Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-850-8
160 pages

p. 35 à 48
doi: 10.3917/ep.014.0035

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Dossier

no14 2001/2

2001 Enfance et PSY Dossier

Léopold, le bébé zébulon  [*]

Annick Le Nestour Annick Le Nestour est psychiatre. Daniel Tarnopolsky Daniel Tarnopolsky est psychomotricien. (L’Aubier, Centre psychologique du tout-petit, 7e intersecteur des Hauts-de-Seine, eps erasme)
À partir d’une observation et d’une prise en charge d’un bébé gravement insomniaque et excité, les auteurs tentent de comprendre le fonctionnement psychique de ce type de bébé et celui des parents. Ils présentent les cadres thérapeutiques que nécessite ce type de dysfonctionnement des relations précoces : thérapie hebdomadaire – prise en charge psychomotrice et utilité d’un même thérapeute fonctionnant dans les deux espaces thérapeutiques. La triangulation facilite la dynamique thérapeutique : les nouveaux liens ainsi construits dégagent parents et bébé des répétitions comportementales et affectives liées aux souffrances du passé des parents.Mots-clés : bébés insomniaques et excités, hyperactivité motrice, défaut de contenance parentale, thérapies parents/bébé et prise en charge psychomotrice.
À 3 mois et demi, lors de la première consultation, Léopold est un bébé tonique, continuellement en mouvement tant avec sa mère qu’avec son père. Les parents, totalement épuisés, consultent pour ses troubles du sommeil dès la naissance : insomnie diurne totale et plus de dix réveils chaque nuit.
Ses parents qualifient Léopold de « nerveux et revendicateur » : « Il veut toujours être avec nous, mais ne se calme jamais, il veut bouger, être en mouvement. » La seule solution que les parents aient trouvée : faciliter ses déplacements dans un youpala ! Le père valorise les compétences précoces de son bébé : « Il est en avance sur son âge, il est actif et veut faire des choses de grands. » La mère semble débordée.
 
L’impossible tranquillité
 
 
Bébé Léopold gesticule sans cesse sur les genoux de sa mère, mais il ne la regarde pas et s’intéresse essentiellement à l’environnement. La mère le tient assis, un peu à distance, en équilibre instable, à cheval sur une jambe puis sur l’autre, sur la pointe de ses genoux. Elle le change sans cesse de position, sans le rapprocher du haut de son corps. Elle parle beaucoup, mais de manière descriptive et de façon assez monocorde, sans s’adresser directement à son enfant.
Léopold semble en quête d’interlocuteur, avide de mon regard, attentif à ma voix (pouvant ainsi se calmer). Quand il passe sur les genoux de son père, celui-ci le contient un peu mieux, mais semble s’absenter de leur relation. Il le dresse finalement sur ses genoux ; Léopold s’agite alors verticalement, comme un ressort, bébé érigé dont le père se dit fier.
Léopold peut regarder sa mère à distance, mais sa mère rompt souvent le croisement de leurs regards pour s’adresser à moi. Quand il est dans le relax, le contraste est grand entre sa concentration pour se saisir d’un jouet, le manipuler, et l’agitation incessante de ses membres inférieurs. Le pédalage s’arrête lorsque je m’adresse à lui. Les deux parents ne lui parlent guère ; la mère, pourtant, ramasse le jouet qu’il laisse tomber. Le père s’approche de lui, mais il le stimule de manière excessive en le chatouillant et il ne ramasse pas le jouet tombé.
L’ayant repris, la mère l’excite, puis le repose sur la pointe de ses genoux. Les parents parlent un peu de leur histoire familiale. Ils sont tous les deux enfants uniques. Ce garçon premier-né est objet de fierté pour les deux lignées. Le grand-père maternel est décrit comme « hyperactif et nerveux ». La mère raconte ses propres troubles du sommeil : « Je ne dormais que dans la voiture jusqu’à l’âge de l’école. » Elle relate avec plaisir le premier mois : quand son fils et elle étaient très proches, Léopold s’endormait contre elle. Mais elle associe sur le sevrage précoce à un mois : « Il buvait gloutonnement au sein, il s’étouffait, j’étais vidée… »
Le père avoue qu’il est épuisé par ce fils qu’il ne peut apaiser et parle, avec beaucoup de culpabilité, d’une tape qu’il lui a donnée sur les fesses pour le calmer.
Léopold donne des signes de fatigue. Sa mère le tient plus fermement tourné contre elle. Elle le secoue plus qu’elle ne le berce, alternant bizarrement les mouvements d’avant en arrière et de haut en bas, elle-même toujours en mouvement. Léopold hurle. Il ne s’appuie pas contre sa mère ; hypertonique, il gesticule des quatre membres, comme pour s’échapper. Il se calme un peu avec la sucette.
Je propose une évaluation par le psychomotricien pour ce bébé « à la fois si compétent et si difficile à calmer », pour l’aider à trouver ses propres capacités pour s’apaiser et se relaxer.
Un rythme de bercement plus doux s’instaure entre la mère et l’enfant, peut-être en synchronie avec le tempo de ma voix, comme si la mère et l’enfant se berçaient ensemble.
Quand Léopold se détend, sa mère peut le regarder, lui sourire et devenir plus contenante. Le couple lui-même paraît plus rassemblé, le père s’est rapproché de la mère, paraissant l’envelopper. Léopold s’endort progressivement et paisiblement, confortablement installé et bien niché dans les bras de sa mère.
 
L’accordage, la contenance en voie de constitution
 
 
Léopold a 7 mois (trois mois de prise en charge). À terre, il se déplace avec une grande habilité, curieux de tous les jouets, il roule sur lui-même, s’assied en se redressant comme un ressort. Il explore les jouets frénétiquement, en repose un pour en attraper aussitôt un autre, haletant dans l’effort. Il regarde peu ses parents, mais est attentif à ma voix qui commente ses « prouesses ». Il agrippera rapidement une balle qu’il ne lâchera quasiment plus, tout en explorant, de l’autre main et de la bouche, d’autres objets.
La mère parle d’une première nuit complète de sommeil. « Le matin, il est apaisé ; après, il s’agite, il dort peu la journée. Le soir, ça se gâte, si je le laisse par terre il est tout en sueur, il va dans tous les sens, il fait des bêtises. » Le père dit : « Je dis non une fois, deux fois, et je le tape sur la main. » La mère ajoute : « Il est particulièrement violent, il a de la force, il fait vraiment mal… C’est pas vivable, d’être comme ça. Pour nous, c’est un moment, mais pour lui, c’est pour toute la vie. Si on ne l’apaise pas maintenant, il va garder ce caractère. »
La mère dit qu’il lutte moins contre le sommeil. « J’essaie de le bercer moins, c’est nous qui l’agitons. » Le père tente de trouver des raisons objectives aux difficultés de Léopold : la chaleur de l’appartement, la soif, une poussée dentaire, etc.
Les parents affirment que Léopold est plus calme ici qu’à la maison, où « il s’éparpille ». La mère associe alors sur son propre père : « Je pense que mon père ne vit pas bien d’être comme ça. Il ne sait pas être autrement. L’hyperactivité dans le travail, c’est ça qu’il a choisi. Toujours le boulot ! Je ne l’ai presque pas vu, enfant. Il ne jouait pas avec moi. Un Espagnol, il tient avec les nerfs. » Le père avoue son agacement : « C’est dur de me contrôler car il m’a cassé, ça va trop vite avec Léopold, mais il a plus de persévérance pour atteindre ses objectifs. » Léopold semble en effet se poser un peu à chaque nouvelle découverte. Je commente : « Il ne se disperse plus, mais il tente d’en prendre encore le plus possible, comme s’il n’était jamais satisfait. » Le père ajoute : « Il évolue trop vite, il grille les étapes. » La mère confirme : « Il ne savoure pas assez ce qu’il fait ; en un mois, il a pu se traîner par terre puis a marché à quatre pattes, maintenant il veut tenir debout, mais il peut aussi prendre plaisir dans mes bras et faire quelques câlins. »
À distance, Léopold organise un jeu plaisant avec la cothérapeute [**]. Quand il rompt le jeu avec la maracas, la cothérapeute le poursuit ; Léopold revient et se met en contact dos à dos avec elle. Il montre la maracas à sa mère : « Maman, maman ! » La co-consultante fait observer que Léopold arrive à se concentrer. Mais, immédiatement, le père lui envoie une balle.
Léopold va vers sa mère, mais il jette la balle au loin. Le père la rattrape et la garde. La mère dit : « Léopold a du caractère, il s’affirme plus ; maintenant, il va avoir besoin de limites. Il n’aime pas qu’on lui dise non, il veut tout et tout de suite. » Le père prend Léopold sur ses genoux, lui souffle dans le cou. Léopold dévore avidement la balle qu’il a dans la main. Quand il la laisse tomber, son père ne la ramasse pas. Léopold descend de ses genoux.
Je demande : « Pourquoi papa, il a lâché ? » Le père reprend Léopold, souffle de nouveau sur sa nuque et fait mine de la manger. J’accompagne en écho modulé le babillage de Léopold (ce que les parents ne font jamais). Léopold grogne ; la mère le prend et le pose sur le canapé, entre elle et son mari. Léopold cherche le contact. La mère le monte sur ses genoux, tente de s’adresser à lui ; elle veut le câliner, il se débat. Encouragée à tenir bon, elle entreprend de lui chatouiller délicatement un pied. Il glousse de plaisir. La mère continue ce jeu de façon nuancée, paraissant doser l’excitation. Le jeu mutuel est plaisant à regarder. Le père dit : « Quand c’est comme ça, c’est agréable, mais pas chez nous. »
Léopold se débattant de nouveau, la mère le laisse descendre. Je ponctue : « Décidément, Léopold, tu ne savoures pas tes victoires. »
Léopold instaure un nouveau jeu avec la cothérapeute. Quand il l’interrompt, je dis : « Léopold, on a tous décidé de fêter tes exploits pour que tu les savoures, sinon, tu passes toujours à autre chose. » Léopold pleurniche. La mère le prend contre elle, il ne se blottit pas. Elle l’installe sur ses genoux, en face d’elle. Il explore les boutons de son corsage. Elle l’accompagne, le caresse doucement, mais rompt le jeu : « Tu fais mal. »
Léopold s’arc-boute quand sa mère le change de position. Elle dit : « Calme-toi » et le remet en face à face. Il attrape son nez. Elle ajuste le contact. Léopold explore alors la bouche de sa mère. Je commente : « Il sait mieux se servir de vous, doser son excitation. Il vous explore plus tranquillement. »
La mère souffle doucement sur le front de Léopold. Il la regarde lui parler doucement ; une musique accordée s’installe : souffle de la mère, babillage du bébé, voix modulée de la mère. Je ponctue alors : « Il peut prendre, il peut vous prendre et aussi vous recevoir. C’est joli, ça change. » Pourtant, la mère chuchote : « Doucement, tu me fais mal. »
 
Les impasses relationnelles
 
 
Ces deux séquences cliniques, à trois mois d’intervalle et après l’instauration d’une prise en charge intensive (psychothérapies hebdomadaires, prise en charge psychomotrice bi-hebdomadaire), nous permettent d’exposer nos observations et de partager notre questionnement et nos réflexions vis-à-vis de ce type de bébé gravement insomniaque et spectaculairement excité, dans le mouvement incessant et la décharge motrice perpétuelle.
Les réalisations motrices de Léopold, très au-delà de son âge, contrastent avec une déficience majeure de capacités d’auto-apaisement, mais aussi d’engagement relationnel et affectif plaisant. La conquête motrice elle-même ne paraît pas source de plaisir. Le tourbillon moteur est-il sa seule manière de se sentir exister ?
Les parents, simultanément, valorisent et se plaignent des exploits de ce bébé épuisant. Ils ne trouvent pas en eux-mêmes des solutions et recourent à des moyens concrets de contention : le youpala, par exemple. Le portage maternel corporel est un échec patent, la contenance à distance par le regard est elle-même défaillante et discontinue. Paradoxalement, sa seule façon d’entrer en contact avec son bébé se fait par des stimulations excessives et inappropriées, tenant peu compte des initiatives de Léopold.
Le « trop d’excitation » rassemble mère et bébé, mais les sépare inévitablement ; les lâchages, les ruptures, les discontinuités désorganisent sans cesse les moments de rapprochement, sans doute trop excitants.
Du côté maternel, le mouvement l’emporte. La verbalisation paraît elle-même une évacuation/acte plus qu’une réflexion. Du côté paternel, l’intrusivité, la rivalité, voire même une note sadique dans les engagements avec l’enfant sont patents.
Aucun des deux parents ne contient physiquement, psychiquement et affectivement son fils dans une continuité adéquate.
Ces parents évoquent peu leur histoire familiale, leur enfance, leurs relations affectives avec leurs propres parents. Tous deux ont une histoire conflictuelle avec leur père. Ils l’évoquent comme inexistant ou abandonnant. Madame décrit « un père hyperactif et nerveux, trop absorbé par son travail » ; Monsieur, « un père totalement absent qui ne s’intéressait pas à [lui] ».
Cet « arriéré de comptes » pèse sur leur relation à Léopold. Madame l’identifie massivement à son père : à la fois dénigré mais recherché dans des liens houleux et passionnels. Monsieur semble aussi régler avec Léopold des conflits avec son propre père. Il cherche l’amour de son fils, mais l’hostilité émerge massivement vis-à-vis de cet enfant trop peu demandeur. De façon réactionnelle, il valorise avec fierté les compétences de son fils (l’enfant qu’il aurait aimé être pour son père ?).
Tous deux sont d’une extrême ambivalence à l’égard de Léopold dont ils attendaient une relation forte, vraisemblablement pour réparer les déceptions vécues dans leur enfance. Mais ils abandonnent eux-mêmes dans le découragement cet enfant qui leur paraît si indépendant. La valorisation des compétences de Léopold constitue un système défensif très serré pour masquer vraisemblablement leur dépression ancienne et actuelle, et pour réifier dans Léopold leur idéal infantile : se débrouiller seul, être fort et actif, être à soi-même suffisant.
 
Le psychomotricien observe et propose « Moi, Léopold, je veux être moi »
 
 
À la demande des thérapeutes, je reçois Léopold, accompagné par sa mère, pour un bilan psychomoteur avec la cothérapeute. Âgé de 5 mois, il a la taille d’un enfant de 8 mois. Il est très grand et fort : « Je n’en demandais pas tant », dira le père lors de la séance suivante, quand il accompagnera l’enfant à son tour.
Les parents, autant l’un que l’autre, sont débordés par cet enfant qui ne tient pas en place et n’a de cesse que de bouger, gigoter, se secouer. Il manque totalement de capacité d’auto-apaisement, il est agité, excité. Il donne l’impression de ne pas arriver à contrôler son énergie, tellement sa vitalité est grande.
Le père reconnaît que l’on a souvent une forte carrure dans sa famille, et nous saurons plus tard que le père de Madame est tellement nerveux que son épouse lui met des gouttes à son insu, le soir, dans son café… Pourtant, « nous sommes si calmes, tous les deux », ajoutent les parents. Aucun lien n’est fait entre les personnages grands-parentaux et l’état de l’enfant.
À la troisième séance de bilan, la mère de Léopold nous explique ses difficultés avec son enfant, tout en le gardant contre elle dans « un moment de calme peu commun », selon ses propres dires. Mais alors que l’enfant montre le désir de descendre par terre, où se trouvent des jouets sur un tapis d’éveil, elle le retient à moitié, sur le bord de ses genoux, dans un équilibre instable et ambivalent pour l’enfant, qui ne peut ni glisser vers le sol ni se lover à nouveau dans les bras de sa mère.
Ceci se poursuit un certain temps ; je ressens l’inconfort exprimé par l’enfant, tandis que sa mère continue de parler, immergée dans son discours, en oubliant presque son fils, sans le lâcher pour autant. Je lui fais part de mon ressenti et elle confirme qu’elle-même ne savait plus ce qu’elle voulait faire. Cependant, à aucun moment, il n’est question de l’enfant et de ses éventuels besoins.
Entouré par les adultes, une fois sur le tapis, Léopold reste étonnement calme, s’intéresse aux personnes et à la salle. Allongé sur le dos, il attrape avec avidité les jouets qui lui sont présentés, les conduit à sa bouche et les « mange ». Nous observons ensemble, la cothérapeute et moi, ce « besoin d’avaler le monde » que l’enfant nous fait ressentir ; la mère ajoute : « Souvent il me mord, comme pour me manger. »
Il est alors question de son alimentation, de l’allaitement au sein qui aurait été arrêté assez tôt, du sevrage qui n’aurait pas posé de problèmes. Pourtant, je ressens de la part de l’enfant une faiblesse de contenant psychophysique, comme s’il avait souffert d’un manque de contact corporel.
Suite à mes commentaires à ce sujet, la mère convient qu’elle n’a plus donné à son fils la possibilité d’un contact peau à peau, une fois l’allaitement fini : « Ça ne m’est pas venu à l’esprit qu’il puisse en éprouver le besoin. » Ni qu’elle-même l’ait ressenti.
À un moment donné de la séance, Léopold commence à montrer des signes d’impatience ; il ne sait plus quoi faire de lui-même, il s’en prend aux jouets, il se secoue, se raidit. Il n’arrive pas encore à tenir assis ni à tourner complètement du dos sur le ventre et vice versa. Les paroles ou le soutien corporel normal ne le calment plus. Je l’entoure alors avec mes bras, son dos contre mon thorax, en tenant fortement ses pieds avec mes mains, de manière à ce qu’il puisse éprouver sa propre force tout en étant contenu. Il pousse fort avec ses jambes, il s’accroche à mes vêtements avec ses mains ; il semble soulagé, il se calme peu à peu dans cet agrippement énergique où je le contiens avec fermeté.
J’explique aux parents ce qui soutient notre action : donner à l’enfant ce qui semble lui manquer, un contenant corporel.
Notre approche est nourrie par nos lectures de Winnicott, autour du holding-handling ; le « moi-peau » et les enveloppes corporelles psychiques de Didier Anzieu ; l’enveloppe musculaire d’Esther Bick.
Léopold semble manquer de structuration psycho-corporelle. Les maladresses de soutien de la part des parents ne lui ont pas permis d’élaborer des bonnes enveloppes corporelles structurantes et contenantes. Il semble avoir installé, en compensation, un fonctionnement moteur exagéré, constitué de raideurs et de secousses (ce que E. Bick appelle « enveloppe musculaire »). Peut-être a-t-il ainsi la sensation d’être « tenu » par quelque chose ; peut-être cela diminue-t-il les angoisses de morcellement résultant du manque de bon holding.
Les parents nous donnent le sentiment de ne jamais avoir su « quoi faire de lui » ; ce garçon étant de trop, « trop de trop ».
Indépendamment du fait qu’ils attendaient une fille jusqu’à l’accouchement, et que Léopold est effectivement très costaud, il y a quelque chose d’absent dans la relation et le discours des parents. Quelque chose qui ne semble pas appartenir à Léopold, mais bien aux parents eux-mêmes, et qui interfère dans leur rapport avec l’enfant.
Une prise en charge psychomotrice est décidée, en tandem avec les consultations psychothérapiques, au rythme soutenu de deux fois par semaine. Nous nous demandons par ailleurs s’il ne faudrait pas envisager un bilan somatique approfondi. En effet, devant le niveau de tension de Léopold, la question d’une douleur cachée s’impose. Mais nous décidons d’attendre car l’enfant, malgré tout, ne semble pas souffrir physiquement.
Léopold est accompagné à ses séances, de manière alternative, par l’un ou l’autre de ses parents et son comportement ne semble pas en être influencé : il est toujours dans le même état « de bouillonnement ».
La clinique psychomotrice des enfants instables que nous pratiquons est généralement centrée, au départ, autour de « touchers sensori-moteurs » basés sur les modes traditionnels de maternage, où des massages sont donnés à l’enfant par des femmes de son entourage. Nous avons trouvé dans ces pratiques une source inépuisable de moyens variés pour aider les enfants en détresse et leurs parents à se retrouver, et pour aider les parents à restructurer auprès de leur bébé des enveloppes corporelles en faillite.
Mais nos tentatives de faire un tel travail avec Léopold se sont avérées inefficaces. Nous pouvions effectivement le « tenir » pendant quelques instants, comme nous l’avions fait lors du bilan, mais il ne semblait pas en tirer un réel profit. Rapidement, nous avons infléchi notre pratique vers une réorientation et une modulation de son énergie, mais toujours dans l’action et la relation active.
Obtenir d’emblée que Léopold profite d’un moment de calme et de détente pour « se laisser faire » était un objectif impossible. Tant qu’il ne pourra pas trouver chez ses parents les possibilités de se ressourcer, en lien avec leur profonde acceptation de sa personne, il ne pourra pas « se calmer ». L’apaisement semble pour le moment trop anxiogène, car cela provoque l’affaiblissement de l’enveloppe musculaire avec le danger de débordement des angoisses de morcellement.
Le rôle des parents s’est clairement manifesté par la suite. Effectivement, quand le père, suivant notre exemple, tient Léopold fermement contre lui, l’enfant se détend, rassuré…
La mère comprend aussi peu à peu nos questionnements et tente de mieux se rapprocher de son fils, en le tenant contre elle, en lui donnant sa chaleur, son odeur, même si l’enfant se débat parfois un peu. Elle a compris que Léopold a besoin d’être tenu fermement et qu’il faut insister pour qu’il se rassemble et puisse profiter de sa maman.
 
Parents et enfant essaient de s’apprivoiser mutuellement
 
 
Au cours des deux prises en charge simultanées – psychothérapie parents-bébé/prise en charge psychomotrice –, l’enfant peut s’appuyer sur un partenaire privilégié, la cothérapeute, qui fait la « navette » et assure le lien entre les deux espaces thérapeutiques :
  • dans le cadre de la thérapie, la cothérapeute essaie d’accompagner l’enfant en continu afin d’être un interlocuteur sur lequel il puisse s’appuyer ; les parents s’identifient rapidement à sa disponibilité observante et empathique, centrée sur l’enfant, qu’ils commencent ainsi à mieux comprendre ;
  • dans le cadre de la prise en charge psychomotrice, la cothérapeute continue à soutenir les manifestations, les intentions, les désirs de l’enfant ; elle facilite ainsi les alliances dans le plaisir du jeu mutuel ;
  • son rôle de messager entre les deux espaces thérapeutiques constitue une triangulation précieuse : les liens thérapeute-cothérapeute-psychomotricien constituent une trame, une enveloppe d’étayage pour l’enfant et les parents.
Mais, ici, le travail est particulièrement difficile pour que chacun ne se sente pas oublié et pour que l’enfant puisse être investi, non comme un rival face aux besoins d’attention des parents pour eux-mêmes, mais comme enfant avec ses propres demandes et engagements affectifs. La rivalité inconsciente des parents entre eux et à son égard est difficilement mobilisable dans cette situation.
 
L’accalmie à l’horizon ?
 
 
Léopold a 14 mois (il marche depuis quatre mois). Ses troubles du sommeil ont en grande partie cédé. Curieux et intéressé, il se disperse encore beaucoup aux dires des parents, qui s’étonnent : « Il n’y a qu’ici qu’il est calme. » Le contraste est encore très grand entre cette mère qui peut parler plus finement de son enfant, reconnaissant ses qualités (« Il est plus affectueux, plus câlin, il babille, ce n’est pas compréhensible mais l’intonation y est ; il me parle à sa façon »), et son insuffisance de disponibilité et d’attention. Elle le suit plus par le regard, peut commenter ses comportements, s’associer fugacement à un jeu, mais elle le lâche encore souvent, rompant ainsi, sans s’en apercevoir, le contact établi.
Léopold, lui-même, l’évite beaucoup, lui tourne le dos pour jouer, s’en approche et la quitte brutalement. L’enfant lui demande peu, mais ce qu’elle peut engager elle-même avec lui est pauvre : « Il a toujours besoin de choses nouvelles, avec nous il se lasse vite ou nous ignore. » Comme si la nouveauté, l’enrichissement ne faisaient pas partie de son répertoire personnel. Son sentiment dépressif sous-jacent ne lui est pas perceptible.
Le père exprime à la fois son découragement et son agressivité : « Il est le chouchou de toutes les voisines, il suscite l’affection. Moi, ça m’énerve profondément, avec nous, il est intenable. » Ceci est prononcé avec une grande violence qui le submerge. Bien que Madame souligne que Léopold l’aime lui aussi, il a du mal à se contenir. Il exprime alors la peur de sa propre violence et demande des adresses de thérapeutes pour lui-même. Puis il se replie dans le silence, mais réclame rapidement le ballon de Léopold. Il le garde, exige à plusieurs reprises un baiser pour le lui rendre, puis s’empare d’un jouet qu’il dissimule sous son pull-over sans organiser véritablement un jeu de caché-trouvé, frustrant inévitablement Léopold qui file ailleurs. Madame mentionne des relations naissantes entre Léopold et le grand-père paternel, mais elle ajoute que son mari n’en est pas satisfait : « Il reproche à son père des choses d’avant. » Elle ajoute que son propre père est lui-même transformé, plus attentif : « Il se rattrape. »
Je ponctue : « Il vous fallait un petit garçon pour vous rendre tous les deux plus à l’aise avec votre père. »
Monsieur se plaint de Léopold qui veut aller trop vite sans souci du danger et dit alors avoir été lui-même « un enfant de la rue », et il parle des cascades dangereuses qu’il faisait adolescent : « Mon père n’en disait rien. » Je souligne la ressemblance fils/père. Le père paraît intéressé, mais il ne modifie guère sa manière d’intervenir, sinon en fin de consultation : Léopold voulant grimper sur la table basse, il le rattrape très vite en disant « non », mais il le pose brutalement par terre.
Tout au long de la séance, Léopold s’appuie sur la cothérapeute, il est étayé par elle. Avec elle, il regarde un livre pendant de longues minutes, reprend l’emboîtement de Duplo réussi une fois avec la mère, qui ne le remarque pas. Je dis alors : « Il refait ce qu’il a fait avec vous ; il a vraiment besoin d’échanges. » La mère répond : « Sinon, il s’énerve. »
L’enfant s’adresse beaucoup à la cothérapeute pour jouer. Celle-ci le soutient dans le jeu ; Léopold l’imite, tend vaguement les jeux aux parents, mais il repart très vite vers elle, qui transforme et enrichit le jeu (une petite boîte avec une fenêtre où un personnage se cache, un jeu de coucou, puis un jeu de « faire semblant » avec la dînette : un bon repas dégusté ensemble). Lorsque Léopold porte l’assiette vers la mère, elle la prend passivement.
Nous restons, bien sûr, préoccupés pour le devenir de cet enfant particulièrement excité, capable de repartir encore dans le tourbillon de l’hyperactivité et de la décharge motrice. Ce que nous construisons avec lui au cours des séances, dans un accompagnement attentif, montre néanmoins ses possibilités de se poser, d’échanger dans le plaisir mutuel et d’acquérir de véritables possibilités de pré-symbolisation (le jeu caché-trouvé, le jeu de faire-semblant, l’acquisition d’un début de langage de communication).
Néanmoins, ses jeux relationnels avec ses parents demeurent très pauvres, il les évite souvent, même s’il peut, par moments, les entraîner dans le jeu pré-construit avec la cothérapeute.
Du côté parental, bien que nous soutenions au maximum les mouvements de l’enfant vers eux, nous butons toujours sur leur peu de capacité et de ressources à offrir à l’enfant des réponses adaptées : trop d’excitation dans le rapproché, suivi d’un lâchage immédiat. Le jeu reste fonctionnel, sans véritable transformation ; l’enfant rompt lui-même le jeu.
Le découragement nous gagne parfois, peut-être à la mesure du vide dépressif parental non reconnu, les parents s’épuisant sans cesse dans l’agi et le fonctionnel. Ils ont encore recours à leur système défensif prévalent : admiration/fascination pour les prouesses motrices de leur enfant, son indépendance précoce, sa vitalité à toute épreuve, sa résistance aux chutes et à la douleur. L’enfant invulnérable et indépendant qu’ils ont pensé être ou auraient voulu être pour ne pas souffrir ? Arriverons-nous à nous approcher plus de leur souffrance, de la détresse des enfants qu’ils ont été, pour mieux élaborer leur ambivalence parentale ?
 
Le psychomotricien partage les interrogations des consultants
 
 
La prise en charge de cette famille est laborieuse ; les avancées sont lentes et mesurées.
Léopold, toujours en avance dans ses capacités physiques, a pu évoluer et apprendre à canaliser ses forces au fur et à mesure qu’il avançait dans ses acquisitions. Mais les rapports directs de l’enfant avec ses parents restent compliqués. Eux-mêmes ont du mal à tisser des liens en continu avec leur enfant et avec les deux espaces thérapeutiques.
Sous couvert de problèmes de travail, Monsieur commence à s’absenter des séances et la prise en charge s’en ressent. Quand il parvient, de temps à autre, à y venir, il se montre de plus en plus agressif et dénigrant vis-à-vis de son fils, alors que celui-ci va, au contraire, de mieux en mieux. Nous le sentons alors angoissé et en concurrence avec nous-mêmes.
Les synthèses avec les thérapeutes nous permettent de mieux comprendre les enjeux relationnels du père de Léopold, qui vit son fils comme un concurrent, autant vis-à-vis de sa femme que de son propre père. L’enfant devient potentiellement dangereux à partir du moment où il prend une place réelle dans le monde.
Madame, de son côté, accompagne son fils dans les séances en y prenant un rôle de plus en plus actif, ce qui la laisse parfois à nu, à son insu, quant à ses propres troubles relationnels. C’est ainsi que, lorsque Léopold commence à mettre en place l’image spéculaire, grâce à des jeux devant la glace et au travers du tunnel, Madame, tout en jouant avec lui, s’en échappe, s’en éloigne, ne lui permet pas de la rattraper. L’enfant finit par montrer de l’angoisse à force de ne pas retrouver une mère qui se dérobe tout en l’appelant par son prénom. Il devient alors indispensable que nous intervenions afin d’aider Madame à retrouver elle-même son fils.
Nous tentons alors de soutenir la mère dans une recherche corporelle personnelle afin qu’elle arrive à mieux sentir ce qui se passe en elle, en lui proposant des séances de relaxation. L’hypothèse serait de l’aider à mieux comprendre ses propres besoins internes et ceux de son fils. Malheureusement, l’expérience n’a pas été concluante. Madame « faisait » sa relaxation, mais n’était pas réellement capable d’en dire grand-chose.
Après sept mois de prise en charge, ses peurs prennent le dessus, puisqu’elle évoque un manque de disponibilité pour poursuivre ses séances et accompagner Léopold aux séances de psychomotricité après les grandes vacances.
Nous restons avec le sentiment d’une tâche inachevée en ce qui concerne la compréhension profonde du manque d’adaptabilité et d’accordage entre les parents et l’enfant.
Léopold va tout de même beaucoup mieux, ayant trouvé un bon rythme de sommeil. Il s’organise mieux dans sa motricité, son rapport à l’espace et aux personnes qui l’entourent.
À la rentrée des vacances, la prise en charge psychomotrice ne reprend pas mais le travail de thérapie continue.
 
Un père pour de vrai
 
 
Léopold a 17 mois ; les séances de thérapie restent très investies par les parents. Le père nous interroge : « Pourquoi Léopold a-t-il besoin de me tendre le crayon sans cesse après avoir posé des traces sur un papier ? » Après notre réponse : « Parce qu’il veut apprendre avec vous, en doutez-vous ? », le père mime les jeux qu’il fait avec plaisir avec Léopold à la maison, le poursuivant, se laissant poursuivre, et leurs éclats de rire : « Léopold n’a pas tellement besoin de jouets, il faut inventer et ça marche. »
Je propose alors : « Vous avez eu tellement peur que Léopold vous refuse comme vous pensez que votre père vous refusait », Monsieur dit : « Non, j’avais tellement la crainte qu’il ne m’accepte pas, comme mon père ne m’acceptait pas… Mais c’est pareil, alors… vous savez, ce que vous m’avez dit, cela m’a fait réfléchir, cela a changé ; avec Léopold aussi, ça change ; ce n’est plus pareil. »
Son émotion est intense, son assurance grandit. Il peut encourager son fils qui se rapproche de lui et, à la fois, le limiter moins brutalement dans ses excès. Léopold se disperse moins, lui répond avec attention, comme ayant attendu depuis longtemps cette fermeté empathique paternelle.
 
Une défaillance d’enveloppe psychique parentale
 
 
À travers l’observation du bébé Léopold et notre travail de réflexion dans notre étude récente [***] concernant des bébés excités et insomniaques, nous posons comme hypothèse que le défaut de contenance d’excitation physique de ces bébés est lié à une défaillance d’enveloppe psychique parentale. Ces bébés réveillent des tensions internes parentales ingérables dans leur propre problématique infantile, non suffisamment élaborée en eux-mêmes et les débordant psychiquement. Les parents ne peuvent jouer leur rôle de parexcitant et de contenant face aux élans relationnels avides de leur bébé, peut-être en raison de leur ambivalence massive à l’égard de leurs images internes parentales, en particulier à leurs pères vécus comme abandonnants, non protecteurs ou trop excitants.
Face à ce défaut de contenance psychique, nous instaurons des cadres thérapeutiques bipolaires à long terme : thérapies parents/bébé, prises en charge psychomotrices parents/bébé.
Cette triangulation thérapeutique crée deux espaces complémentaires qui permettent aux parents :
  • de se restaurer narcissiquement (leur vide dépressif sous-jacent est important) ;
  • de s’appuyer sur de nouvelles imagos parentales (couples de thérapeutes) induisant le remaniement des représentations insatisfaisantes de leurs propres parents ;
  • de déplacer leur intérêt pour leur bébé hors du champ hautement excitant de leur rencontre avortée ;
  • de donner une autre place au père de l’enfant dans sa fonction tierce et non pas co-excitante : place du père réel, mais simultanément place de l’imago paternelle dans la psyché maternelle.
Les cadres thérapeutiques ainsi construits aident l’enfant à se construire dans le champ de relations nouvelles où il est accompagné, étayé, reconnu pour ses désirs propres dans un plaisir de jeux mutuels hors de la décharge motrice.
L’appui d’étayage permet l’élaboration d’une rencontre où présence/absence se joue sans rupture et discontinuité psychique.
Ceci renforce l’enfant à solliciter de nouvelles relations avec ses parents. Il peut intégrer alors des images parentales suffisamment contenantes et protectrices pour que la dépendance ne soit pas une capture, et l’indépendance, l’affirmation d’une toute-puissance absolue.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Anzieu, D. 1985. Le Moi-peau, Paris, Dunod.
·  Bick, E. 1980. L’Expérience de la peau dans les relations d’objets précoces, trad. fr. dans D. Meltzer et al. Explorations dans le monde de l’autisme, Paris, Payot, p. 240-244.
·  Manzano, J. ; Palacio-Espasa, F. ; Zilkha, N. 1999. Les Scénarios narcissiques de la parentalité, Paris, puf, coll. « Le fil rouge ».
·  Montagu, A. 1971. La Peau et le toucher (un premier langage), Paris, Le Seuil.
·  Robert-Ouvray, S.B. 1997. Intégration motrice et développement psychique, Paris, Desclée de Brouwer, coll. « Re-connaissances ».
·  Wallon, H. 1949. Les Origines du caractère chez l’enfant, Paris, puf, coll. « sup ».
·  Winnicott, D. 1969. De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot.
·  Winnicott, D. 1975. Jeu et réalité, Paris, Gallimard, coll. « nrf ».
 
NOTES
 
[*] Zébulon est un petit personnage d’un dessin animé pour enfants monté sur ressorts, qui apparaît et disparaît en disant : « Tournicoti, tournicoton. »
[**] Brigitte Mourgues, éducatrice de jeunes enfants, cothérapeute, participe également à la prise en charge psychomotrice.
[***] « Les bébés insomniaques et excités », Communication, Journée du Centre du Vivant, 13 mai 2000, université Jussieu-Paris vii.
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