2001
enfances & PSY
Dossier
Jouer
Hélène Gane
Hélène Gane est
infirmière
Élisa Guises
Élisa Guises,
puéricultrice
Patrice Huerre
Patrice Huerre,
psychiatre
L’enfant naît et, très vite, il joue. Il joue avec le regard de
sa mère, sa voix ou ses contacts corporels. Le jeu est pour lui un mode
relationnel, un moyen de communication privilégié. Le plaisir qui en émane
convainc l’adulte de l’importance du jeu dans ses échanges avec l’enfant.
L’enfant grandit et s’implique toujours avec sérieux dans le jeu ; c’est que,
sans trop vouloir se prendre au sérieux, jouer est à prendre au sérieux ! (P.
Huerre).
Les premières psychanalystes d’enfants – Hermine von
Hug-Hellmuth, puis Melanie Klein – emboîtant le pas de Freud et sa drôle de
bobine avaient repéré l’importance du jeu et sa valeur de communication
permettant d’accéder à l’inconscient. À leur suite, Donald W. Winnicott, en
mettant l’accent sur l’importance du jeu dans le développement normal de
l’enfant, sur sa place dans la vie psychique et sur son rôle thérapeutique,
allait offrir une théorie du jeu qui influence encore aujourd’hui de nombreuses
pratiques professionnelles : la notion d’aire transitionnelle n’a pas fini de
faire des petits…, pas seulement chez les thérapeutes mais chez tous ceux que
leur pratique conduit à s’occuper d’enfants et d’adolescent (R.
Bailly).
En explorant comment le jeu se manifeste, comment il est pris
en compte et utilisé dans les divers champs professionnels de l’enfance, ce
dossier cherche – dans l’esprit d’enfances &
psy –, à élargir la
réflexion, à aborder d’autres rivages que ceux du soin.
Car le jeu est un phénomène universel ! Même les animaux
jouent, et les travaux des éthologues montrent qu’il sert à déverrouiller des
comportements indispensables pour la survie et qu’il a une fonction de
communication essentielle (P. Garrigues).
Chez le bébé, le jeu a son origine dans les relations
sensorielles. D’abord auto-érotique, il se conjugue progressivement aux objets
affectifs et matériels. La crèche (R. Demarthes) ou la Maison verte (A. Hamad)
sont des lieux privilégiés pour observer et favoriser les capacités à jouer de
l’enfant, seul ou en présence de l’adulte.
Puis l’enfant grandit, et le jeu devient un moyen de
communication favorisé par l’adulte parce qu’il permet d’exprimer des choses
difficiles lorsque l’enfant ne maîtrise pas encore le langage verbal (M. de
Paula). Il condense les émotions les plus inexprimables et il les rend
accessibles à l’adulte (M.-B. Lacroix).
L’entrée à l’école primaire est marquée par l’accès aux
apprentissages fondamentaux. Mais l’école et les enseignants font-ils encore
une place au jeu (F. Teillard) ? L’expérience menée dans la ludothèque d’une
école élémentaire montre pourtant que le jeu peut éveiller aux apprentissages
et donner confiance aux élèves (B. Chevet).
On peut jouer seul ou avec d’autres, avec des objets et aussi
avec des mots : la maîtrise du jeu verbal par le préadolescent favorise la
rencontre thérapeutique (P. Denis). Les jeux des plus grands déroutent parents
et professionnels. Devant l’adolescent rivé à sa console et répétant durant des
heures les mêmes procédures, il est permis de s’interroger sur la capacité de
ces nouveaux objets à mettre le jeune en situation de joueur (J.-Y. Le
Fourn).
Quoi qu’il en soit, le jeu est un moyen précieux pour débloquer
certaines situations, pour redonner « du jeu » à la vie fantasmatique, pour
établir un espace intermédiaire thérapeutique. Lorsque l’enfant ne peut pas
jouer, le travail du thérapeute avant d’interpréter est de l’amener à pouvoir
le faire, comme le soulignait Winnicott. Mais, surtout lorsque l’enfant est
jeune, le jeu prend sa signification dans les échanges avec les parents, et ce
qu’ils évoquent de leur histoire (Michel Soulé).
En prêtant à l’enfant sa capacité à jouer, le professionnel
espère qu’il y trouvera le plaisir nécessaire à sa progression (A. Siéty et M.
Desgens). Dans les pathologies de la communication comme l’autisme, jouer n’est
pas possible, ou très difficile. Y faire accéder l’enfant devient un objectif
thérapeutique (F. Cleyet-Marrel et R. Machabert), en établissant, bien entendu,
une « règle du jeu » pour parer à l’excitation qu’il provoque (C.
Anzieu-Premmereur).
Le rôle du thérapeute-joueur est donc complexe. Il se sert du
jeu comme outil thérapeutique, et simultanément y participe en accompagnant
l’enfant sans le laisser se perdre dans ses pulsions destructrices (H. Gane et
F. Joly). Le professionnel choisit l’activité qui aide le mieux l’enfant à
entrer dans le jeu ; cela peut être la musique (G. Fruchard) ou les jeux de
société (F. Coutou-Coumes) ou tout autre médiation ou support.
Quand, avec leurs facéties, les « clowns-docteurs » invitent
les enfants hospitalisés à jouer et à rire, ils leur redonnent un espace pour
le plaisir et les émotions de l’enfance (C. Simonds).
Comment tous ces joueurs professionnels – ou ces professionnels
joueurs – ont-ils développé leurs capacités à jouer ? Savoir jouer s’apprend-il
? Ce n’est pas certain et, pour y parvenir, sans doute convient-il de se
référer davantage à son propre passé d’enfant joueur qu’à un cursus
universitaire (E. Guises). Alors, plongez dans l’enfance et retrouvez le
plaisir de jouer !
Nous publierons dans le prochain
numéro d’enfances & psy, en
post-scriptum à ce dossier, un entretien avec Rémy Puyuelo, réalisé par
Jean-Philippe Raynaud et Véronique Gentil.