2001
enfances & PSY
Fiche Info
Éducateurs de jeunes enfants
Un métier à l’épreuve vivante des liens
Laurette Detry
Barbier-Cueil
Laurette Detry Barbier-Cueil,
éducatrice de jeunes enfants, psychologue, Unité de soins spécialisés à
domicile, Fondation Rothschild,
Paris.
Viviane Belhassen
Viviane Belhassen, Directrice
de halte-jeux municipale à Pantin
(Seine-Saint-Denis).
D’où viennent les éducateurs de jeunes enfants ?
C’est sous le nom de jardinière d’enfants que cette profession
apparaît au début du siècle. Friedrich Fröber (1782-1852), créateur du premier
jardin d’enfants, fut un élève et un disciple de Pestalozzi. Sa pédagogie
s’appuie radicalement sur le modèle familial. Pour lui, le jardin d’enfants
sera « un établissement pour l’entretien de la vie familiale, par l’entretien
du désir d’activités […], un établissement pour l’auto-enseignement,
l’auto-éducation et l’autoformation de l’homme » (Houssaye, 1995).
Les premières jardinières d’enfants, nommées aussi «
conductrices », ont eu pour tâche d’accueillir les mères afin de médiatiser
leur relation avec leur enfant. Elles devaient faire en sorte que celui-ci,
accompagné de plein gré par ses parents, dirige par lui-même son désir de
découvrir et « l’entretien de sa vie ». L’intérêt de Fröbel pour ce qui
humanise l’individu et sa compréhension de la nature enfantine le conduiront à
réfléchir sur la qualité des échanges. En 1844, il publie un
Livre des mères. Cet ouvrage est
constitué d’une suite de gravures, de poèmes et de chansons que la mère est
invitée à commenter et à fredonner tandis qu’elle berce et sollicite la
participation active de son enfant. Ainsi, dès cette époque, Fröbel s’appuie
fondamentalement sur le jeu qui n’a pas d’autre but que de « donner aux enfants
leur enfance ». Par ailleurs, ses longues observations des jeux de balles, de
boules et de dés ont orienté ses modèles pédagogiques. Il élaborera sa
conception du jeu comme « un miroir de la vie », une activité de l’homme saisi
dans son immédiateté, comme le mouvement même de la nature du vivant.
Le rôle des éducateurs de jeunes enfants aujourd’hui
En 1962, la création du diplôme de jardinières d’enfants
spécialisées permet à la profession d’investir le champ de l’enfance inadaptée.
En 1973, la création du diplôme d’éducateur de jeunes enfants redéfinit sa
spécificité pour le secteur « petite enfance » (0 à 7 ans) et en permet l’accès
aux hommes (ils sont actuellement moins de 3 %). La profession est rattachée au
ministère de la Santé.
L’éducateur de jeunes enfants (eje) est chargé de mener des actions qui
contribuent à l’éveil et au développement global du jeune enfant, sans en
négliger les aspects de prévention
(par une observation attentive des manifestations émotionnelles, gestuelles et
verbales). Il travaille toujours auprès d’une équipe pluridisciplinaire. Ses
spécificités font de lui :
- un coordinateur,
garant de la cohérence d’un projet pédagogique auprès des professionnels à qui
sont confiés les enfants ;
- un médiateur par
la qualité de la relation qu’il établit avec un enfant et ses parents (mais
aussi entre les différents partenaires qui sont auprès de l’enfant, entre les
enfants en groupes et entre les familles) ;
- un initiateur par
une constante observation d’un enfant à la personnalité naissante, qu’il
apprend à connaître et à faire reconnaître ;
- son rôle recouvre aussi des aspects de
formation.
Il contribue ainsi à l’épanouissement social du jeune enfant et
à une affirmation positive de sa personnalité.
Selon les lieux, les missions de l’eje doivent s’adapter aux besoins de l’enfant
et de sa famille.
À l’hôpital ou en centre de
cure, il donne priorité au premier accueil dans un contexte de
séparation due à une maladie. Puis, en fonction de ses préoccupations pour
l’enfant et en concertation avec l’équipe, il peut centrer son action sur les
soins primaires en continuité avec les aides-soignantes et les infirmières, et
il veille scrupuleusement à ce que l’enfant garde ses potentialités à être en
relation et à jouer. Pendant cette période de régression normale, l’éducateur
est particulièrement vigilant au choix des jeux ou activités proposées ainsi
qu’aux types de jouets. Sa bonne intégration dans le milieu hospitalier a
permis l’installation progressive de salles de jeux. Il peut y accueillir en
groupe ou en individuel les jeunes enfants dans ce lieu exempt de toute
intervention médicale.
Dans les services de
pédopsychiatrie, la notion d’accompagnement des parents et de
l’enfant, au sens d’une pédagogie de l’existence, se déploie par le biais
d’actions reliées à la vie quotidienne. Cela constitue la base d’un véritable
outil de traitement par l’expérience de « prendre soin ». Cette façon « d’être
avec » restaure l’estime de soi pour des patients vulnérables et permet à leurs
parents, au fil du temps, de s’engager dans un travail thérapeutique pour
eux-mêmes et de reconnaître les besoins de leur enfant (Houzel, 1999). Dans ces
services, les éducateurs de jeunes enfants sont aussi conduits à animer des
petits groupes dont les fonctionnements sont très variés en fonction des
projets institutionnels et de l’âge des enfants. Ce type d’approche clinique,
très riche, se présente sous différentes formes parfois aussi pour les parents
: groupes d’individuation et de jeux, heure du conte, jeux à thèmes dramatisés
pour des enfants plus âgés, jardin d’enfants spécialisé avec une utilisation
réfléchie des matériaux sensoriels ; ateliers de bricolage et de construction,
jardinage, ateliers de peinture, de modelage. Ils fonctionnent dans des espaces
spécifiques, selon des rythmes précis.
Dans les jardins
d’enfants, les pédagogies de l’éducation nouvelle sont le point
d’ancrage de la pratique des eje. Une
conception sociologique de la petite enfance les a éloignés de l’approche
préscolaire ; leur travail est perçu comme une sorte de contre-proposition du
système éducatif traditionnel.
Dans les crèches et les
haltes, l’eje est
responsable de l’adaptation entre une famille et une structure. Aussi, sa
vigilance au long cours sur la qualité des moments de séparation familiale puis
des retrouvailles ainsi que son attention à la façon dont le vit l’enfant
pendant une journée l’amènent-ils à favoriser l’installation de tout ce qui
structure le sentiment d’exister et le plaisir qui en découle en étant actif
afin de garder en lui ses parents, sentiment de confiance interne et
confirmation de l’existence des relations significatives pour lui. Cette
sollicitude pour les besoins de l’enfant fait de l’éducateur de jeunes enfants
un garant du lien entre le terrain et la réflexion comme outil de formation
permanente pour tous. Ce champ lui vaut d’ailleurs d’être largement sollicité
dans la formation des assistantes maternelles.
Dans les centres de protection
maternelle et infantile (pmi), l’évolution de la conception des missions
de la pmi depuis 1976 a permis que la
salle d’attente puisse être un lieu d’échange et un espace ludique dont
l’aménagement est confié à l’éducateur de jeunes enfants en concertation avec
l’équipe médicale (Cheboldaeff, 1997). On y facilite l’attente des petits en
proposant un matériel qui symbolise l’acte médical. On dédramatise cet acte à
travers le jeu. On l’anticipe par la discussion. L’éducateur participe aussi à
des groupes d’accueil des assistantes maternelles et assure, avec la
puéricultrice, des visites à domicile.
Dans les foyers et
pouponnières, l’eje
réfléchit spécifiquement à l’aménagement des rythmes qui ponctuent le
déroulement du temps en fonction des besoins des enfants (lever, repas, école,
devoirs, toilette, endormissement), dans ce contexte de séparation souvent
brutale. Il crée des espaces qui favorisent l’initiative et la fiabilité ; il
travaille à développer ou à restaurer la confiance en un autre, bienveillant et
contenant. Il s’attache à ce que l’enfant prenne soin de lui à travers les
différents moments de la vie quotidienne et groupale. Les accompagnements pour
des séjours de vacances permettent souvent de mieux le découvrir. Regrettons
que les choix gestionnaires donnent de moins en moins la possibilité de
travailler le soir, au détriment de la sécurité affective des enfants.
Les éducateurs de jeunes enfants commencent à se faire une
place dans les bibliothèques ou les
ludothèques, au sein des équipes de prévention socio-éducatives et
dans les services d’action médico-sociale précoce.
Enfin, si leurs qualités sont appréciées dans
les services de maternité, ce n’est
actuellement que par la présence de stagiaires.
La formation et l’évolution de la profession
L’enseignement au métier d’éducateur de jeunes enfants, qui
s’étend actuellement sur vingt-sept mois après un baccalauréat ou une
équivalence, s’appuie sur des stages (trente-six semaines au minimum) dans
différents lieux de vie des jeunes enfants. Ils visent à développer « un état
d’esprit », « un savoir-faire » centré sur l’accueil d’un enfant et de sa
famille, et sur l’affirmation de sa sécurité et de sa créativité.
La sélection s’appuie sur une ou plusieurs épreuves écrites de
culture générale et parfois aussi sur des tests. L’expérience, les motivations,
la résistance nerveuse, l’aptitude à échanger sont évaluées lors d’entretiens
individuels. Les modalités sont laissées à l’appréciation du centre de
formation qui organise le concours. L’implication personnelle dans un domaine
créatif est appréciée. L’enseignement théorique comprend :
- l’étude du développement physique et psychique de l’être
humain, en particulier sur la période de 0 à 7 ans ;
- l’étude sociologique des milieux dans lesquels se développe
un enfant et où s’exerce l’action éducative, intégrant des cours de droit,
d’économie et de gestion, ainsi que de méthodologie ;
- l’étude des besoins de l’enfant de la naissance à 6 ans et
des cours de santé de l’enfant ;
- la connaissance des pédagogues et l’évolution de
l’application des grands courants pédagogiques.
La formation englobe aussi :
- des cours de psychomotricité reliés à une réflexion sur
l’aménagement et l’organisation spatiotemporelle des lieux de vie en fonction
des périodes de développement de l’enfant ;
- des cours de littérature enfantine, une formation musicale,
aux comptines et au chant. Des ateliers pédagogiques permettent, à partir d’une
technique choisie, de se centrer sur l’activité manuelle et de soutenir le sens
artistique de l’adulte.
- Notons que cette formation diplomante est la seule depuis
sa création à s’appuyer fondamentalement sur des observations fines de l’enfant
effectuées lors des stages et travaillées ensuite en groupe.
Des options professionnelles sont possibles, principalement
parmi quatre types d’établissements : lieu d’accueil pour enfants malades ou
atypiques ; lieux de garde de jour pour enfant de moins de 3 ans ; espaces
pédagogiques et ateliers d’éveils ; lieux pour enfants privés de leur milieu
familial. Une certaine différenciation s’opère selon que l’eje travaille avec des enfants de 0 à 3 ans ou
avec des plus grands.
Actuellement, les offres et les demandes d’emploi sont à peu
près équilibrées. Les eje sont
principalement recrutés dans la fonction publique territoriale, mais aussi par
les associations loi 1901. Selon les organismes et les institutions, le salaire
de début de carrière varie dans une fourchette entre le
smic et 7 800 F pour atteindre, en
fin de carrière 14 500 F dans le service public. Dans le secteur associatif,
l’évolution du salaire est souvent plus aléatoire.
La possibilité d’obtenir un diplôme supérieur en travail social
(dsts) après le diplôme d’État
d’éducateur de jeunes enfants constitue une ouverture pour un déroulement de
carrière presque inexistant pour cette profession. Cette profession peut
s’orienter vers une fonction de cadre administratif, une option de formateur ou
bien la voie de recherche en travail social. L’actuel développement de la
politique de la petite enfance dans les communes permet de mettre à profit les
compétences et l’expérience professionnelle des éducateurs de jeunes enfants.
Ils peuvent alors accéder à des postes de responsabilités dans les haltes-jeux
principalement. Par ailleurs, la création récente et innovante du rôle de
coordinateur de la petite enfance qui leur est confié permet d’améliorer le
fonctionnement des structures et de tisser des liens entre les différents lieux
d’accueil en assumant parfois la gestion administrative et l’encadrement des
équipes.
Malgré ces possibilités, ce métier, en grande mutation et si
exigeant du point de vue de la diversité des compétences, souffre d’isolement
et de manque de reconnaissance. Selon Isabelle Autret (1991), « ces problèmes
d’intégration dans les équipes seraient dus à des décalages entre le rôle de
médiateur que souhaite donner l’employeur (le plus souvent une municipalité),
la place d’exécutant accordée par l’équipe accueillante et l’idée que se fait
l’éducateur de sa fonction à la fois éducative, de prévention et de médiation
».
Le décret du 1er août 2000 paru au
Journal officiel du 6 août 2000
relatif aux lieux d’accueil des enfants de moins de 6 ans élargit les missions
des lieux d’accueil, reconnaît davantage l’importance du soutien des parents et
la place qui leur revient, et oblige chaque structure à définir un projet
éducatif et social. Cette ouverture devrait permettre à ces professionnels de
mieux asseoir les compétences en leur donnant également accès aux postes de
direction pour des établissements accueillant quarante enfants au
plus.
Quelles perspectives d’avenir ?
Par ailleurs, l’application de ce décret devrait favoriser des
prestations d’accueil avec des orientations spécifiques pour une fonction
d’accueillant dans la perspective de prévention en faveur de leurs lieux
parentaux (Houzel, 1999). L’éducateur de jeunes enfants est particulièrement
apte à promouvoir une certaine qualité de communication entre les enfants, les
parents, les professionnels et les représentants des collectivités locales. Il
s’inscrit de fait au sein d’une équipe pluridisciplinaire où il est porteur
d’une exigence de santé publique à propos du devenir d’un enfant et de ses
parents. Il y est particulièrement désigné par la prépondérance de la fonction
médiatrice, point critique et avantage de cette profession dite intermédiaire
qui se situe à l’interface des deux groupes d’activités de référence (manuelles
et intellectuelles).
L’éducateur de jeunes enfants, malgré un certain isolement
professionnel, est reconnu dans tous les lieux de la petite enfance. Dans
l’avenir, la qualification et l’expérience des éducateurs de jeunes enfants
pourraient s’étendre à d’autres domaines afin d’assurer, pour certains enfants,
une continuité lors du passage à l’école maternelle – parfois complexe – en
organisant et en développant des systèmes d’accompagnement individualisé et en
créant des classes pour les plus jeunes. Leurs fonctions associeraient celles
d’un éducateur de jeunes enfants et celles d’un enseignant, mais l’Éducation
nationale est encore frileuse à l’égard de cette ouverture. C’est donc à
l’initiative des municipalités que de nouvelles structures intermédiaires,
souvent appelées « jardins maternels », sont créées. L’engagement des
éducateurs de jeunes enfants sur ce terrain pallie ainsi parfois les fermetures
de classes. Ces lieux, fruits d’une étroite collaboration entre des éducateurs
de jeunes enfants et des instituteurs, ont pour projet de répondre
spécifiquement aux besoins de la tranche d’âge des 2-3 ans.
Les moyens donnés aux éducateurs de jeunes enfants pour
développer leur fonction de pédagogue clinicien dans les services de
psychopathologie, les cmpp ou les
jardins d’enfants préventifs peuvent encore être développés. N’oublions pas
leur rôle-clé par rapport à une formation pluridisciplinaire qui se situe à
l’interface des différentes connaissances à propos du développement global du
jeune enfant. Ces outils le désignent d’ailleurs comme un interlocuteur
privilégié de l’enfant et de ses parents, du nourrisson jusqu’à 7 ans.
L’éducation et l’accueil des petits restent encore largement
considérés comme faisant naturellement appel à des dispositions qui seraient
innées aux femmes et ne nécessitant donc pas de formation particulière. « La
capacité de mise en œuvre de connaissances afin de fonder une pratique est
d’autant plus difficile à affirmer qu’elle évolue dans ce monde imperceptible
du « presque rien », selon l’expression de Vladimir Jankelevitch qui relève
d’un travail relationnel complexe, discret et socialement illisible dont les
professionnels ainsi que les chercheurs ont du mal à rendre compte » (Verba,
1993). Cependant, on porte maintenant une plus grande attention à ce genre de
travail et la plupart des experts reconnaissent, depuis les travaux sur les
carences institutionnelles et affectives (déjà un demi-siècle !), que la
première enfance est une période déterminante. Ces responsabilités des
éducateurs de jeunes enfants les incitent à demander l’allongement de leur
formation de 27 à 36 mois comme les autres éducateurs ou assistantes sociales.
Ils veulent se faire reconnaître comme hautement qualifiés et demandent de
pouvoir inclure dans leur emploi du temps des espaces de réflexion (au bénéfice
direct des jeunes enfants), permettant de mettre en évidence que les gestes
éducatifs et pédagogiques, qui étaient initialement tenus comme naturels ou
innés, sont professionnels et complexes, et que l’ensemble des besoins
corporels doivent être investis avec d’autant plus de précautions qu’ils sont
inextricablement liés au futur droit intellectuel de l’enfant.
·
Autret, I. 1991. «
Éducateurs de jeunes enfants : une profession en mutation »,
Actualités sociales hebdomadaires, n°
1758, 8 novembre.
·
Cheboldaeff,
Cl. 1997. « De la prévention de la
mortalité… à la prévention sociale », Le
Furet, n° 23, août.
·
Houssaye, J. (sous la
direction de). 1995. Quinze
pédagogues, éditions Armand Colin.
·
Houzel, D. (sous la
direction de). 1999. Les Enjeux de la
parentalité, Érès.
·
Verba, D. 1993.
Le Métier d’éducateurs de jeunes
enfants, éditions Syros.