2001
Enfance et PSY
Dossier
Qu’est-ce qui excite les enfants instables ?
Alexandrine Saint-Cast
Alexandrine Saint-Cast,
psychomotricienne, est directrice de l’ardp, coordinatrice de l’unité européenne de
formation permanente de l’isrp
(Institut supérieur de rééducation psychomotrice et de
relaxation).
Les enfants excités bougent beaucoup. Pourtant, leur gestualité
est souvent peu organisée, peu harmonieuse et peu performante. Ce manque de
maîtrise peut être mis en relation avec des carences intéroceptives.
L’expérience du corps en psychomotricité et relaxation semble pouvoir les aider
à réguler leur réactivité tonico-émotionnelle.Mots-clés :
expérience
corporelle, émotion, conscience du
corps, repérage
spatio-temporel, psychomotricité.
André, 11 ans, rentre de vacances : « Il n’y a qu’en voiture
que je m’endors bien. Je n’ai pas besoin de bouger, parce que la voiture bouge…
Avec les vibrations, je me sens bien, je m’endors, je sens mon corps, sinon je
me sens vide, j’ai besoin de bouger surtout les mains… »
En se décrivant ainsi, ce garçon intelligent, en grande
difficulté d’adaptation sociale et scolaire, évoque directement son manque
corporel, son incapacité à percevoir immédiatement et spontanément son corps
dans sa réalité physique, en relation avec les objets et les personnes qui
l’entourent et face auxquels il doit se situer.
C’est bien de la manière dont chacun a l’intime conviction de
sa présence qu’il s’agit ici. Ce que Ajuriaguerra a défini comme le schéma
corporel, « cadre de référence sans cesse remanié des données actuelles et du
passé », sentiment de soi indispensable à l’action cohérente et fructueuse et à
la présence rassurée.
Expérience du corps et excitation
Cette interrogation sur la nature de l’expérience corporelle et
sur un des rôles de l’excitation semble devoir être réactualisée par la
rencontre avec ces enfants qui nous apparaissent à la fois hyperréactifs aux
stimuli et incapables de s’organiser en fonction des paramètres extérieurs car,
que l’information soit visuelle, auditive, tactile ou kinesthésique, ils
réagissent par spasme moteur.
Leur fond tonique, qui est la base et la trame de la perception
et de l’expression corporelles, est instable. Les blocages musculaires
(dystonies) semblent jouer, entre autres expressions symptomatiques, ce rôle de
compensation du manque de perception du corps. Comme si ces contractions
musculaires et ces mouvements incontrôlés, en lui créant des sensations,
permettaient à l’enfant dont la conscience du corps est défaillante, de se
récapituler, dans une tentative infructueuse sans cesse rééditée de se
percevoir pour se positionner.
L’enfant est toujours « au-devant » de lui, car l’activité
entraîne l’excitation et, dès lors, les perceptions corporelles ne sont pas
intégrées et mises en perspectives pour être représentées et organisées avec
cohérence.
Les enfants qui ne peuvent pas se contenir sont nombreux. Leurs
histoires individuelles sont différentes et les facteurs qui entraînent leurs
souffrances aussi divers qu’intriqués. Il est intéressant de focaliser notre
intérêt sur cet aspect de l’excitation chez l’enfant instable
affectivo-caractériel, dans la mesure où il ne s’agit pas d’une recherche de
causalité directe et immédiate, mais d’une tentative de représentation de la
globalité de l’enfant.
Il est banal de rappeler qu’au fil de ses expériences l’enfant
découvre son corps en associant et intégrant toutes ses perceptions et
sensations. Cette mise en relation est subtile et fragile, soumise aux
conditions de l’environnement et, surtout, à l’entourage humain. Elle est vécue
dès la naissance dans le dialogue tonico-émotionnel, qui est un échange
corporel affectif.
Engagement corporel et enveloppe affective
Chaque situation est un bain de sensations et de perceptions,
c’est une expérience constituante si l’enfant y est actif corporellement. S’il
est soutenu et protégé du risque de trop-plein émotionnel, il pourra mémoriser
progressivement et mettre en relation entre elles ses diverses
sensations.
L’engagement corporel est complet. Il ne peut pas se dérouler
sans engagement émotionnel, en dehors des affects, car il n’existe pas de
situation purement motrice. L’expérience corporelle est une communion qui
engage l’être tout entier.
L’accent est souvent mis, et à juste titre, sur la défaillance
de la constitution de l’enveloppe corporelle chez ces enfants. Or, pour que
cette limite se construise, elle doit contenir des perceptions internes,
kinesthésiques, musculaires, osseuses, viscérales, associées aux vécus visuels,
auditifs, gustatifs, olfactifs.
Trop engagé, lancé au-devant de lui, l’enfant excité nous
apparaît bien sûr dans une quête de limites mais aussi d’intériorité ;
peut-être comme si ses mouvements et ses gestes étaient producteurs de
sensations dont l’immédiateté devait compenser pour un bref temps son sentiment
de perte de soi.
Ce qui peut également paraître surprenant chez ces enfants,
c’est leur fréquent manque de précision gestuelle. Les enfants instables sont
souvent dyspraxiques. Ils agissent vite, réagissent trop vite, remuent et se
déplacent, mais leur activité reste dans le registre de l’agitation. Les
observations réalisées grâce aux tests de niveau moteur mettent en évidence la
précarité de leur contrôle volontaire. Leurs manières de faire, leurs attitudes
corporelles correspondent à celles d’enfants plus jeunes. Ils ne savent pas
ajuster leurs déplacements et leur force musculaire à l’action en cours, les
anticipations sont défaillantes.
Pour être adapté, le mouvement doit être organisé en fonction
de deux pôles, l’un interne, l’autre externe. Une action motrice est fructueuse
quand elle atteint son but réel. Elle apporte alors satisfaction à celui qui
l’a effectuée et lui permet d’échanger avec l’autre. Pour cela, la personne
doit, automatiquement, intégrer les paramètres extérieurs de la situation et
les mettre en relation immédiate avec les informations intéroceptives
mémorisées et réactualisées. Sans cette dynamique inter-sensorielle, l’activité
devient une agitation stérile : les situations ne donnent pas lieu à des
expériences, les sensations ne sont pas intégrées et mises en relation entre
elles car elles sont trop nombreuses, trop rapides et superficielles. Le bruit
de fond intéroceptif est cacophonique.
Pour que l’intégration constituante puisse se dérouler, il
semble nécessaire qu’il y ait une mise en relation directe entre l’activité et
le résultat ainsi que des possibilités de répétition et de retour en
arrière.
Les enfants excités manquent d’aisance gestuelle, leur
motricité impulsive est souvent imprécise. S’ils peuvent donner une fausse
impression d’aisance quand ils marchent et courent, leurs réalisations motrices
complexes (dissociations) sont décalées, ce qui témoigne de leurs difficultés à
établir un projet moteur précis et performant.
L’expression corporelle est d’autant plus freinée que le fond
tonique musculaire est instable. La trame émotionnelle qui sous-tend et permet
le geste et l’action est déséquilibrée dans le sens du trop ou du
trop-peu.
La rythmicité est perturbée sans doute parce qu’ils ne peuvent
pas faire la simple mise en relation entre leur objectif immédiat et le temps
nécessaire à le réaliser pratiquement. L’orientation gestuelle est
approximative. L’espace corporel interne et l’ordonnancement extérieur ne
s’articulent pas, ne coïncident pas. Il semble ainsi que leur symptôme
résulterait à la fois d’un trop-plein de stimulations extéroceptives et d’un
manque de vécu intéroceptif. D’autant plus que ces « habitudes » de vivre en
mettant le corps à distance apparaissent dès la naissance, par exemple, dans la
difficulté de certains parents à porter l’enfant dans leurs bras.
Le geste harmonieux, abouti et adapté, source de plaisir, naît
à partir des sens et des perceptions. Il s’étoffe et se densifie en prenant du
sens. A contrario, le mouvement
exacerbé, hyper-réactif, impulsif est comme décollé de son ancrage réel,
entièrement soumis à l’état psychique immédiat de l’enfant. Jamais abouti, il
ne produit alors, ce qui peut paraître paradoxal chez l’instable, que de
l’impuissance.
Des enfants stimulés ou sur-stimulés
?
Les conditions actuelles de vie de nos enfants offrent-elles
cette opportunité ?
Dès le plus jeune âge, un souci excessif de stimulation guide
les choix de certains adultes, trop soucieux d’offrir le maximum. Prenons
l’exemple du hochet. Ce simple jouet a atteint un tel degré de sophistication
que l’action du bébé est démultipliée par l’électronique. Une simple pression
du doigt entraîne des lumières et des bruits, sans que l’enfant se soit
déplacé, sans qu’il ait fourni d’effort corporel, donc sans s’être créé à
lui-même de correspondance entre ses sensations proprioceptives et
extéroceptives. Cela ne risque-t-il pas de favoriser un décalage, un
déséquilibre entre la perception des muscles, des articulations et les
informations visuelles et auditives ?
Ce type de situation se renouvelle souvent, notamment face aux
écrans. Lorsqu’il regarde un dessin animé, le spectateur voit défiler des
images simples et rapides, souvent violentes. Les expressions corporelles, et
donc les émotions, sont peu variées, les visages sont figés. Le rythme et le
niveau sonore s’associent pour créer une excitation captivante. L’effet
hypnotique est accentué par la surstimulation visuelle, parfois renforcée par
le passage d’images psychédéliques et la répétition de séquences
simples.
L’enfant est passif dans le sens où il ne bouge pas. Il est
stimulé sans que son corps puisse jouer son rôle d’exutoire émotionnel et de
moyen d’expression et d’action sur l’environnement, sans que son imaginaire
s’associe à sa créativité et s’exprime dans son action sur la réalité.
Devant la télévision, l’enfant, captivé (ou captif de l’image)
semble stable, ses tics disparaissent. En revanche, lorsqu’il se retrouve à
nouveau immergé dans la réalité physique, ne sachant pas utiliser ce corps
méconnu, il se désorganise et tente maladroitement de compenser ses
manques.
« Il faut la rencontre de deux
séries, motrice et sensorielle, pour que la vie de relation puisse offrir ses
propres éléments à l’action discriminative de la conscience.
»
Henri Wallon
Le travail en psychomotricité avec André
André, aîné de trois enfants, vit avec sa mère et ses sœurs. Il
a peu de contact avec son père, qui souffre de pmd. André ne tient pas en place, ne se
concentre pas, sauf quand il joue sur l’ordinateur où il peut passer des
heures. Il est ensuite irritable, hyper-émotif jusqu’à vomir.
Sa mère le décrit comme nerveux, les enseignants se plaignent
de sa désorganisation et de son chahut. Il est peu sportif et, dans un souci «
élitiste », il n’a pas suivi de grande section de maternelle pour gagner un an
à l’école.
André est grand, poli. Sa morphologie est celle d’un enfant
plus jeune. Sur un fond musculaire hypotonique apparaissent de nombreuses
paratonies et réactions de prestance qui donnent à sa corporéité une expression
théâtrale. Son regard vif semble sauter d’un objet à l’autre. Lorsqu’il cesse
de remuer, il bloque sa respiration par un tic nasal ou se mord les
lèvres.
Son vocabulaire se veut précis, mais André laisse l’impression
de ne pas répondre exactement aux questions, de sortir toujours un peu du sujet
de l’échange.
Le bilan psychomoteur
Il marche sans poser ses talons au sol, le haut du buste
bloqué. Sa motricité est désadaptée, car les dissociations se désorganisent
vite. Sa dominance latérale n’est pas homogène, ce qui concourt à son
déséquilibre tonicomoteur. Ses élans rythmiques sont trop rapides pour être
réguliers, il ne se freine pas volontairement. L’adaptation spatiale lui
demande réflexion. Les imitations de gestes sont approximatives et témoignent
du manque d’intégration de l’axe du corps comme pivot dans l’organisation
proche et lointaine. La représentation du personnage dans le dessin est simple,
figée, les vêtements sont représentés en transparence : « un extraterrestre
».
Cette situation de bilan met en évidence les difficultés
d’André à être en relation par l’intermédiaire de son corps et à maîtriser sa
gestualité en fonction de son environnement.
Malgré ses tentatives pour la masquer, son expression
émotionnelle est exacerbée. Cette dyspraxie est sans doute en lien avec des
défaillances anciennes dans son développement psychomoteur. Au travers du
discours de la maman et de l’observation des dysharmonies psychomotrices
(décalage dans les âges de réussite aux différents items du bilan), on peut
envisager qu’avant l’âge de 5 ans, André n’a pas connu de situation lui
permettant d’intégrer des repères corporels propres, dans le temps et l’espace.
Il a sans doute eu peu d’expériences répétées et adaptées à son âge telles que
des activités de jeux moteurs, de manipulations simples, dans un climat
d’échange et de plaisir avec ses parents. En revanche, ceux-ci lui proposaient
des jeux « éducatifs ».
Le travail en psychomotricité
Le travail individuel en psychomotricité avec André associe
plusieurs approches complémentaires. Il se déroule en même temps qu’une
psychothérapie verbale. Des activités dynamiques favorisent l’enrichissement
des perceptions corporelles dans l’action adaptée et précise. La relaxation
doit lui permettre de découvrir son corps dans l’immobilité pour une expérience
approfondie et un repérage de base. Les situations médiatisées d’expression
(corporelle globale, graphique, modelage) soutiennent son expression à partir
de la description des vécus.
L’objectif est qu’André puisse modifier, affiner, la
perception de son corps, engagé dans une relation tonico-émotionnelle où la
psychomotricienne tente de recevoir et de contenir l’enfant par son propre
engagement et positionnement, par son contact, son regard et ses variations
toniques.
Le travail de renforcement des fonctions psychomotrices de
base (motricité, organisation corporelle dans l’espace et le temps) lui permet
également d’asseoir ses actes sur leurs conséquences pratiques
directes.
Les difficultés d’André ne viennent pas uniquement du manque
de stimulations corporelles dans sa petite enfance, des apprentissages trop
précoces auxquels il a dû faire face ou des habitudes d’une famille qui se
considère comme « intellectuelle ». Si son entourage n’a pas su répondre à ses
besoins, c’est, sans doute, l’expression d’un dysfonctionnement familial dont
une des conséquences est le sentiment de décalage ressenti dans les échanges
avec ce garçon qui réagit trop et cependant semble surfer.
La psychomotricité peut lui offrir l’opportunité de tisser
des liens autour d’une expérience corporelle unifiante.
Réfléchir avec les parents
Les conditions matérielles, physiques, dans lesquelles l’enfant
évolue sont dépendantes des choix, des investissements, des représentations,
des fantasmes et des difficultés des parents. Elles inscrivent l’enfant dans
son histoire familiale et son environnement social. Elles ont des conséquences
directes parce qu’elles sont vécues et mémorisées, qu’elles le façonnent
physiquement et construisent son sentiment corporel.
L’enfant excité réagit trop, comme dans une attitude
sensori-motrice où le stimulus entraîne une réponse immédiate et diffuse qui ne
laisse pas le temps ni l’espace à la représentation. Face aux flux de
perceptions et de sensations que constitue toute situation relationnelle, il ne
possède pas les cadres de référence psychomoteurs de base (charpente tonique,
schéma corporel, repérage spatio-temporel) qui permettent d’associer les
informations et leurs significations et d’organiser des attitudes régulées. Il
se laisse entraîner dans l’agir, se lance avec d’autant moins de retenue que ce
qu’il ressent de l’intérieur est désorganisé et parcellaire.
Se poser la question des influences des expériences
quotidiennes sur les réactions des enfants aide certainement à saisir la
dynamique des symptômes et à les prévenir par un accompagnement des parents.
Cela peut permettre de mener avec eux une réflexion sur leurs habitudes et
leurs choix de vie, dans leurs aspects les plus concrets, pour les aider à
identifier les besoins de leur enfant mis en regard de leurs désirs et de leurs
difficultés à échanger avec lui.
·
Ajuriaguerra, J. de.
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Berges, J. ;
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