2001
Enfance et PSY
Dossier
Avatars et bienfaits de l’excitation
Marie-Luce Verdier-Gibello
Marie-Luce Verdier-Gibello,
psychologue-psychothérapeute, est responsable du groupe de recherche «
Apprentissages, cognition et langage » de la Société française de psychiatrie
de l’enfant et de
l’adolescent.
L’excitation est souvent confondue avec certaines de ses
manifestations comportementales : l’agitation, l’instabilité, et comme telle
considérée comme anormale et perturbante. Il s’agit au contraire de considérer
l’excitation comme un processus normal de régulation de tensions qui dynamise
les expériences infantiles lorsqu’il est judicieusement géré. Penser
l’excitation nous permet de redéfinir les notions de normal et de pathologique
au cours de l’enfance.Mots-clés :
excitation, développement
de l’enfant, régulation, théories
infantiles, sublimation, pensée
fluctuante, objet culturel.
J’ai connu autrefois un étrange enfant. Ce sentiment
d’étrangeté était peut-être provoqué par le contraste entre sa grande beauté,
son air doux et la bizarrerie de son discours : abondant, trop familier, trop
cru, à la limite entre la poésie et le délire. Kacem était d’une étonnante
sensualité, à fleur de peau, et sa recherche de contact physique le faisait
rabrouer par les éducatrices, qui s’irritaient également de sa façon de se
regarder dans la glace avec un certain maniérisme, en se parant de bijoux. Sa
mère et lui se témoignaient un amour passionné et tenaient le père en grand
mépris.
Kacem avait 8 ans lorsque j’eus à l’examiner pour la première
fois. Il était totalement analphabète et se tenait en marge des apprentissages
scolaires, c’est d’ailleurs plus que tout autre chose ce qui avait motivé la
demande de prise en charge institutionnelle par la famille. Je fus frappée par
son refus d’accepter toute situation structurée imposée, il était comme branché
sur moi, tout occupé à me capturer dans son discours. Tout en dessinant
vaguement une maison, il évoquait dans son langage enfantin une scène qui
pouvait s’entendre comme le viol d’une femme pendant une guerre. C’était confus
quant aux lieux et quant aux circonstances, mais lorsqu’il disait, avec une
intense émotion : « Alors elle sort de la maison en courant et alors elle
criait, criait… », c’était comme s’il en avait été le témoin.
Je le retrouvai ensuite dans un groupe thérapeutique médiatisé
par le modelage d’argile que j’animais avec deux éducatrices. Il y participait
avec trois autres enfants de son âge. Pendant longtemps, il n’y fit pas
grand-chose, sinon contribuer parfois aux réalisations collectives. Il
continuait de parler excessivement. Il lui arrivait d’avoir une idée qu’il me
demandait de modeler pour lui : une cuiller pour anthropophage, ou bien « une
poule et une coq », entre
autres.
Après plusieurs mois, il commença à créer un personnage qu’il
nomma Aloveyou. Une des cothérapeutes
essaya avec insistance de rectifier sa prononciation : « On dit I love you »,
et pensa le convaincre en lui donnant le sens « I love you, ça veut dire je
t’aime », ce qui provoqua la colère de Kacem : « Moi je te dis que c’est
Aloveyou ! » Pour une raison que j’exposerai plus loin, j’intervins en disant :
« Aloveyou ! c’est entendu ». Ce qui surprit ma collègue mais calma Kacem. Il
indiqua que les parents d’Aloveyou
s’appelaient Azizi et
Aziza, et réalisa un couple d’homme et
de femme de taille égale, mais il resta longtemps perplexe avant de décider si
le plus grand des personnages masculins serait Aloveyou ou Azizi, l’époux ou le
fils. Finalement, il décida que le plus grand serait Aloveyou. Suivit une
longue période de jeu paisible, au cours de laquelle il fabriqua tout un
mobilier et mit en jeu un scénario répétitif : Azizi partait au travail et
Aziza restait au lit avec « son cher Aloveyou » jusqu’au jour où, s’étant mis à
haleter bruyamment tout en produisant un grand vacarme rythmé par une boîte,
Kacem précipita Aloveyou par-dessus bord en poussant un cri épouvantable : « Le
pauvre Aloveyou s’est jeté sous le métro. » Panique ! On finit par convaincre
Kacem qu’il restait sans doute un peu de vie au malheureux Aloveyou, on
l’installa dans son lit pour le soigner.
Le scénario changea : Kacem façonna une large coupe qu’il
appela « la gamelle à la chorba ». Aloveyou était désormais seul dans le lit où
il reprenait des forces et Aziza partait régulièrement au marché chercher des
légumes pour préparer « une chorba (soupe) délicieuse pour son cher cher
Aloveyou ». Puis Azizi, Aziza et Aloveyou disparurent, ne restait plus que « la
gamelle à la chorba », que Kacem continuait à appeler ainsi, mais dont il se
servait pour ranger les petits objets qu’il fabriquait. À l’issue de cette
période de jeu tranquille qui dura quelques semaines, Kacem traversa une
période de relative morosité, peu créative, dont il sortit un jour en annonçant
qu’il serait un « fabriqueur qui fait des coffrets : un pour les hommes pour
mettre leurs pipes (il désignait la gamelle à la chorba), un pour les femmes
pour mettre leurs bijoux et il faudra le décorer ». « Et le troisième ? », me
demanda-t-il… J’ai pensé alors, mais je n’ai pas dit : « Et le troisième sera
pour l’enfant des étoiles » (Freud, 1985), « Le troisième, conclut-il, ce sera
celui des enfants… »
Il paraîtra sans doute surprenant d’introduire une réflexion
sur l’excitation au cours de l’enfance par l’évocation de ce garçon qui,
a priori, ne correspond pas au profil
type de « l’enfant excité » : Kacem était habituellement capable d’une certaine
continuité relationnelle, il ne manifestait pas d’agitation corporelle, il
n’était pas instable, il n’était ni turbulent, ni destructeur, ni violent, nous
verrons pourtant plus loin que l’échec des apprentissages et l’inhibition de
l’action procédaient des mêmes sources d’excitation que son débordement verbal
et sa sensualité. Cette vignette clinique nous permettra de clarifier quelques
points concernant l’excitation, ses manifestations et ses effets utiles ou
perturbants sur le développement infantile.
Tous les enfants sont excités
Parce qu’elle est source de tensions, l’excitation est souvent
appréhendée comme une composante négative de l’expérience individuelle et
relationnelle. On tend ainsi à la confondre avec les manifestations
comportementales et les effets perturbants (l’agitation, la turbulence, le
chahut, le tumulte, la confusion, la désorganisation) que provoque l’excès
d’excitation. C’est oublier que les enfants, dès la vie intra-utérine, se
développent sous l’influence et dans l’interaction d’un ensemble complexe
d’excitations d’origine interne (physiologiques ou psychiques) et externes
(stimuli sensoriels, sollicitations de l’entourage, événements), et que ces
excitations sont nécessaires pour que s’établissent les régulations des
processus vitaux, pour que s’instrumentalise l’activité sensorielle
indispensable à la vie relationnelle et cognitive, et pour que s’instaure
l’ensemble complexe des relations avec l’environnement physique et humain
(Wallon, 1987 ; Freud, 1968).
L’excitation est, avant tout, une poussée interne, une force
vitale, intimement associée aux processus de maturation, indispensable au
développement de l’enfant dont elle dynamise les apprentissages. J’entends ici
apprentissages au sens large : toutes les expériences qui, dès la naissance,
contribuent à l’appropriation de connaissances qui rendent la réalité
extérieure familière, intéressante et compréhensible, celles qui permettent la
reconnaissance et l’investissement progressifs d’une réalité interne biologique
et psychique, et celles qui favorisent la prise de conscience d’une continuité
identitaire.
L’excitation est également réactionnelle aux stimulations
extérieures fortuites ou provoquées (stimulations sensorielles, sensuelles,
physiques, cognitives), avec lesquelles elle entre en résonance dans un jeu
d’influence réciproque, mais elle contribue aussi à établir une « barrière de
protection » contre ces stimulations si elles deviennent excessives par leur
durée, leur intensité, leur brutalité ou leur monotonie. Ces réactions servent
à provoquer une décharge de la tension intérieure (le rire, les pleurs,
l’agitation, l’excitation verbale) et elles visent aussi à éloigner,
neutraliser ou contrôler la source d’excitation : par la fuite, la colère,
l’agressivité, la diversion (Freud, 1968).
L’excitation comme source d’énergie adaptative ou comme
activité défensive a donc, dans cette perspective, une fonction bénéfique ;
elle ne devient désastreuse que si l’enfant, du fait de son immaturité
physique, sexuelle, affective ou cognitive, ne dispose pas des moyens
suffisants pour répondre et s’adapter aux stimulations, aux attentes et aux
exigences dont il est l’objet ; ou s’il est impuissant à gérer des fantasmes,
des évocations ou des émotions excessivement intenses ; ou si le phénomène de
résonance relationnelle amplifie l’excitation ambiante d’une façon
incontrôlable, de telle sorte qu’elle envahit, submerge l’espace relationnel et
les espaces psychiques, et les remplit de confusion et de désordre ; ou si
l’excitation est investie pour elle-même et devient une modalité habituelle de
relation qu’il faut entretenir à tout prix.
Avatars et destin de l’excitation infantile
La proximité des pulsions agressives et sexuelles dans leurs
formes infantiles, les fantasmes et les sentiments primitifs qui en résultent
entretiennent chez le jeune enfant, jusqu’au moment où il aborde la période de
latence, un état d’excitation qui se manifeste par la labilité de ses intérêts,
de ses comportements et de ses émotions. L’expérience d’avoir à identifier et à
gérer les états internes de tension liés à l’excitation, qu’elle soit d’origine
interne ou réactionnelle à des stimulations extérieures, fait donc également
partie des apprentissages de l’enfance. On peut même considérer qu’il s’agit là
de l’expérience fondamentale qui conditionne la réussite de tous les autres
apprentissages. Elle évolue sous l’influence simultanée de la maturation et de
l’éducation, et dépend étroitement de la capacité de l’entourage de repérer les
manifestations de l’excitation, d’en anticiper les effets, d’en interpréter les
fluctuations en termes de besoins et d’états internes de l’enfant, et d’y
répondre de façon adaptée. Il s’agit bien ici d’une capacité, au sens d’une
aptitude à contenir, car l’enfant ne peut apprendre à gérer son excitation que
si, dans son entourage, une personne au moins est capable de la reconnaître, de
lui donner sens, et, si besoin est, d’y mettre des limites ou de l’en
soulager.
Au cours du développement infantile, lorsque les influences
éducatives sont adéquates, des processus de régulation de l’excitation
s’instaurent normalement et prennent progressivement des formes plus subtiles
et plus élaborées qui permettent l’intégration des différentes expériences
internes et relationnelles ; le processus primitif de régulation par
l’expulsion motrice et émotionnelle des tensions est relayé par une activité
psychique qui permet à l’enfant d’investir son excitation en intérêt pour ses
sensations corporelles, en attention pour ce qui l’entoure, en attente
d’événements, en activité orientée. Les expériences de satisfaction qu’il en
éprouve et l’expérience de la gratification qu’il procure ainsi à ses proches
deviennent alors des sources de détente et d’accalmie plus nuancées que celles
que lui procurent les décharges toniques et émotionnelles primitives.
Toutefois, jusqu’à ce que la période de latence soit confirmée, ces deux
processus, l’un expulsant les tensions, l’autre intégrant l’excitation, vont
continuer à travailler simultanément, le premier procurant une détente, le
second une satisfaction, et l’on peut en repérer les fluctuations en relation
individuelle ou en observant des groupes d’enfants.
Créer, jouer, penser : des métaphores de l’excitation
Pendant toute cette période, les activités plastiques, ludiques
et cognitives peuvent être appréhendées et comprises comme un compromis entre
les deux processus, dans un jeu quasi permanent de déstabilisation, de
rééquilibration qui alimente, dynamise et distingue progressivement les pensées
et les fantaisies, le monde subjectif et la réalité objective, l’individuel et
le collectif (Verdier-Gibello, 1987, 1994).
Le dessin de Nils nous en fournit une illustration. On y voit
coexister une représentation de la tour Eiffel très soignée, fidèle à
l’originale, avec tout un univers fantaisiste qui se déploie selon un scénario
improvisé, dont la trame excitante nous est rendue sensible par la profusion
des trajectoires qui balaient l’espace en tous sens, la figuration d’éléments
fulgurants et la chute finale vertigineuse d’un hélicoptère en flammes que
Nils, dans une réminiscence culturelle, assimilera à Icare anéanti dans sa
chute. Le dessin fait flamber l’imagination, sa réalisation dans l’espace et
dans le temps la contient et la fixe dans la réalité. Dans le jeu fluctuant des
associations de la pensée analogique et de l’activité organisatrice de sa
pensée prélogique, l’enfant démiurge crée un monde éphémère qu’il détruit et
reconstruit, le temps d’un jeu ou d’un dessin qui le révèle à
lui-même.
Nils, 7 ans.
Le psychanalyste peut identifier la tour érigée au centre du
dessin comme un équivalent de mère phallique et penser que sa représentation
est à l’origine de l’excitation que traduit la suite du dessin ;
l’enfant, lui, l’ignore, il sait sans
savoir. Si l’on respecte cette innocence, il peut se livrer à son
activité créatrice ; seul, Icare, dans sa chute fulgurante, viendra nous
rappeler que les petits enfants, à leur insu, vivent des expériences
périlleuses à travers leurs jeux quotidiens.
Salim, lui, ne peut pas ignorer ce que son dessin révèle quand,
emporté par son élan, il dessine un pénis à la « dame » que, jusque-là, il
réalisait tranquillement dans le cadre d’une unité de soins qu’il fréquente le
mercredi. Il tente alors frénétiquement de dérober aux regards cette évocation
trop évidente de la sexualité adulte, en le dissimulant dans la répétition du
même, déplacé à la périphérie de la « dame » qu’il transforme ainsi en une
sorte de divinité hindoue aux innombrables bras-pénis, mais sa confusion est
trop forte, l’excitation des enfants autour de lui trop vive et son acte
créateur se termine par un acte offensif qui transperce violemment la bouche de
la « dame » lui donnant une apparence obscène.
Salim, 6 ans.
C’est en de tels moments que l’on dit des enfants qu’ils
s’excitent. Ce sont effectivement des moments qui mettent en péril l’équilibre
d’un groupe ou la poursuite d’une relation. Leur irruption fulgurante,
l’accélération des événements qui s’en suivent, l’augmentation du volume sonore
donnent à ces situations un caractère de confusion et d’urgence, auquel
néanmoins il est important de ne pas répondre dans l’urgence, au risque d’être
soi-même aspiré et débordé par l’excitation. L’effet de surprise et de
turbulence est souvent provoqué par un changement de registre imprévu ; alors
que l’on était dans le registre du jeu, de la créativité, de l’échange verbal
ou de l’élaboration cognitive, on est brusquement confronté au langage des
actes (auquel appartiennent, malgré leur expression orale, les injures, les
paroles séductrices, ou la provocation verbale). Dans de telles circonstances,
le bruit, l’agitation font écran à ce que l’on peut dire ; les cris, les
injonctions accroissent la tension et le tohu-bohu ; le souci de convaincre ou
de faire entendre raison entraîne un jeu verbal qui n’a plus d’autre finalité
que la maîtrise ; il est souvent plus efficace de « parler » par des actes
symboliques : rassembler, contenir, séparer, stopper un mouvement destructeur,
réparer ce qui a été endommagé, parler, non pour être écouté mais pour tisser
une « enveloppe sonore » (Anzieu, 1979) qui sépare et relie. Mettre à distance
l’objet qui a déclenché le mouvement d’excitation est, en quelque sorte, un
acte symbolique qui accomplit ce que le processus de refoulement défaillant n’a
pu faire (Verdier-Gibello, 1985, 1994).
Le dessin d’Hamed nous permet de saisir ce mouvement de mise à
distance des émergences fantasmatiques et des affects perturbateurs. Hamed est
inquiet, peu disposé à travailler. Il vient de rejoindre sa classe spécialisée,
après un long séjour en Tunisie où réside sa famille. C’est un enfant qui
présente un importante dysharmonie d’évolution. L’institutrice lui propose de
dessiner. Il commence par dessiner (en haut à gauche) « un garçon et une fille
». Il s’agite, commence à barrer sa réalisation. « Quand je suis rentré de
Tunisie, il y avait la tempête, j’avais peur, j’ai vomi. » Son agitation
corporelle est telle que son institutrice ne sait comment réagir mais, prise
d’une inspiration subite, lui propose de dessiner « la tempête ». C’est en
dessinant les mouvements de la houle qu’il se calme progressivement, puis
s’absorbe dans la réalisation d’un agencement complexe de traits qui recouvre
entièrement le couple primitif et qui figure le bateau. Il termine en apposant
sa signature.
Hamed, 8 ans.
Nous voyons dans le dessin d’Hamed le mouvement inverse de
celui qui va conduire Salim dans une excitation croissante jusqu’à l’attaque
finale qui aurait pu aboutir à la destruction complète du dessin. La
représentation de la tempête, comme projection d’une condensation de mouvement
et d’affects, va lui permettre de métaphoriser l’ensemble complexe des émotions
et des idées qui l’agitent, et le soulager suffisamment de ses soucis pour
qu’il investisse d’intérêt la trace esthétique dans laquelle il va s’absorber
ensuite. Sa signature, esthétique elle aussi, dans laquelle il concilie des
signes de l’écriture arabe avec des lettres de l’école, peut être considérée
comme un signe d’harmonisation interne et de satisfaction narcissique
(Verdier-Gibello, 1987, 1994).
Évoquant ces expériences esthétiques, Christopher Bollas les
définit comme « un moment en suspens où le soi et l’objet se mettent
réciproquement en valeur et s’éclairent ». Ce mouvement d’investissement
positif de soi, associé à la réalisation d’une œuvre esthétique qui intègre et
met à distance les préoccupations pulsionnelles et conflictuelles, peut être
interprété comme une manifestation du processus de sublimation
(Verdier-Gibello, 1998).
Objets culturels et processus de sublimation
Si nous revenons à la séquence clinique qui s’inaugure par la
création d’Aloveyou et s’achève par la fable du « fabriqueur de coffrets »,
nous allons maintenant pouvoir comprendre le lien entre le processus de
sublimation et la métamorphose de l’excitation
La première manifestation qui avait attiré mon attention était
l’insistance avec laquelle Kacem refusait d’entendre raison et le crescendo de
sa colère. Dialogue de sourds ! À cet enfant à la sensualité à fleur de peau,
son éducatrice « parlait d’amour » en croyant lui donner une leçon d’anglais,
alors même que la création d’Aloveyou
témoignait de l’effort de Kacem pour faire écran aux représentations ayant
trait à l’amour (Denis, 1985). L’écran ayant ici une double fonction de masque
et de support de projection. « Aloveyou ! c’est entendu ! » était une façon de
lui signifier que ce mouvement avait été reconnu, pour l’encourager à continuer
son activité créatrice, ce qui lui permettra de la poursuivre en réalisant le
couple parental. On pourra, bien sûr, entendre Azizi et Aziza comme d’autres
noms-écrans, ce qu’ils sont peut-être, mais il n’est pas anodin que Kacem ait
choisi deux prénoms qui, dans sa langue maternelle, signifient « mon chéri », «
ma chérie » avec une connotation tendre, non érotique, de telle sorte que, dans
ce registre de la tendresse, Aloveyou
pourra servir à la mise en jeu et à l’élaboration de fantasmes œdipiens,
jusqu’à ce qu’il se retrouve dans une position de dépendance infantile
réparatrice, après l’épisode tragique de l’accident consécutif à ce qui peut
être considéré comme un moment d’acmé de l’excitation pulsionnelle.
La « gamelle à la chorba », d’abord auxiliaire de la mère,
étroitement confondue avec elle, va devenir progressivement son substitut,
détaché d’elle, symbole des bons soins qu’elle prodigua naguère à son cher
Aloveyou en détresse et sera finalement transformée par la fantaisie poétique
de Kacem, le fabriqueur de coffrets. D’abord objet unique, « possession
exclusive » (Winnicott, 1975) et lien entre Aloveyou et sa mère, elle est devenue prototype
d’une série d’objets fonctionnels appartenant au domaine commun, « un objet
culturel » (Roheim, 1985) dont l’investissement se substitue aux préoccupations
concernant la sexualité qui peuvent alors évoluer, selon l’expression de Paul
Denis « sous le manteau de la latence » (Denis, 1985).
Ce concept d’objet
culturel comme produit de la sublimation pulsionnelle est très
proche du concept de phénomène
transitionnel introduit par Winnicott (1975), qui définit parfois
l’espace transitionnel comme l’espace de sublimation, mais deux aspects du
concept d’objet culturel paraissent originaux : la dimension du groupe – «
quelque chose est créé au sein d’un groupe ou pour l’usage d’un groupe »
(Roheim, 1985) –, et le double mouvement de création objective et narcissique
au cours de la réalisation de l’objet culturel. D’une certaine façon, l’objet
culturel n’a de sens et d’importance que pour le groupe qui l’a créé et c’est
pourquoi il donne au groupe sa cohésion ; c’est une possession du groupe,
encore fort marqué des subjectivités, intermédiaire nécessaire entre les objets
subjectifs et les objets d’apprentissage objectifs : un objet fluctuant
(Verdier-Gibello, 1985).
Dans cette perspective, le jeu, les réalisations plastiques,
l’élaboration d’une théorie infantile ou d’un texte, la pensée d’un groupe,
peuvent être appréhendés comme des objets
culturels dont la création contribue au processus de sublimation de
l’excitation. et d’investissement de la vie intrapsychique. Ce processus dans
ses effets maturatifs est particulièrement sensible dans les classes de jeunes
enfants (entre 4 et 7 ans), lorsque l’on y reconnaît et respecte la pensée
infantile sous ses formes immatures. Lorsque l’on prend le temps de favoriser
l’avènement d’un processus de groupe et d’une pensée du groupe, lorsque l’on accorde du temps
aux activités de réalisation qui sollicitent et développent les représentations
internes, on voit alors régresser l’agitation corporelle au profit des intérêts
épistémiques et des activités créatrices.
L’école joue donc un rôle déterminant et irremplaçable pour
transformer l’excitation anarchique en pensée, et l’expérience collective en
mouvement d’individuation. Il est certes important que les enfants, au cours de
cette période, acquièrent des savoirs, mais il est plus important encore qu’ils
investissent le processus de connaissance et qu’ils s’investissent dans le
processus de connaissance.
La satisfaction que peuvent éprouver les enfants en se sentant
savants, compétents, ingénieux, intéressants excite leur désir d’apprendre et
de grandir et diffuse sur leurs autres expériences. Rien n’est plus réjouissant
que d’assister aux mouvements de jubilation et d’enthousiasme qui s’emparent
d’une classe de petits enfants lorsqu’ils avancent dans leurs découvertes. Il
serait bien entendu naïf de croire que ce processus soit irréversible, les
groupes d’enfants sont extrêmement vulnérables et peuvent à tout moment
basculer dans l’excitation désorganisatrice. Il suffit que l’on excite
inconsidérément leur imagination pour que flambent les pulsions et les
sentiments archaïques, l’avidité, l’envie, l’hostilité, les sentiments de
persécution ; il suffit que l’on soit distrait pour que les expériences
individuelles ou collectives s’interrompent ou se désorganisent, mais ce sont
des mouvements transitoires s’ils sont normalement contenus et ils n’invalident
pas les processus maturatifs en cours.
Mais, si la capacité de reconnaître et de gérer l’excitation
est constamment défaillante chez les adultes référents ou s’ils sont
excessivement identifiés aux enfants, alors s’installent des
cercles vicieux de l’excitation aux
effets mortifères, générateurs de tensions insolubles qui annihilent les
potentialités créatrices et les processus d’individuation.
·
Anzieu, D. 1979. «
L’enveloppe sonore du Soi », Nouvelle Revue de
psychanalyse, 13.
·
Denis, P. 1985. «
Œdipe sous le manteau », Les Textes du Centre
Alfred Binet, 6.
·
Freud, S. 1985.
Le motif du choix des coffrets, Paris,
Gallimard.
·
Freud, S. 1968.
Métapsychologie. Pulsion et destin des
pulsions, Paris, Gallimard.
·
Gibello, B. 1995.
La Pensée décontenancée, Paris,
Bayard.
·
Roheim, G. 1972
(réédition). Origine et fonction de la
culture, Paris, Gallimard.
·
Verdier-Gibello,
M.-L. 1985. « De l’objet fluctuant à l’objet logique »,
Revue de neuropsychiatrie de l’enfance et de
l’adolescence, 33, 1, p. 21-29.
·
Verdier-Gibello,
M.-L. 1987. « Restaurer les contenants de pensée »,
Perspectives psychiatriques, n°
IV.
·
Verdier-Gibello,
M.-L. 1994. « Dysharmonies et harmonisations cognitives. Les témoins
d’évolution », Psychologie et
Éducation, hors série.
·
Verdier-Gibello,
M.-L. 1998. « Question d’origine et quête cognitive »,
Enfances & Psy, n° 3, Toulouse,
Érès.
·
Wallon, H. 1987.
Les Origines du caractère chez
l’enfant, Paris, puf.
·
Winnicott, D.W. 1975.
Jeu et réalité, Paris,
Gallimard.