2001
enfances & PSY
Dossier
Le jeu dans les traitements des jeunes enfants
Christine Anzieu-Premmereur
Christine Anzieu-Premmereur est
pédopsychiatre, psychanalyste, membre de la société psychanalytique de Paris.
Elle a publié Le Jeu en psychothérapie de l’enfant,
en collaboration avec Annie Anzieu et Simone
Daymas, Dunod, 2000.
Le jeu de l’enfant a son origine dans les relations sensorielles,
verbales, fantasmatiques avec ses parents. Auto-érotique au début, puis associé
à des objets, le jeu est rythmé par l’absence de l’autre et par les
représentations qui se construisent. Puis il permet de lier les excitations et
de limiter les débordements pulsionnels. L’accès au jeu des enfants autistes ou
psychotiques est l’un des buts du traitement
psychothérapique.Mots-clés :
jeu, psychanalyse
d’enfants, espace transitionnel.
Le bébé imite ce qu’il perçoit de son entourage et retrouve les
saveurs de la complicité avec sa mère à travers les multiples auto-érotismes
qu’il découvre. Enveloppé dans l’odeur, la chaleur, la solidité de la tenue de
son corps, l’ivresse du bercement, la musicalité de la voix, l’intensité des
regards, il engramme une mosaïque que ses sens excités vont tenter de
recomposer quand l’absence et le manque se feront sentir. Halluciner,
s’approcher au plus près des retrouvailles avec la même expérience que celle
vécue avec la mère, rêver peut-être… Soutenu par ses formidables compétences,
stimulé par ses mouvements pulsionnels, avide d’ingérer le monde et ses désirs
pour lui, le bébé n’est pas une surface passive qui cherche seulement à imiter.
Il invente.
C’est dans cet écart toujours surprenant entre l’expérience
vécue et celle retrouvée dans l’activité hallucinatoire, plus tard dans les
représentations et les identifications, que s’ouvre l’espace de la créativité
personnelle.
La mère, le père, les adultes et les enfants qui l’entourent
inventent avec le bébé des échanges qui le stimulent, l’excitent ou le calment,
dans une participation émotionnelle, affective et fantasmatique plus ou moins
adéquate. Sourires, regards, façons de se toucher et de se parler, tout peut
être occasion de jeu. Jeux auto-érotiques, jeux d’échanges, jeux avec le corps
propre, jeux avec des objets sont toujours rythmés par la présence et l’absence
: opération de liaison, création de la capacité d’être seul puis accès au monde
symbolique, le jeu va devenir durant la petite enfance construction de
scénarios. Il permet à l’enfant devenu sujet d’être le maître de l’univers à
l’intérieur de sa rêverie.
Pour le psychanalyste, la qualité des premiers jeux
relationnels et des plaisirs associés aux soins maternels donne un repère
essentiel. Seul, en présence d’un enfant plus grand – vers 2, 3 ans et durant
la période œdipienne –, le psychanalyste voit se dérouler l’activité
fantasmatique mise en route par la situation analytique, si l’enfant
joue.
Le plaisir du jeu dans la séance
Le contenu de la séance, le jeu de l’enfant sont considérés
comme une formation réactionnelle résultant de sa peur face à l’adulte étranger
et séducteur, et de la mobilisation de ses pulsions libidinales. Le
psychothérapeute intervient pour montrer à l’enfant sa peur d’être agressé par
l’analyste. Le fonctionnement répétitif de l’enfant pourra alors être dépassé.
Le plaisir du jeu se double du plaisir spécifique à la cure analytique,
l’intérêt pour son propre fonctionnement mental.
C’est l’insolite de la situation analytique qui donne une
impulsion au jeu, et à la tendance à la répétition du déjà-vécu. L’enfant
réagit au danger de subir passivement la séduction en réprimant ses propres
désirs et en organisant cette formation réactionnelle qui s’inscrit dans son
jeu. Les figurations dans le jeu traduisent sa disposition à la représentation
d’objets de désir relativement distincts de la perception et de
l’investissement actuel des parents.
Le rapprochement physique avec le psychanalyste s’associe avec
la représentation d’un adulte qui peut l’agresser, reviviscence d’expériences
oubliées où l’excitation sexuelle et la menace du Surmoi ont été facteurs
d’angoisse. Interpréter le transfert négatif peut alors permettre une
libération du jeu et des fantasmes.
Les traitements précoces donnent toujours lieu à interprétation
d’angoisses de séparation. L’angoisse de mort est souvent le contenu latent de
la difficulté à supporter la séparation, avec l’impossibilité à se représenter
l’absent. René Diatkine a parlé d’une équivalence avec la peur de perdre la
capacité de désirer : la perte de celui par qui la liaison peut s’établir entre
les différentes formes d’objet de désir.
Au début, l’enfant se détourne de l’insupportable en
l’expulsant. Mais il s’intéresse à ce que le thérapeute lui dit de cette partie
de lui, et il se trouve contraint par la frustration à développer ses capacités
de représentation. L’enfant joue et l’analyste travaille à transformer le jeu
en diminuant l’excitation et en la déplaçant pour que l’enfant découvre sa
capacité de penser. « Avec cette instauration du Principe de réalité, un pas
était franchi… Une forme d’activité de pensée se trouve séparée par clivage ;
elle reste indépendante de l’épreuve de réalité et soumise uniquement au
principe de plaisir. C’est cela que l’on nomme la création de fantasme, qui
commence déjà avec le jeu des enfants […] », écrivait S. Freud.
Les traitements d’enfants autistes ou psychotiques consistent à
trouver ensemble des possibilités de jouer, « à faire quelque chose pour
permettre au patient d’avoir la capacité de jouer », annonce
Winnicott.
Jean a 3 ans. La première année de la thérapie a rendu possible
que nous échangions furtivement des regards ; il n’a pas de langage, le
diagnostic d’autisme a été posé. Il jette dans un pot une petite balle, et je
commente : « Perdue, retrouvée », puis je dis : « Maman absente, maman revenue.
» Il s’arrête, interloqué, met la balle dans sa bouche et me regarde. Puis il
laisse tomber la balle par terre, je la ramasse, et je le préviens que je la
lui lance. Négligemment, il met son pied en travers du trajet de la balle, qui
revient vers moi. Je dis : « À mon tour, je te l’envoie », et à chaque
aller-retour, il plante son regard dans le mien. Je garde la balle cachée dans
la main et je redis : « Maman absente. » Puis je reprends le jeu. C’est la
première fois que cet équivalent du jeu de la bobine existe avec lui. C’est le
premier jeu, qui aboutit à ce qu’il garde à son tour la balle dans sa main et
dise, en me regardant, ses premières paroles : « Non. » C’est toujours à
l’absent que revient le rôle décisif. Évoquer la mère absente, dont il a
tellement de mal à se séparer lors de chaque début de séance, a, cette fois,
rendu structurante la séparation. La possibilité de retrouvailles est devenue
pensable. Dans le jeu de la bobine, l’enfant sait que sa mère va revenir, c’est
pour cela qu’il peut jouer.
Suivant l’évolution du petit-fils de Freud, Jean va lui aussi
s’intéresser un jour au miroir. Remplacer le jeu de la bobine par le jeu avec
son propre reflet dans la glace. L’absence, le négatif forment le soubassement
de la représentation de l’objet, comme du langage. Le jeu de la bobine permet
la maîtrise, sinon l’introjection de l’absence et de l’objet. Le miroir rend
possible de redoubler cette absence et d’ouvrir à la subjectivation, à la
conscience de soi. Le langage est aussi héritier de ce que Winnicott a décrit
quand le bébé se regarde reflété dans le regard de sa mère.
La place du jeu en analyse d’enfant est essentielle, par son
pouvoir d’étayage des processus de représentation et de symbolisation. C’est
d’emblée un partage entre le thérapeute et l’enfant, une « coconstruction »,
comme le dit A. Ferro, d’un espace relationnel et transitionnel. À partir des
éléments perceptifs et moteurs, cet espace commun rend possible la reprise des
agis de l’enfant par la figuration et les représentations.
Aider à la construction d’un espace transitionnel est une
fonction de la thérapie précoce, tout comme utiliser l’aire de jeu pour
relancer le processus associatif et les capacités de liaison.
Cependant, la fonction du tiers dans le cadre de la
psychothérapie, comme dans l’espace intrapsychique de chacun des partenaires,
est l’élément majeur du traitement. C’est la structure triangulaire qui permet
à l’appareil psychique d’organiser le complexe d’Œdipe à travers le fantasme de
scène primitive.
Guy, le petit garçon qui ne savait pas jouer
Avec les jeux proposés directement à son enfant par la mère,
les prémices du jeu paraissent être les investissements de l’organisation
corporelle : le sourire qui apparaît au troisième mois manifeste
l’investissement des perceptions de la présence maternelle. Prendre ou non un
objet tendu, quand le bébé est capable de le saisir, paraît être une réponse
discriminative de type ludique.
L’investissement libidinal de l’action directe ou indirecte sur
la mère est sans doute le meilleur repère pour définir une activité préludique
ou un jeu substitutif, ont proposé R. Diatkine et S. Lebovici. L’enfant
psychotique investit pour lui-même son mouvement stéréotypé, son activité est
sans fonction dans la relation d’objet. Un attribut essentiel du jeu, en effet,
est la place de l’objet maternel. Le très fameux jeu de la bobine montre les
progrès du petit-fils de Freud dans la maîtrise de l’objet introjecté ; c’est
l’aube du fonctionnement symbolique. Le jeu suppose une relation à deux,
l’enfant et sa mère. Avec cet exemple, Freud a montré la valeur d’un jeu
symbolique avec une représentation de l’objet. Et c’est Winnicott qui en
proposera la valeur fantasmatique : ce jeu veut dire que l’enfant se déclare
sevré.
Encore faut-il que le substitut trouvé par l’enfant soit
accepté par la mère. Le jeu commence aussi quand elle tolère qu’il puisse se
passer d’elle, si elle autorise le jeu, si elle s’amuse du jeu de l’enfant et
lui propose des jouets. Comme la fille de Freud qui pense à attacher la bobine
du jeu de son enfant avec une ficelle au bord du lit.
Les possibilités auto-érotiques, puis les jeux, servent à
maîtriser l’excès d’excitation. Par la répétition, a montré Freud, l’enfant lie
l’excitation qui apparaît dans les zones de rupture du processus primaire : «
Nous voilà enclins à rapporter à cette compulsion les rêves de la névrose
d’accident et l’impulsion à jouer de l’enfant. » Le même jeu répété jour après
jour donnerait donc la possibilité de relier fantasmes et représentations, et
d’apaiser l’enfant qui a été débordé par l’excitation.
Substitut de l’objet absent, le jeu est aussi défense contre
l’effraction de la pulsion. C’est pourquoi il est si précieux pour le
psychanalyste, comme repère des mouvements économiques de son patient autant
que de ses fantasmes. « L’observation directe ne permet pas d’évaluer la
possibilité de fantasmer d’un petit bébé, mais n’importe quel jeu en indique
l’existence », nous a appris Winnicott.
Le début d’un traitement analytique est l’occasion d’une
rencontre où peut se créer cet espace de jeu ouvert à de nouvelles
expériences.
Guy est un petit garçon de 2 ans et demi, sans langage, replié
avec terreur contre les jambes de son père, fuyant mon regard. Ses parents,
d’origine cambodgienne, évoquent leur famille perdue dans le génocide, leur
souci pour ce fils aîné qui ne pourra sans doute pas rentrer à l’école. Guy
accepte de prendre, dans la boîte de jouets que je lui tends, un avion. Il me
tourne le dos, collé à son père, mais fait le geste du vol de l’avion. J’imite
le bruit d’un moteur d’avion, et comme il reste silencieux en continuant son
geste, je raconte l’histoire du voyage du petit avion tout seul qui a perdu sa
famille au Cambodge et qui recherche ses parents. Je parle de sa peur des
étrangers, d’être envahi par leur regard. Guy se tourne vers moi, me montre le
matériel de construction dans la boîte de jouets, et rapidement, nous allons
pouvoir construire ensemble un grand pont qui me relie à ses parents et sur
lequel il va faire passer l’avion et des voitures, jeu qu’il ponctue de sons
qui deviendront, après quelques séances où va se répéter le même jeu, un
langage articulé.
L’expérience fondatrice du sentiment d’identité, dit Winnicott,
est liée à la fiabilité de l’objet : « C’est la confiance du bébé dans la
fiabilité de la mère… qui rend possible le mouvement de séparation entre le Moi
et le non-Moi. Dans le même temps cependant, on peut dire que la séparation est
évitée grâce à l’espace potentiel qui se trouve rempli par le jeu créatif
d’accession à la pensée symbolique et par tout ce qui aboutira à la vie
culturelle. » S’il existe une faille dans cette confiance, la capacité de jouer
sera entamée. Le travail du psychothérapeute est alors de créer la situation
qui rendra possible le jeu.
La mère de Guy est effondrée dans sa dépression, figée dans son
fauteuil sans pouvoir bouger pour contenir son fils, le regard vide, tandis que
Guy jette les voitures à travers la pièce avec rage. Je lui dis que l’on dirait
un volcan en explosion qui n’arrive pas à trouver quelqu’un pour l’arrêter. Il
construit alors une colonne par où vont sortir les voitures, sorte de
figuration du volcan qui va permettre que s’engage un jeu relationnel plus
calme, occasion pour la mère de Guy de retrouver sa capacité associative et
d’évoquer les cauchemars de son fils. Liée à une représentation, l’excitation
n’est plus un débordement d’angoisse. Quand le jeu laisse déborder l’émergence
pulsionnelle sans la lier, et devient acting, il n’y a plus de pensée. L’intervention
de l’adulte, en offrant une représentation, permet au jeu de retrouver une
valeur de pare-excitation. L’intervention tend alors plus à contenir les
projections de l’enfant qu’à en interpréter le contenu.
Lorsque le Moi et ses défenses le permettent, l’interprétation
du contenu manifeste du jeu visera une progressive métabolisation des objets
internes persécuteurs et le développement de l’insight.
Le maintien du cadre, l’organisation de la « règle du jeu » de
la séance peuvent être l’occasion d’affrontements avec l’analyste qui pose des
limites. C’est l’occasion d’une dérivation aux émergences pulsionnelles.
Garantie d’une loi stable et suffisamment solide pour pouvoir être attaquée
sans dommage, le thérapeute rassure et contient, établit la limite entre dire
et faire.
Si cela s’avère nécessaire pour établir la relation, si
l’enfant le demande, l’analyste joue. Mais a
minima. Il répond à l’enfant et à son désir de communiquer, mais
sans trop mobiliser l’excitation. Il s’agit d’un dialogue ludique. R. Diatkine
a souvent rappelé l’étrangeté de la situation de l’enfant face à un adulte qui
le laisse déployer sa fantaisie sans le juger. Cette attention particulière
entraîne une revalorisation narcissique qui en fait un des fondements de la
situation analytique.
·
Botella, C. 1998. «
Trauma et topique », Revue française de
psychanalyse, 6.
·
Diatkine, R. 1991. «
Psychanalyse d’enfants et régression », dans Les
Textes du Centre Alfred-Binet, 19.
·
Diatkine, R. ;
Lebovici, S. 1962. « Formation et
signification du jeu chez l’enfant », Psychiatrie
de l’enfant, 1.
·
Ferro, A. 1997.
L’Enfant et la psychanalyse,
Érès.
·
Freud, S. 1981. «
Au-delà du principe de plaisir », Essais de
psychanalyse, Payot, 1re éd. 1920.
·
Freud, S. 1984.
Résultats, idées, problèmes, I,
puf.
·
Winnicott, D.W. 1962.
« La première année de la vie », Revue française
de psychanalyse, 4.
·
Winnicott, D.W. 1971.
Jeu et réalité : l’espace potentiel,
Payot.