2001
enfances & PSY
Dossier
Drôles de jeux, drôles de mots
Maria Desgens
Maria Desgens est orthophoniste
à l’Unité de soins des petits de la Fondation Rothschild et au Centre
Alfred-Binet, à Paris.
Dans un traitement orthophonique, la place des jeux est
importante. S’y inscrivent les jeux de langage, jeux connus ou moins connus.
Ils sont les tremplins linguistiques indispensables à l’accès heureux au
langage et au métalangage.Mots-clés :
jeux, plaisir, langage.
Jouer avec les mots, quand cela commence-t-il ? Avant les mots.
Dans les premières heures de la vie. Dans les premiers échanges. Là où mère et
enfant jouent à deux voix. Où la mère raconte à cet enfant et se raconte. Là où
le « tu » et le « il » se mélangent, où le dialogue et le récit alternent. Dans
les variations intonatives, les intensités, les mélodies vocaliques… Là où les
mots eux-mêmes n’ont d’intérêt que par ce qui les porte.
Le langage, espace de jeu
Aline à 2 ans ne parle pas. Elle ne regarde pas sa mère ou,
plutôt, elle ne la regarde plus. Sa mère non plus d’ailleurs. Elles ne se
cherchent plus. Toutes deux aiment jouer. Elles me le montrent au premier
entretien, mais elles ne réussissent plus à jouer ensemble. Je propose à Aline
des jeux de cubes. Ils sont décorés d’animaux. J’invente des histoires où le
sens est davantage porté par l’intonation et les différentes intensités que par
les mots eux-mêmes. Aline s’amuse et s’accroche à mon visage. Elle décrypte mes
mimiques. Elle est attentive à ma voix. Elle joue à faire comme moi. Elle
module, elle chantonne, elle théâtralise. Elle prend sa mère à témoin, qui joue
à faire comme elle. Peu à peu, Aline dessine la ligne sonore du langage. Comme
un tout-petit. Peu à peu, dans une temporalité plus ou moins grande, les mots
vont s’inscrire, liés aux représentations et le langage va se
construire.
J’ai dit : « Il avait les chevaux roux. » Ma langue a fourché
et Camille a éclaté de rire. Qu’est-ce qui fait rire Camille ainsi ? Cette
enfant de 6 ans a un retard très important de développement du langage. À 4 ans
et demi, elle ne parlait pas du tout. Et elle rit d’un mot. Elle se moque,
comme si elle m’avait vu trébucher. Pour elle, la langue peut donc être un
objet ludique, un objet de plaisir. Sur le plan linguistique, elle a pris la
distance nécessaire. Pour s’amuser d’un mot, il faut cette distance, cet
espace, ce jeu : le métalangage. Les chevaux roux – les cheveux roux. Les
référents se bousculent. Si elle rit, Camille ne les perd pas de vue. Elle
maîtrise ses représentations. Mon erreur l’amuse, mais elle n’est pas dupe. Ce
n’est peut-être pas qu’un jeu. C’est une découverte. Elle découvre une
analogie. Elle découvre que la différence de forme peut être infime entre un
mot et un autre et pourtant changer tout ; c’est cette découverte, cette prise
de conscience qui la font rire aussi.
Léo a 5 ans. Il a un sygmatisme interdental, il zozote. Il n’a
pas de trouble de perception auditive. Il me dit : « Alors le prince a offert à
la princesse plein de bizoux. » Je ris : « Plein de bisous ? » Il reste un
moment étonné, puis en s’esclaffant : « Mais non, t’es bête, des bizoux, pas
des bisous ! » Notre travail a commencé comme cela, en jouant sur les
mots.
Le langage, caisse à outils ?
D’autres enfants n’ont pas le bonheur d’avoir pris cette
distance. Quand je dis à Adrien, 7 ans : « C’est joli ce mot, tu ne trouves pas
? » (il s’agissait de « porcelaine »), il reste sidéré, puis me répond d’un
haussement d’épaules. Pour les enfants comme Adrien, le langage est
référentiel, utile, sans fantaisie. Ils n’entretiennent pas de lien intime avec
lui. Ils n’ont pas pris l’habitude, avant l’acquisition de l’écrit, de faire
des rimes, de jouer à reconnaître, à chercher, à mettre ensemble, à opposer les
éléments de leur langue, qu’ils soient phonétiques ou sémantiques. Ils n’ont
pas d’intérêt pour cela parce que, peut-être, autour d’eux, le langage est plus
une caisse à outils qu’un coffre à jouets. Personne ne leur a montré. Quand ils
viennent nous voir, quel que soit leur âge, c’est souvent ce que nous
remarquons. Ils ne savent pas ce qu’est une charade ni un rébus. Ils n’ont
jamais inventé de poésie pour rire, ni de phrases homophones : les petits pois
sont verts, les petits poissons verts ou bien le beau nez rouge et le bonnet
rouge. Ils ne connaissent pas les phrases rapides à découper en tranches, comme
« chavirorotentachachamipatarorobrulapatachachalacharo » : chat vit rôt, rôt
tenta chat, chat mit patte à rôt, rôt brûla patte à chat, chat lâcha rôt.
Autant de jeux classiques et indispensables au développement heureux du
langage. Autant de tremplins à la réflexion linguistique, au métalangage. On
peut parier que, pour eux, l’acquisition de l’écrit sera au mieux tristounette,
au pire difficile.
Que nous nous adressions à un petit enfant, à un enfant de
primaire ou à un adolescent, nous aborderons aussi cet aspect du langage. Nous
essaierons de créer la surprise, l’étincelle, la découverte. Au moment même du
bilan. Beaucoup d’enfants dysorthographiques confondent orthophonie et cours de
français. Leurs parents font souvent la même erreur. Ils sont d’ailleurs
décontenancés quand ils nous voient faire (« Vous ne faites que jouer alors ?
»). Si le bilan du langage mobilise déjà le moindre intérêt de l’enfant pour sa
langue, ne serait-ce que l’espace d’une seconde, d’une fulgurance, l’indication
du traitement est justifiée. Avant d’aborder la grammaire, de nommer les
catégories, de faire la différence entre nature et fonction, les marques du
pluriel, les accords, etc., toutes notions qu’ils ont trouvées jusque-là si
rebutantes, nous plongeons avec eux dans notre « coffre à jouets » et nous y
trouvons pigeon vole, le petit bac (souverains pour classer, catégoriser et
découvrir), le portrait chinois (pour les analogies et les métaphores), les
rébus et les charades (pour le découpage en syllabes), les phrases saucissons
(pour la segmentation de la phrase en mots), les rimes (pour l’analyse
phonétique), les homophones (pour la réflexion sur le sens, sur la nature des
mots). Notre matériel est vaste. Sans compter ce que nous inventons avec chaque
enfant, puisque c’est ce qu’il nous apporte qui donne aussi le ton à la séance.
En cela, tout traitement est une histoire unique.
Pour un accès heureux au langage
Tout ce matériel linguistique a à voir avec notre culture
commune. Nous avons tous, ou presque, les mêmes références, culture enfantine
issue de la cour d’école ou de la famille. Peu d’adultes ignorent les «
chaussettes de l’archiduchesse » ou le « marabout’ficelle ». Certains les ont
mis entre parenthèses, ils les ont laissés dans un coin, comme un vieil ours
dans un grenier.
Quand, à travers le plaisir de l’enfant, les parents découvrent
ou retrouvent leur propre plaisir à jouer, à parler pour ne rien dire, le
traitement du langage est sur la bonne voie. Hors du cadre des séances,
l’enfant emporte avec lui ses découvertes et les montre à sa mère, à son père.
Il arrive qu’ensemble ils en fassent d’autres. Et l’enfant fait le chemin
inverse, en nous les apportant. La mère de Jules me raconte, ravie, qu’ils ont
passé les repas du week-end à trouver des rimes : « Il nous a épuisés, mais on
en a trouvé plein. On a joué au jeu du corbillon. Vous connaissez ? C’est mon
mari qui jouait à ça quand il était petit. » Effet magique ? effet « madeleine
» plutôt.
D’une séance à l’autre, d’un mois à l’autre et parfois même
d’une année à l’autre, la langue n’est plus une citadelle imprenable. On sait à
qui l’on a affaire. Un mot peut être joli ou laid. On peut l’aimer ou ne pas
l’aimer. Il peut faire peur ou faire rire. On peut le transformer, le déguiser.
Et, plus tard, on peut aborder l’écrit sans crainte. C’est une autre façon de
jouer et de faire des découvertes.
Dans un traitement du langage, la place essentielle est celle
du jeu. Celle des jeux. Jeux formels ou informels, jeux symboliques ou jeux de
société. Les jeux de langage n’ont pas de place précise. Ils sont là au détour
d’une histoire, d’une partie de cartes, d’un dessin. Ils font partie de la
relation qui s’installe. Il ne s’agit pas de refaire l’almanach Vermot, de
dresser un catalogue de jeux de mots, sortes de trucs linguistiques, mais
d’être avec l’enfant dans le plaisir du langage ; il s’agit aussi de pousser
les limites, d’aller faire un tour du côté de la poésie et de l’imaginaire, de
montrer la possibilité par le langage de faire des liens entre des choses qui
n’ont pas de rapport : la Terre est ronde comme une orange, la fille est rouge
comme une cerise, etc. C’est sûrement davantage une façon d’être qu’une manière
de faire. C’est le plaisir de l’autre que l’enfant va accrocher d’abord. Il le
verra sur son visage, dans son regard. Il l’entendra dans sa voix. C’est ce
plaisir qui va susciter son intérêt et sa curiosité. Avant le jeu
lui-même.