Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-86586-851-6
160 pages

p. 152 à 155
doi: en cours

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Lectures croisées

no15 2001/3

 
La surprise, Chatouille de l’âme, Daniel Marcelli, Albin Michel, 2000
 
 
La surprise, concept inconnu, est pourtant essentielle au développement de l’enfant.
Dans la lignée de Winnicott, partant des jeux de surprise et de chatouille, Daniel Marcelli montre comment ce moment d’attente et de surprise que les mères adoptent spontanément avec leur bébé est déterminant dans le développement cognitif et affectif de l’enfant et, plus tard, dans l’amour.
Sous leur apparence anodine, les jeux de « coucou » et de « la petite bête qui monte » se révèlent beaucoup plus sérieux qu’il y paraît, comme révélateur de soi et d’autrui et conduit au partage affectif, car la surprise « a pour effet l’attente qui en résulte, donne au sujet les conditions d’une prise de conscience de ses propres limites et de son quant-à-soi. Sans surprise pas de rencontre, nulle rencontre sans surprise. La surprise précède toute rencontre, elle en est la condition ».
« Bébés très éveillés, bébés trop sages, bébés pitres, voici quelques figures de ce que peut être un retentissement sur le jeu enfant de l’absence d’interaction ludique des mères sans surprises », celles qui sont déprimées, ou celles, sérieuses, qui éduquent et ne jouent pas. D’où l’importance d’être attentif à ce manque sans lequel le jeune enfant ne pourra accepter « l’écart qui existe toujours entre ce qu’on attend et ce qui se produit, l’écart inhérent aux relations humaines, la tolérance et l’incertitude indispensable pour penser le monde ».
Cependant, la surprise apporte à la fois plaisir et angoisse. De toute façon, elle s’accompagne toujours d’un envahissement émotionnel. Elle sera recherchée par l’enfant et redoutée par l’adolescent confronté au pubertaire. Quoi qu’il en soit, « la surprise est bien la condition d’un destin ouvert et incertain. »
Si le hasard fut le complément de la nécessité, dans l’ordre humain, « la surprise est le complément indispensable de la force ». Ce n’est pas un hasard si Zeus fut obligé d’avaler Mètis, sa première femme, pour régner sur l’Olympe. C’est elle qui s’oppose à la stérilité réductrice du souci de maîtrise et des relations d’emprise, c’est elle qui relance le sens des possibles.
Au regard des pratiques professionnelles, Daniel Marcelli nous rappelle à point nommé que « la surprise est au cœur de la clinique. Elle est la condition même d’une rencontre clinique, à l’inverse de la théorie qui se reconstruit dans l’absence du patient. » Elle préside au colloque singulier de la rencontre entre le patient et le thérapeute. À défaut de pouvoir laisser la surprise advenir, la difficulté sera, du côté du patient, de s’abandonner à cette relation et de découvrir de nouveaux horizons, et du côté du clinicien, celle de manquer la rencontre, faute de renoncer au rapport à son savoir.
« La théorie fonctionne toujours comme un bouclier contre la surprise. Elle n’est pas faite pour être exhibée en présence du patient. » N’est-ce pas une mise en garde salutaire que de réhabiliter Mètis face aux déesses Rationnalité et Rentabilité qui ont de plus en plus tendance à régner sans partage sur notre société.
Alors, remercions Daniel Marcelli de nous avoir opportunément chatouillé l’âme car, que serait un monde où tout serait tel que cela a été annoncé ? On y mourrait d’ennui…
Nicole Vacher-Neill, psychiatre
 
L’enfant et la gourmandise des mots, Aventures orthophoniques, Jacqueline Maqueda, Erès, 2001
 
 
Voici un petit livre qui, au fil de l’histoire de la relation poétique qu’entretient Jacqueline Maqueda avec l’enseignement et la pratique de l’orthophonie, apporte au lecteur des informations vivantes et précises sur ce métier. Son objet est la langue, cette langue vivante, cette langue aimante que reçoivent tous les nourrissons avec les premiers câlins. La parole – Jacqueline Maqueda nous le montre – possède une double racine : l’une qui se coule dans l’accordage affectif des premières interactions ; l’autre qui s’ancre dans le retour auto-érotique sur le corps et la pensée.
La vivacité de l’écriture ajoute au plaisir d’accompagner Eulalie, la belle gosse à la belle langue – avec quelques compères comme Rabelais, Queneau et Prévert – dans le voyage de l’accession au langage. Depuis le premier bain de langage et la première saveur des sons dans notre bouche, jusqu’à, ultérieurement dans notre voyage avec Eulalie, cette prime de choix : le mot d’esprit, le bon mot. Par exemple, dans la veine de l’Illustre Chevalier de Motordu, ce texte :
« Léon est à l’étole. La traîtresse a prévu une dictée pas très ficelle : il prend sa brousse et sort son stylo à cancre bleue. Dès la première vigne, Léon commet une aigreur, il sort sa pomme pour effacer cette côte d’orthographe. À la main de la dictée, la traîtresse ramasse les colis pour leur mettre une botte. Léon n’est pas radis de sa botte car il n’a eu que pète et demi sur vingt. Il va encore se faire bronzer par ses harengs. »
Mû par le plaisir à l’action de la langue, inspiré par l’amour de ce drôle de métier d’ « hortophoniste », ce livre est animé du désir de transmettre. Avec en couverture, une jolie aquarelle, Jacqueline Maqueda nous régale avec ces 130 pages. Elles auront leur place dans toutes les bibliothèques et, pour quelque temps, sur toutes les tables de chevet.
Laurent Renard, psychiatre
 
Hôpital Silence, Parents malades : l’enfant et la vérité, Nicole Landry-Dattée, Marie-France Delaigne-Cosset, Calmann-Lévy
 
 
Quel médecin, quel professionnel de l’enfance n’a pas eu à répondre à ce type de question : « Son père est atteint d’un cancer, que dois-je dire à mon enfant ? » Trop souvent, c’est le silence qui est adopté, silence qui coupe les enfants de leur histoire.
Une psychanalyste et une anesthésiste de l’Institut Gustave Roussey animent depuis plusieurs années un groupe de paroles pour les parents, et surtout pour les enfants dont un proche a un cancer. Elles décrivent les traumatismes, les émotions, les angoisses engendrées par ces situations où le silence prévaut. Au fil des chapitres, se succèdent des expériences familiales fortes et des commentaires judicieusement adaptés. Il ressort de ces histoires familiales ayant trait à la vie et à la mort une grande authenticité.
Tout en faisant appel aux théories psychanalytiques de l’enfant, le livre a un style agréable et fluide, sans jargon. On y apprend que le cancer peut être décrit comme « un excès de vie ou un débordement ananchique de la vie », pas uniquement comme une maladie destructrice. La parole restituée aux enfants permet de les libérer de leur angoisse, de les remettre à leur place dans leur histoire familiale.
Ce livre est conseillé à tous ceux qui côtoient des enfants dans leur vie de tous les jours. Ils le liront avec intérêt et plaisir.
Antoine Leblanc, pédiatre
 
Que transmettre à nos enfants ?, Marc Ferro, Philippe Jeammet, Le Seuil, 2000
 
 
Un psychiatre réputé pour sa connaissance des adolescents, Philippe Jeammet, et un historien qui s’est interrogé sur la manière dont on raconte l’histoire aux enfants, Marc Ferro, confrontent dans cet ouvrage leurs expériences et leurs points de vue sur la question : que transmettre à nos enfants ?
Echanges fluides, qui s’appuient sur les connaissances de l’individu, du développement de l’enfant et de l’adolescent, et sur l’histoire des sociétés, du présent et du passé. La philosophie, le cinéma, la science, la psychanalyse, autant de sources auxquelles puiser pour tenter de comprendre l’homme d’aujourd’hui.
« Tout le monde est marqué par les liens de l’enfance » et « Personne n’échappe au besoin d’être aimé. » Mais les parents du siècle qui débute semblent plutôt inquiets. Ils craignent que la vie de leurs enfants soit moins bonne que la leur. Le niveau de savoir n’est plus la garantie de la réussite.
Les deux auteurs s’interrogent longuement, et à juste titre, sur l’École : « Il n’existe ni planification, même souple, ni adaptation de la préparation à l’existence sociale, à ses exigences, aux choix qu’elle implique et à son évolution. » Ils critiquent vivement la fragmentation des savoirs, des disciplines, la justaposition des compétences individuelles.
Quelle vision du monde est alors offerte aux enfants et aux adolescents ? Il n’y a plus de références collectives assurées et chacun est mis dans la nécessité de trouver sa référence, son système de valeur qui lui permettent de prendre la mesure de lui-même. Le flottement de l’identité semble inévitable. Comment pouvons-nous être des modèles pour nos enfants, quand tout vient légitimer la multiplicité des modèles ? s’interroge Marc Ferro.
Philippe Jeammet est confiant en la capacité des hommes à trouver progressivement des systèmes de régulation. « La transmission fondamentale, c’est la transmission de la vie, la capacité à créer, et nous ne sommes pas maîtres de cette transmission-là. Même si nous gardons une certaine marge de manœuvre, nous ne pouvons imginer le résultat. » Cette transmission-là commence dès la venue au monde de l’enfant.
Après l’école, l’intérêt de l’échange se centre sur les parents, leur désarroi devant les mutations qui s’opèrent, désarroi qui peut devenir dangereux pour les jeunes. « Rien n’est pire pour eux que la dépression des adultes. Celle-ci les renvoie en effet directement à leur destructivité. Ils éprouvent un sentiment d’abandon, car ils restent seuls avec leur énergie, leur appétit. »
Et même s’il leur faut définir eux-mêmes le cadre éducatif – les parents ne peuvent plus s’appuyer sur les énoncés sociaux préexistants –, Philippe Jeammet et Marc Ferro les encouragent vivement à oser l’éducation, oser les limites, corrolaire indispensable de la transmission du plaisir à vivre. L’un, résolument optimiste, fait confiance au génie du monde, l’autre rappelle tranquillement qu’il n’y a pas d’éducation idéale. Tous les deux font preuve d’humanité.
Un dialogue ouvert, vivant, libre, spontané, où chacun est attentif à l’autre, respectueux de sa pensée et de son expérience.
Au cri de guerre : « Fais ce que tu veux, mais sois performant et, surtout, passe à la télé », Philippe Jeammet et Marc Ferro semblent répondre : retournons sur cette grande place que l’on nommait l’agora et retrouvons, comme Socrate en son temps, l’art d’accoucher les esprits.
Isabelle Patouillot, assistante sociale
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