2001
Enfance et PSY
Dossier
Qu’est-ce qu’ils sont excités, aujourd’hui !
Georges Guichard
Georges Guichard est directeur
d’une école élémentaire à Paris, 14e. Coauteur de Folies
d’enfance (sous la direction de Gérard Lucas,
Paris, puf, coll. « Le fil rouge »,
1997), il a publié « Loyautés scolarité fraternité », dans enfances
& psy, nËš 9, 1999, dossier « Liens fraternels
».
L’observation précise, la réflexion partagée, l’élaboration de
contre-attitudes sont des pratiques peu répandues dans les écoles, alors que
les élèves aux attitudes opaques sont de plus en plus fréquents dans les
classes.Mots-clés :
excitation, agitation, contenir, transformer.
Une école… Récréation du vendredi après-midi, fin de trimestre,
le ciel retient une pluie indécise… Les élèves sont « intenables », « survoltés
». Une enseignante annonce en salle des maîtres qu’elle va « disjoncter ».
D’autres, par solidarité, par compassion, par épuisement soudain, se rendent à
l’évidence : ils sont vraiment infernaux !
La porte s’ouvre sur le maître de service, enveloppé de pleurs
et de gémissements : Grégory a les genoux sanguinolents, Ludivine se tient la
tête… Un peu plus loin, Jonathan, dans la posture contrite et rancunière de
ceux qui s’apprêtent à expier…
Grégory « à bout portant »
Hirsute, le plus souvent en sueur, Grégory sème régulièrement
ses vêtements aux quatre coins de l’école. Son cartable est en vrac, ses
cahiers explosés et ses stylos brisés se répandent.
En classe, il est partout et nulle part et saute du coq à
l’âne, répondant au plus vite sans attendre son tour, le plus souvent à côté.
Il estime déjà tout savoir et se cabre devant la difficulté. Son regard glisse
juste le temps d’un « fastoche » ou d’un « nul » rédhibitoires, et passe,
hautain, à tout autre chose qui ne le retiendra pas davantage. Les yeux dans le
vague, toujours.
À sept ans, il a appris à lire, presque comme à regret, mais
fait en sorte de s’en servir le moins possible. Il préfère deviner, ou plutôt
dire au hasard, ça ou autre chose ou bien n’importe quoi, mais le plus vite et
le plus fort possible. Quand il se trompe, Grégory ne peut jamais en convenir,
retournant avec véhémence l’erreur sur son interlocuteur. Bien sûr, on ne lui
explique jamais rien. Ou alors très mal. Il n’y comprend rien et personne ne le
comprend.
Il fait tout pour appeler la maîtresse, mais dès qu’elle
s’adresse à lui, il couvre sa voix de « Je sais, je sais », et lorsqu’elle le
réprimande, il lui rétorque un : « Laisse-moi vivre ! » où elle perçoit bien la
tonalité sous-jacente d’une formule plus incisive et très crue.
Grégory n’aime pas finir, ni écrire. Il préfère tourner la page
ou chiffonner, car il déteste corriger. Reformuler l’insupporte, il faut
vraiment être nul pour ne pas obtempérer dès son premier mot, voire
avant.
Il confond les heures et ne retrouve pas le nom des jours, mais
ça ne l’intéresse pas. Il préfère triturer le temps à sa volonté, l’étirant ou
le rétractant selon ses envies. Et puis faire attendre l’amuse tellement… En
CE1, il n’a toujours pas intégré l’usage de la règle, d’ailleurs elle est
cassée ou perdue, et puis ça va beaucoup plus vite sans. Mais il la cherchera,
plus tard, surtout que ça peut servir pour menacer le voisin.
En récréation, il fait penser à un projectile. Il bouscule ce
qui le gêne et veut le ballon pour lui tout seul. Son pantalon est troué aux
deux genoux. Il aime bien les joggings parce qu’il ne s’y sent pas serré, et
puis il n’y a pas de poches et maman préfère, pour la machine à laver…
Il ne connaît de son père que le nom qu’il porte, et une photo
qu’il a découpée un soir en mille morceaux. Sa mère porte en toute circonstance
un sourire triomphateur, même lorsque sa vindicte la conduit vers l’école
liberticide pour y défendre son enfant à qui on aura volé ou confisqué, c’est
pareil, des cartes de Pokémon (les monstres de poche). Elle parle haut et fort,
mêlant indistinctement accusations et slogans : intolérance, autonomie,
défoulement, droits de l’enfant, créativité, caractère affirmé, violence des
institutions, bouc émissaire, préjudice, goulag… et refuse avec rage toute
forme d’aide.
Ludivine a « des tresses »
Elle a 10 ans et fréquente, sans trop y croire, un CM1. Elle
répond « présente » à l’appel, mais rien n’est moins sûr. Des lunettes
éternellement tordues et chavirées dissimulent avec peine un regard triste,
discrètement implorant. Habillée petite fille modèle, ses cheveux font des
tresses. Dernière entrée en classe, dernière sortie, elle suit comme à
contretemps une scolarité improbable et pénible. Elle a redoublé le CE1, et
redoublerait bien les autres niveaux si c’était autorisé. Ludivine se mêle de
tout, toujours en première ligne, littéralement aspirée par la moindre dispute,
perpétuellement inquiète à l’idée du manque, affolée du premier imprévu venu.
Ludivine est en permanence bouleversée, sans trêve ni repos.
Elle semble tant redouter ce qui déroge à l’ordre des choses
qu’elle s’épuise à le rechercher avec frénésie. En revanche, elle est
lourdement démunie face à toute situation organisée, prévue, articulée,
particulièrement celles qui concernent les apprentissages.
Son leitmotiv – « Ben comment j’vais faire… » – obturant toute
nouvelle occurrence, obstruant l’esquisse d’un cheminement de réflexion,
signale à tous qu’elle est en train de se noyer dans un gobelet d’eau et
qu’elle tient à le faire savoir.
Le temps nécessaire à franchir une étape de raisonnement dilue
déjà l’étape précédente, dont le résultat entrait pourtant en ligne de compte.
Les événements se succèdent, sans suite ni causalité. Une pensée zappant
l’autre, le propos se délite en cours de phrase. La juxtaposition s’efforce de
donner le change : les cahiers et les manuels sont soigneusement empilés sur le
bord de la table, il lui aura fallu un bon quart d’heure pour que rien ne
dépasse, et pourtant elle est infichue de retrouver celui qui est demandé et,
du coup, elle fait choir la pile où pourtant celui-ci se trouvait en toute
évidence.
Ludivine est préposée à se prendre les poteaux en plein élan, à
se faire coincer les doigts dans les charnières ou à s’y planter une agrafe dès
qu’elle touche une agrafeuse, et si le ballon ricoche, c’est pour sa joue…
Première à dénoncer le fautif, surtout quand elle n’est pas concernée, elle ne
loupe aucune occasion d’appeler la rancune, ou de se rappeler avec insistance à
son souvenir.
Bavarde, elle l’est, comme pour saouler le silence. En plus, ça
lui donne une occasion de se faire rabrouer ou réprimander, immanquablement,
sans surprise. Cette fille montre une prédilection pour le désastre. Elle porte
le nom de sa mère, qui attend un bébé de son beau-père. Ludivine ne sait pas si
ce sera une fille ou un garçon, mais à l’échographie, on le voit très bien,
paraît-il… tirer la langue.
Jonathan, « par en dessous »
Il aura bientôt 9 ans et pourrait être un bon élève de CE2 s’il
ne consacrait l’essentiel de son temps à chercher la faille, à provoquer
l’incident, à se jouer des autres et à produire de l’effervescence. Rarement en
paix, il semble tenaillé par l’absolue nécessité de prendre quelque chose ou
quelqu’un en défaut. Il instille en permanence du litige et de la crispation
autour de lui, et empoisonne l’ambiance avec une délectation évidente.
Face au reproche, ce n’est jamais sa faute. En toute occasion,
il dispose d’une argumentation toute faite qu’il débite machinalement, sachant
d’avance qu’elle ne sera pas validée parce qu’inappropriée, disproportionnée,
emberlificotée, standardisée… Très vite, d’ailleurs, il l’abandonne pour se
réfugier dans la posture de la victime expiatoire, celui qu’on ne croira jamais
parce que tout est joué d’avance. Il laisse volontiers sourdre un « vas-y… »
dans un souffle d’insolence destiné à mettre les nerfs à vif. Pris à partie sur
cette réplique, il dénie avoir dit quoi que ce soit, guettant avec espoir
l’éventualité d’une brutalité appelée par l’exaspération, tellement
confirmatrice de son bon droit outragé.
Roi de l’intrigue, il entretient dans ses rets un cercle de
faux témoins, dupés consentants qui font à tour de rôle les frais de la
manipulation. Prompts à s’esclaffer de ses blagues éculées mais surtout
soulagés de n’en être pas cette fois la cible.
Jonathan ne se risquerait pas à attirer la sympathie ou même la
neutralité bienveillante, il lui faut du rejet. Et les gratifications, pourtant
bien rares, paraissent l’encombrer, le gaver, l’irriter. Son père le soutient,
l’incitant à « se défendre ».
En classe, sa propension à piper, à fausser, à biaiser laissent
l’enseignant sur le qui-vive. Ses assauts répétés risquent à tout moment de
détériorer le climat du groupe, de déstabiliser les plus fragiles, de bouter
chacun hors de soi. Jonathan s’ingénie à distraire, à dérober du temps, au
besoin en payant le prix fort. Chutant de sa chaise, prenant la porte, se
privant de récréation et de sortie… il pousse, pousse sans relâche, et attend
que ça tombe.
Ce jour-là, ces trois-là se sont rencontrés. Ce n’était pas la
première fois et cela aurait pu en être d’autres. Il y avait « de l’électricité
dans l’air », ils avaient « le diable dans la peau », ça ne pouvait finir
autrement.
Dans cette cour austère où les décibels montaient rapidement en
puissance, Grégory courait comme un fou, lui-même ne saura dire après quoi.
Jonathan, qui passait par là, a lancé la jambe, bien entendu sans le faire
exprès, et l’autre a fait un vol plané jusqu’à Ludivine qui, attendant on ne
sait quoi, de dos, a été projetée en avant, son front venant heurter le mur
Jules-Ferry qui n’a pas frémi.
L’accident, pourtant sans réelle gravité, mais aux conséquences
aussitôt démesurément exagérées dans les commentaires, a renforcé l’excitation
générale. En chaîne, deux autres chutes ont conduit à écourter la récréation
pour une remise au calme bien lente à s’installer.
Chacun pourra bien tenter de raccorder cette péripétie
désolante à des conditions météorologiques ou chronologiques. Les temps se
prêtent admirablement aux explications sommaires, mais au fond qui pourrait
être dupe ?
Dans ce train scolaire, d’un bout à l’autre des semaines, des
trimestres, des années, des portions d’êtres dépassent des portes et des
fenêtres. Tous n’ont pas une place assise, et les mal-lotis vocifèrent, parfois
même en silence. Seuls quelques-uns présentent une telle exacerbation de leurs
tensions intérieures qu’ils sont incapables de trouver un moyen de les mettre
au repos et ne peuvent que les projeter sur leur environnement ; mais les
autres élèves peuvent être, à des degrés divers, poreux à ce mal-être,
subjugués par cette audace, absorbés par ces dérives, contaminés par ces
incendies.
Si leurs propres repères sont insuffisamment arrimés, s’ils
connaissent une fragilisation passagère, s’ils escomptent un quelconque profit
du désordre engendré, ils s’engouffreront dans la brèche et susciteront ou
nourriront l’agitation des premiers, excités en quelque sorte par procuration.
Grégory, Ludivine et Jonathan seront alors plus ou moins sournoisement
sollicités afin de produire indéfiniment du Grégory, du Ludivine ou du
Jonathan.
L’enseignant lui-même, éprouvé par la répétition, mis
cruellement sous tension dans l’impuissance, pourrait être tenté de faire
usage, plus ou moins consciemment, de cette incongruité en focalisant sur le
point de mire, en le mettant en exergue tel un fétiche, alibi de la plainte.
Rien ne serait en effet plus aisé que de bien agiter ce genre d’élève afin de
s’en servir économiquement dans les dynamiques relationnelles tant à
l’intérieur de la classe qu’au-delà si l’enseignant devait s’exonérer de penser
ce qui se passe là, et ce qui en lui est sollicité.
La forme même des enseignements, en exigeant l’attention
frontale de Grégory, en imposant la rivalité à Ludivine, en reléguant Jonathan
dans la méfiance et la déconsidération, pourrait en venir à n’être que le
miroir convenu où sont appelées à se réfléchir leurs grimaces.
Pour autant, l’enseignant n’a certes pas à s’adapter
mécaniquement à ces attitudes par trop embarrassantes, car cela reviendrait à
les nier, à rester sourd à ce qu’elles expriment. Et ne manquerait pas de
provoquer la surenchère.
L’école ne peut prétendre, et ce n’est pas sa fonction, traiter
des désordres qui ne relèvent pas de ses compétences. Mais elle peut s’éviter
de demeurer au pied de la lettre, de reproduire dans des termes identiques ce
qui lui est présenté.
En acceptant de porter à la réflexion, de partager celle-ci,
l’école se met en situation de savoir préciser, moduler, infléchir et
transformer ce qui lui est amené.
En examinant posément ses pratiques, elle rencontre la
possibilité de les modifier. Et, le cas échéant, de reconnaître les limites de
sa propre action, d’admettre, lorsque c’est nécessaire, la recherche de relais
thérapeutiques appropriés.
Par là même, elle se donne des moyens sérieux et sensés de
contenir ce qui lui est malencontreusement adressé.
Il serait cependant désastreux que soient confondues, faute de
sagacité, l’agitation inquiétante des enfants en souffrance sévère, les
dissipations rassurantes des élèves en construction, et l’excitation
fondamentale qui enfante et accompagne le désir de connaître, de se surpasser,
de créer, de coopérer, de réussir et de jouer.
L’empressement des élèves à proposer des hypothèses, à fournir
une solution, leur fébrilité dans l’attente de la suite du roman étudié, leur
explosion de joie dans une réussite sportive collective sont, parmi tant
d’autres, des moments de grande excitation. Il est heureux que l’école les
propose et les qualifie.