Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-850-8
160 pages

p. 77 à 83
doi: 10.3917/ep.014.0077

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Dossier

no14 2001/2

2001 Enfance et PSY Dossier

L’excitation à la période de latence

Entre refoulement et répression

Paul Denis Paul Denis, psychiatre, est membre titulaire de la Société psychanalytique de Paris. Directeur de la Revue française de psychanalyse et de la collection « Psychanalystes d’aujourd’hui », aux puf. Il a publié : 1997, Emprise et satisfaction, les deux formants de la pulsion, Paris, puf, coll. « Le fil rouge ». 2000, Sigmund Freud 3, 1905-1920, Paris, puf, coll. « Psychanalystes d’aujourd’hui ».
En raison de la relative précarité de son organisation, la période de latence se situe à l’articulation de deux régimes contrastés du fonctionnement psychique, l’un qui s’organise sous le signe du refoulement et associe pulsions, représentations et instances, l’autre qui s’effectue sous le signe de la répression et associe excitation et imagos.Mots-clés : emprise, excitation, instances, imagos, refoulement, répression.
L’enfant à la période de latence est facilement excitable et excité. Cette aptitude à l’excitation psychomotrice reflète une certaine précarité dans la stabilité du fonctionnement psychique à cet âge, et sa dépendance aux conditions de vie familiales et environnementales. Les psychanalystes d’enfants mettent cette instabilité sur le compte des vicissitudes de la sexualité infantile. En effet, la régulation des désirs sexuels ne dispose pas encore des possibilités qu’offre la vie amoureuse ni de la plénitude des fonctions sexuelles et des satisfactions qu’elle procure. Pourtant, un certain équilibre s’installe généralement à la période de latence, décrite pour cette raison comme une époque relativement tranquille par rapport à la période qui la précède et aux orages de l’adolescence qui la suivent.
 
L’équilibre de la période de latence
 
 
Cet équilibre comporte à la fois des jeux sexuels entre enfants, la discrétion des manifestations amoureuses ou sexuelles vis-à-vis des adultes et des activités masturbatoires inapparentes pour l’entourage mais associées à des sentiments de culpabilité. Avec les parents, les relations se déroulent sous le signe de la tendresse, c’est-à-dire d’échanges qui impliquent une inhibition de la sexualité mais qui apportent aux enfants – par les câlins et la parole – des satisfactions libidinales en accord avec leur organisation psychique du moment. Lorsque les câlins dérivent vers une forme d’excitation érotique, on se trouve alors dans le registre de la séduction, dont les effets traumatiques désorganisent le fonctionnement psychique de l’enfant et le plongent dans une excitation dont il ne sait plus que faire.
 
Excitation libre et excitation pulsionnelle
 
 
Il est important de distinguer les effets de l’excitation sexuelle psychique selon l’expression qui peut lui être donnée. Lorsque la montée d’une excitation sexuelle psychique emprunte des voies qui permettent à une forme de plaisir mesuré d’apparaître, cette excitation nourrit le psychisme, les pulsions se développent et des « représentations » chargées de quantités supportables d’émotions – d’affects – se construisent. À l’inverse, si l’excitation ne trouve pas la voie d’une satisfaction en accord avec le développement du psychisme de l’enfant, celui-ci se trouve surchargé, débordé, et l’excitation s’exprime sur le plan psychomoteur ; l’excitation libidinale est alors désorganisée et désorganisante.
La pulsion est une forme d’organisation de l’excitation libidinale, une voie ouverte à la transformation de celle-ci en plaisir. Lorsqu’une pulsion – excitation organisée – ne peut être satisfaite, elle est soit déviée sur un but non sexuel – on dit qu’elle est « sublimée » –, soit arrêtée dans son mouvement par le moyen du « refoulement ». Une représentation substitutive à celle qui est chargée d’excitation sera investie à sa place, mais le psychisme évite le débordement. À l’inverse, si le jeu pulsionnel se trouve défait par un excès d’excitation, lors d’un événement traumatique par exemple, le psychisme dans son ensemble tend à se désorganiser et le sujet va devoir mettre en œuvre des procédés plus lourds pour lutter contre cet excès d’excitation et la désorganisation qu’il provoque ; le refoulement par l’investissement de représentations substitutives ne suffit pas et il faudra recourir alors aux mécanismes de la « répression ».
 
Le refoulement
 
 
Freud insistait sur l’importance du refoulement à la période de latence. Ce refoulement s’effectue de manière complexe et aboutit à l’élaboration d’un monde de représentations et d’intérêts, mais aussi de conduites et de traits de caractère. Il est généralement encouragé par l’entourage qui favorise délibérément ou inconsciemment ce processus. Les objets d’amour de l’enfant, ses parents essentiellement, sont au cœur de sa vie psychique, mais ils ne peuvent pas participer à sa vie sexuelle. Les parents transforment les échanges trop érotisés de la part de leurs enfants en tendresse, c’est-à-dire qu’ils les aident à trouver des plaisirs mesurés et des expressions affectives en accord avec le développement de leur vie pulsionnelle. Ils les aident à défléchir leur sexualité sur des personnages extra-familiaux et des éléments du monde extérieur. Ce « refoulement » a ainsi une dimension sublimatoire très importante, favorisant l’intérêt pour la réalité extérieure et sa maîtrise. Melanie Klein évoquait dans les investissements de l’enfant « une surenchère obsessionnelle de la réalité qui constitue l’un des facteurs génétiques de la période de latence ». Marion Milner parlait de cet aspect du déplacement en disant que l’enfant était l’objet d’une « séduction par la réalité extérieure », le terme séduction signifiant ici séduction initiatique et non séduction traumatique.
La notion de séduction doit ici être précisée. Le terme signifie étymologiquement se ducere, « conduire vers soi », et s’oppose ainsi à l’éducation, ex ducere, « conduire vers l’extérieur ». Toute initiation implique une séduction, et l’enfant doit être « séduit » par le monde extérieur pour s’y intéresser. À l’inverse, la séduction sexuelle d’un enfant par un adulte qui l’attire à lui pour sa propre satisfaction surcharge le psychisme infantile d’une excitation qui n’est pas à sa mesure, qu’il ne peut traiter et qui le désorganise. La relation aux adultes doit être « éducative », c’est-à-dire conduire l’enfant à s’engager en direction du monde extérieur sans l’y abandonner et en ne le soumettant qu’à des charges de stimulations qu’il pourra gérer.
Les objets et activités « transitionnelles », décrits par Winnicott, résultat d’un premier déplacement des investissements de personnes sur des objets inanimés, favorisent cet investissement de la réalité. Certaines activités, certains objets du monde extérieur dérivent en effet des phénomènes transitionnels, mais le lien entre les premiers objets transitionnels et ces activités ou objets nouveaux n’est pas toujours évident pour l’observateur. C’est la qualité peu conflictuelle de ces activités, et leur valeur symbolique, qui permet peut-être le mieux d’en retrouver l’origine transitionnelle. Rappelons ici que l’on peut considérer l’objet transitionnel comme le double externe de la représentation.
 
Le holding de la période de latence
 
 
L’ensemble de ces mécanismes de refoulement, utilisant le contre-investissement de représentations et d’activités ayant une valeur symbolique forte, aboutit à une organisation dont la dimension narcissique est accentuée par l’immaturité sexuelle qui limite la forme et le champ des investissements objectaux. Comme toute organisation narcissique, celle qui s’établit à la période de latence est fragile et le rôle de l’environnement dans cette organisation est très important. L’aspect apparemment raisonnable de l’enfant à la période de latence ne doit pas faire surestimer ses capacités d’autonomie. Il reste très dépendant, pour son équilibre psychologique, de l’affection, de l’intérêt et de la présence d’adultes engagés avec lui. L’environnement des enfants de cet âge est très particulier : il y a un holding de la période de latence, exercé par les parents et leurs substituts, et des espaces qui lui correspondent : le jardin, l’école, la cour de récréation, où la présence des adultes en arrière-plan est indispensable.
Complémentairement, le groupe des enfants du même âge commence à jouer un rôle très important. Le fait que ces enfants aient constitué un appareil psychique très évolué tend à faire sous-estimer par certains auteurs l’importance de leur environnement affectif et social. Si l’essentiel est déjà en eux, cet essentiel est susceptible de développements et de remaniements considérables dans un sens positif ou dans un sens négatif ; un auteur comme Heinz Kohut souligne la vulnérabilité au traumatisme des enfants au début de la période de latence. Rappelons ici cette notation de Winnicott : « J’apporte ici ma contribution au thème admis selon lequel la période de latence est celle où le moi prend pour ainsi dire possession de son domaine […]. En un sens, l’enfant est seul, bien qu’il ait besoin de se trouver avec d’autres enfants au même stade d’évolution. Les relations entre enfants bien portants en cours de latence peuvent être intimes pendant de longues périodes sans se sexualiser de façon manifeste, le symbolisme sexuel est maintenu, les éléments sexuels manifestés chez les enfants carencés troublent le jeu et la relation au moi […]. La santé mentale est essentielle en période de latence et l’enfant qui au cours de cette phase ne peut conserver cette santé est cliniquement très malade. » Winnicott souligne la dimension pulsionnelle du fonctionnement de ces enfants et, de façon connexe, leur aptitude au refoulement, celle-ci étant défaite par la « carence » des parents.
 
La répression et le surgissement de l’imago
 
 
C’est lorsqu’il y a carence, traumatismes, séduction, soit de façon ponctuelle, soit de façon « chronique », que l’excitation psychomotrice apparaît, débordant le fonctionnement mental de l’enfant et que celui-ci est obligé de mettre en œuvre « la répression ».
À l’inverse du refoulement, qui utilise le surinvestissement de représentations pour en refouler d’autres et, ce faisant, permet à l’investissement de se déplacer des unes aux autres, la répression utilise des procédés plus massifs pour réprimer les affects et surtout l’excitation elle-même. Catherine Parat a défini la répression comme une désinsertion entre affect et représentation, mais il nous semble que cette dissociation s’accompagne en fait d’une dégradation de la représentation elle-même, d’une scission si l’on veut, pour ne pas employer le terme de clivage qui pourrait cependant convenir. Pour nous, la représentation se scinde en deux : d’une part en une image résiduelle, sorte de squelette ou de calque de la représentation défaite, sans valeur dynamique, et d’autre part en une imago fauteuse d’excitation, dont la représentation constituait jusque-là une forme d’élaboration. Au lieu d’un système représentationnel, c’est un système « imagoïque » qui se met en place. Prenons l’exemple de la figure maternelle : sa « représentation » est ordinairement chargée d’affects ambivalents, à la fois amoureux et agressifs mais modérés, et recèle un potentiel d’excitation mesuré qui s’exprime par le désir de la voir, d’être dans ses bras, de la punir de vous avoir laissé… Mais si l’excitation dont elle est porteuse s’accroît, le moi se désorganise en même temps que la représentation maternelle se déchire. L’image de la mère persiste, permettant de la reconnaître dans la réalité, mais toute sa charge libidinale, jusque-là différenciée en sentiments contradictoires modérés, se trouve déqualifiée et vient surcharger une imago maternelle qui est le lieu, non plus d’une distillation pulsionnelle mais d’un déversement massif.
 
Le fonctionnement imagoïque
 
 
Le moi s’engage alors dans un régime « imagoïque » de fonctionnement ; l’excitation n’emprunte pas la voie pulsionnelle, celle-ci est comme mise hors jeu ; l’excitation apparaît sous la forme d’une montée de tension qui ne trouve pas sa forme élaborative ; elle est pénible au sujet, alors que la tension du désir lui était agréable. L’enfant se sent la proie d’un phénomène sur lequel il n’a pas de prise, qui l’envahit comme de l’extérieur, et qu’il va chercher à traiter dans le registre et par les moyens de l’emprise, c’est-à-dire essentiellement par la mise en jeu de la motricité et le recours à des sensations provoquées. L’excitation libidinale est déliée du registre des représentations pour surcharger l’imago. Ce mécanisme d’absorption de la libido par une imago devenue idole interne qui en arrête la circulation s’accompagne d’une montée de l’excitation alors même que les voies de la satisfaction sont mises hors jeu.
IMGIMGIMGIMFDessin de Charles, 10 ans.L’excitation créatrice confronte l’enfant à ses représentations inquiétantes et peut être source d’angoisse au lieu de le soulager.
La prévalence d’un système imagoïque va ainsi de pair avec une forme de surexcitation qui n’alimente ni activité de plaisir ni représentations nouvelles, mais déborde dans le registre de l’agir et conduit à des actings vécus « en emprise ». L’excitation s’engouffre en effet dans les voies de l’appareil d’emprise, dévolu à la recherche et à la possession de l’objet, dans le but d’en trouver un, quel qu’il soit, dans le monde extérieur. Car la rupture du système de fonctionnement psychique fondé sur le jeu des représentations, libérant une excitation flottante, s’accompagne d’un sentiment de désorganisation psychique, d’étrangeté ou de dépersonnalisation contre lequel l’enfant va lutter coûte que coûte. Succédané de satisfaction, succédané d’objet, tout sera bon. Dans le registre de l’agir, nous avons observé des enfants qui prenaient des risques considérables, grimpaient de façon vertigineuse sur les corniches ou les gouttières, passaient « des journées entières dans les arbres » et qui, lors des entretiens, laissaient percevoir un sentiment de malaise dans leur vécu de la réalité extérieure et de leur propre corps, un flou considérable de leurs identifications ; ils trouvaient une issue à ce malaise par une identification forcenée à un rôle « d’inquiéteur » ou de terreur, dans une forme d’identification imagoïque. Les actings peuvent aussi intéresser le corps même du sujet : surinvestissement de conduites motrices répétitives ou surinvestissement de sensations autoprovoquées, de la boulimie à l’inhalation de solvants de colles. Le processus d’auto-affectation peut aussi être mis en œuvre par l’enfant selon le modèle de la « perversion affective » décrite par Christian David.
Alors qu’une représentation se refoule, le refoulement ne joue pas sur les imagos. Les imagos, en fonction même de leur place, de leur quasi extra-territorialité par rapport au moi, subissent un traitement spécial : elles seront déniées, réprimées, rejetées, projetées ou encore évitées comme des objets du monde extérieur.
 
Instances et imagos
 
 
Dans ce mode de fonctionnement, les instances disparaissent en tant que formations organisées par des ensembles de représentations. C’est l’imago elle-même qui vient prendre la place du Surmoi ; il ne s’agit plus d’un Surmoi « apophatique », sans visage, tel que l’a décrit Francis Pasche [*], visage perdu par l’intégration des influences successives qui ont été intégrées peu à peu et qui en font une partie du moi lui-même, mais d’une formation qui en tient lieu et qui garde le visage de l’imago et ses composantes violemment contradictoires. L’imago joue, pour nous, le rôle d’une « puissance équivalente » au Surmoi, et occupe une position intermédiaire entre « les puissances parentales à l’extérieur » et le Surmoi.
De la même manière, l’idéal du moi, figure dont le moi peut s’inspirer librement, perd sa valeur dynamique et le sujet se trouve beaucoup plus confronté à un « Moi idéal », modèle contraignant auquel il faut se conformer de façon étroite. Le Moi idéal est du côté de l’imago, il est une forme d’imago, alors que l’idéal du Moi est constitué d’un ensemble de représentations, parmi lesquelles il est éventuellement possible de choisir, ou de substituer l’une à telle autre : l’idéal du Moi se situe du côté des instances.
Ainsi, au système qui se déroule sous le signe du refoulement – par la mise en jeu du Surmoi et d’instances élaborées, des représentations et des pulsions que celles-ci expriment –, s’oppose un système de fonctionnement, sous le signe de la répression, qui associe excitation, imagos, Moi idéal.
La relative fragilité du fonctionnement psychique à la période de latence situe celle-ci à l’articulation entre ces deux régimes. Un fonctionnement jusque-là « névrotique », associant représentations et instances, peut basculer tout d’un coup, à l’occasion d’une perte d’objet ou d’une blessure narcissique. En fonction, naturellement, des expériences infantiles qui ont précédé, il libère une imago excitante qui devient un incendiaire à l’intérieur du psychisme, au lieu de jouer un rôle régulateur. L’excitation, ayant quitté les voies de la satisfaction, va devoir être traitée par la répression, qui s’effectuera essentiellement dans le registre de l’emprise.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  David, Ch. 1992. « La perversion affective », dans La Bisexualité psychique, Paris, Payot, p. 86-109.
·  Denis, P. 1979. « La période de latence et son abord thérapeutique », La Psychiatrie de l’enfant, XXII, 2, p. 281-334.
·  Denis, P. 1996. « D’imagos en instances : un aspect de la morphologie du changement », Revue française de psychanalyse, n° 4, p. 1171-1185.
·  Denis, P. 1997. Emprise et satisfaction, les deux formants de la pulsion, Paris, puf, coll. « Le fil rouge ».
·  Pasche, F. 1999, « Du surmoi ambivalent au surmoi impersonnel », dans Le Passé recomposé, Paris, puf, coll. « Le fil rouge », p. 59-76.
 
NOTES
 
[*] Francis Pasche a étendu cette conception à l’image de Dieu : « L’imago zéro », rfp, n° 4, 1983.
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