2001
enfances & PSY
Dossier
Jeu et soin
Entretien avec
Michel Soulé
Michel Soulé est professeur de
psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent ; il est
psychanalyste.
Auteur de nombreux ouvrages, il
a publié récemment Vous aurez de mes nouvelles,
esf,
2000 ; Pour enfances & psy,Élisa Guises,
Patrice Huerre et Rémi Bailly l’ont
rencontré.
Par rapport à la question « jouer »,
quelles sont les références théoriques qui vous ont servi ?
La première, évidemment, c’est Winnicott. Tout ce qu’il a pu
dire sur l’espace transitionnel et, bien entendu, son ouvrage
Jeu et réalité, qui développe ce que
représente le jeu.
Il y a aussi Françoise Dolto, quand elle parle du jeu de la
poupée pour entrer en contact avec le jeune enfant. D’ailleurs j’ai, pour ma
part, souvent observé comment, dans le désir d’enfant, pendant la période
œdipienne, et même préœdipienne, la poupée apparaît comme un jeu fondateur
permettant des transactions et la fondation de la relation avec l’enfant
imaginaire. Et ce n’est pas seulement un jeu de la petite fille, c’est un jeu
de toute la famille.
Quand la petite fille, vers l’âge de 1 an, se trouve confrontée
à deux problèmes essentiels, la différence des sexes et la différence des
générations, elle entre dans un conflit œdipien, et ce qu’elle veut c’est,
effectivement, savoir d’où elle vient, quels sont les pouvoirs respectifs de
son père et de sa mère. On lui explique alors qu’elle pourra fabriquer elle
aussi un enfant, qu’elle a donc une grande supériorité sur les garçons, mais
que ce sera beaucoup plus tard. Immédiatement va naître une rivalité avec sa
mère : elle ne peut pas comprendre ce qu’est la maturation et elle peut penser,
en tout cas dans son inconscient, que sa mère ne veut pas qu’elle ait le même
pouvoir qu’elle et lui interdit d’accéder au père. Donc, il faut qu’elle
attende, et va se développer le « faire comme si », et à ce moment-là on va lui
procurer une poupée.
Vous avez dit : « Le jeu de la
poupée, c’est un jeu de toute la famille… »
Depuis des siècles, dans le monde entier, que la petite fille
appartienne à un peuple démuni et prenne un bout de bois, ou qu’elle reçoive,
comme chez nous, une poupée sophistiquée qui boit, pleure, fait pipi et, de
plus en plus, ressemble à un bébé, elle va « faire comme si », quand elle joue
seule ou avec d’autres enfants. Et là, on va voir que la mère et le père vont
être très contents et adhérer à ce jeu. On se trouve exactement dans la
fonction du jeu : c’est une transaction.
C’est une transaction entre les parents et elle : elle ne peut
pas avoir un véritable enfant, mais elle peut avoir un succédané d’enfant, la
poupée ; et c’est une transaction entre la réalité et la fiction, parce que
l’on va « faire comme si » c’était un bébé. À tel point qu’actuellement, même
si c’est un pléonasme, on va « faire comme si » elle faisait pipi, mangeait,
etc. Et le père, en rentrant le soir, va demander à sa fille de 2 ou 3 ans : «
Est-ce que tes enfants ont été sages ? » Tout le monde sait que c’est un jeu.
C’est aussi une transaction avec la mère, qui va faire des robes ou en acheter,
donner à sa fille un peu de pâte lorsqu’elle fait un gâteau, etc.
Mais cela va plus loin : le père qui revient d’un congrès
lointain va lui rapporter une poupée, noire ou jaune. L’enfant du père, le
voilà !
Et ce jeu, qui est celui de l’enfant, du père et de la mère, va
se développer, prendre à un moment beaucoup d’importance et puis, à partir de
la période de latence, alors que diminue l’expression des pulsions sexuelles,
être laissé de côté. Mais les poupées ne sont pas détruites, et si une maison
de famille subsiste, plus tard, la petite fille devenue une femme retrouve ses
poupées dans une malle ou dans un grenier, alors que les voitures du garçon
sont, elles, déglinguées, prises dans tout un système d’agressivité. Si la
petite fille a un frère, les jeux à propos de la poupée permettent d’accéder au
corps, de jouer au papa et à la maman.
Voilà pourquoi le jeu de la poupée est important.
Quand les mères de jeunes enfants viennent consulter à propos
de difficultés psychosomatiques, si on leur demande comment cela se passait,
elle ne peuvent en parler. On s’aperçoit alors qu’il y a quelques problèmes
dans leur relation avec leur enfant.
C’est comme un révélateur de leur
fonctionnement ?
Voici un exemple : une mère et son mari viennent consulter à
propos d’un petit garçon qui a 4 ans. Dans l’entretien, la mère apparaît un peu
froide. On apprend que le garçon souffre d’un eczéma cutané récidivant. On
s’interroge sur la façon dont la mère s’occupe de ce petit garçon, et l’on se
rend compte que c’est difficile pour elle : elle ne sait pas trop dire comment
elle s’y prenait quand il était petit, etc. J’en arrive à lui demander comment
cela se passait avec ses poupées. Elle ne se rappelle aucun de leurs noms, elle
ne se souvient pas du tout combien elle en avait, ni comment elle s’en
occupait. Elle ne sait pas ce qu’elles sont devenues. Elle a une petite fille
de 6 ans qui, elle, a l’air d’être un peu plus au courant. Lorsque, revenant à
la mère, on lui dit : « Vous n’avez pas été, avec des poupées, très entraînée à
vous occuper d’un petit enfant », c’est le père qui intervient : « Mais moi, je
connais ma femme depuis qu’elle est toute petite. On était voisins, et elle ne
jouait pas du tout avec ses poupées. C’était plutôt moi qui jouait avec. À tel
point que ses parents la traitaient de “cœur de pierre” ! » Et la mère et le
père vont dire alors qu’effectivement elle ne s’occupe pas du tout de son petit
garçon, que c’est la fille aînée qui le fait. Je me tourne vers la petite fille
: « Et toi, tes poupées ? » « Moi, j’ai des tas de poupées », et elle va parler
volontiers de ses poupées : « Mes poupées c’est les poupées de maman que j’ai
retrouvées. » « Quels sont les noms ? », et elle me donne les noms de ses
quatre poupées. Quand elle cite les noms des deux poupées qui étaient celles de
sa mère, et à ce moment-là seulement, la mère va dire : « Ah ! ça me revient…
»
Même si la poupée n’a pas été un jouet pour la mère,
l’évocation du jeu a permis d’entrer dans la circulation des affects (ou des
non-affects) au sein de la famille. Cela a été un moyen pour créer un contact
avec l’imaginaire de la mère, la façon dont elle a négocié ses relations avec
le succédané d’enfant quand elle était petite.
Quelle place donnez-vous au jeu dans
le soin ? Celle d’un outil d’observation et de compréhension comme vous
l’évoquiez pour la poupée, ou celle d’un outil au service du soin, ou les deux
?
Dans les consultations, pendant que l’on parle au père et à la
mère, il est très important que l’enfant puisse jouer et, pendant ce temps-là,
on l’observe. On peut même interpréter ce qu’il fait en fonction de ce qui est
dit. On peut s’apercevoir que le jeu change… Il s’agit pour lui de symboliser
ce qui se passe.
Il y a un ou deux ans, j’ai reçu en consultation (avec Antoine
Guédeney) un petit garçon qui souffrait d’encoprésie. Au moment où j’évoque le
mécanisme qu’il utilise, le petit garçon est installé sur un camion en bois. Il
trouve alors le moyen d’ouvrir la porte du cabinet de consultation et d’entrer
et de sortir, en ne laissant qu’un tout petit espace : il était parvenu à
symboliser dans le jeu un mécanisme que nous essayions de comprendre sur le
plan physiologique, avec son père et sa mère. Il était facile à ce moment-là de
lui donner notre interprétation sur ce qui se passait et cela n’a pas manqué.
Il a dit : « Je veux aller faire caca », et il est allé aux toilettes. Après,
nous avons pu lui dire : « Tu vois, tu restais coincé entre les deux, tu peux
sortir si tu veux, tu peux aller jouer à la salle d’attente ou rester avec
nous. » Avec ce jeu-là, le petit garçon a explicité, symbolisé, un mécanisme
physiologique, ce qu’il n’aurait jamais pu faire autrement.
Les enjeux intrapsychiques, tout à
coup, se déploient donc sur une scène visible…
À cette époque-là, nous revoyions un certain nombre
d’encoprésies qui n’avaient pas été guéries du tout par les différents
intervenants… Ainsi arrivent en consultation un autre petit garçon, son père,
sa mère. Ils sont reçus par un jeune psychiatre et moi-même… Pendant que le
jeune psychiatre parle aux parents, l’enfant vient se mettre à côté de moi ; il
y a une corbeille à papiers, il prend les crayons du psychiatre et, très
finement, juste à côté de moi, il les casse minutieusement et y trouve une
certaine satisfaction. Je lui donne l’interprétation suivante : « Est-ce que tu
fais ça aussi chez ton grand-père ? » Il est alors très surpris et le père et
la mère s’écrient : « Eh bien voilà, c’est tout le problème ! Il a deux
grands-pères, un chez qui pour rien au monde il ne moufterait, mais l’autre lui
passe tout. » Et à partir de là, nous, nous avons pu faire circuler…
Donc, l’observation des jeux, même des plus discrets, peut
servir pour la compréhension, tout en restant au niveau préverbal.
Est-ce que cela vous arrive de vous
mettre, vous-même, en situation de jeu ?
Tout le temps. Sans être obligé de se mettre à quatre pattes,
on peut participer au jeu. Et l’induire. Par exemple, avec un enfant très
inhibé, si pendant que vous parlez avec les parents vous laissez traîner votre
main avec un jouet, il va finir par le prendre et jouer avec vous.
Est-ce qu’il est nécessaire de créer
une situation de jeu de manière active ?
Dans l’espace de consultation, il y a des jeux à disposition et
il vaut mieux laisser l’enfant les regarder, choisir, plutôt que de lui en
proposer. Il n’est pas nécessaire d’avoir une très grande panoplie. D’ailleurs,
il choisit souvent un vieux cheval avec une patte cassée !
Est-ce que vous pensez qu’on laisse
toujours autant jouer l’enfant ? N’y-a-t-il pas une recherche de « production »
dans les écoles maternelles, et même dans les crèches ?
Oui, bien sûr. On cherche par le jeu à entraîner l’enfant vers
des apprentissages très précoces. Je ne sais pas si c’est encore du
jeu.
Tous ces jeux, dits « éducatifs », sont donnés aux enfants avec
une arrière-pensée : favoriser un développement psychomoteur et intellectuel
plus précoce.
Ne peut-on pas jouer pour jouer,
simplement ?
Mais oui ! ll me vient une réflexion à ce sujet : une de mes
petites-filles, lorsqu’elle était en secondaire, avait été enthousiasmée par le
chinois parce que, au début, on vous apprend les pictogrammes. Et tout le monde
s’extasiait : elle apprenait le chinois ! En fait non, elle avait trouvé un jeu
qui était de faire tous les pictogrammes les uns derrière les autres. Il y a
une distinction très nette entre ce qui était des jeux et l’apprentissage d’une
langue avec la grammaire, etc.
On remarque cela aussi avec les jeux
actuels : les enfants savent très bien distinguer quand c’est un
jeu…
Et quand ça devient un apprentissage.
À ce propos, je me souviens d’un garçon qui était énurétique.
Son père et sa mère étaient des intellectuels de haut niveau. Lui était très
intelligent, mais très embêté par son énurésie. Quand je l’ai vu, il avait 12
ans ; il était déjà très fort aux échecs, très fort au bridge, et son père lui
faisait apprendre, outre l’anglais qu’on lui enseignait en classe, le russe,
alors qu’il n’avait jamais été en Russie. Bref, on lui faisait faire des jeux
de très haut niveau, dans le sens que nous venons d’évoquer. Je lui ai demandé
: « Mais la nuit, tu rêves ? » – « Oui, mais alors, les rêves c’est d’une
bêtise absolument terrible. » – « Tu peux me raconter ? » – « Vraiment, j’ai
honte, je ne peux pas. » Finalement il me raconte : cela se passe dans un
terrain vague. Il pleut, il y a une espèce de montagne de boue, il porte un
pantalon blanc. Il est avec des galopins. Ils montent tout en haut, et hop !
ils glissent dans la boue et ils arrivent dans une grande flaque et sont tout
dégueulasses. Il répétait : « C’est un jeu complètement idiot ! » En fait, il
n’y avait qu’en rêve qu’il pouvait se permettre un jeu régressif de son
âge.
On voit l’opposition radicale entre un jeu complètement idiot –
mais de son âge ! –, et les activités conditionnées par un souci de maîtrise :
bridge, échecs, apprentissage du russe, etc.
Avec les ordinateurs, y-a-t-il une
évolution dans le rapport au jeu ?
On dit que les enfants se servent des ordinateurs mieux que les
adultes. Ce n’est pas tout à fait exact. En fait, ce sont les premières
consoles de jeu qui les ont beaucoup entraînés pour les ordinateurs : ils ont
appris à se servir des touches, à entrer, à sortir, etc. Au début, ils ne se
servent pas des ordinateurs d’une manière intelligente, ils fonctionnent par
essais et erreurs.
Il y a dix ans, un livre est paru sur les traitements des
psychoses infantiles, où est retracée l’introduction de mini-ordinateurs dans
un hôpital pour psychotiques et autistes. Et l’on voit que cela les aide
beaucoup. Ils comprennent alors ce que c’est que l’automatisme : on appuie ici
et il se passe telle chose sur l’écran ; on appuie là, il se passe autre chose,
et puis cela ne s’en va jamais. Ils comprennent ce que c’est qu’être asservi
par un automatisme – ce qui leur arrive à eux –, mais en même temps, ils
découvrent qu’ils sont plus intelligents, c’est-à-dire qu’ils peuvent se
libérer de cet automatisme. Ils veulent voir si l’appareil a des fantasmes,
alors ils appuyent à peine sur la touche et regardent ce qu’il va faire ; pour
l’ordinateur, c’est oui ou non. Ils comprennent alors que les appareils n’ont
aucun fantasme, alors que eux, ils en sont remplis.
Finalement, ces enfants se
découvraient une capacité de jouer plus importante que la
machine.
Oui, s’apercevoir que la machine est pure automatisme les
aidait à comprendre leurs propres automatismes. Ils étaient de ce fait obligés
de ne plus tenir compte de tous les fantasmes.
Peut-on, sans capacité de jouer, être
soignant ou enseignant ?
Pour travailler avec les petits, la capacité de jouer est
obligatoire.
Avant qu’ils aient acquis une certaine aisance dans le langage,
il faut bien que cela passe d’une manière ou d’une autre ! Dans les hôpitaux de
jour, le jeu a un rôle tout à fait considérable.
Ne pensez-vous pas qu’avec l’enfant
plus grand, avec l’adolescent, cette capacité, ce plaisir à jouer – y compris
avec ses propres productions psychiques – reste extrêmement important
?
Winnicott souligne qu’à partir de la période de latence –
grosso modo à partir de 6 ans, au début de la scolarisation –, il faut que
l’enfant puisse se retirer du jeu, c’est-à-dire se confronter à la réalité et
ne plus se réfugier dans le jeu.
Mais, il y a aussi des enfants, dont je n’ai pas une grande
expérience, qui vont vers des jeux très abstraits, comme les échecs ; ils sont,
très tôt, capables d’abstraction extrême. Il ne faut pas qu’ils abandonnent les
autres jeux.
Vous dites que l’enfant doit se
retirer du jeu à la période de latence pour avoir accès à la réalité, période
opposée à celle où le jeu prédominait. Est-ce que l’enfant perd quelque chose
quand il perd le jeu ?
Oui, mais il gagne beaucoup aussi avec le langage ! Le langage
est quand même un moyen de communication économique : on fait passer beaucoup
plus de choses par le langage que par le jeu.
Et ces enfants qui joueraient de
façon extrême, aux échecs par exemple, ou qui se raccrocheraient au jeu de
façon un peu pathologique ?
Cela n’est pas le jeu, ils se raccrochent à une manipulation de
l’abstraction pour l’abstraction, comme les mathématiques. C’est un « jeu de
l’esprit », comme on le dit ; c’est un jeu pour manipuler l’abstraction et en
être maître.
N’existe-t-il pas, au contraire, des
enfants qui resteraient dans le jeu et qui n’accepteraient pas de rentrer dans
la réalité ?
On en voit qui, à l’adolescence, recherchent un plaisir dans
l’instant, la manipulation des autres, et qui ne veulent surtout pas être
confrontés à la réalité dans le cadre où elle s’impose ; j’en rencontre, à
l’occasion d’expertises, par exemple, qui sont dans des fonctionnements de
délinquants.
Pendant que vous parlez, je fais des associations et je
retrouve l’une des interprétations dont je suis le plus fier. Je recevais un
garçon très intelligent, mais qui, en classe, avait des problèmes. Un jour, il
me pose une devinette du genre « intellectuel » (il ne faisait que cela avec
moi) : « Est-ce que tu sais le truc par lequel on multiplie par 11 ? » – « Oui,
dis-je, tu additionnes les deux chiffres et tu mets le résultat au milieu. » Il
a été sidéré, d’autant que je lui ai livré mon interprétation : « C’est comme
ça qu’on fait les enfants, on met au milieu le résultat du papa et de la maman.
» Il m’a regardé et cela a changé beaucoup de choses en lui. Nous étions passés
de l’abstraction pure à « comment on fabriquait les enfants », ce qui était son
problème par rapport à la scène primitive. Habituellement, on mêle la réalité à
un jeu intellectuel, mais lui il avait sauté une étape, il était passé
directement à « multiplier par 11 ».
Autres ouvrages récents de Michel
Soulé
Sous la direction de Michel Soulé,
Écoute voir l’échographie, les aspects
psychologiques de l’échographie, érès, 1999 ;
La connaissance de l’enfant par la
psychanalyse vient d’être réédité aux puf.
Signalons enfin le document multimédia, édité par érès, sous la
direction de Michel Soulé : L’échographie de la
grossesse : les enjeux de la relation, avec Luc Gourand, Sylvie
Missonnier et Marie-José Soubieux.