Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-851-6
160 pages

p. 30 à 35
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier

no15 2001/3

2001 enfances & PSY Dossier

Le jeu dans les traitements des jeunes enfants

Christine Anzieu-Premmereur Christine Anzieu-Premmereur est pédopsychiatre, psychanalyste, membre de la société psychanalytique de Paris. Elle a publié Le Jeu en psychothérapie de l’enfant, en collaboration avec Annie Anzieu et Simone Daymas, Dunod, 2000.
Le jeu de l’enfant a son origine dans les relations sensorielles, verbales, fantasmatiques avec ses parents. Auto-érotique au début, puis associé à des objets, le jeu est rythmé par l’absence de l’autre et par les représentations qui se construisent. Puis il permet de lier les excitations et de limiter les débordements pulsionnels. L’accès au jeu des enfants autistes ou psychotiques est l’un des buts du traitement psychothérapique.Mots-clés : jeu, psychanalyse d’enfants, espace transitionnel.
Le bébé imite ce qu’il perçoit de son entourage et retrouve les saveurs de la complicité avec sa mère à travers les multiples auto-érotismes qu’il découvre. Enveloppé dans l’odeur, la chaleur, la solidité de la tenue de son corps, l’ivresse du bercement, la musicalité de la voix, l’intensité des regards, il engramme une mosaïque que ses sens excités vont tenter de recomposer quand l’absence et le manque se feront sentir. Halluciner, s’approcher au plus près des retrouvailles avec la même expérience que celle vécue avec la mère, rêver peut-être… Soutenu par ses formidables compétences, stimulé par ses mouvements pulsionnels, avide d’ingérer le monde et ses désirs pour lui, le bébé n’est pas une surface passive qui cherche seulement à imiter. Il invente.
C’est dans cet écart toujours surprenant entre l’expérience vécue et celle retrouvée dans l’activité hallucinatoire, plus tard dans les représentations et les identifications, que s’ouvre l’espace de la créativité personnelle.
La mère, le père, les adultes et les enfants qui l’entourent inventent avec le bébé des échanges qui le stimulent, l’excitent ou le calment, dans une participation émotionnelle, affective et fantasmatique plus ou moins adéquate. Sourires, regards, façons de se toucher et de se parler, tout peut être occasion de jeu. Jeux auto-érotiques, jeux d’échanges, jeux avec le corps propre, jeux avec des objets sont toujours rythmés par la présence et l’absence : opération de liaison, création de la capacité d’être seul puis accès au monde symbolique, le jeu va devenir durant la petite enfance construction de scénarios. Il permet à l’enfant devenu sujet d’être le maître de l’univers à l’intérieur de sa rêverie.
Pour le psychanalyste, la qualité des premiers jeux relationnels et des plaisirs associés aux soins maternels donne un repère essentiel. Seul, en présence d’un enfant plus grand – vers 2, 3 ans et durant la période œdipienne –, le psychanalyste voit se dérouler l’activité fantasmatique mise en route par la situation analytique, si l’enfant joue.
 
Le plaisir du jeu dans la séance
 
 
Le contenu de la séance, le jeu de l’enfant sont considérés comme une formation réactionnelle résultant de sa peur face à l’adulte étranger et séducteur, et de la mobilisation de ses pulsions libidinales. Le psychothérapeute intervient pour montrer à l’enfant sa peur d’être agressé par l’analyste. Le fonctionnement répétitif de l’enfant pourra alors être dépassé. Le plaisir du jeu se double du plaisir spécifique à la cure analytique, l’intérêt pour son propre fonctionnement mental.
C’est l’insolite de la situation analytique qui donne une impulsion au jeu, et à la tendance à la répétition du déjà-vécu. L’enfant réagit au danger de subir passivement la séduction en réprimant ses propres désirs et en organisant cette formation réactionnelle qui s’inscrit dans son jeu. Les figurations dans le jeu traduisent sa disposition à la représentation d’objets de désir relativement distincts de la perception et de l’investissement actuel des parents.
Le rapprochement physique avec le psychanalyste s’associe avec la représentation d’un adulte qui peut l’agresser, reviviscence d’expériences oubliées où l’excitation sexuelle et la menace du Surmoi ont été facteurs d’angoisse. Interpréter le transfert négatif peut alors permettre une libération du jeu et des fantasmes.
Les traitements précoces donnent toujours lieu à interprétation d’angoisses de séparation. L’angoisse de mort est souvent le contenu latent de la difficulté à supporter la séparation, avec l’impossibilité à se représenter l’absent. René Diatkine a parlé d’une équivalence avec la peur de perdre la capacité de désirer : la perte de celui par qui la liaison peut s’établir entre les différentes formes d’objet de désir.
Au début, l’enfant se détourne de l’insupportable en l’expulsant. Mais il s’intéresse à ce que le thérapeute lui dit de cette partie de lui, et il se trouve contraint par la frustration à développer ses capacités de représentation. L’enfant joue et l’analyste travaille à transformer le jeu en diminuant l’excitation et en la déplaçant pour que l’enfant découvre sa capacité de penser. « Avec cette instauration du Principe de réalité, un pas était franchi… Une forme d’activité de pensée se trouve séparée par clivage ; elle reste indépendante de l’épreuve de réalité et soumise uniquement au principe de plaisir. C’est cela que l’on nomme la création de fantasme, qui commence déjà avec le jeu des enfants […] », écrivait S. Freud.
 
L’accès au jeu
 
 
Les traitements d’enfants autistes ou psychotiques consistent à trouver ensemble des possibilités de jouer, « à faire quelque chose pour permettre au patient d’avoir la capacité de jouer », annonce Winnicott.
Jean a 3 ans. La première année de la thérapie a rendu possible que nous échangions furtivement des regards ; il n’a pas de langage, le diagnostic d’autisme a été posé. Il jette dans un pot une petite balle, et je commente : « Perdue, retrouvée », puis je dis : « Maman absente, maman revenue. » Il s’arrête, interloqué, met la balle dans sa bouche et me regarde. Puis il laisse tomber la balle par terre, je la ramasse, et je le préviens que je la lui lance. Négligemment, il met son pied en travers du trajet de la balle, qui revient vers moi. Je dis : « À mon tour, je te l’envoie », et à chaque aller-retour, il plante son regard dans le mien. Je garde la balle cachée dans la main et je redis : « Maman absente. » Puis je reprends le jeu. C’est la première fois que cet équivalent du jeu de la bobine existe avec lui. C’est le premier jeu, qui aboutit à ce qu’il garde à son tour la balle dans sa main et dise, en me regardant, ses premières paroles : « Non. » C’est toujours à l’absent que revient le rôle décisif. Évoquer la mère absente, dont il a tellement de mal à se séparer lors de chaque début de séance, a, cette fois, rendu structurante la séparation. La possibilité de retrouvailles est devenue pensable. Dans le jeu de la bobine, l’enfant sait que sa mère va revenir, c’est pour cela qu’il peut jouer.
Suivant l’évolution du petit-fils de Freud, Jean va lui aussi s’intéresser un jour au miroir. Remplacer le jeu de la bobine par le jeu avec son propre reflet dans la glace. L’absence, le négatif forment le soubassement de la représentation de l’objet, comme du langage. Le jeu de la bobine permet la maîtrise, sinon l’introjection de l’absence et de l’objet. Le miroir rend possible de redoubler cette absence et d’ouvrir à la subjectivation, à la conscience de soi. Le langage est aussi héritier de ce que Winnicott a décrit quand le bébé se regarde reflété dans le regard de sa mère.
La place du jeu en analyse d’enfant est essentielle, par son pouvoir d’étayage des processus de représentation et de symbolisation. C’est d’emblée un partage entre le thérapeute et l’enfant, une « coconstruction », comme le dit A. Ferro, d’un espace relationnel et transitionnel. À partir des éléments perceptifs et moteurs, cet espace commun rend possible la reprise des agis de l’enfant par la figuration et les représentations.
Aider à la construction d’un espace transitionnel est une fonction de la thérapie précoce, tout comme utiliser l’aire de jeu pour relancer le processus associatif et les capacités de liaison.
Cependant, la fonction du tiers dans le cadre de la psychothérapie, comme dans l’espace intrapsychique de chacun des partenaires, est l’élément majeur du traitement. C’est la structure triangulaire qui permet à l’appareil psychique d’organiser le complexe d’Œdipe à travers le fantasme de scène primitive.
 
Guy, le petit garçon qui ne savait pas jouer
 
 
Avec les jeux proposés directement à son enfant par la mère, les prémices du jeu paraissent être les investissements de l’organisation corporelle : le sourire qui apparaît au troisième mois manifeste l’investissement des perceptions de la présence maternelle. Prendre ou non un objet tendu, quand le bébé est capable de le saisir, paraît être une réponse discriminative de type ludique.
L’investissement libidinal de l’action directe ou indirecte sur la mère est sans doute le meilleur repère pour définir une activité préludique ou un jeu substitutif, ont proposé R. Diatkine et S. Lebovici. L’enfant psychotique investit pour lui-même son mouvement stéréotypé, son activité est sans fonction dans la relation d’objet. Un attribut essentiel du jeu, en effet, est la place de l’objet maternel. Le très fameux jeu de la bobine montre les progrès du petit-fils de Freud dans la maîtrise de l’objet introjecté ; c’est l’aube du fonctionnement symbolique. Le jeu suppose une relation à deux, l’enfant et sa mère. Avec cet exemple, Freud a montré la valeur d’un jeu symbolique avec une représentation de l’objet. Et c’est Winnicott qui en proposera la valeur fantasmatique : ce jeu veut dire que l’enfant se déclare sevré.
Encore faut-il que le substitut trouvé par l’enfant soit accepté par la mère. Le jeu commence aussi quand elle tolère qu’il puisse se passer d’elle, si elle autorise le jeu, si elle s’amuse du jeu de l’enfant et lui propose des jouets. Comme la fille de Freud qui pense à attacher la bobine du jeu de son enfant avec une ficelle au bord du lit.
Les possibilités auto-érotiques, puis les jeux, servent à maîtriser l’excès d’excitation. Par la répétition, a montré Freud, l’enfant lie l’excitation qui apparaît dans les zones de rupture du processus primaire : « Nous voilà enclins à rapporter à cette compulsion les rêves de la névrose d’accident et l’impulsion à jouer de l’enfant. » Le même jeu répété jour après jour donnerait donc la possibilité de relier fantasmes et représentations, et d’apaiser l’enfant qui a été débordé par l’excitation.
Substitut de l’objet absent, le jeu est aussi défense contre l’effraction de la pulsion. C’est pourquoi il est si précieux pour le psychanalyste, comme repère des mouvements économiques de son patient autant que de ses fantasmes. « L’observation directe ne permet pas d’évaluer la possibilité de fantasmer d’un petit bébé, mais n’importe quel jeu en indique l’existence », nous a appris Winnicott.
Le début d’un traitement analytique est l’occasion d’une rencontre où peut se créer cet espace de jeu ouvert à de nouvelles expériences.
Guy est un petit garçon de 2 ans et demi, sans langage, replié avec terreur contre les jambes de son père, fuyant mon regard. Ses parents, d’origine cambodgienne, évoquent leur famille perdue dans le génocide, leur souci pour ce fils aîné qui ne pourra sans doute pas rentrer à l’école. Guy accepte de prendre, dans la boîte de jouets que je lui tends, un avion. Il me tourne le dos, collé à son père, mais fait le geste du vol de l’avion. J’imite le bruit d’un moteur d’avion, et comme il reste silencieux en continuant son geste, je raconte l’histoire du voyage du petit avion tout seul qui a perdu sa famille au Cambodge et qui recherche ses parents. Je parle de sa peur des étrangers, d’être envahi par leur regard. Guy se tourne vers moi, me montre le matériel de construction dans la boîte de jouets, et rapidement, nous allons pouvoir construire ensemble un grand pont qui me relie à ses parents et sur lequel il va faire passer l’avion et des voitures, jeu qu’il ponctue de sons qui deviendront, après quelques séances où va se répéter le même jeu, un langage articulé.
L’expérience fondatrice du sentiment d’identité, dit Winnicott, est liée à la fiabilité de l’objet : « C’est la confiance du bébé dans la fiabilité de la mère… qui rend possible le mouvement de séparation entre le Moi et le non-Moi. Dans le même temps cependant, on peut dire que la séparation est évitée grâce à l’espace potentiel qui se trouve rempli par le jeu créatif d’accession à la pensée symbolique et par tout ce qui aboutira à la vie culturelle. » S’il existe une faille dans cette confiance, la capacité de jouer sera entamée. Le travail du psychothérapeute est alors de créer la situation qui rendra possible le jeu.
La mère de Guy est effondrée dans sa dépression, figée dans son fauteuil sans pouvoir bouger pour contenir son fils, le regard vide, tandis que Guy jette les voitures à travers la pièce avec rage. Je lui dis que l’on dirait un volcan en explosion qui n’arrive pas à trouver quelqu’un pour l’arrêter. Il construit alors une colonne par où vont sortir les voitures, sorte de figuration du volcan qui va permettre que s’engage un jeu relationnel plus calme, occasion pour la mère de Guy de retrouver sa capacité associative et d’évoquer les cauchemars de son fils. Liée à une représentation, l’excitation n’est plus un débordement d’angoisse. Quand le jeu laisse déborder l’émergence pulsionnelle sans la lier, et devient acting, il n’y a plus de pensée. L’intervention de l’adulte, en offrant une représentation, permet au jeu de retrouver une valeur de pare-excitation. L’intervention tend alors plus à contenir les projections de l’enfant qu’à en interpréter le contenu.
Lorsque le Moi et ses défenses le permettent, l’interprétation du contenu manifeste du jeu visera une progressive métabolisation des objets internes persécuteurs et le développement de l’insight.
Le maintien du cadre, l’organisation de la « règle du jeu » de la séance peuvent être l’occasion d’affrontements avec l’analyste qui pose des limites. C’est l’occasion d’une dérivation aux émergences pulsionnelles. Garantie d’une loi stable et suffisamment solide pour pouvoir être attaquée sans dommage, le thérapeute rassure et contient, établit la limite entre dire et faire.
Si cela s’avère nécessaire pour établir la relation, si l’enfant le demande, l’analyste joue. Mais a minima. Il répond à l’enfant et à son désir de communiquer, mais sans trop mobiliser l’excitation. Il s’agit d’un dialogue ludique. R. Diatkine a souvent rappelé l’étrangeté de la situation de l’enfant face à un adulte qui le laisse déployer sa fantaisie sans le juger. Cette attention particulière entraîne une revalorisation narcissique qui en fait un des fondements de la situation analytique.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Botella, C. 1998. « Trauma et topique », Revue française de psychanalyse, 6.
·  Diatkine, R. 1991. « Psychanalyse d’enfants et régression », dans Les Textes du Centre Alfred-Binet, 19.
·  Diatkine, R. ; Lebovici, S. 1962. « Formation et signification du jeu chez l’enfant », Psychiatrie de l’enfant, 1.
·  Ferro, A. 1997. L’Enfant et la psychanalyse, Érès.
·  Freud, S. 1981. « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Payot, 1re éd. 1920.
·  Freud, S. 1984. Résultats, idées, problèmes, I, puf.
·  Winnicott, D.W. 1962. « La première année de la vie », Revue française de psychanalyse, 4.
·  Winnicott, D.W. 1971. Jeu et réalité : l’espace potentiel, Payot.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis