2001
enfances & PSY
Dossier
Le jeu dans l’œuvre de D.W. Winnicott
Rémi Bailly
Rémi Bailly est pédopsychiatre.
Il travaille en tant que médecin-assistant à la clinique Georges Heuyer
(Fondation santé des étudiants de France) à
Paris.
Alors que le jeu n’est pour Melanie Klein que le moyen de
transposer la cure psychanalytique à l’enfant, il est pour Winnicott au cœur de
la constitution de la personnalité.Mots-clés :
jeu, objet
transitionnel, espace potentiel.
Le jeu est une notion centrale dans l’œuvre de Winnicott.
Celui-ci considère que ce qui fait que l’enfant est capable de jouer revient à
questionner « ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue » (Winnicott,
1971). Tout au long de son œuvre, Winnicott se positionne très clairement comme
héritier des thèses freudiennes et intègre à sa pensée les avancées théoriques
de M. Klein. Mais il se démarque de cette dernière notamment par rapport à la
question du jeu qui n’est pas, selon lui, uniquement le reflet des
représentations internes de l’enfant mais témoigne aussi de l’impact de
l’environnement sur son développement. Les élaborations théoriques de D.W.
Winnicott sont largement influencées par celles de M. Klein. Aussi nous
semble-t-il essentiel d’évoquer la conception du jeu pour M. Klein, afin de
saisir dans quel contexte s’inscrit la pensée de Winnicott.
Pour Melanie Klein, le jeu est un moyen thérapeutique
M. Klein a revendiqué la mise en place de la technique de
l’analyse par le jeu et, par là même, la technique d’analyse des enfants
(Klein, 1993) qui consiste à interpréter le jeu d’un enfant comme on
interpréterait un rêve. Elle utilise le jeu comme médiation thérapeutique : une
façon de parler et d’associer librement. Elle le considère comme un moyen
d’accès aux représentations internes, symboliques, de l’enfant.
Avec M. Klein, la psychanalyse interroge le jeu de l’enfant,
qui ne peut plus être considéré comme une activité futile ou uniquement
récréative. Le jeu apparaît tout à la fois comme une mise en scène des tensions
psychiques de l’enfant et comme un moyen thérapeutique, dans le cadre du
transfert. Malgré l’importance qu’elle confère au jeu de l’enfant, elle ne
tente pas de le définir en tant que tel. Devons-nous en conclure que jouer est
en tout et pour tout une expression des contenus psychiques de l’enfant
?
Si M. Klein se limite à cet aspect du jeu, c’est parce qu’elle
considère que sa technique de l’analyse par le jeu est un équivalent de la
psychanalyse d’adulte. En ce sens, elle se réfère très explicitement à S. Freud
: il s’agit dans le cadre de la cure de permettre un transfert qui témoigne de
la réalité psychique interne du patient. Afin que ce transfert soit possible,
il convient de mettre en place un cadre thérapeutique, c’est-à-dire de faire en
sorte que les éléments de la réalité du patient n’interviennent pas directement
sur la cure. Cette réalité n’est prise en compte qu’à travers la subjectivité
du patient. Ceci explique, au moins en partie, pourquoi M. Klein ne s’intéresse
qu’à cette part du jeu qui représente les contenus psychiques conscients et
inconscients des enfants.
Pour Winnicott, le jeu est spontané et universel
Winnicott ne se contente pas de cette conception du jeu pour
deux raisons : en tant que pédiatre, il reçoit des parents et des enfants, dont
des nourrissons accompagnés de leur mère, et en tant que psychanalyste, il
prend en cure des patients dont certains sont psychotiques. Cette double
expérience l’a conduit à tenir compte de l’environnement du nourrisson dans la
genèse de son développement psychique. Il considère, parce qu’il a pu
l’observer, que le jeu de l’enfant est spontané et universel. Il inverse la
proposition des psychanalystes qui l’ont précédé : si le jeu est pour eux un
moyen thérapeutique, lui soutient que le jeu est un tout qui a des vertus
thérapeutiques en soi. Le jeu n’est plus uniquement un contenu mais aussi un
contenant. La psychothérapie et la psychanalyse ne feraient qu’utiliser les
potentiels du jeu. Pour comprendre ce point il nous faut aborder les concepts
d’objets transitionnels et d’espace potentiel que Winnicott a
élaborés.
L’objet transitionnel est la première possession « non-moi » du
nourrisson. Cela est complexe à saisir, car Winnicott considère que le
nouveau-né ne perçoit pas sa mère comme distincte de lui. Au contraire celle-ci
serait, du point de vue du nourrisson, comme un prolongement de lui-même. Une
mère « suffisamment bonne », qui prodiguerait de bons soins à son nourrisson,
lui permettrait de vivre dans l’illusion de « toute-puissance ». Cette «
illusion », où réalités interne et externe ne sont pas encore clairement
distinctes pour le nourrisson, autorise des expériences « intermédiaires », en
particulier celle de posséder un objet transitionnel qui n’est ni la mère
réelle, ni sa représentation interne, mais un peu des deux. À ce stade, le
nourrisson ne peut accepter de la réalité que les objets qu’il crée (qui
correspondent à ses besoins). Il est entièrement dépendant de sa mère ; si
cette dernière ne lui apporte pas ce dont il a besoin, il perd le sentiment
d’exister. L’objet transitionnel lui permet d’accepter l’absence de la mère et
lui donne la possibilité d’avoir le sentiment d’exister malgré ses absences. De
cette façon, le nourrisson peut accumuler des expériences de vie sans sa mère
et sans se trouver en danger. L’objet transitionnel autorise ce jeu, qu’il peut
soumettre à sa « toute-puissance », de la présence ou de l’absence de sa
mère
[*]. Sans être la
mère réelle, ni sa représentation interne (qui présuppose la capacité
d’élaborer l’absence), l’objet transitionnel est tantôt l’un tantôt l’autre, à
la guise du nourrisson. En ce sens, Winnicott a pu dire que le nourrisson joue
dès qu’il est capable de posséder un objet non-moi
[**].
L’objet transitionnel peut être un morceau de chiffon, un
nounours, un bout de laine, de ficelle, ou encore la mère elle-même. Cela
signifie qu’il utilise sa mère comme un prolongement de lui-même, mais aussi
comme distincte de lui. Cette malléabilité de la mère lui permet d’évoluer en
toute confiance et d’aller au devant d’expériences nouvelles. Winnicott a
abordé cette question, notamment en relation à son expérience de pédiatre. Il
place sur son bureau un objet brillant, qui attire l’œil, de façon à ce qu’il
soit accessible à l’enfant. Lorsqu’il reçoit l’enfant avec sa mère ou ses
parents, il peut observer la façon dont l’enfant utilise ou n’utilise pas
l’objet. L’auteur remarque que l’intérêt du jeu est qu’il soit une expérience à
l’initiative de l’enfant (Winnicott, 1969).
Jouer est un phénomène transitionnel
L’objet transitionnel a pour destin d’être progressivement
désinvesti. Mais les phénomènes transitionnels persistent. Par « phénomènes
transitionnels », il faut entendre la continuité des expériences d’omnipotence
caractéristiques du jeu des enfants. Lorsque l’enfant joue, il entre dans une
aire intermédiaire, où la réalité intervient non plus comme une contrainte mais
se voit remodelée en fonction de ses besoins internes, tout comme le nourrisson
avait besoin, en raison de son immaturité, de cette illusion de «
toute-puissance ». L’enfant peut distinguer la réalité de ses désirs propres,
mais le jeu est un moyen d’exister en tant que « soi », malgré les contraintes
de la réalité auxquelles il doit s’adapter. Le corollaire serait que l’enfant
ait à s’adapter à son environnement au détriment de son propre développement
personnel (faux self). Il faut ici distinguer clairement, comme le fait
Winnicott, le jeu (game), qui peut
être organisé socialement, et l’activité beaucoup plus essentielle de jouer
(playing). Jouer est un acte créateur,
une invention d’un individu, qui permet une infinité de variations, alors que
les jeux de société ou éducatifs sont beaucoup plus limités.
Jouer est donc un phénomène transitionnel. Il ne s’agit plus
uniquement, comme nous l’avons vu avec M. Klein, de mettre en acte la réalité
psychique interne de l’enfant, mais beaucoup plus généralement d’une expérience
vitale. Par « vital », il faut entendre « ce qui est essentiel à l’enfant », à
savoir le sentiment d’exister réellement, ou encore le sentiment que la vie
vaut la peine d’être vécue. Le jeu, en ce qu’il permet d’assujettir les
contraintes de la réalité aux pulsions de l’enfant, favorise la réalisation de
ce que Winnicott a nommé l’« intégration de la personnalité ». Après la phase
de « dépendance absolue » du nourrisson, dépendance à sa mère, celui-ci peut
progressivement accepter les frustrations de la séparation d’avec sa mère, et
par là même avoir le sentiment d’exister comme individu distinct. Dès lors
qu’il peut se sentir exister et seulement à ce stade, les pulsions assouvies
viendront renforcer ce sentiment d’être soi. Dans le cas contraire,
l’environnement viendrait empiéter sur le développement de l’individu, qui
aurait à se protéger. Le sentiment d’être soi correspond au vrai self, tandis
que la nécessité de se protéger correspond au faux self. Tout individu possède
un faux self, en ce qu’il se conforme aux règles sociales. Mais certains n’ont
plus accès à leur vrai self et leur capacité à jouer en est réduite. De façon
extrêmement schématique, les jeux (games) correspondent au faux self tandis que
jouer (playing) implique le vrai
self.
Nous avons insisté sur le fait que l’enfant joue avec l’objet
transitionnel parce qu’il peut le soumettre à sa toute-puissance et avoir ainsi
l’illusion de créer la réalité en fonction de ses besoins ou désirs. Ce
faisant, nous avons admis que la part maternelle est précisément de s’adapter
aux besoins du nourrisson. L’expression que Winnicott utilise est celle d’une
mère « suffisamment bonne ». Cela signifie que la mère ne comble pas toujours
son enfant et lui permet, en fonction de ses capacités d’éprouver la
séparation. Cette tâche, qui correspond au sevrage, nécessite une adaptation de
la mère aux besoins de son nourrisson au moment où celui-ci les ressent. Il
existe donc un jeu entre la mère et le nourrisson. Ce jeu se déroule, du point
de vue du nourrisson, ni au-dedans ni au-dehors de lui, mais dans une aire
intermédiaire qui se situe entre lui et sa mère. Winnicott nomme cette aire : «
espace potentiel ». Le jeu entre la mère et son nourrisson correspond à un
chevauchement des espaces potentiels de chacun. De la même façon, le jeu des
enfants peut admettre divers individus, pour créer un jeu unique. Le jeu, en
tant qu’acte créateur, n’est pas restreint à la subjectivité de l’individu (ce
qui serait une marque de folie), mais se joue à la limite entre ce qui est
subjectif et ce qui est objectivement perçu. Le prolongement de l’espace
potentiel se fait chez l’adulte, à travers des expériences culturelles, qu’il
s’agisse d’art, de philosophie ou de religion.
De l’espace transitionnel à l’espace potentiel
Nous avons développé dans une première partie que M. Klein
n’avait considéré que le contenu du jeu, afin de respecter le cadre de la
psychanalyse, dont le paradigme était la psychanalyse d’adulte. Il était ainsi
nécessaire d’isoler les événements relatifs à la réalité du patient, de manière
à mettre en place un transfert. Winnicott suivrait un cheminement inverse. Pour
lui, l’environnement ne pourrait être dissocié de la genèse de l’individu. Il
devient donc essentiel d’en tenir compte dans le cadre de la cure. Il convient,
pour que la cure soit possible, de créer un sentiment de confiance qui permette
la mise en place de cet espace potentiel. Lorsque celui-ci est instauré,
l’analyste ne doit pas y injecter ses propres productions par des
interprétations intempestives, mais doit laisser son patient faire ses
expériences et parvenir par ses propres moyens à ce qui aurait été une
interprétation du psychanalyste.
La théorie du jeu de Winnicott l’a amené à reconsidérer la
technique de l’analyse, tandis que M. Klein transpose le jeu à la théorie
analytique. Il nous semble que l’essentiel de l’apport de Winnicott tient à ce
qu’il soutient que l’environnement ne peut être dissocié de la genèse d’un
individu. Le jeu contient en germe cette genèse.
« Il ne faut jamais oublier que jouer est une thérapie en
soi. Faire le nécessaire pour que les enfants soient capables de jouer, c’est
une psychothérapie qui a une application immédiate et universelle ; elle
comporte l’établissement d’une attitude sociale positive envers le jeu. Mais il
faut admettre que le jeu est toujours à même de se muer en quelque chose
d’effrayant. Et l’on peut tenir les jeux (games), avec ce qu’ils comportent d’organisé,
comme une tentative de tenir à distance l’aspect effrayant du jeu
(playing) ».
(Winnicott, 1975)
·
Klein, M. 1993.
La Psychanalyse des enfants, Paris,
puf.
·
Winnicott, D.W. 1941.
« L’observation des jeunes enfants dans une situation établie »,
De la pédiatrie à la psychanalyse,
Payot, 1969.
·
Winnicott, D.W. 1958.
« La capacité d’être seul », De la pédiatrie à la
psychanalyse, Paris, Payot, 1969, p. 325-333.
·
Winnicott, D.W. 1975.
Jeu et réalité ; l’espace potentiel,
Gallimard.
[*]
Ceci est proche, mais à différencier du « jeu de la bobine »,
où S. Freud évoque la capacité de l’enfant à symboliser l’absence de la mère à
travers le langage : « Fort/Da ».
[**]
Cf. dans
Jeu et
réalité, le schéma de la p. 22.