Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-850-8
160 pages

p. 49 à 56
doi: 10.3917/ep.014.0049

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Dossier

no14 2001/2

2001 Enfance et PSY Dossier

L’enfant excitable

Système pare-excitation, système pare-incitation

Bernard Golse Bernard Golse, pédopsychiatre-psychanalyste, chef du service de pédopsychiatrie de l’hôpital Necker-Enfants malades (Paris), est professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université René-Descartes (Paris V).
Toute excitation ou toute agitation ne sont pas forcément pathologiques. Après quelques rappels sur le concept freudien de « système pare-excitation », l’auteur propose de manière symétrique le concept de « système pare-incitation » avant de montrer que les deux systèmes, quel que puisse être leur éventuel socle neuro-biologique, se construisent au sein des interactions précoces entre l’enfant et son environnement relationnel, ce qui redonne toute sa place à l’histoire des symptômes. Ces diverses considérations ne sont pas seulement théoriques. Elles ont des implications cliniques, techniques et thérapeutiques voire éthiques.Mots-clés : agitation, excitation, interactions précoces, système pare-excitation.
À propos de l’enfant excité, qui constitue le fort beau thème de ce numéro, nous aimerions discuter ici du concept freudien de « système pare-excitation » et de son devenir à la lumière actuelle des acquis de la psychologie et de la psychopathologie du développement précoce.
L’excitation et la disponibilité à l’excitation font partie de la vie et il ne saurait donc être question de considérer tout enfant excité comme un enfant malade.
Pour notre part, nous préférerions ainsi parler de l’enfant excitable, qui pose en effet davantage la question de la frontière entre le normal et le pathologique à travers celle du seuil de l’excitation, lequel renvoie inéluctablement à l’entrecroisement de la part personnelle de l’enfant et des caractéristiques de son environnement ; nous y reviendrons.
Ex-citer : étymologiquement, il s’agit de mettre en mouvement à partir du dehors.
L’inverse ou le symétrique de l’excitation est donc l’incitation qui correspondrait, quant à elle, à une mise en mouvement à partir du dedans.
On voit que se profile ici toute la dialectique entre les pulsions et la relation, dynamique que S. Freud avait déjà abordée en son temps, en distinguant les dangers externes que le sujet peut fuir ou éviter des dangers internes qu’il ne peut pas fuir ou éviter mais seulement tenter de modifier.
La possibilité de fuite signerait ainsi l’extériorité du stimulus tandis que la seule possibilité de recours à la modification en signerait l’intériorité. Mais il existe probablement un équilibre dynamique subtil entre ces deux éventualités, et la thématique de l’excitation-incitation nous apparaît dès lors comme un paradigme fécond quant à son exploration.
Après avoir rappelé les conceptions actuelles du système pare-excitation et de ses dimensions maternelle, infantile et interactive, nous envisagerons l’hypothèse d’un système pare-incitation avant de dire quelques mots des implications thérapeutiques de ces différentes modélisations.
 
Le système pare-excitation
 
 
Contrairement à l’hypothèse freudienne de la « coquille autistique », contrairement au modèle de M. Mahler d’une première phase autistique du développement précoce et contrairement aux premières conceptions de F. Tustin quant à l’existence d’un état autistique normal au tout début de la vie du bébé, on sait maintenant que le nouveau-né est en fait d’emblée en prise directe avec son environnement et qu’il est même débordé par un excès de stimulations sensitivo-sensorielles diverses.
Face à celles-ci, il va donc devoir être protégé, car tout psychisme – et encore plus tout psychisme débutant – ne peut travailler que sur de petites quantités d’énergie.
Cette protection, qui n’est autre que le système pare-excitation, va alors être assurée en partie par la fonction maternante, en partie par lui-même et en partie par l’interaction entre ces deux composantes.
Il va de soi que chaque fois que nous évoquerons la mère, nous aurons moins en vue la mère en tant que personne que la mère en tant que fonction, avec tout ce qu’elle comporte intrinsèquement de masculin, de paternel et de référence au père ou à la fonction paternante.
La partie maternelle du système pare-excitation
C’est sans doute celle qui est la plus anciennement connue et la plus étudiée.
Pour dire les choses un peu schématiquement, on peut avancer l’idée que cette composante maternelle du système pare-excitation correspond, au fond, à la fonction de holding décrite par D.W. Winnicott, holding physique bien sûr, mais holding psychique également.
Rien que dans la manière dont la mère tient l’enfant dans ses bras, on voit bien comment elle assure en effet une fonction de filtrage et de tamisage par rapport à l’extérieur, la courbe de ses bras offrant à l’enfant à la fois une fonction de contenance et de protection à l’égard du « dehors », à la manière d’un paravent sécurisant.
Mais le holding n’est pas que gestuel : la mère va veiller également à ce que l’enfant ne soit pas submergé par un trop-plein de stimuli sensitifs et sensoriels (bruit, lumière, odeurs, etc.) et, finalement, elle va le contenir psychiquement dans sa voix, son regard et même sa pensée, qui tous ensemble offrent également à l’enfant une double fonction de contenance et de limitation en l’aidant à se rassembler tout en distinguant peu à peu ce qui est à lui (le soi) de ce qui ne l’est pas (le non-soi).
Tout cela concourt à l’édification des enveloppes psychiques selon la dynamique bien décrite par Esther Bick, qui fait dériver celles-ci de l’investissement libidinal de la peau du bébé par la mère, laquelle sera ensuite, si tout se passe bien, intériorisée en tant qu’objet suffisamment contenant et suffisamment limitant dont on voit bien, dès lors, la participation au fonctionnement du système pare-excitation.
Les dépressions maternelles, et ceci quelle que soit leur symptomatologie prédominante, entravent à l’évidence l’efficacité de cette composante maternelle du système pare-excitation.
La partie infantile du système pare-excitation
Mais le bébé lui-même est d’emblée compétent pour s’autoprotéger vis-à-vis de diverses excitations émanant du dehors. De multiples mécanismes peuvent ici être pris en compte dans cette perspective.
– La variation des états de vigilance, tout d’abord, soigneusement étudiée par les travaux de T.B. Brazelton qui a ainsi décrit six ou sept états de vigilance, allant du sommeil profond à l’état de colère et de cris en passant par celui dit de « disponibilité alerte ». Il y a là, véritablement, une capacité d’auto-régulation par le bébé de son accessibilité et de son attention psychique (S. Freud, W.R. Bion) à l’égard de son environnement interactif, et il est désormais clair, par exemple, que certains bébés s’endorment, comme pour se protéger, à des moments très précis en fonction des fantasmes ou des affects véhiculés par la conversation qui se tient autour d’eux (en consultation notamment).
– L’échelle de Brazelton (nbas ou Newborn Behavioral Assessment Scale) met également en évidence des processus d’habituation qui démontrent que le bébé, même très jeune, est susceptible de prêter une attention de moins en moins forte à des stimuli qui se répètent (piqûre, clochette).
– Le paradigme expérimental des « succions non nutritives » apporte des éléments qui vont dans le même sens : la succion de l’enfant, mesurée par un capteur-tétine et qui démontre sa curiosité et son avidité incorporatives, diminue d’intensité avec la répétition des stimulations sensitivo-sensorielles (notamment auditives) pour réapparaître dès qu’on fait varier un tant soit peu le stimulus, et ceci même de façon minime. Cette observation a permis, entre autres choses, de démontrer la capacité très précoce de discrimination auditive fine de bébés âgés seulement de quelques jours de vie. Qu’un bébé soit très tôt capable de distinguer des syllabes aussi voisines que [ma] ou [pa] est certes intéressant d’un point de vue psycholinguistique, mais la méthode d’expérimentation souligne du même coup l’efficacité de son propre système pare-excitation, qui le fait se désintéresser des stimuli par trop monotones ou par trop répétitifs.
– Le bébé dispose par ailleurs de procédés autocalmants, en particulier toutes les manœuvres d’autoholding, d’autocontention ou d’auto-attachement sur lesquelles les apports d’un auteur comme G. Haag ont été décisifs. Tous les comportements de rassemblement sur la ligne médiane (jonction des mains, croisement des doigts, doigts dans la bouche, accolement de la plante des pieds…) ainsi que certains phénomènes comme le hoquet peuvent participer à une fonction de pare-excitation et, à ce titre, elles en constituent la partie assumée d’emblée par l’enfant lui-même.
– Enfin, il est probable que la capacité de représentation psychique elle-même, fût-ce d’abord par le biais des seuls processus psychiques originaires (P. Aulagnier), revêt une fonction de pare-excitation puisqu’elle fournit à l’enfant les moyens d’une rencontre indirecte avec l’objet externe, rencontre ainsi médiatisée par la représentation mentale, même partielle.
La rencontre directe avec l’objet externe, si tant est qu’elle soit possible, serait en effet source d’angoisses très primitives (d’engloutissement, d’intrusion, d’interpénétration, de happage, de pétrification) telles qu’elles (re)surgissent dans le cours de certaines problématiques autistiques ou psychotiques, et l’on voit donc bien là l’effet pare-excitation du travail de la pensée elle-même.
La psychopathologie précoce peut souvent être comprise à la fois comme la cause et la conséquence d’une faillite de cette composante infantile du système pare-excitation, avec toutes les possibilités de cercle vicieux à tendance auto-aggravante que ce modèle comporte.
La composante interactive du système pare-excitation
Il est inutile de rappeler ici l’importance du fonctionnement interactif précoce dans la croissance et la maturation psychiques de l’enfant. De ce fait, chacun des deux partenaires de l’interaction se trouve à même de rendre l’autre compétent ou incompétent.
On sait bien, par exemple, qu’en cas d’insuffisance des tiers, une mère déprimée peut finir par déprimer son bébé (L. Kreisler a bien décrit dans ce cadre les « dépressions blanches » et le « syndrome du comportement vide » de l’enfant), mais il est non moins certain qu’un bébé déprimé s’avère extrêmement déprimant pour les adultes qui s’en occupent.
Dans la même perspective, le bébé – par sa part personnelle – va profondément influencer le style interactif de sa mère et la rendre plus ou moins efficace dans sa fonction de pare-excitation tandis que celle-ci, de son côté, va rendre son bébé plus ou moins compétent dans ses manœuvres d’auto-protection.
Le système pare-excitation apparaît donc non seulement comme doublement assuré par la mère et par l’enfant, mais il apparaît en outre comme une fonction éminemment interactive.
À ce titre, certains bébés dits « irritables », qui semblent ne pas supporter la relation simultanée par différents canaux de communication, peuvent être compris comme des bébés dont le seuil propre d’excitabilité se trouve trop faible, mais aussi comme des bébés qui n’ont pas mis en place un système pare-excitation personnel satisfaisant, et enfin comme des bébés qui échouent à induire chez leur mère une fonction apaisante et protectrice efficace (par exemple en ne suscitant pas, chez elle un accordage affectif suffisamment unimodal susceptible de respecter le seuil très bas d’excitabilité de l’enfant et d’aider celui-ci à instaurer un système pare-excitation adéquat).
On a là un bon exemple de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler des « troubles de la régulation mutuelle » (classification « zero to three ») qui focalisent le regard du clinicien à la fois sur le bébé, sur l’adulte qui en prend soin (caregiven) et sur la nature du lien qui les relie.
Toute la pathologie psychosomatique précoce peut sans doute être interprétée comme la résultante d’un défaut de ces régulations et de ces ajustements initiaux.
À partir de là, l’agitation d’un enfant peut prendre la valeur d’une enveloppe motrice défensive face à un défaut de contenance primordiale. Les travaux d’E. Bick sur le concept de « deuxième peau substitutive » nous invitent alors à intégrer ce symptôme au sein de toute l’histoire des interactions précoces de l’enfant plutôt qu’à lui prescrire de manière automatique et mécanique des psychotropes ou des produits amphétamine-like dont les effets secondaires nocifs commencent à être de mieux en mieux connus, et dont la prescription répète, au fond, de manière non thérapeutique, quelque chose de la dimension opératoire des premières relations auxquelles ces enfants ont justement déjà été confrontés.
 
Le système pare-incitation
 
 
Tout ce qui vient d’être dit concerne surtout, on l’a vu, les stimulations et les excès de stimulations qui parviennent à l’enfant à partir de son environnement externe. Mais il existe aussi toute une série de stimulations et d’excès de stimulations qui peuvent lui parvenir à partir de son corps et du dedans de lui-même.
Or, l’enfant a également besoin d’être protégé vis-à-vis de ces stimulations internes.
À l’heure actuelle cependant, nous en savons encore beaucoup moins sur le système que je propose d’appeler pare-incitation que sur le système pare-excitation évoqué ci-dessus. Quelques pistes de réflexion peuvent néanmoins être proposées.
D. Ribas a, par exemple, forgé le très beau concept de mère suffisamment ou non « intricante ». Certaines mères seraient plus, ou moins, capables que d’autres d’aider à l’intrication des pulsions de vie des pulsions de mort chez leur enfant, et ceci est certainement à prendre en compte dans le déterminisme de certaines structures psychosomatiques précoces, voire de certaines organisations autistiques. C’est en effet toute l’activité de liaison de l’enfant qui se trouve ici en jeu et l’on voit bien comment cette activité de liaison a pour vocation de venir tamponner un surcroît d’excitations endogènes.
La théorie du traumatisme, et notamment celle des traumatismes hyperprécoces, peut ici être convoquée dans la mesure où, en cas de traumatisme, il s’agit bien pour le sujet de pouvoir efficacement lier les inscriptions catastrophiques internes qui font suite au traumatisme et qui, à défaut de liaison, ne pourront que tenter de s’évacuer par la voie de la répétition corporelle (symptômes) ou psychique (angoisses, cauchemars, etc.).
Mais il existe aussi sans doute, comme pour le système pare-excitation, une composante infantile de ce système pare-incitation.
La capacité de représentation mentale (représentance) de l’enfant participe certainement ainsi à l’efficacité de ce système pare-incitation, puisque c’est elle qui constitue le travail psychique lié aux exigences de la pulsion (S. Freud).
Face à celles-ci, en effet, les issues sont en nombre restreint, la tension pulsionnelle ne pouvant s’évacuer que par la voie du corps et du comportement (symptômes) ou par la voie de la psyché (affects, fantasmes, pensées, sublimations).
Sans pouvoir aller beaucoup plus loin sur ce point dans le cadre de cet article, rappelons seulement que les pulsions sont de « grandes quêteuses d’objet » (S. Freud) et qu’en l’absence de l’objet, A. Green insiste sur le processus d’excitation à vide de la pulsion qui paraît devoir également être soigneusement considéré à propos de l’enfant excitable, voire de l’enfant dit hyperactif que ses capacités insuffisantes d’attention et de concentration confrontent de fait à une multiplicité indéfinie d’objets successifs ayant en fait valeur d’absence d’objet.
 
Implications thérapeutiques
 
 
Nous serons ici extrêmement brefs dans la mesure où ces lignes n’avaient d’autre but que d’insister sur la place de l’histoire au sein de la psychopathologie. Il n’y a pas de mise en sens qui puisse se faire sans une mise en histoire et il va dès lors de soi qu’aucun symptôme ne peut être rabattu sur la seule constitution de l’enfant. Il en va ainsi de tous les symptômes, et notamment de l’excitation dont la valeur pathologique, rappelons-le, n’a rien de systématique ou d’obligé.
L’enfant excité est d’abord un enfant excitable, et cette excitabilité – ou plutôt le seuil d’excitabilité – se construit dans l’interaction, à la rencontre de la part personnelle des deux partenaires de la relation et de leurs compétences interactives respectives.
La faillite du système pare-excitation et du système pare-incitation est le fruit de toutes les interrelations précoces et il n’y a probablement pas de défaut de holding ou d’auto-holding qui soit seulement inscrit dans les gènes. Nous avons vu les implications thérapeutiques de cette conception quant à la chimiothérapie de l’hyperactivité.
Refaire l’histoire d’un trouble n’est pas seulement un acte contemplatif.
Raisonner en termes d’interaction peut conduire à proposer par exemple des techniques de relaxation ou des approches groupales qui tenteront de tisser des enveloppes corporelles et psychiques en mal d’instauration.
Selon D. Houzel, ces enveloppes revêtent toujours une certaine dimension de bisexualité (contenance et régulation) dont la qualité de l’intégration est essentielle, et ceci se retrouve, mutatis mutandis, au niveau des systèmes pare-excitation et pare-incitation.
L’enjeu n’est donc pas seulement théorique, il est aussi technique et thérapeutique.
Il est peut-être même éthique dans la mesure où la conception interactive de l’excitabilité est la seule qui s’avère véritablement polyfactorielle, c’est-à-dire à même de respecter la dignité de l’enfant menacée dès lors qu’on oublie que son développement normal comme ses troubles se jouent toujours à l’exact entrecroisement de facteurs endogènes et de facteurs exogènes.
 
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