2001
enfances & PSY
Lectures croisées
Lectures croisées
La surprise, Chatouille de l’âme, Daniel
Marcelli, Albin Michel, 2000
La surprise, concept inconnu, est pourtant essentielle au
développement de l’enfant.
Dans la lignée de Winnicott, partant des jeux de surprise et de
chatouille, Daniel Marcelli montre comment ce moment d’attente et de surprise
que les mères adoptent spontanément avec leur bébé est déterminant dans le
développement cognitif et affectif de l’enfant et, plus tard, dans
l’amour.
Sous leur apparence anodine, les jeux de « coucou » et de « la
petite bête qui monte » se révèlent beaucoup plus sérieux qu’il y paraît, comme
révélateur de soi et d’autrui et conduit au partage affectif, car la surprise «
a pour effet l’attente qui en résulte, donne au sujet les conditions d’une
prise de conscience de ses propres limites et de son quant-à-soi. Sans surprise
pas de rencontre, nulle rencontre sans surprise. La surprise précède toute
rencontre, elle en est la condition ».
« Bébés très éveillés, bébés trop sages, bébés pitres, voici
quelques figures de ce que peut être un retentissement sur le jeu enfant de
l’absence d’interaction ludique des mères sans surprises », celles qui sont
déprimées, ou celles, sérieuses, qui éduquent et ne jouent pas. D’où
l’importance d’être attentif à ce manque sans lequel le jeune enfant ne pourra
accepter « l’écart qui existe toujours entre ce qu’on attend et ce qui se
produit, l’écart inhérent aux relations humaines, la tolérance et l’incertitude
indispensable pour penser le monde ».
Cependant, la surprise apporte à la fois plaisir et angoisse.
De toute façon, elle s’accompagne toujours d’un envahissement émotionnel. Elle
sera recherchée par l’enfant et redoutée par l’adolescent confronté au
pubertaire. Quoi qu’il en soit, « la surprise est bien la condition d’un destin
ouvert et incertain. »
Si le hasard fut le complément de la nécessité, dans l’ordre
humain, « la surprise est le complément indispensable de la force ». Ce n’est
pas un hasard si Zeus fut obligé d’avaler Mètis, sa première femme, pour régner
sur l’Olympe. C’est elle qui s’oppose à la stérilité réductrice du souci de
maîtrise et des relations d’emprise, c’est elle qui relance le sens des
possibles.
Au regard des pratiques professionnelles, Daniel Marcelli nous
rappelle à point nommé que « la surprise est au cœur de la clinique. Elle est
la condition même d’une rencontre clinique, à l’inverse de la théorie qui se
reconstruit dans l’absence du patient. » Elle préside au colloque singulier de
la rencontre entre le patient et le thérapeute. À défaut de pouvoir laisser la
surprise advenir, la difficulté sera, du côté du patient, de s’abandonner à
cette relation et de découvrir de nouveaux horizons, et du côté du clinicien,
celle de manquer la rencontre, faute de renoncer au rapport à son
savoir.
« La théorie fonctionne toujours comme un bouclier contre la
surprise. Elle n’est pas faite pour être exhibée en présence du patient. »
N’est-ce pas une mise en garde salutaire que de réhabiliter Mètis face aux
déesses Rationnalité et Rentabilité qui ont de plus en plus tendance à régner
sans partage sur notre société.
Alors, remercions Daniel Marcelli de nous avoir opportunément
chatouillé l’âme car, que serait un monde où tout serait tel que cela a été
annoncé ? On y mourrait d’ennui…
Nicole Vacher-Neill,
psychiatre
L’enfant et la gourmandise des mots, Aventures orthophoniques,
Jacqueline Maqueda, Erès, 2001
Voici un petit livre qui, au fil de l’histoire de la relation
poétique qu’entretient Jacqueline Maqueda avec l’enseignement et la pratique de
l’orthophonie, apporte au lecteur des informations vivantes et précises sur ce
métier. Son objet est la langue, cette langue vivante, cette langue aimante que
reçoivent tous les nourrissons avec les premiers câlins. La parole – Jacqueline
Maqueda nous le montre – possède une double racine : l’une qui se coule dans
l’accordage affectif des premières interactions ; l’autre qui s’ancre dans le
retour auto-érotique sur le corps et la pensée.
La vivacité de l’écriture ajoute au plaisir d’accompagner
Eulalie, la belle gosse à la belle langue – avec quelques compères comme
Rabelais, Queneau et Prévert – dans le voyage de l’accession au langage. Depuis
le premier bain de langage et la première saveur des sons dans notre bouche,
jusqu’à, ultérieurement dans notre voyage avec Eulalie, cette prime de choix :
le mot d’esprit, le bon mot. Par exemple, dans la veine de l’Illustre Chevalier
de Motordu, ce texte :
« Léon est à l’étole. La traîtresse a prévu une dictée pas
très ficelle : il prend sa brousse et sort son stylo à cancre bleue. Dès la
première vigne, Léon commet une aigreur, il sort sa pomme pour effacer cette
côte d’orthographe. À la main de la dictée, la traîtresse ramasse les colis
pour leur mettre une botte. Léon n’est pas radis de sa botte car il n’a eu que
pète et demi sur vingt. Il va encore se faire bronzer par ses harengs.
»
Mû par le plaisir à l’action de la langue, inspiré par l’amour
de ce drôle de métier d’ « hortophoniste », ce livre est animé du désir de
transmettre. Avec en couverture, une jolie aquarelle, Jacqueline Maqueda nous
régale avec ces 130 pages. Elles auront leur place dans toutes les
bibliothèques et, pour quelque temps, sur toutes les tables de chevet.
Laurent Renard,
psychiatre
Hôpital Silence, Parents malades : l’enfant et la vérité,
Nicole Landry-Dattée, Marie-France
Delaigne-Cosset, Calmann-Lévy
Quel médecin, quel professionnel de l’enfance n’a pas eu à
répondre à ce type de question : « Son père est atteint d’un cancer, que
dois-je dire à mon enfant ? » Trop souvent, c’est le silence qui est adopté,
silence qui coupe les enfants de leur histoire.
Une psychanalyste et une anesthésiste de l’Institut Gustave
Roussey animent depuis plusieurs années un groupe de paroles pour les parents,
et surtout pour les enfants dont un proche a un cancer. Elles décrivent les
traumatismes, les émotions, les angoisses engendrées par ces situations où le
silence prévaut. Au fil des chapitres, se succèdent des expériences familiales
fortes et des commentaires judicieusement adaptés. Il ressort de ces histoires
familiales ayant trait à la vie et à la mort une grande authenticité.
Tout en faisant appel aux théories psychanalytiques de
l’enfant, le livre a un style agréable et fluide, sans jargon. On y apprend que
le cancer peut être décrit comme « un excès de vie ou un débordement ananchique
de la vie », pas uniquement comme une maladie destructrice. La parole restituée
aux enfants permet de les libérer de leur angoisse, de les remettre à leur
place dans leur histoire familiale.
Ce livre est conseillé à tous ceux qui côtoient des enfants
dans leur vie de tous les jours. Ils le liront avec intérêt et
plaisir.
Antoine Leblanc,
pédiatre
Que transmettre à nos enfants ?, Marc
Ferro, Philippe Jeammet, Le Seuil, 2000
Un psychiatre réputé pour sa connaissance des adolescents,
Philippe Jeammet, et un historien qui s’est interrogé sur la manière dont on
raconte l’histoire aux enfants, Marc Ferro, confrontent dans cet ouvrage leurs
expériences et leurs points de vue sur la question : que transmettre à nos
enfants ?
Echanges fluides, qui s’appuient sur les connaissances de
l’individu, du développement de l’enfant et de l’adolescent, et sur l’histoire
des sociétés, du présent et du passé. La philosophie, le cinéma, la science, la
psychanalyse, autant de sources auxquelles puiser pour tenter de comprendre
l’homme d’aujourd’hui.
« Tout le monde est marqué par les liens de l’enfance » et «
Personne n’échappe au besoin d’être aimé. » Mais les parents du siècle qui
débute semblent plutôt inquiets. Ils craignent que la vie de leurs enfants soit
moins bonne que la leur. Le niveau de savoir n’est plus la garantie de la
réussite.
Les deux auteurs s’interrogent longuement, et à juste titre,
sur l’École : « Il n’existe ni planification, même souple, ni adaptation de la
préparation à l’existence sociale, à ses exigences, aux choix qu’elle implique
et à son évolution. » Ils critiquent vivement la fragmentation des savoirs, des
disciplines, la justaposition des compétences individuelles.
Quelle vision du monde est alors offerte aux enfants et aux
adolescents ? Il n’y a plus de références collectives assurées et chacun est
mis dans la nécessité de trouver sa référence, son système de valeur qui lui
permettent de prendre la mesure de lui-même. Le flottement de l’identité semble
inévitable. Comment pouvons-nous être des modèles pour nos enfants, quand tout
vient légitimer la multiplicité des modèles ? s’interroge Marc Ferro.
Philippe Jeammet est confiant en la capacité des hommes à
trouver progressivement des systèmes de régulation. « La transmission
fondamentale, c’est la transmission de la vie, la capacité à créer, et nous ne
sommes pas maîtres de cette transmission-là. Même si nous gardons une certaine
marge de manœuvre, nous ne pouvons imginer le résultat. » Cette transmission-là
commence dès la venue au monde de l’enfant.
Après l’école, l’intérêt de l’échange se centre sur les
parents, leur désarroi devant les mutations qui s’opèrent, désarroi qui peut
devenir dangereux pour les jeunes. « Rien n’est pire pour eux que la dépression
des adultes. Celle-ci les renvoie en effet directement à leur destructivité.
Ils éprouvent un sentiment d’abandon, car ils restent seuls avec leur énergie,
leur appétit. »
Et même s’il leur faut définir eux-mêmes le cadre éducatif –
les parents ne peuvent plus s’appuyer sur les énoncés sociaux préexistants –,
Philippe Jeammet et Marc Ferro les encouragent vivement à oser l’éducation,
oser les limites, corrolaire indispensable de la transmission du plaisir à
vivre. L’un, résolument optimiste, fait confiance au génie du monde, l’autre
rappelle tranquillement qu’il n’y a pas d’éducation idéale. Tous les deux font
preuve d’humanité.
Un dialogue ouvert, vivant, libre, spontané, où chacun est
attentif à l’autre, respectueux de sa pensée et de son expérience.
Au cri de guerre : « Fais ce que tu veux, mais sois performant
et, surtout, passe à la télé », Philippe Jeammet et Marc Ferro semblent
répondre : retournons sur cette grande place que l’on nommait l’agora et
retrouvons, comme Socrate en son temps, l’art d’accoucher les esprits.
Isabelle Patouillot, assistante
sociale