Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-86586-851-6
160 pages

p. 65 à 71
doi: en cours

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Dossier

no15 2001/3

2001 enfances & PSY Dossier

Jeu et soin

Entretien avec Michel Soulé Michel Soulé est professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent ; il est psychanalyste. Auteur de nombreux ouvrages, il a publié récemment Vous aurez de mes nouvelles, esf, 2000 ; Pour enfances & psy,Élisa Guises, Patrice Huerre et Rémi Bailly l’ont rencontré.
Par rapport à la question « jouer », quelles sont les références théoriques qui vous ont servi ?
La première, évidemment, c’est Winnicott. Tout ce qu’il a pu dire sur l’espace transitionnel et, bien entendu, son ouvrage Jeu et réalité, qui développe ce que représente le jeu.
Il y a aussi Françoise Dolto, quand elle parle du jeu de la poupée pour entrer en contact avec le jeune enfant. D’ailleurs j’ai, pour ma part, souvent observé comment, dans le désir d’enfant, pendant la période œdipienne, et même préœdipienne, la poupée apparaît comme un jeu fondateur permettant des transactions et la fondation de la relation avec l’enfant imaginaire. Et ce n’est pas seulement un jeu de la petite fille, c’est un jeu de toute la famille.
Quand la petite fille, vers l’âge de 1 an, se trouve confrontée à deux problèmes essentiels, la différence des sexes et la différence des générations, elle entre dans un conflit œdipien, et ce qu’elle veut c’est, effectivement, savoir d’où elle vient, quels sont les pouvoirs respectifs de son père et de sa mère. On lui explique alors qu’elle pourra fabriquer elle aussi un enfant, qu’elle a donc une grande supériorité sur les garçons, mais que ce sera beaucoup plus tard. Immédiatement va naître une rivalité avec sa mère : elle ne peut pas comprendre ce qu’est la maturation et elle peut penser, en tout cas dans son inconscient, que sa mère ne veut pas qu’elle ait le même pouvoir qu’elle et lui interdit d’accéder au père. Donc, il faut qu’elle attende, et va se développer le « faire comme si », et à ce moment-là on va lui procurer une poupée.
Vous avez dit : « Le jeu de la poupée, c’est un jeu de toute la famille… »
Depuis des siècles, dans le monde entier, que la petite fille appartienne à un peuple démuni et prenne un bout de bois, ou qu’elle reçoive, comme chez nous, une poupée sophistiquée qui boit, pleure, fait pipi et, de plus en plus, ressemble à un bébé, elle va « faire comme si », quand elle joue seule ou avec d’autres enfants. Et là, on va voir que la mère et le père vont être très contents et adhérer à ce jeu. On se trouve exactement dans la fonction du jeu : c’est une transaction.
C’est une transaction entre les parents et elle : elle ne peut pas avoir un véritable enfant, mais elle peut avoir un succédané d’enfant, la poupée ; et c’est une transaction entre la réalité et la fiction, parce que l’on va « faire comme si » c’était un bébé. À tel point qu’actuellement, même si c’est un pléonasme, on va « faire comme si » elle faisait pipi, mangeait, etc. Et le père, en rentrant le soir, va demander à sa fille de 2 ou 3 ans : « Est-ce que tes enfants ont été sages ? » Tout le monde sait que c’est un jeu. C’est aussi une transaction avec la mère, qui va faire des robes ou en acheter, donner à sa fille un peu de pâte lorsqu’elle fait un gâteau, etc.
Mais cela va plus loin : le père qui revient d’un congrès lointain va lui rapporter une poupée, noire ou jaune. L’enfant du père, le voilà !
Et ce jeu, qui est celui de l’enfant, du père et de la mère, va se développer, prendre à un moment beaucoup d’importance et puis, à partir de la période de latence, alors que diminue l’expression des pulsions sexuelles, être laissé de côté. Mais les poupées ne sont pas détruites, et si une maison de famille subsiste, plus tard, la petite fille devenue une femme retrouve ses poupées dans une malle ou dans un grenier, alors que les voitures du garçon sont, elles, déglinguées, prises dans tout un système d’agressivité. Si la petite fille a un frère, les jeux à propos de la poupée permettent d’accéder au corps, de jouer au papa et à la maman.
Voilà pourquoi le jeu de la poupée est important.
Quand les mères de jeunes enfants viennent consulter à propos de difficultés psychosomatiques, si on leur demande comment cela se passait, elle ne peuvent en parler. On s’aperçoit alors qu’il y a quelques problèmes dans leur relation avec leur enfant.
C’est comme un révélateur de leur fonctionnement ?
Voici un exemple : une mère et son mari viennent consulter à propos d’un petit garçon qui a 4 ans. Dans l’entretien, la mère apparaît un peu froide. On apprend que le garçon souffre d’un eczéma cutané récidivant. On s’interroge sur la façon dont la mère s’occupe de ce petit garçon, et l’on se rend compte que c’est difficile pour elle : elle ne sait pas trop dire comment elle s’y prenait quand il était petit, etc. J’en arrive à lui demander comment cela se passait avec ses poupées. Elle ne se rappelle aucun de leurs noms, elle ne se souvient pas du tout combien elle en avait, ni comment elle s’en occupait. Elle ne sait pas ce qu’elles sont devenues. Elle a une petite fille de 6 ans qui, elle, a l’air d’être un peu plus au courant. Lorsque, revenant à la mère, on lui dit : « Vous n’avez pas été, avec des poupées, très entraînée à vous occuper d’un petit enfant », c’est le père qui intervient : « Mais moi, je connais ma femme depuis qu’elle est toute petite. On était voisins, et elle ne jouait pas du tout avec ses poupées. C’était plutôt moi qui jouait avec. À tel point que ses parents la traitaient de “cœur de pierre” ! » Et la mère et le père vont dire alors qu’effectivement elle ne s’occupe pas du tout de son petit garçon, que c’est la fille aînée qui le fait. Je me tourne vers la petite fille : « Et toi, tes poupées ? » « Moi, j’ai des tas de poupées », et elle va parler volontiers de ses poupées : « Mes poupées c’est les poupées de maman que j’ai retrouvées. » « Quels sont les noms ? », et elle me donne les noms de ses quatre poupées. Quand elle cite les noms des deux poupées qui étaient celles de sa mère, et à ce moment-là seulement, la mère va dire : « Ah ! ça me revient… »
Même si la poupée n’a pas été un jouet pour la mère, l’évocation du jeu a permis d’entrer dans la circulation des affects (ou des non-affects) au sein de la famille. Cela a été un moyen pour créer un contact avec l’imaginaire de la mère, la façon dont elle a négocié ses relations avec le succédané d’enfant quand elle était petite.
Quelle place donnez-vous au jeu dans le soin ? Celle d’un outil d’observation et de compréhension comme vous l’évoquiez pour la poupée, ou celle d’un outil au service du soin, ou les deux ?
Dans les consultations, pendant que l’on parle au père et à la mère, il est très important que l’enfant puisse jouer et, pendant ce temps-là, on l’observe. On peut même interpréter ce qu’il fait en fonction de ce qui est dit. On peut s’apercevoir que le jeu change… Il s’agit pour lui de symboliser ce qui se passe.
Il y a un ou deux ans, j’ai reçu en consultation (avec Antoine Guédeney) un petit garçon qui souffrait d’encoprésie. Au moment où j’évoque le mécanisme qu’il utilise, le petit garçon est installé sur un camion en bois. Il trouve alors le moyen d’ouvrir la porte du cabinet de consultation et d’entrer et de sortir, en ne laissant qu’un tout petit espace : il était parvenu à symboliser dans le jeu un mécanisme que nous essayions de comprendre sur le plan physiologique, avec son père et sa mère. Il était facile à ce moment-là de lui donner notre interprétation sur ce qui se passait et cela n’a pas manqué. Il a dit : « Je veux aller faire caca », et il est allé aux toilettes. Après, nous avons pu lui dire : « Tu vois, tu restais coincé entre les deux, tu peux sortir si tu veux, tu peux aller jouer à la salle d’attente ou rester avec nous. » Avec ce jeu-là, le petit garçon a explicité, symbolisé, un mécanisme physiologique, ce qu’il n’aurait jamais pu faire autrement.
Les enjeux intrapsychiques, tout à coup, se déploient donc sur une scène visible…
À cette époque-là, nous revoyions un certain nombre d’encoprésies qui n’avaient pas été guéries du tout par les différents intervenants… Ainsi arrivent en consultation un autre petit garçon, son père, sa mère. Ils sont reçus par un jeune psychiatre et moi-même… Pendant que le jeune psychiatre parle aux parents, l’enfant vient se mettre à côté de moi ; il y a une corbeille à papiers, il prend les crayons du psychiatre et, très finement, juste à côté de moi, il les casse minutieusement et y trouve une certaine satisfaction. Je lui donne l’interprétation suivante : « Est-ce que tu fais ça aussi chez ton grand-père ? » Il est alors très surpris et le père et la mère s’écrient : « Eh bien voilà, c’est tout le problème ! Il a deux grands-pères, un chez qui pour rien au monde il ne moufterait, mais l’autre lui passe tout. » Et à partir de là, nous, nous avons pu faire circuler…
Donc, l’observation des jeux, même des plus discrets, peut servir pour la compréhension, tout en restant au niveau préverbal.
Est-ce que cela vous arrive de vous mettre, vous-même, en situation de jeu ?
Tout le temps. Sans être obligé de se mettre à quatre pattes, on peut participer au jeu. Et l’induire. Par exemple, avec un enfant très inhibé, si pendant que vous parlez avec les parents vous laissez traîner votre main avec un jouet, il va finir par le prendre et jouer avec vous.
Est-ce qu’il est nécessaire de créer une situation de jeu de manière active ?
Dans l’espace de consultation, il y a des jeux à disposition et il vaut mieux laisser l’enfant les regarder, choisir, plutôt que de lui en proposer. Il n’est pas nécessaire d’avoir une très grande panoplie. D’ailleurs, il choisit souvent un vieux cheval avec une patte cassée !
Est-ce que vous pensez qu’on laisse toujours autant jouer l’enfant ? N’y-a-t-il pas une recherche de « production » dans les écoles maternelles, et même dans les crèches ?
Oui, bien sûr. On cherche par le jeu à entraîner l’enfant vers des apprentissages très précoces. Je ne sais pas si c’est encore du jeu.
Tous ces jeux, dits « éducatifs », sont donnés aux enfants avec une arrière-pensée : favoriser un développement psychomoteur et intellectuel plus précoce.
Ne peut-on pas jouer pour jouer, simplement ?
Mais oui ! ll me vient une réflexion à ce sujet : une de mes petites-filles, lorsqu’elle était en secondaire, avait été enthousiasmée par le chinois parce que, au début, on vous apprend les pictogrammes. Et tout le monde s’extasiait : elle apprenait le chinois ! En fait non, elle avait trouvé un jeu qui était de faire tous les pictogrammes les uns derrière les autres. Il y a une distinction très nette entre ce qui était des jeux et l’apprentissage d’une langue avec la grammaire, etc.
On remarque cela aussi avec les jeux actuels : les enfants savent très bien distinguer quand c’est un jeu…
Et quand ça devient un apprentissage.
À ce propos, je me souviens d’un garçon qui était énurétique. Son père et sa mère étaient des intellectuels de haut niveau. Lui était très intelligent, mais très embêté par son énurésie. Quand je l’ai vu, il avait 12 ans ; il était déjà très fort aux échecs, très fort au bridge, et son père lui faisait apprendre, outre l’anglais qu’on lui enseignait en classe, le russe, alors qu’il n’avait jamais été en Russie. Bref, on lui faisait faire des jeux de très haut niveau, dans le sens que nous venons d’évoquer. Je lui ai demandé : « Mais la nuit, tu rêves ? » – « Oui, mais alors, les rêves c’est d’une bêtise absolument terrible. » – « Tu peux me raconter ? » – « Vraiment, j’ai honte, je ne peux pas. » Finalement il me raconte : cela se passe dans un terrain vague. Il pleut, il y a une espèce de montagne de boue, il porte un pantalon blanc. Il est avec des galopins. Ils montent tout en haut, et hop ! ils glissent dans la boue et ils arrivent dans une grande flaque et sont tout dégueulasses. Il répétait : « C’est un jeu complètement idiot ! » En fait, il n’y avait qu’en rêve qu’il pouvait se permettre un jeu régressif de son âge.
On voit l’opposition radicale entre un jeu complètement idiot – mais de son âge ! –, et les activités conditionnées par un souci de maîtrise : bridge, échecs, apprentissage du russe, etc.
Avec les ordinateurs, y-a-t-il une évolution dans le rapport au jeu ?
On dit que les enfants se servent des ordinateurs mieux que les adultes. Ce n’est pas tout à fait exact. En fait, ce sont les premières consoles de jeu qui les ont beaucoup entraînés pour les ordinateurs : ils ont appris à se servir des touches, à entrer, à sortir, etc. Au début, ils ne se servent pas des ordinateurs d’une manière intelligente, ils fonctionnent par essais et erreurs.
Il y a dix ans, un livre est paru sur les traitements des psychoses infantiles, où est retracée l’introduction de mini-ordinateurs dans un hôpital pour psychotiques et autistes. Et l’on voit que cela les aide beaucoup. Ils comprennent alors ce que c’est que l’automatisme : on appuie ici et il se passe telle chose sur l’écran ; on appuie là, il se passe autre chose, et puis cela ne s’en va jamais. Ils comprennent ce que c’est qu’être asservi par un automatisme – ce qui leur arrive à eux –, mais en même temps, ils découvrent qu’ils sont plus intelligents, c’est-à-dire qu’ils peuvent se libérer de cet automatisme. Ils veulent voir si l’appareil a des fantasmes, alors ils appuyent à peine sur la touche et regardent ce qu’il va faire ; pour l’ordinateur, c’est oui ou non. Ils comprennent alors que les appareils n’ont aucun fantasme, alors que eux, ils en sont remplis.
Finalement, ces enfants se découvraient une capacité de jouer plus importante que la machine.
Oui, s’apercevoir que la machine est pure automatisme les aidait à comprendre leurs propres automatismes. Ils étaient de ce fait obligés de ne plus tenir compte de tous les fantasmes.
Peut-on, sans capacité de jouer, être soignant ou enseignant ?
Pour travailler avec les petits, la capacité de jouer est obligatoire.
Avant qu’ils aient acquis une certaine aisance dans le langage, il faut bien que cela passe d’une manière ou d’une autre ! Dans les hôpitaux de jour, le jeu a un rôle tout à fait considérable.
Ne pensez-vous pas qu’avec l’enfant plus grand, avec l’adolescent, cette capacité, ce plaisir à jouer – y compris avec ses propres productions psychiques – reste extrêmement important ?
Winnicott souligne qu’à partir de la période de latence – grosso modo à partir de 6 ans, au début de la scolarisation –, il faut que l’enfant puisse se retirer du jeu, c’est-à-dire se confronter à la réalité et ne plus se réfugier dans le jeu.
Mais, il y a aussi des enfants, dont je n’ai pas une grande expérience, qui vont vers des jeux très abstraits, comme les échecs ; ils sont, très tôt, capables d’abstraction extrême. Il ne faut pas qu’ils abandonnent les autres jeux.
Vous dites que l’enfant doit se retirer du jeu à la période de latence pour avoir accès à la réalité, période opposée à celle où le jeu prédominait. Est-ce que l’enfant perd quelque chose quand il perd le jeu ?
Oui, mais il gagne beaucoup aussi avec le langage ! Le langage est quand même un moyen de communication économique : on fait passer beaucoup plus de choses par le langage que par le jeu.
Et ces enfants qui joueraient de façon extrême, aux échecs par exemple, ou qui se raccrocheraient au jeu de façon un peu pathologique ?
Cela n’est pas le jeu, ils se raccrochent à une manipulation de l’abstraction pour l’abstraction, comme les mathématiques. C’est un « jeu de l’esprit », comme on le dit ; c’est un jeu pour manipuler l’abstraction et en être maître.
N’existe-t-il pas, au contraire, des enfants qui resteraient dans le jeu et qui n’accepteraient pas de rentrer dans la réalité ?
On en voit qui, à l’adolescence, recherchent un plaisir dans l’instant, la manipulation des autres, et qui ne veulent surtout pas être confrontés à la réalité dans le cadre où elle s’impose ; j’en rencontre, à l’occasion d’expertises, par exemple, qui sont dans des fonctionnements de délinquants.
Pendant que vous parlez, je fais des associations et je retrouve l’une des interprétations dont je suis le plus fier. Je recevais un garçon très intelligent, mais qui, en classe, avait des problèmes. Un jour, il me pose une devinette du genre « intellectuel » (il ne faisait que cela avec moi) : « Est-ce que tu sais le truc par lequel on multiplie par 11 ? » – « Oui, dis-je, tu additionnes les deux chiffres et tu mets le résultat au milieu. » Il a été sidéré, d’autant que je lui ai livré mon interprétation : « C’est comme ça qu’on fait les enfants, on met au milieu le résultat du papa et de la maman. » Il m’a regardé et cela a changé beaucoup de choses en lui. Nous étions passés de l’abstraction pure à « comment on fabriquait les enfants », ce qui était son problème par rapport à la scène primitive. Habituellement, on mêle la réalité à un jeu intellectuel, mais lui il avait sauté une étape, il était passé directement à « multiplier par 11 ».
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