2001
enfances & PSY
Dossier
Jouer à la Maison Verte
Annemarie Hamad
Annemarie Hamad est
psychanalyste et accueillante à la Maison
Verte.
À la Maison Verte, il s’agit de soutenir l’espace du jeu en train
de se créer entre l’enfant tout petit et ses parents, en tant qu’il est le
support essentiel de la vie du sujet désirant tel qu’il s’exprime dans toutes
les formes de langage. L’auteur aborde plus particulièrement les enjeux de la
voix et du miroir dans la promotion de la créativité.Mots-clés :
langage, créativité, nourrissons, bébés, espace
de jeu.
Traiter du jeu dans le cadre spécifique de la Maison Verte
exige une réflexion sur la naissance même de la capacité de jouer, cet énorme
travail psychique qui est à la base de la culture.
La Maison Verte est un lieu d’accueil pour les enfants de 0 à 4
ans, accompagnés de leurs parents ou d’un autre adulte tutélaire. C’est au
croisement d’interrogations posées dans les champs de l’éducation et de la
psychanalyse qu’elle fut créée, il y a plus de vingt ans, par une poignée de
personnes, dont Françoise Dolto, qui tenaient à réaliser ce dispositif
original, conçu pour soutenir l’enfant comme sujet de langage et de parole dès
sa naissance. Il fallait à l’époque, et il faudra toujours, une certaine dose
de militantisme pour soutenir cette idée face à un discours nourri de savoir
médical ou psychologisant, qui va à l’encontre de l’ouverture de l’espace de
jeu créateur du je, sujet naissant. La nécessité de cet espace dans la cité se
trouve confirmée par le fait que nous continuons à y accueillir entre trente et
cinquante enfants tous les après-midi. Les familles y viennent sans avoir à
prendre rendez-vous et y restent le temps qu’elles souhaitent. Une équipe
différente de trois personnes assure l’accueil chaque après-midi de la semaine
de 14 heures à 19 heures (de 15 heures à 18 heures 30 le samedi). Une
participation financière dont le montant est laissé à leur appréciation est
demandée aux parents, comme témoignage de leur engagement dans ce qui fait la
vie de ce lieu.
Qu’en est-il concrètement du jeu dans cette maison que nous
avons l’habitude de présenter comme un lieu de parole et d’écoute du tout-petit
? Jamais il ne nous viendrait à l’idée de le comparer à une ludothèque, où
l’accès aux jouets est l’idée centrale. Cela n’empêche que bon nombre de
parents nous appellent pour savoir quelles sortes d’activités nous proposons
aux enfants. En notre ère de l’efficacité et de la performance à tout prix, et
dès l’âge le plus tendre, ils ont le souci de la réussite de leurs enfants et
recherchent des activités « créatrices » dirigées. L’existence de nombreux
projets pédagogiques et d’ateliers de toutes sortes, qui créent et répondent à
ce genre de demande, leur font oublier la grande capacité créatrice que les
tout-petits déploient dans leurs jeux de découverte du monde, et ce, surtout
quand ils ne voient leurs enfants que pour les rituels nourriciers et de soins
du corps, avant et après une longue journée de travail.
Pour en savoir plus sur la Maison
Verte, le lecteur se référera utilement à F. Dolto,
La Cause des enfants, Paris, R.
Laffont, 1985, chapitre IV, et à la revue Le Coq
Héron, n° 132, « Maison Verte et découverte » (1994) et n° 140 «
Structures type Maison Verte : Quelles pratiques de la parole? »
(1996).
Il suffit pourtant de passer ne serait-ce qu’une heure en
compagnie des petits accueillis à la Maison Verte pour se convaincre qu’il y a
moins besoin de les diriger que de les suivre et d’accompagner leur sens de
l’aventure, leur appétit pour le nouveau, leur curiosité éveillée par les
intérêts d’autres, tout cela témoignant de leur état d’êtres désirants. Il
suffit qu’ils se sentent soutenus et reconnus par des adultes qui se soucient
de garantir cet espace de jeu, aussi bien du point de vue concret de la
sécurité et de l’adaptation à leurs possibilités physiques que du point de vue
symbolique. Tout notre travail d’accueillants peut se définir, me semble-t-il,
comme un travail de médiation entre les parents et les enfants pour que cet
espace se crée progressivement, s’élargissant selon leurs capacités
mutuelles.
Concrètement, cela se traduit souvent par l’élargissement du
cercle qu’un enfant timide peut oser faire autour d’une mère anxieuse au cours
d’une après-midi, voire de plusieurs semaines. Certains enfants se débrouillent
pour protéger leur mère, en entassant un tas de jouets sur ses genoux ou autour
d’elle, sur le canapé. Une petite fille extrêmement vive et alerte, intéressée
par tout ce qui se passait et prenant plaisir à manipuler habilement les jouets
que nous mettions à sa portée, nous surprenait tous, en restant assise sans se
déplacer, à une distance bien précise, sous le regard de sa mère, jusqu’à l’âge
de 2 ans. Il n’y avait aucune explication médicale à cette impossibilité de se
déplacer, et nous avons pu comprendre après coup, quand elle s’est mise à
marcher, qu’elle avait attendu le moment où sa mère commençait à sortir de sa
dépression pour s’autoriser à se détacher du corps maternel immobile.
Il s’agit donc pour nous de soutenir le jeu du désir avec ses
paramètres propres à chaque relation parent-enfant, car nous savons que le
désir du Sujet est le désir de l’Autre, et cet Autre est au début de la vie
imaginairement incarné par la mère, du fait de sa fonction vitale de survie
physique pour l’enfant. Notre rôle est d’élargir ce champ de l’Autre,
d’introduire d’autres mélodies dans la sonate maternelle
[1], d’autres relais signifiants, car
l’exercice du jeu du désir se soutient de l’enrichissement des deux.
Il est émouvant de constater qu’une demande dans ce sens
s’esquisse dès les premiers mois : le nourrisson dans les bras de sa mère,
lorsque nous le saluons personnellement en l’appelant par son prénom (lieu où
se trouvent inscrits les désirs parentaux pour lui) et en nous présentant avec
le nôtre, tout en lui signifiant que sa mère (ou son père, ou les deux) restera
là avec lui pour rencontrer d’autres petits, d’autres parents, etc., répond
très vite, par un regard intense. Souvent, un sourire s’épanouit sur tout son
visage, si nous avons su trouver en nous le ton et le timbre de la voix qui
s’accordent aux émois vifs de ce jeune âge, et que les mères trouvent en elles
grâce à cette folie nécessaire qui les maintient temporairement en résonance
intime avec le corps de leur enfant.
Est-il légitime de parler de « jeu » à propos de ces premiers
échanges ? Il me semble nécessaire de le soutenir. C’est un jeu auquel l’adulte
se laisse prendre à son insu par l’émotion que ce tout petit être fait naître
en lui et qui le somme de recréer un objet propre à susciter l’attention et la
tension de l’enfant, comme si on lui proposait une balle à saisir au vol et à
renvoyer. L’important de cette mise en jeu d’un objet est qu’elle se situe en
dehors du corps à corps où besoins et désir se confondent encore à cet âge-là.
Le sourire du nourrisson nous fournit d’abord la preuve que nous avons affaire
à un sujet de langage, dans le sens de son assujettissement au langage. Il y
est pris, et l’enjeu que nous énonçons, c’est que nous reconnaissons qu’il y
est pris à sa manière singulière à lui. Son sourire nous renvoie le plaisir de
se sentir reconnu comme tel et son assentiment à s’engager dans le jeu du désir
entre humains. Comme tout jeu créatif, le jeu de l’échange langagier est
gratuit, en ce qu’il ne produit aucun gain matériel. Ce qui est échangé, c’est
du subtil qui se passe de tout apport concret, si ce n’est de cet objet
précieux qu’est la voix modulée, et dont l’appropriation progressive fait que
le cri du bébé se mue pour devenir langage. On pourrait dire que la fonction
créatrice de ce premier jeu est d’ouvrir le champ au langage propre de chaque
sujet.
Passons maintenant au cadre du dispositif « Maison Verte » tel
qu’il se propose pour favoriser l’aire du jeu au-delà de la personne des
accueillants.
Je dirais que l’on ne saurait trouver meilleur endroit pour
faire ressentir à quiconque la justesse de l’affirmation de Winnicott selon
laquelle « c’est sur la base du jeu que s’édifie toute l’existence
expérientielle de l’homme
[2] ». Il postule comme attitude thérapeutique de faire
apparaître l’aspect créatif d’un jeu rudimentaire dans le fonctionnement
informe et décousu d’un état non intégré de la personnalité en le réfléchissant
en miroir. À la Maison Verte, il ne s’agit pas d’adopter une attitude
thérapeutique, mais bien de veiller à maintenir discrètement l’ambiance
sécurisante d’un cadre qui s’offre en miroir pour soutenir l’aspect créatif du
jeu rudimentaire, au départ décousu et informe, où l’
infans crée et se crée à l’image de l’autre pour
devenir l’enfant
[3]. Et
l’effet extraordinairement apaisant, qualifié à tort d’« effet magique » par
des parents venus à bout de nerfs du fait de leur enfant agité, est à attribuer
en grande partie au miroir sonore et visuel que les tout-petits se présentent
mutuellement avec leurs gargouillis, leurs babils, leurs appels, ainsi que par
la manière qu’ils ont de faire vivre un jouet pour un autre rien que par le
fait qu’ils s’y intéressent vraiment, avec la gravité que requiert la
découverte progressive, et dont l’adulte n’est capable qu’à force de suivre de
près le tâtonnement précautionneux de l’enfant.
Beaucoup de visiteurs s’étonnent de la tranquillité qui règne à
la Maison Verte. Pourtant les enfants déambulent ou rampent partout à leur
guise, sortent les jouets qui les attirent des bacs qui leur sont facilement
accessibles. Ils escaladent aussi l’échelle en haut de laquelle ils trouvent un
miroir où ils se découvrent avec joie et appellent leur parent qu’ils y
perçoivent au loin pour qu’il vienne confirmer de son regard et de ses paroles
cette image d’eux-mêmes qui les interpelle autant qu’elle les fascine
[4]. Je m’arrêterai un instant sur ce jeu
particulier autour du miroir, car je pense qu’il met en scène ce qui fait la
qualité de confiance qu’instaure la présence de parents rassurés pour que les
enfants jouent paisiblement, en s’inspirant mutuellement de leurs
potentialités. Autrement dit, la confiance vis-à-vis des petits autres, qui
rend leur rencontre fructueuse et constructive, est tributaire de ce que
l’image scopique, toujours aliénante, se trouve soutenue par les personnes au
contact desquelles l’enfant s’est construit son image inconsciente sensorielle
du corps. Françoise Dolto dit à ce propos : « Le langage mimique et affectif
que l’enfant a établi avec le monde ambiant n’apporte (à l’enfant) aucune
réponse concernant cette image qu’il rencontre dans le miroir, contrairement à
toutes les expériences qu’il a d’autrui. C’est pourquoi, si la mère, ou une
personne connue, n’est pas proche de lui, dans son espace, il y a risque qu’à
cause du miroir, son image du corps disparaisse sans que l’image scopique ait
pris sens pour lui. L’image scopique ne prend sens d’expérience vivante que par
la présence, aux côtés de l’enfant, d’une personne avec laquelle son image du
corps et son schéma corporel se reconnaissent, en même temps qu’il reconnaît
cette personne dans la surface plane de l’image scopique… Il se découvre alors
sous la forme d’un bébé tel qu’il en voit d’autres, tandis que, jusqu’à
présent, son seul miroir était l’autre avec qui il était en communication : ce
qui pouvait lui faire croire qu’il était cet autre, mais sans qu’il sache ou
sache vraiment que cet autre avait une image scopique, et lui
pareillement
[5]. »
Aborder le miroir, jeu rudimentaire, comporte donc, comme tout jeu, un risque,
et d’abord celui de disparaître. Accompagné, se faire disparaître et
réapparaître devient le jeu joyeux par excellence, où l’enfant met activement
en scène son statut de sujet s’évanouissant et resurgissant dans les défilés
signifiants du langage qu’il est en train de s’approprier.
Les jouets conçus pour faire apparaître et disparaître des
objets ou des animaux, particulièrement ceux qui y associent les onomatopées
spécifiques, sont d’ailleurs parmi les préférés des enfants, qui les utilisent
avec assiduité, ce qui n’est guère pour nous surprendre étant donné que s’y
symbolisent à la fois l’absence et la présence du sujet, de l’objet, la vie et
la mort selon le vécu singulier de chaque enfant. On s’abstiendra évidemment de
toute interprétation de ces jeux qui ne demandent qu’à être vécus comme
signifiants du sujet et reconnus comme tels par les adultes autour. En parlant
du jeu de la bobine, par lequel son petit-fils tentait progressivement de
maîtriser son angoisse de séparation d’avec sa mère, Freud avait élevé le jeu
au rang de « grande performance culturelle
[6] ». Devenant metteur en scène, donc actif par rapport
à ce qu’il avait à subir passivement, à savoir les absences de sa mère, ce
petit de 18 mois avait sublimé sa douleur d’abandon et son plaisir de
retrouvailles en un jeu, et qui plus est, en un jeu porté par le langage. Les
o-o-oh (
fort = parti !) de désolation
et les a-a-ah (
da = ici !) de joie du
retour sont témoins de ce que Winnicott souligne comme étant « la tendance
saine dans le jeu, c’est-à-dire celle qui relie le fonctionnement corporel et
la vie des idées. Le jeu, dans l’effort de l’enfant pour se sentir entier, est
l’alternative de la sensualité. On sait bien que la sensualité devient
compulsive et le jeu impossible lorsque l’angoisse est relativement
importante
[7] ».
Reconnaître cette mise en relation du fonctionnement corporel avec « la vie des
idées », ou tout simplement avec le langage, comme un jeu n’est pas donné
d’emblée. Freud dit bien qu’il avait considéré les agissements de son
petit-fils pendant assez longtemps comme un caprice. C’est son hypothèse
d’avoir devant lui un sujet désirant qui lui a fait découvrir l’essence du
caprice tel qu’il a été mis en valeur à l’époque romantique comme « œuvre d’art
inspirée par le génie et s’écartant des règles ordinaires » (Dictionnaire
Robert).
C’est de cette manière que nous essayons de comprendre avec les
parents les « caprices » de leurs enfants. Souvent, ce déchiffrage produit chez
eux un émerveillement face à l’intelligence révélée de leur enfant. On lira
avec plaisir cette séquence décrite par F. Dolto
[8] où deux petits énervaient leurs parents parce qu’ils
n’arrêtaient pas de faire monter et descendre des engins à roulettes sur les
escaliers de la petite cabane à la Maison Verte. À travers la discussion avec
les parents, il s’avérait que c’était exactement le manège qu’ils avaient vécu
plus petits, dans leur poussette, parce que la concierge n’avait pas toléré que
la mère la laisse en bas de l’escalier, ce qui avait provoqué maintes scènes
désagréables. Ce jeu représente, dans son caractère répétitif, le processus
d’intégration d’un langage énigmatique, quelque peu traumatique, que les
enfants avaient appris au contact de leur mère, et dont ils deviennent dans le
jeu les auteurs.
C’est par l’intermédiaire de F. Dolto, accueillante, ouverte à
la dimension langagière signifiante, que ce caprice a pu prendre sens comme
révélation du génie créateur des enfants. Il est à espérer que ce genre de
présence accueillante pour tout ce qui est produit par les petits fera
ouverture pour l’expansion de l’espace de jeu reconnaissable par les parents en
tant que tel, bien au-delà du temps passé à la Maison Verte. Quand ils ne
peuvent pas le reconnaître à cause d’un aveuglement ou d’une surdité liés à
leur propre histoire de tout-petits, il faut les aider à dénouer le nœud
douloureux où se confondent leurs propres traumatismes avec ce qui est en jeu
pour leur enfant. Sinon, ils auront tendance à étouffer et à censurer ce qui
manifeste l’intelligence prodigieuse des enfants. Face à un mur de répression,
le jeu cesse d’être jeu et devient ce que Winnicott appelle « sensualité
compulsive », qui tourne à vide, telle une jouissance se suffisant à elle-même.
La passion destructrice du jeu pour l’argent prend sa source dans la
destruction de l’aire du jeu inaugural. Ce n’est pas le lieu ici d’approfondir
la complexité des failles qui conduisent à ce destin. Il suffit de le nommer
comme étant aux antipodes du jeu créatif et poétique qu’il nous importe de
promouvoir auprès des petits enfants qui sont les acteurs en herbe de la
culture de demain.
[1]
A. Didier-Weill dit : « La vocation à devenir humain nous est,
à l’origine, transmise par une voix qui ne nous passe pas la parole sans nous
passer en même temps sa musique : la musique de cette “sonate maternelle” est
reçue par le nourrisson comme un chant qui d’emblée, transmet une double
vocation : entends-tu la continuité musicale de mes voyelles et la
discontinuité signifiante de mes consonnes ? »,
Invocations, Paris, Calmann-Lévy, 1998, p.
11.
[2]
D.W. Winnicott,
Jeu et
réalité, Paris, Gallimard, 1975, p. 90.
[3]
Les Romains utilisaient le terme
infans pour l’enfant qui ne parle pas encore,
par opposition à
puer qui désigne
l’enfant à partir de 7 ans.
[4]
On continue d’invoquer la jubilation du bébé s’anticipant comme
unifié alors qu’il se vit encore comme morcelé du point de vue de son
immaturité neurologique telle qu’elle a été décrite par Lacan dans son texte
sur le stade du miroir, formateur du Je (
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 97). Mais il
me semble tout aussi important de rappeler l’aspect traumatique de l’expérience
du miroir, qui met le sujet aux prises avec une plus-value des pulsions
scopiques. F. Dolto écrit notamment : « C’est l’expérience du miroir seulement
qui donne à l’enfant le choc de saisir que son image du corps ne suffisait pas
à répondre pour les autres de son être connu d’eux. Qu’elle n’est donc pas
totale. Ce qui ne veut pas dire que l’image scopique réponde de lui. Cette
blessure irrémédiable de l’expérience du miroir, on peut l’appeler le trou
symbolique… », dans
L’Image inconsciente du
corps, Paris, Le Seuil, 1984, p. 151.
[5]
F. Dolto,
ibid., p.
151.
[6]
S. Freud,
Jenseits des
Lustprinzips, Studienausgabe, vol. III, p. 225.
[7]
D.W. Winnicott,
Jeu et
réalité,
op. cit., p.
143.
[8]
F. Dolto,
La Cause des
enfants,
op. cit., p.
583-4.