Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-850-8
160 pages

p. 65 à 70
doi: 10.3917/ep.014.0065

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Dossier

no14 2001/2

2001 Enfance et PSY Dossier

Qu’est-ce qu’ils sont excités, aujourd’hui !

Georges Guichard Georges Guichard est directeur d’une école élémentaire à Paris, 14e. Coauteur de Folies d’enfance (sous la direction de Gérard Lucas, Paris, puf, coll. « Le fil rouge », 1997), il a publié « Loyautés scolarité fraternité », dans enfances & psy, nËš 9, 1999, dossier « Liens fraternels ».
L’observation précise, la réflexion partagée, l’élaboration de contre-attitudes sont des pratiques peu répandues dans les écoles, alors que les élèves aux attitudes opaques sont de plus en plus fréquents dans les classes.Mots-clés : excitation, agitation, contenir, transformer.
Une école… Récréation du vendredi après-midi, fin de trimestre, le ciel retient une pluie indécise… Les élèves sont « intenables », « survoltés ». Une enseignante annonce en salle des maîtres qu’elle va « disjoncter ». D’autres, par solidarité, par compassion, par épuisement soudain, se rendent à l’évidence : ils sont vraiment infernaux !
La porte s’ouvre sur le maître de service, enveloppé de pleurs et de gémissements : Grégory a les genoux sanguinolents, Ludivine se tient la tête… Un peu plus loin, Jonathan, dans la posture contrite et rancunière de ceux qui s’apprêtent à expier…
 
Grégory « à bout portant »
 
 
Hirsute, le plus souvent en sueur, Grégory sème régulièrement ses vêtements aux quatre coins de l’école. Son cartable est en vrac, ses cahiers explosés et ses stylos brisés se répandent.
En classe, il est partout et nulle part et saute du coq à l’âne, répondant au plus vite sans attendre son tour, le plus souvent à côté. Il estime déjà tout savoir et se cabre devant la difficulté. Son regard glisse juste le temps d’un « fastoche » ou d’un « nul » rédhibitoires, et passe, hautain, à tout autre chose qui ne le retiendra pas davantage. Les yeux dans le vague, toujours.
À sept ans, il a appris à lire, presque comme à regret, mais fait en sorte de s’en servir le moins possible. Il préfère deviner, ou plutôt dire au hasard, ça ou autre chose ou bien n’importe quoi, mais le plus vite et le plus fort possible. Quand il se trompe, Grégory ne peut jamais en convenir, retournant avec véhémence l’erreur sur son interlocuteur. Bien sûr, on ne lui explique jamais rien. Ou alors très mal. Il n’y comprend rien et personne ne le comprend.
Il fait tout pour appeler la maîtresse, mais dès qu’elle s’adresse à lui, il couvre sa voix de « Je sais, je sais », et lorsqu’elle le réprimande, il lui rétorque un : « Laisse-moi vivre ! » où elle perçoit bien la tonalité sous-jacente d’une formule plus incisive et très crue.
Grégory n’aime pas finir, ni écrire. Il préfère tourner la page ou chiffonner, car il déteste corriger. Reformuler l’insupporte, il faut vraiment être nul pour ne pas obtempérer dès son premier mot, voire avant.
Il confond les heures et ne retrouve pas le nom des jours, mais ça ne l’intéresse pas. Il préfère triturer le temps à sa volonté, l’étirant ou le rétractant selon ses envies. Et puis faire attendre l’amuse tellement… En CE1, il n’a toujours pas intégré l’usage de la règle, d’ailleurs elle est cassée ou perdue, et puis ça va beaucoup plus vite sans. Mais il la cherchera, plus tard, surtout que ça peut servir pour menacer le voisin.
En récréation, il fait penser à un projectile. Il bouscule ce qui le gêne et veut le ballon pour lui tout seul. Son pantalon est troué aux deux genoux. Il aime bien les joggings parce qu’il ne s’y sent pas serré, et puis il n’y a pas de poches et maman préfère, pour la machine à laver…
Il ne connaît de son père que le nom qu’il porte, et une photo qu’il a découpée un soir en mille morceaux. Sa mère porte en toute circonstance un sourire triomphateur, même lorsque sa vindicte la conduit vers l’école liberticide pour y défendre son enfant à qui on aura volé ou confisqué, c’est pareil, des cartes de Pokémon (les monstres de poche). Elle parle haut et fort, mêlant indistinctement accusations et slogans : intolérance, autonomie, défoulement, droits de l’enfant, créativité, caractère affirmé, violence des institutions, bouc émissaire, préjudice, goulag… et refuse avec rage toute forme d’aide.
 
Ludivine a « des tresses »
 
 
Elle a 10 ans et fréquente, sans trop y croire, un CM1. Elle répond « présente » à l’appel, mais rien n’est moins sûr. Des lunettes éternellement tordues et chavirées dissimulent avec peine un regard triste, discrètement implorant. Habillée petite fille modèle, ses cheveux font des tresses. Dernière entrée en classe, dernière sortie, elle suit comme à contretemps une scolarité improbable et pénible. Elle a redoublé le CE1, et redoublerait bien les autres niveaux si c’était autorisé. Ludivine se mêle de tout, toujours en première ligne, littéralement aspirée par la moindre dispute, perpétuellement inquiète à l’idée du manque, affolée du premier imprévu venu. Ludivine est en permanence bouleversée, sans trêve ni repos.
Elle semble tant redouter ce qui déroge à l’ordre des choses qu’elle s’épuise à le rechercher avec frénésie. En revanche, elle est lourdement démunie face à toute situation organisée, prévue, articulée, particulièrement celles qui concernent les apprentissages.
Son leitmotiv – « Ben comment j’vais faire… » – obturant toute nouvelle occurrence, obstruant l’esquisse d’un cheminement de réflexion, signale à tous qu’elle est en train de se noyer dans un gobelet d’eau et qu’elle tient à le faire savoir.
Le temps nécessaire à franchir une étape de raisonnement dilue déjà l’étape précédente, dont le résultat entrait pourtant en ligne de compte. Les événements se succèdent, sans suite ni causalité. Une pensée zappant l’autre, le propos se délite en cours de phrase. La juxtaposition s’efforce de donner le change : les cahiers et les manuels sont soigneusement empilés sur le bord de la table, il lui aura fallu un bon quart d’heure pour que rien ne dépasse, et pourtant elle est infichue de retrouver celui qui est demandé et, du coup, elle fait choir la pile où pourtant celui-ci se trouvait en toute évidence.
Ludivine est préposée à se prendre les poteaux en plein élan, à se faire coincer les doigts dans les charnières ou à s’y planter une agrafe dès qu’elle touche une agrafeuse, et si le ballon ricoche, c’est pour sa joue… Première à dénoncer le fautif, surtout quand elle n’est pas concernée, elle ne loupe aucune occasion d’appeler la rancune, ou de se rappeler avec insistance à son souvenir.
Bavarde, elle l’est, comme pour saouler le silence. En plus, ça lui donne une occasion de se faire rabrouer ou réprimander, immanquablement, sans surprise. Cette fille montre une prédilection pour le désastre. Elle porte le nom de sa mère, qui attend un bébé de son beau-père. Ludivine ne sait pas si ce sera une fille ou un garçon, mais à l’échographie, on le voit très bien, paraît-il… tirer la langue.
 
Jonathan, « par en dessous »
 
 
Il aura bientôt 9 ans et pourrait être un bon élève de CE2 s’il ne consacrait l’essentiel de son temps à chercher la faille, à provoquer l’incident, à se jouer des autres et à produire de l’effervescence. Rarement en paix, il semble tenaillé par l’absolue nécessité de prendre quelque chose ou quelqu’un en défaut. Il instille en permanence du litige et de la crispation autour de lui, et empoisonne l’ambiance avec une délectation évidente.
Face au reproche, ce n’est jamais sa faute. En toute occasion, il dispose d’une argumentation toute faite qu’il débite machinalement, sachant d’avance qu’elle ne sera pas validée parce qu’inappropriée, disproportionnée, emberlificotée, standardisée… Très vite, d’ailleurs, il l’abandonne pour se réfugier dans la posture de la victime expiatoire, celui qu’on ne croira jamais parce que tout est joué d’avance. Il laisse volontiers sourdre un « vas-y… » dans un souffle d’insolence destiné à mettre les nerfs à vif. Pris à partie sur cette réplique, il dénie avoir dit quoi que ce soit, guettant avec espoir l’éventualité d’une brutalité appelée par l’exaspération, tellement confirmatrice de son bon droit outragé.
Roi de l’intrigue, il entretient dans ses rets un cercle de faux témoins, dupés consentants qui font à tour de rôle les frais de la manipulation. Prompts à s’esclaffer de ses blagues éculées mais surtout soulagés de n’en être pas cette fois la cible.
Jonathan ne se risquerait pas à attirer la sympathie ou même la neutralité bienveillante, il lui faut du rejet. Et les gratifications, pourtant bien rares, paraissent l’encombrer, le gaver, l’irriter. Son père le soutient, l’incitant à « se défendre ».
En classe, sa propension à piper, à fausser, à biaiser laissent l’enseignant sur le qui-vive. Ses assauts répétés risquent à tout moment de détériorer le climat du groupe, de déstabiliser les plus fragiles, de bouter chacun hors de soi. Jonathan s’ingénie à distraire, à dérober du temps, au besoin en payant le prix fort. Chutant de sa chaise, prenant la porte, se privant de récréation et de sortie… il pousse, pousse sans relâche, et attend que ça tombe.
Ce jour-là, ces trois-là se sont rencontrés. Ce n’était pas la première fois et cela aurait pu en être d’autres. Il y avait « de l’électricité dans l’air », ils avaient « le diable dans la peau », ça ne pouvait finir autrement.
Dans cette cour austère où les décibels montaient rapidement en puissance, Grégory courait comme un fou, lui-même ne saura dire après quoi. Jonathan, qui passait par là, a lancé la jambe, bien entendu sans le faire exprès, et l’autre a fait un vol plané jusqu’à Ludivine qui, attendant on ne sait quoi, de dos, a été projetée en avant, son front venant heurter le mur Jules-Ferry qui n’a pas frémi.
L’accident, pourtant sans réelle gravité, mais aux conséquences aussitôt démesurément exagérées dans les commentaires, a renforcé l’excitation générale. En chaîne, deux autres chutes ont conduit à écourter la récréation pour une remise au calme bien lente à s’installer.
Chacun pourra bien tenter de raccorder cette péripétie désolante à des conditions météorologiques ou chronologiques. Les temps se prêtent admirablement aux explications sommaires, mais au fond qui pourrait être dupe ?
Dans ce train scolaire, d’un bout à l’autre des semaines, des trimestres, des années, des portions d’êtres dépassent des portes et des fenêtres. Tous n’ont pas une place assise, et les mal-lotis vocifèrent, parfois même en silence. Seuls quelques-uns présentent une telle exacerbation de leurs tensions intérieures qu’ils sont incapables de trouver un moyen de les mettre au repos et ne peuvent que les projeter sur leur environnement ; mais les autres élèves peuvent être, à des degrés divers, poreux à ce mal-être, subjugués par cette audace, absorbés par ces dérives, contaminés par ces incendies.
Si leurs propres repères sont insuffisamment arrimés, s’ils connaissent une fragilisation passagère, s’ils escomptent un quelconque profit du désordre engendré, ils s’engouffreront dans la brèche et susciteront ou nourriront l’agitation des premiers, excités en quelque sorte par procuration. Grégory, Ludivine et Jonathan seront alors plus ou moins sournoisement sollicités afin de produire indéfiniment du Grégory, du Ludivine ou du Jonathan.
L’enseignant lui-même, éprouvé par la répétition, mis cruellement sous tension dans l’impuissance, pourrait être tenté de faire usage, plus ou moins consciemment, de cette incongruité en focalisant sur le point de mire, en le mettant en exergue tel un fétiche, alibi de la plainte. Rien ne serait en effet plus aisé que de bien agiter ce genre d’élève afin de s’en servir économiquement dans les dynamiques relationnelles tant à l’intérieur de la classe qu’au-delà si l’enseignant devait s’exonérer de penser ce qui se passe là, et ce qui en lui est sollicité.
La forme même des enseignements, en exigeant l’attention frontale de Grégory, en imposant la rivalité à Ludivine, en reléguant Jonathan dans la méfiance et la déconsidération, pourrait en venir à n’être que le miroir convenu où sont appelées à se réfléchir leurs grimaces.
Pour autant, l’enseignant n’a certes pas à s’adapter mécaniquement à ces attitudes par trop embarrassantes, car cela reviendrait à les nier, à rester sourd à ce qu’elles expriment. Et ne manquerait pas de provoquer la surenchère.
L’école ne peut prétendre, et ce n’est pas sa fonction, traiter des désordres qui ne relèvent pas de ses compétences. Mais elle peut s’éviter de demeurer au pied de la lettre, de reproduire dans des termes identiques ce qui lui est présenté.
En acceptant de porter à la réflexion, de partager celle-ci, l’école se met en situation de savoir préciser, moduler, infléchir et transformer ce qui lui est amené.
En examinant posément ses pratiques, elle rencontre la possibilité de les modifier. Et, le cas échéant, de reconnaître les limites de sa propre action, d’admettre, lorsque c’est nécessaire, la recherche de relais thérapeutiques appropriés.
Par là même, elle se donne des moyens sérieux et sensés de contenir ce qui lui est malencontreusement adressé.
Il serait cependant désastreux que soient confondues, faute de sagacité, l’agitation inquiétante des enfants en souffrance sévère, les dissipations rassurantes des élèves en construction, et l’excitation fondamentale qui enfante et accompagne le désir de connaître, de se surpasser, de créer, de coopérer, de réussir et de jouer.
L’empressement des élèves à proposer des hypothèses, à fournir une solution, leur fébrilité dans l’attente de la suite du roman étudié, leur explosion de joie dans une réussite sportive collective sont, parmi tant d’autres, des moments de grande excitation. Il est heureux que l’école les propose et les qualifie.
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