Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-850-8
160 pages

p. 71 à 76
doi: 10.3917/ep.014.0071

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Dossier

no14 2001/2

2001 Enfance et PSY Dossier

Apaiser l’enfant excité

Régine Kormann Régine Kormann est éducatrice spécialisée dans le service de psychiatrie infanto-juvénile du professeur Mazet à l’hôpital de la Salpétrière à Paris.
Dans le cadre d’une unité de soins destinés à des enfants en grave échec scolaire, la réflexion a porté, entre autres, sur l’originalité et l’apport du travail éducatif comme expérience d’apaisement de l’excitation des enfants, pour donner à chaque enfant la place qui lui revient.Mots-clés : sexualité infantile, besoins infantiles, excitation, éducation.
Je suis éducatrice spécialisée dans une unité psychopédagogique de jour qui prend en charge des enfants en grave échec scolaire, avec des difficultés narcissiques ou identitaires, ne relevant pourtant « ni du domaine thérapeutique de l’insuffisance intellectuelle, ni de celui des états psychotiques » (Beverina, 1997). Chaque matin, l’équipe éducative est confrontée à des situations d’excitation et, chaque matin, elle doit inventer des modes d’intervention pour que les enfants puissent se retrouver dans le calme. Ces enfants, garçons et filles de 7 à 13 ans, portent leurs problèmes à fleur de peau : ils sont les conflits familiaux, les jeux vidéo, les « Pokémons », les héros confus des films, ils font corps avec les difficultés du monde urbain. À quoi peut bien servir cette excitation, et pourquoi dans un groupe est-elle contagieuse ?
 
Des enfants qui ne le sont pas
 
 
Il arrive souvent qu’un enfant pris en charge à l’unité soit débordé par des excès de sollicitations de nature sexuelle. L’excitation qui en résulte est absolument contaminante pour le groupe : « Ce n’est pas qu’il ne voit pas la différence des sexes, c’est à la limite qu’il la voit trop et qu’elle submerge son champ de conscience, comme une image traumatique qui reviendrait sans cesse » (Beverina, 1997). La tour Eiffel comme un monument en érection, les jeux à s’attraper ou à se toucher, la forme et le goût de la nourriture, la vue d’un bébé comme seule évocation d’une vie sexuelle active, la rencontre avec des groupes d’enfants mixtes, les photos des kiosques à journaux au cours des sorties sont autant de prétextes à s’exciter.
Dans une situation banale, M. construit une maison en bois ; elle dit : « Tu vois, je fais l’amour, heu… la maison. » Soit les mots, soit le corps évoquent crûment et brutalement une activité sexuelle.
Les enfants arrivent dans ce groupe avec un statut, et notamment celui d’un fils ou d’une fille qui, dans sa famille, est désigné autrement. Ils ont une idée confuse d’eux-mêmes et du rang de chacun : « Je peux être encore un bébé et je peux aussi être un adulte. » Mais ils ne sont jamais à leur place d’enfant de leur âge. Cette cohabitation imaginaire s’accorde mal avec la réalité : ils ne peuvent pas encore être autonomes, mais ils doivent renoncer pour autant à obtenir tout et tout de suite. Ce statut les enferme dans un rôle qu’ils rejouent dans le groupe.
G., 7 ans et demi, ne manifeste aucune anxiété le premier jour de sa prise en charge. Il est familier, répond aux autres enfants, qu’il sidère par sa capacité à être agressif verbalement. Il est le plus jeune et le plus petit, mais il va de l’un à l’autre, se confrontant sans peur apparente aux grands et aux forts. Il a un sourire figé et n’écoute pas les réponses aux questions qu’il pose. Il a l’air de s’ennuyer, mais il comprend rapidement les situations marginales : en regardant l’adulte avec un petit rictus, il ferme la porte d’une pièce où sont rassemblés trois enfants qui discutent à voix basse, comme pour en accentuer le caractère interdit ou secret. Il se dirige vers un autre petit groupe et fait des commentaires sur les rots ou les flatulences. Plus tard, il fera des allusions sexuelles : K. est amoureux de l’éducatrice, S. fait l’amour dans la cour. Ou encore, il évoque les seins de sa mère sur un ton monocorde. Les autres enfants sont interloqués, mais si les adultes sont loin du groupe, le ton monte et l’excitation gagne les rangs. Quand il joue seul, il passe d’un jeu à un autre, fait beaucoup de bruit, lance les objets. Il va manifester un grand intérêt pour les dinosaures et les lézards qu’il va sans cesse dessiner. Cet intérêt unique devient aussi un objet d’excitation pour les autres enfants, car c’est le sujet de conversation qui devient prioritaire. À table, G. manifeste des angoisses à l’égard de la nourriture : il demande s’il y a des vers dans les légumes et balance ses pieds en touchant tout le temps la jambe de son voisin.
C’est un statut qui donne à l’enfant un sentiment d’existence qu’il veut à tout prix conserver. C’est celui qu’il connaît le mieux, mais qui met les membres de l’équipe éducative en échec et en colère, puisque la réponse omnipotente de l’enfant est : « Je sais » ou bien : « C’est nul. » Il est nourri des productions du commerce cyber-médiatique actuel. Il s’exprime à la fois par un langage pauvre et confus avec de grandes difficultés pour comprendre et être compris, et par une gestuelle du corps qui ne laisse personne indifférent, consciemment ou non.
 
Le trio infernal
 
 
P., 11 ans, J., 10 ans et K., 10 ans, aiment se retrouver le matin et se réfugier dans une pièce à l’abri des regards de l’adulte. Ils parlent à voix basse, unis dans une même conversation. S’ils sont éloignés de l’adulte, ils font beaucoup de bruit, rient, crient fort et manifestent dédain et critiques négatives à l’encontre des autres enfants. Lorsqu’ils construisent des Lego, ils s’imitent les uns les autres. P. est le plus âgé du groupe. Son corps et ses gestes sont raides. À l’Unité, il ne dessine que des robots. Il n’aime pas être regardé et, quand il sent un regard sur lui, il se déplace… comme un robot. Il parle peu à l’adulte, adopte un regard interrogatif quand on lui parle. Il a un rôle précis dans ce groupe de trois : leur rappeler à bas bruit, en donnant l’apparence d’un garçon sage, ce qui les fait déraper, rire et s’exciter : c’est lui qui, par exemple, lance l’idée que, dans Zinédine Zidane, il y a zizi. Il invente aussi un code : un mot anodin du quotidien prend un sens sexuel connu de lui seul et des deux autres. Comme sa mémoire est bonne, et que son langage est plus élaboré que celui des autres, il est le premier à rire (sans bruit pour ne pas se faire remarquer) et il entraîne l’agitation chez J. et K.
J., quant à lui, maîtrise mal le français, recourt à des mots dont le sens est approximatif. Il utilise des stratégies avec l’adulte comme s’il allait se faire disputer sans cesse (pour ne pas dire le mot « pistolet « qu’il construit en Meccano et parce qu’il croit qu’il va se faire disputer, il dit « truc »). Il n’a pas confiance en l’adulte. Avec P. et K., ce n’est pas le sens de ce qu’il dit qui sert à communiquer mais le débit, la rapidité de son langage et le bruitage qui l’accompagne. Le sujet de sa conversation porte sur les jeux vidéos et sur l’activité bruyante du jeu lui-même. J. n’est plus un garçon, il est le jeu vidéo. Il est transposé dans l’écran. Peu lui importe dans ces moments-là d’être compris, il existe sur le lieu même de l’excitation. Il n’a même plus besoin de bouger avec son corps.
Si P. apporte les idées, la permanence du sujet, et si J. donne le ton comme une musique de fond, K. intervient comme celui qui alimente le plaisir de l’excitation du trio en repérant plus particulièrement toute manifestation sexuelle. Il a le même âge que J., mais il est plus grand et beaucoup plus fort. Il a l’apparence d’un garçon débonnaire et obéissant, mais il présente des signes de prépuberté et il est souvent à l’initiative de débordements de nature sexuelle : comme il a de très grandes difficultés langagières, il parle par des mots isolés, sans phrases, et ses dessins sont plus explicites que son langage. Il s’exprime à la fois par son corps presque menaçant, par ses mimiques, ses rires étouffés, et aussi par ses mots qui ont d’autant plus de force qu’ils sont jetés, bruts et forcés.
Ensemble, ces trois enfants mènent un combat tacite contre ce qui mettrait en péril l’existence de cette alliance. L’excitation qu’ils alimentent chacun de façon différente les unit dans leur échec. Pour le grand groupe d’enfants, c’est souvent une excitation contagieuse et qui sert d’exemple.
 
Comment les apaiser ?
 
 
Auxiliaires parentaux ou parfois grand-parentaux, les éducateurs sont en quelque sorte chargés de soutenir en chaque enfant l’idée de la réussite. Réussir, c’est d’abord lui restituer une place d’enfant, en tenant compte de son âge et des performances des enfants de son âge. Par conséquent, l’Unité de jour se doit d’être le lieu de l’apaisement des tensions et de l’excitation : il faut bien les faire sortir de leur bulle, de leur personnage, de leur jeux vidéo, de leurs attitudes érotisées, de leur comportement de bébé ou de faux adulte, positions qui, toutes, empêchent de penser.
 
Le groupe comme support de l’apaisement
 
 
Dans l’équipe pluridisciplinaire de l’Unité, ce sont d’abord les éducateurs qui ont la charge des enfants en groupe. Ils sont au cœur du groupe. Leur attitude doit tenir compte à chaque instant de la place que tel enfant a dans le groupe et de la capacité du groupe à encadrer chacun des enfants. On peut donc considérer que le groupe, chaque jour, est à un moment précis de son évolution, qu’il a des forces de vie et de mort rassemblées, qu’il peut ou non donner des réponses, et qu’il doit être « en bonne santé » pour que l’enfant puisse s’y identifier. L’enfant doit avoir la certitude que ce n’est pas parce qu’il va mal ou est excité que le groupe va être détruit, il doit en faire l’expérience. La vie continue toujours, malgré les moments de conflit et d’excitation.
Puis il est primordial pour l’éducateur ou l’éducatrice d’être en corps à corps avec le groupe. Corps à corps enveloppant, non érotisé. Il faut se mettre physiquement au milieu du groupe. Plaindre ceux qui font mal ou qui attaquent est aussi important que plaindre ceux qui ont mal ou qui sont attaqués. Il doit se montrer présent et attentif dans les moments de séparation : les trajets, les couloirs, les arrivées le matin et les départs le soir, les sorties de week-end ou de vacances, et aussi expliquer la différence entre les espaces (peu d’enfants de l’Unité savent se protéger du froid, de la chaleur, de la pluie) et entre la vie privée et la vie publique.
C’est à l’adulte de répéter et de remémorer les règles du groupe. La répétition, même si elle est épuisante, est une façon de rappeler la place de chacun : « Tais-toi, laisses-le parler. » Il faut souvent donner de la voix, avoir l’autorité pour arrêter les comportements escalades. Une fois le calme revenu, ce qui est difficile à faire est de soutenir les conversations des enfants : donner des limites aux paroles érotisées, y compris aux langages infraverbaux, qui sont pour eux des évocations plus fortes que le langage parlé, et les aider à exprimer leur propre raisonnement, qu’ils jugent a priori nul ou magique.
Il faut également savoir ne pas tout entendre. Le lieu de vie des enfants doit les convaincre que c’est là qu’ils pourront être calmés. C’est pourquoi on ne peut pas y rapporter toujours les conflits ou les histoires de l’extérieur. De plus, il y a une certaine forme d’excitation dans un groupe à tout connaître de l’autre : A. a dû apprendre à ne pas raconter devant les autres enfants que ses parents étaient convoqués chez le juge ; son récit le rendait fascinant et, par là même, excitant. C’est souvent notre toute-puissance qui nous fait croire que l’adulte peut tout savoir sur l’enfant et que l’enfant peut tout dire. Si nous savons y renoncer, l’enfant à son tour peut renoncer à croire ce qu’il n’est pas : ou un adulte, ou un tout petit enfant.
 
L’adulte face à l’enfant
 
 
Excitation et confusion vont de pair : pour calmer les enfants, il importe à l’éducateur de considérer, d’une part, qu’il faut transposer dans un registre infantile leur questionnement à propos de la sexualité, et d’autre part, qu’il faut savoir mesurer les besoins corporels des enfants et y répondre.
Il faut respecter les théories sexuelles infantiles, c’est-à-dire tout ce que l’enfant peut « croire » à propos de l’amour et de la question des origines. C’est une croyance qui lui est propre et qui sert à la construction de sa personnalité. Il a le droit de rêver.
Mais, simultanément, il est nécessaire de dire et redire tous les interdits concernant la sexualité : pas de sexualité active entre les enfants, vigilance quant à l’initiation sexuelle des plus grands envers les plus petits. Il faut souvent signifier l’interdit de l’inceste : R., 10 ans, a affirmé presque tous les jours pendant trois mois, malgré la réponse éducative ferme et négative, qu’il pouvait dormir avec sa mère et avoir un enfant avec elle. On peut penser que cette persistance était en lien avec le fait qu’il attendait une réponse qu’il n’avait pas pu avoir auparavant. D’ailleurs, sa mère s’est plainte au médecin responsable de l’Unité, quand R. a voulu sa chambre pour lui tout seul.
Il faut s’occuper du corps de l’enfant de manière pudique et maternante. Ce qui est difficile est de lui faire acquérir l’autonomie de son âge, ni plus ni moins.
L’enfant agité est d’abord un enfant fatigué : fatigue physique, celle occasionnée par les émotions, par son désir de maîtrise, par son omnipotence. Pour certains enfants, la sieste est indispensable.
Ce que dit l’adulte doit être simple, sans longues explications, et doit s’accorder avec ce que dit l’enfant, avec son âge et ce que l’on sait de ses capacités à comprendre le langage d’autrui.
Il apparaît primordial dans la vie quotidienne des enfants à l’Unité de les aider sans cesse à s’habiller, à remettre leur manteau, leur col, leur sac à dos, qui ne sont jamais bien à leur place. Les toucher de cette façon pudique, c’est leur rendre leur limite corporelle. On peut leur prendre la main pour les faire attendre, ou en marchant ensemble dans les longs couloirs, soigner les petits bobos, leur passer de la pommade quand ils disent avoir mal, les aider à manger et à aimer la nourriture sans en abuser, savoir quand ils ont faim, les regarder quand ils arrivent et quand ils s’en vont, leur demander aussi de nous regarder, parler des temps d’absence, des temps de séparation et prendre en compte la maturité de chacun à supporter la frustration.
Le mot « apaiser » signifie « ramener au calme, radoucir quelqu’un » (Larousse). En allemand, on le traduit par « stillen », qui signifie aussi « donner le sein ». Dans le cadre éducatif, cela voudrait dire adapter son langage, savoir transmettre le sens des limites de la vie en groupe et créer avec l’enfant une relation pudique et enveloppante. L’excitation de l’enfant, quand elle nous semble pathologique, est avant tout une stratégie d’évitement de la réalité. C’est donc au jour le jour que va se construire, patiemment, la transformation de l’excitation en curiosité intellectuelle.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Beverina, M. 1997. « Échec précoce de l’adaptation scolaire et anomalies du développement cognitif et identitaire », Revue de neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, n° 45.
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