positif de la Ritaline soit supérieur
à son effet négatif, s’il existe. Les études sur ce sujet sont difficiles à
réaliser, dans la mesure où l’hyperactivité est vraisemblablement un facteur
augmentant la vulnérabilité à la toxicomanie.
Il ne faudrait pas bien sûr donner de la Ritaline sans
précaution, certains enfants hyperactifs n’en ont sans doute pas
besoin.
Pour aider les enfants excités, il y
a d’autres moyens que des molécules. Une action à partir du corps, par
exemple.
Oui, mais il faut bien voir que le corps, c’est une sortie. On
n’est pas très loin du comportementalisme quand on intervient uniquement sur le
corps. Il est probable que le corps est plus en aval que ne l’est la pensée,
par rapport au mode d’intervention.
L’autre moyen, c’est évidemment la relation thérapeutique,
c’est-à-dire permettre à l’individu de prendre conscience de la façon dont il a
stocké l’information, lui faire passer en cognitif ses associations
analogiques. C’est la découverte géniale de Freud, l’association libre !
Qu’est-ce que peut signifier le fait de faire des associations libres ? C’est
aller d’un bassin à l’autre, avec un minimum de contrôle, et ce voyage à
travers les bassins exprime à l’analyste la façon dont vous, individu, avez
stocké l’information.
La molécule permet simplement d’avoir accès à la relation. Le
déprimé n’a pas les moyens mentaux de suivre une psychothérapie : il va falloir
qu’il prenne des antidépresseurs pour faire ce travail psychique. Une fois
qu’il a retrouvé ses capacités, il faut qu’il démarre sa psychothérapie pour,
effectivement, ne pas retomber dans le trou dans lequel il était
tombé.
Donc, intervenir sur le psychisme a vraisemblablement beaucoup
plus de poids que d’intervenir sur le corps, ce qui ne veut pas dire, là
encore, que l’un exclut l’autre. Apprendre à un enfant à contrôler son corps,
c’est évidemment le faire par l’intermédiaire de différentes techniques qui
vont avoir un effet sur son psychisme, mais si on peut lui faire comprendre
que, s’il est comme ça, c’est parce qu’il a connu telle ou telle situation,
qu’il a fait des confusions au moment de son développement, des erreurs de
traitement… alors, on peut donner du sens. Du sens, il y en a souvent pour ne
pas dire toujours, mais il n’est pas d’accès facile. On peut lui donner accès
au sens.