Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-850-8
160 pages

p. 93 à 99
doi: 10.3917/ep.014.0093

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Dossier

no14 2001/2

2001 Enfance et PSY Dossier

Qu’est-ce qui excite les enfants instables ?

Alexandrine Saint-Cast Alexandrine Saint-Cast, psychomotricienne, est directrice de l’ardp, coordinatrice de l’unité européenne de formation permanente de l’isrp (Institut supérieur de rééducation psychomotrice et de relaxation).
Les enfants excités bougent beaucoup. Pourtant, leur gestualité est souvent peu organisée, peu harmonieuse et peu performante. Ce manque de maîtrise peut être mis en relation avec des carences intéroceptives. L’expérience du corps en psychomotricité et relaxation semble pouvoir les aider à réguler leur réactivité tonico-émotionnelle.Mots-clés : expérience corporelle, émotion, conscience du corps, repérage spatio-temporel, psychomotricité.
André, 11 ans, rentre de vacances : « Il n’y a qu’en voiture que je m’endors bien. Je n’ai pas besoin de bouger, parce que la voiture bouge… Avec les vibrations, je me sens bien, je m’endors, je sens mon corps, sinon je me sens vide, j’ai besoin de bouger surtout les mains… »
En se décrivant ainsi, ce garçon intelligent, en grande difficulté d’adaptation sociale et scolaire, évoque directement son manque corporel, son incapacité à percevoir immédiatement et spontanément son corps dans sa réalité physique, en relation avec les objets et les personnes qui l’entourent et face auxquels il doit se situer.
C’est bien de la manière dont chacun a l’intime conviction de sa présence qu’il s’agit ici. Ce que Ajuriaguerra a défini comme le schéma corporel, « cadre de référence sans cesse remanié des données actuelles et du passé », sentiment de soi indispensable à l’action cohérente et fructueuse et à la présence rassurée.
 
Expérience du corps et excitation
 
 
Cette interrogation sur la nature de l’expérience corporelle et sur un des rôles de l’excitation semble devoir être réactualisée par la rencontre avec ces enfants qui nous apparaissent à la fois hyperréactifs aux stimuli et incapables de s’organiser en fonction des paramètres extérieurs car, que l’information soit visuelle, auditive, tactile ou kinesthésique, ils réagissent par spasme moteur.
Leur fond tonique, qui est la base et la trame de la perception et de l’expression corporelles, est instable. Les blocages musculaires (dystonies) semblent jouer, entre autres expressions symptomatiques, ce rôle de compensation du manque de perception du corps. Comme si ces contractions musculaires et ces mouvements incontrôlés, en lui créant des sensations, permettaient à l’enfant dont la conscience du corps est défaillante, de se récapituler, dans une tentative infructueuse sans cesse rééditée de se percevoir pour se positionner.
L’enfant est toujours « au-devant » de lui, car l’activité entraîne l’excitation et, dès lors, les perceptions corporelles ne sont pas intégrées et mises en perspectives pour être représentées et organisées avec cohérence.
Les enfants qui ne peuvent pas se contenir sont nombreux. Leurs histoires individuelles sont différentes et les facteurs qui entraînent leurs souffrances aussi divers qu’intriqués. Il est intéressant de focaliser notre intérêt sur cet aspect de l’excitation chez l’enfant instable affectivo-caractériel, dans la mesure où il ne s’agit pas d’une recherche de causalité directe et immédiate, mais d’une tentative de représentation de la globalité de l’enfant.
Il est banal de rappeler qu’au fil de ses expériences l’enfant découvre son corps en associant et intégrant toutes ses perceptions et sensations. Cette mise en relation est subtile et fragile, soumise aux conditions de l’environnement et, surtout, à l’entourage humain. Elle est vécue dès la naissance dans le dialogue tonico-émotionnel, qui est un échange corporel affectif.
 
Engagement corporel et enveloppe affective
 
 
Chaque situation est un bain de sensations et de perceptions, c’est une expérience constituante si l’enfant y est actif corporellement. S’il est soutenu et protégé du risque de trop-plein émotionnel, il pourra mémoriser progressivement et mettre en relation entre elles ses diverses sensations.
L’engagement corporel est complet. Il ne peut pas se dérouler sans engagement émotionnel, en dehors des affects, car il n’existe pas de situation purement motrice. L’expérience corporelle est une communion qui engage l’être tout entier.
L’accent est souvent mis, et à juste titre, sur la défaillance de la constitution de l’enveloppe corporelle chez ces enfants. Or, pour que cette limite se construise, elle doit contenir des perceptions internes, kinesthésiques, musculaires, osseuses, viscérales, associées aux vécus visuels, auditifs, gustatifs, olfactifs.
Trop engagé, lancé au-devant de lui, l’enfant excité nous apparaît bien sûr dans une quête de limites mais aussi d’intériorité ; peut-être comme si ses mouvements et ses gestes étaient producteurs de sensations dont l’immédiateté devait compenser pour un bref temps son sentiment de perte de soi.
Ce qui peut également paraître surprenant chez ces enfants, c’est leur fréquent manque de précision gestuelle. Les enfants instables sont souvent dyspraxiques. Ils agissent vite, réagissent trop vite, remuent et se déplacent, mais leur activité reste dans le registre de l’agitation. Les observations réalisées grâce aux tests de niveau moteur mettent en évidence la précarité de leur contrôle volontaire. Leurs manières de faire, leurs attitudes corporelles correspondent à celles d’enfants plus jeunes. Ils ne savent pas ajuster leurs déplacements et leur force musculaire à l’action en cours, les anticipations sont défaillantes.
 
Activité ou agitation
 
 
Pour être adapté, le mouvement doit être organisé en fonction de deux pôles, l’un interne, l’autre externe. Une action motrice est fructueuse quand elle atteint son but réel. Elle apporte alors satisfaction à celui qui l’a effectuée et lui permet d’échanger avec l’autre. Pour cela, la personne doit, automatiquement, intégrer les paramètres extérieurs de la situation et les mettre en relation immédiate avec les informations intéroceptives mémorisées et réactualisées. Sans cette dynamique inter-sensorielle, l’activité devient une agitation stérile : les situations ne donnent pas lieu à des expériences, les sensations ne sont pas intégrées et mises en relation entre elles car elles sont trop nombreuses, trop rapides et superficielles. Le bruit de fond intéroceptif est cacophonique.
Pour que l’intégration constituante puisse se dérouler, il semble nécessaire qu’il y ait une mise en relation directe entre l’activité et le résultat ainsi que des possibilités de répétition et de retour en arrière.
Les enfants excités manquent d’aisance gestuelle, leur motricité impulsive est souvent imprécise. S’ils peuvent donner une fausse impression d’aisance quand ils marchent et courent, leurs réalisations motrices complexes (dissociations) sont décalées, ce qui témoigne de leurs difficultés à établir un projet moteur précis et performant.
L’expression corporelle est d’autant plus freinée que le fond tonique musculaire est instable. La trame émotionnelle qui sous-tend et permet le geste et l’action est déséquilibrée dans le sens du trop ou du trop-peu.
La rythmicité est perturbée sans doute parce qu’ils ne peuvent pas faire la simple mise en relation entre leur objectif immédiat et le temps nécessaire à le réaliser pratiquement. L’orientation gestuelle est approximative. L’espace corporel interne et l’ordonnancement extérieur ne s’articulent pas, ne coïncident pas. Il semble ainsi que leur symptôme résulterait à la fois d’un trop-plein de stimulations extéroceptives et d’un manque de vécu intéroceptif. D’autant plus que ces « habitudes » de vivre en mettant le corps à distance apparaissent dès la naissance, par exemple, dans la difficulté de certains parents à porter l’enfant dans leurs bras.
Le geste harmonieux, abouti et adapté, source de plaisir, naît à partir des sens et des perceptions. Il s’étoffe et se densifie en prenant du sens. A contrario, le mouvement exacerbé, hyper-réactif, impulsif est comme décollé de son ancrage réel, entièrement soumis à l’état psychique immédiat de l’enfant. Jamais abouti, il ne produit alors, ce qui peut paraître paradoxal chez l’instable, que de l’impuissance.
Des enfants stimulés ou sur-stimulés ?
Les conditions actuelles de vie de nos enfants offrent-elles cette opportunité ?
Dès le plus jeune âge, un souci excessif de stimulation guide les choix de certains adultes, trop soucieux d’offrir le maximum. Prenons l’exemple du hochet. Ce simple jouet a atteint un tel degré de sophistication que l’action du bébé est démultipliée par l’électronique. Une simple pression du doigt entraîne des lumières et des bruits, sans que l’enfant se soit déplacé, sans qu’il ait fourni d’effort corporel, donc sans s’être créé à lui-même de correspondance entre ses sensations proprioceptives et extéroceptives. Cela ne risque-t-il pas de favoriser un décalage, un déséquilibre entre la perception des muscles, des articulations et les informations visuelles et auditives ?
Ce type de situation se renouvelle souvent, notamment face aux écrans. Lorsqu’il regarde un dessin animé, le spectateur voit défiler des images simples et rapides, souvent violentes. Les expressions corporelles, et donc les émotions, sont peu variées, les visages sont figés. Le rythme et le niveau sonore s’associent pour créer une excitation captivante. L’effet hypnotique est accentué par la surstimulation visuelle, parfois renforcée par le passage d’images psychédéliques et la répétition de séquences simples.
L’enfant est passif dans le sens où il ne bouge pas. Il est stimulé sans que son corps puisse jouer son rôle d’exutoire émotionnel et de moyen d’expression et d’action sur l’environnement, sans que son imaginaire s’associe à sa créativité et s’exprime dans son action sur la réalité.
Devant la télévision, l’enfant, captivé (ou captif de l’image) semble stable, ses tics disparaissent. En revanche, lorsqu’il se retrouve à nouveau immergé dans la réalité physique, ne sachant pas utiliser ce corps méconnu, il se désorganise et tente maladroitement de compenser ses manques.
« Il faut la rencontre de deux séries, motrice et sensorielle, pour que la vie de relation puisse offrir ses propres éléments à l’action discriminative de la conscience. »
Henri Wallon
 
Le travail en psychomotricité avec André
 
 
André, aîné de trois enfants, vit avec sa mère et ses sœurs. Il a peu de contact avec son père, qui souffre de pmd. André ne tient pas en place, ne se concentre pas, sauf quand il joue sur l’ordinateur où il peut passer des heures. Il est ensuite irritable, hyper-émotif jusqu’à vomir.
Sa mère le décrit comme nerveux, les enseignants se plaignent de sa désorganisation et de son chahut. Il est peu sportif et, dans un souci « élitiste », il n’a pas suivi de grande section de maternelle pour gagner un an à l’école.
André est grand, poli. Sa morphologie est celle d’un enfant plus jeune. Sur un fond musculaire hypotonique apparaissent de nombreuses paratonies et réactions de prestance qui donnent à sa corporéité une expression théâtrale. Son regard vif semble sauter d’un objet à l’autre. Lorsqu’il cesse de remuer, il bloque sa respiration par un tic nasal ou se mord les lèvres.
Son vocabulaire se veut précis, mais André laisse l’impression de ne pas répondre exactement aux questions, de sortir toujours un peu du sujet de l’échange.
Le bilan psychomoteur
Il marche sans poser ses talons au sol, le haut du buste bloqué. Sa motricité est désadaptée, car les dissociations se désorganisent vite. Sa dominance latérale n’est pas homogène, ce qui concourt à son déséquilibre tonicomoteur. Ses élans rythmiques sont trop rapides pour être réguliers, il ne se freine pas volontairement. L’adaptation spatiale lui demande réflexion. Les imitations de gestes sont approximatives et témoignent du manque d’intégration de l’axe du corps comme pivot dans l’organisation proche et lointaine. La représentation du personnage dans le dessin est simple, figée, les vêtements sont représentés en transparence : « un extraterrestre ».
Cette situation de bilan met en évidence les difficultés d’André à être en relation par l’intermédiaire de son corps et à maîtriser sa gestualité en fonction de son environnement.
Malgré ses tentatives pour la masquer, son expression émotionnelle est exacerbée. Cette dyspraxie est sans doute en lien avec des défaillances anciennes dans son développement psychomoteur. Au travers du discours de la maman et de l’observation des dysharmonies psychomotrices (décalage dans les âges de réussite aux différents items du bilan), on peut envisager qu’avant l’âge de 5 ans, André n’a pas connu de situation lui permettant d’intégrer des repères corporels propres, dans le temps et l’espace. Il a sans doute eu peu d’expériences répétées et adaptées à son âge telles que des activités de jeux moteurs, de manipulations simples, dans un climat d’échange et de plaisir avec ses parents. En revanche, ceux-ci lui proposaient des jeux « éducatifs ».
Le travail en psychomotricité
Le travail individuel en psychomotricité avec André associe plusieurs approches complémentaires. Il se déroule en même temps qu’une psychothérapie verbale. Des activités dynamiques favorisent l’enrichissement des perceptions corporelles dans l’action adaptée et précise. La relaxation doit lui permettre de découvrir son corps dans l’immobilité pour une expérience approfondie et un repérage de base. Les situations médiatisées d’expression (corporelle globale, graphique, modelage) soutiennent son expression à partir de la description des vécus.
L’objectif est qu’André puisse modifier, affiner, la perception de son corps, engagé dans une relation tonico-émotionnelle où la psychomotricienne tente de recevoir et de contenir l’enfant par son propre engagement et positionnement, par son contact, son regard et ses variations toniques.
Le travail de renforcement des fonctions psychomotrices de base (motricité, organisation corporelle dans l’espace et le temps) lui permet également d’asseoir ses actes sur leurs conséquences pratiques directes.
Les difficultés d’André ne viennent pas uniquement du manque de stimulations corporelles dans sa petite enfance, des apprentissages trop précoces auxquels il a dû faire face ou des habitudes d’une famille qui se considère comme « intellectuelle ». Si son entourage n’a pas su répondre à ses besoins, c’est, sans doute, l’expression d’un dysfonctionnement familial dont une des conséquences est le sentiment de décalage ressenti dans les échanges avec ce garçon qui réagit trop et cependant semble surfer.
La psychomotricité peut lui offrir l’opportunité de tisser des liens autour d’une expérience corporelle unifiante.
 
Réfléchir avec les parents
 
 
Les conditions matérielles, physiques, dans lesquelles l’enfant évolue sont dépendantes des choix, des investissements, des représentations, des fantasmes et des difficultés des parents. Elles inscrivent l’enfant dans son histoire familiale et son environnement social. Elles ont des conséquences directes parce qu’elles sont vécues et mémorisées, qu’elles le façonnent physiquement et construisent son sentiment corporel.
L’enfant excité réagit trop, comme dans une attitude sensori-motrice où le stimulus entraîne une réponse immédiate et diffuse qui ne laisse pas le temps ni l’espace à la représentation. Face aux flux de perceptions et de sensations que constitue toute situation relationnelle, il ne possède pas les cadres de référence psychomoteurs de base (charpente tonique, schéma corporel, repérage spatio-temporel) qui permettent d’associer les informations et leurs significations et d’organiser des attitudes régulées. Il se laisse entraîner dans l’agir, se lance avec d’autant moins de retenue que ce qu’il ressent de l’intérieur est désorganisé et parcellaire.
Se poser la question des influences des expériences quotidiennes sur les réactions des enfants aide certainement à saisir la dynamique des symptômes et à les prévenir par un accompagnement des parents. Cela peut permettre de mener avec eux une réflexion sur leurs habitudes et leurs choix de vie, dans leurs aspects les plus concrets, pour les aider à identifier les besoins de leur enfant mis en regard de leurs désirs et de leurs difficultés à échanger avec lui.
 
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