2001
enfances & PSY
Dossier
Jeu de grand
Pierre Denis
[*]
Pierre Denis est psychologue,
psychothérapeute.
À partir d’un récit clinique, l’auteur cherche à illustrer la
dimension ludique du travail psychothérapique avec un préadolescent. Pour lui,
c’est tenter de jouer au même jeu que son patient. Rencontre intime. Pour ce
dernier, c’est éprouver la résistance du lien transférentiel – avant de pouvoir
jouer seul en présence de son thérapeute.Mots-clés :
psychothérapie, préadolescent, jeu
de la bobine.
Quand on parle jeu, on pense enfant… Et les enfants finissent
par grandir. Que sont devenus les jeux d’antan ? Enfouis mais encore vifs ! Les
grands continuent de jouer. D’une manière plus intime, d’une manière conforme
aux jeux d’hier. Fonctionnement de l’appareil psychique… Ça joue ou ça joue pas
! Le langage est au premier plan, mais au-delà des paroles les mécanismes en
jeu sont similaires, à redécouvrir. C’est ce que je vais tenter ici, à partir
d’extraits d’une psychothérapie de grand. Voici quelques figures mouvantes qui
m’ont inspiré quant à la mise au travail du préconscient. Esquisses. Instants
enchanteurs où le discours du patient devient vivant. Premières ouvertures.
Elles en appelleront d’autres, dès lors que le préconscient se met à jouer son
rôle de drainage et d’irrigation de l’excitation. Changement de régime
associatif…
Comme pour Jeux
d’enfants (Denis, à paraître), j’insisterai sur la dimension de
rencontre qui préside au processus psychothérapique. Jouer à deux. Jouer au
même jeu, si possible… Et un jour, le patient de se mettre à jouer seul en ma
présence ! Trouver le mot juste, tombant à point nommé. Ici, juste n’est pas
synonyme de sentencieux. Au contraire, par leur caractère allusif, épousant
déplacements et condensations du discours, mes paroles s’efforcent, en visant
la source de son mouvement, de l’ouvrir à de nouvelles perspectives…
Et puis écrire (Pontalis, 2000) : précision des mots. Choix du
phrasé. Rythme qui traduit le flot associatif et ses brisures. Essayer de
rendre justice à ce qui est indicible. Droit de cité. Mais n’est-ce pas une
gageure que de vouloir fixer l’éphémère ? Fonction pulsative de l’inconscient
nécessairement évanescente, disait Lacan (1999).
« On met longtemps à devenir
jeune. »
Picasso
Au début, j’étais tout ouïe. Tamalou – 13 ans – m’abreuvait de
paroles relatant les événements de la semaine écoulée. Et ça durait. Je tentais
d’attraper chaque bout de ficelle qui dépassait de sa pelote associative. Peine
perdue ! Plus le temps passait, plus mon esprit s’embrouillait. Je relevais
bien çà et là quelques thèmes récurrents évoquant des difficultés de
séparation. C’était d’ailleurs la raison de sa venue, puisqu’il présentait une
phobie scolaire particulièrement invalidante. Une vieille histoire de maîtresse
sévère, au cours préparatoire… Au fil des mois, j’ai risqué plusieurs
rapprochements auxquels il est resté sourd. Disons plutôt qu’il faisait de mes
remarques un élément supplémentaire de son discours. Discours hermétique,
massif. Un peu à l’image de son attitude.
Décidément, je ne savais pas comment entrer en contact avec
Tamalou. Je n’arrivais pas à jouer au même jeu que lui. ça me rappelait cette
fillette qui dépiautait de la pâte à modeler, des heures durant. Je m’obstinais
à faire des boulettes. Et de les superposer pour fabriquer des bonshommes. Pas
assez atomisé ! Je me résolus donc à écouter Tamalou silencieusement. Ne pas
chercher à tout comprendre ! Œuvre d’oreilles vides… Attention
flottante.
Plus d’une fois, mon regard s’est promené sur le parquet dont
j’ai posé les lattes une à une. Un défaut par-ci, un défaut par-là… Puis un
jour, la mère de Tamalou prit les devants pour me dire combien il redoutait,
depuis peu, de venir à ses séances. Scène étonnante que de voir une mère parler
pour son grand gaillard de fils. Il confirma les propos maternels, en
soulignant le stress qui ne le quittait pas.
– Tu as trouvé là une compagnie plus fidèle que la mienne
!
Mon commentaire le surprit et il se mit à déplorer le dénuement
de ma salle. Froide comme une salle de classe… Les séances suivantes, son
discours plus débridé fut parsemé de plaintes diverses. Les unes somatiques,
les autres dénonçant l’indifférence des adultes. Le tout déversé à une telle
cadence que je terminais les séances fourbu. La tête pleine de son excès de
paroles… Criblé ! Cassé, oublié, lâché, tombé, expulsé… Voilà les mots qui me
reviennent pêle-mêle et que je ramasserai en prévision de la coupure des
grandes vacances. Trouver des paroles assimilables : Sentiment que je
l’abandonne ?
– Non, ça n’a pas d’importance que vous soyez là ou
pas…
Mais, Tamalou reconnaît trouver un certain intérêt à venir ici,
pour déverser le stress de la semaine. Se vider la tête.
– Tirer la chasse d’eau ?
Il rit et reste pensif un long moment…
Les vacances se passent. Il s’est ennuyé…
À la rentrée, il reprend ses litanies : Lundi ça va… Mardi,
bof… Et samedi, jour de sa séance, il est au bout du rouleau… Trop de stress
accumulé ! Il s’interrompt. Je lui fais remarquer combien ce qu’il peut trouver
ici s’épuise au fil des jours.
– C’est toujours pareil… Il faut tout reprendre à zéro, me
répond-il.
– Et en reprenant les événements de la semaine, tu sembles
chercher à combler le vide qui sépare chaque séance, comme pour t’assurer une
continuité…
Tamalou démarre la fois suivante sur le vide, le silence. Il a
horreur du silence. C’est pourquoi il parle sans arrêt,
m’annonce-t-il.
Enfin une pause, un regard sur lui-même…
– Avoir toujours la bouche pleine ?
– Le silence, c’est agaçant… C’est impalpable,
poursuit-il…
– Comme les pensées ?
– Oui, on ne peut pas décrire le silence, le vide, les trous…
J’aime pas les trous !
– Ah bon ? Et comment fais-tu avec ton corps ?
Il reste coi.
– Oui, la bouche, les yeux et les autres trous…
– Ah ! Mon corps c’est un gruyère, s’exclame-t-il… Avant quand
je me demandais pourquoi on rêvait, j’imaginais que le cerveau dégoulinait dans
le corps comme de la purée à travers une passoire…
Auto-érotismes en marche. Laisser Tamalou dérouler son
mouvement…
Il enchaîne. Les rêves, ce sont des pensées qui se mélangent…
Les pensées du jour, les pensées de la nuit… C’est comme s’il y avait un trou
par où ça passe, les rêves… On peut entrer pour voir dedans…
Je suis saisi par une image d’engloutissement.
– Un trou béant qu’il faudrait boucher à tout prix ?
La fois suivante : Petites vacances, mais je maintiens la
séance. Il l’a oubliée et s’en excuse.
– En effet, je t’ai attendu. J’ai eu le temps de faire
l’expérience du silence.
Il sourit. Ça lui arrive aussi d’attendre, quand la porte des
toilettes est fermée, par exemple. Que c’est occupé. Il faut se retenir… C’est
ça le problème…
– Le stress ?
Il rit…
– Mais j’étais pas stressé… Je bricolais… Je vous ai carrément
oublié…
– Vengeance, vengeance ?
Yeux ronds.
– Aux dernières vacances, c’est toi qui as attendu mon retour.
Tu m’as dit que tu t’étais ennuyé.
– Oui, mais je suis pas rancunier… Pas du tout…
Il se trouble. Long silence… Aujourd’hui, il ne se rappelle de
rien. C’est bizarre ! Il se rattrape en me parlant de son meilleur ami. Ils
sont toujours ensemble, ont les mêmes goûts… Les autres, c’est pas pareil… Il
les aide et ils le traînent dans la boue, le chargent comme une mule…
– La mule du pape avait la rancune tenace…
– Je suis tenace. D’ailleurs, il faut pas trop me charger…
Sinon, je m’énerve… C’est un jaillissement qui part de là, qui détruit tout
!
Tamalou me montre son plexus.
– Et comment garder le contact, si tout est détruit ?
…
– Au fond, j’aime bien venir ici. C’est comme un journal
intime…
– Un journal, on peut l’emporter partout…
– Le problème, c’est qu’on peut être trahi avec un journal…
C’est pour ça que ça sert à rien d’écrire…
– Ça sert à rien de s’attacher, si on peut être trahi
?
– Si ça se trouve, vous enregistrez tout !
– Je retiens tout ou il y a des fuites ?
Il se marre de bon cœur…
Quelle subite fluidité, presque un emballement du jeu
associatif… Le xv de France dans ses
heures de gloire ! Bien sûr, j’ai résumé les meilleurs moments du match. Il y a
eu des ratés, des cafouillages… Et ces petits à-côtés qui infléchissent le
mouvement dans une direction imprévisible : Pas facile de leur rendre hommage.
Enfin, ça finit par jouer. Pas simplement une suite de jeu de mots. Éviter le
sport cérébral ! Tamalou est déjà assez enclin à philosopher dans le vide.
Pensée désincarnée. J’en viens à me distraire de ses contenus psychiques au
profit du fonctionnement de son appareil à penser.
J’ai le souci, avec ce préadolescent, d’ancrer son discours
dans du corps. Tout d’abord, en me décrassant les oreilles, je me suis placé en
destinataire de ses paroles. En me donnant comme objet du transfert, j’ai
anticipé sur un jeu pulsionnel qui ne pouvait encore se déployer autrement
qu’en plaintes hypocondriaques. Séquestration de l’objet. Plusieurs mois
durant, pulsion et objet se sont noués. Puis, le corps fut investi là où
l’objet venait à manquer. Investissement aux portes du corps qui permet
l’amorçage du processus d’introjection, ainsi qu’en témoigne l’intérêt récent
de Tamalou pour son fonctionnement psychique.
Quant à l’emballement du jeu, on peut penser qu’il répond au
jaillissement pulsionnel. Jaillissement consécutif au relâchement de la
maîtrise de l’objet qui faisait bouchon. Ouvrage du préconscient que de lier
l’excitation issue du corps plutôt que de s’en débarrasser. Ici, ouvrage
collectif.
Par la suite, je pourrais m’effacer. Tamalou continue de jouer…
Seul en ma présence. Ce qui se traduit, entre autres, par un changement de sa
posture. Désormais, il s’installe non plus en face-à-face mais de biais. Le
regard fixé sur un point virtuel. S’il peut se passer de la perception de mon
visage, la voie est libre pour le jeu associatif…
Cette semaine, il a eu plein d’heures de permanence…
Joli mot quand il s’agit de l’absence d’un prof !
… Il a passé son temps à griffonner des feuilles blanches, pour
voir… Ça finit par former des figures. Puis, il a fait une bande dessinée. Une
histoire de naufragé, échoué sur un îlot habité par un vieillard… Plan de
survie… Il fait référence à son grand-père maternel décédé quelques années plus
tôt…
Défaut d’affect ! Je le laisse un peu mijoter. Mise en tension
de son mouvement…
… Il préfère dessiner à écrire. Les mots, c’est trompeur. Et
puis toutes ces lettres, ça manque de réalité. On peut pas s’y fier…
– S’y fier ?
– Enfin, les dessins aussi ça peut être trompeur…
Une fois, il a vu un tableau de Picasso : Guernica. Il y avait
une femme qui riait, avec un bébé dans les bras. Il découvrit sa méprise
lorsqu’il entendit le commentaire : Le bébé était mort… La femme pleurait
donc…
Il est mal à l’aise…
– Une mère triste ?
– Oui, mais avec le vide tout autour, on pouvait pas bien
discerner…
Le vide tout autour ? Le tableau en question est au contraire
bien fourni, pensais-je.
… Il continue de justifier son erreur…
J’attends qu’une formule brève mais pas trop directe se dessine
dans mon esprit… Inutile de se redire… Le vide, les trous… J’ai déjà donné…
D’un autre côté, l’expérience du début a montré que de pointer trop directement
les affects pousse Tamalou à ériger un barrage de rationalisations.
– Parfois, ça arrive aux enfants d’avoir l’impression que tout
est vide quand les parents sont tristes…
– C’est vrai ça ! Quand j’avais 6 ans, ma mère est tombée
malade…
Tiens, voilà la maîtresse acariâtre du cours préparatoire. Et
peut-être aussi le grand-père mort… Mais bon, chut ! Suivons le guide…
– … C’était la catastrophe ! J’ai eu très peur, j’ai cru
qu’elle allait mourir… On me disait que c’était pas grave mais j’y croyais
pas…
– Des mots trompeurs ?
– Non, mais des fois on s’égare… On veut passer par la grande
porte et y a un mur derrière… Et on voit pas la petite porte à côté… On croit
qu’on a pas la clé. Mais en fait, on l’a sans le savoir… C’est comme une
énigme, faut chercher des signes…
Comme symbole de l’objet et non comme substitut…
… C’est l’arbre qui cache la forêt… On s’arrête sur lui, on ne
voit que lui et il cache tout le reste… Derrière c’est l’inconnu…
– C’est comme le sourire qu’on voit en premier et qui masque la
tristesse ?
– Oui, et on sait pas pourquoi… Alors, on se pose plein de
questions… On pense que c’est à cause de nous… C’est pour ça qu’on attrape mal
au ventre. Après on est stressé…
Il soupire. Silence…
Le discours de Tamalou a gagné en épaisseur. Ce qui n’était que
narration plate et aride s’est transformé en rêverie : La bande dessinée. Ça
parle de lui… Le récit événementiel désordonné du début suit maintenant un fil
associatif. Reconstruction historique en cours… Ce fil, n’est-ce pas celui du
jeu de la bobine (Freud, 1981) ?
Ficelle qui tient malgré la rage du jeune bambin qui balance le jouet
par-dessus bord. Vengeance à l’encontre de la mère absente. La ficelle retient
l’objet, sinon le jeu avorterait. Tamalou a pu éprouver le lien transférentiel
qui nous unit. Et depuis, les représentations-cadre (Green, 1980) (le
dénuement de ma salle, le mal de ventre matérialisant le lien mère-enfant) ont
fait place aux investissements de représentation objectale. Déploiement de
l’ambivalence et possible accès à la position dépressive. Désormais, il me
suffit de mettre en contact les signifiants en circulation pour que Tamalou se
mette à produire du processus
tertiaire (Green, 1995). Cohabitation pacifique des processus
primaires et secondaires.
Finalement, l’expression conviendrait assez bien pour définir
le jouer des petits et des grands…
Suite de la page 74
En grandissant, que devient le goût
de jouer ?
Les élèves de troisième répondent
:
« Jouer empêche de travailler », car c’est enfantin et « il y a
un temps pour tout ». Si on joue, il est évident que l’on va rater sa vie, son
métier, son avenir. Jouer n’a plus de sens, car on est trop grand. Tous les
élèves qui ont répondu pensent que « jouer à cet âge, c’est la honte ! » Jouer
serait très négatif car, au collège, cela signifierait : embêter et énerver les
professeurs, courir dans les couloirs, frapper aux portes, faire des blagues ou
s’en raconter « de bonnes » pour se taper une bonne rigolade… Bref, le jeu que
l’on préfère pour son sérieux, c’est le sport, avec des objectifs : se faire
des amis, vivre en harmonie et trouver ensuite un repos, voire un répit après
les cours. Alors, vraiment, le plaisir du jeu, c’est de mettre ses baskets et
de se dire que l’on va retrouver des amis, qu’ensuite on pourra se parler au
cdi. Comme jouer apprend à être moins
timide, à se faire des copains, on peut jouer en pratiquant une activité
commune, la musique et le sport partagés, et ensuite on peut mieux se parler
pendant les interclasses. Il est évident, à l’unanimité, que, en troisième, on
ne peut plus rigoler de blagues et imaginer les choses comme quand on était «
petit », ou courir pour rien. On serait honteux car les autres se moqueraient
de nous. Des fois, quand on rigole, on se cache.
Joue-t-on au lycée
?
À la question posée par Yolande Allognier aux élèves (entre 16
et 19 ans) du lycée Eugène-Delacroix, à Blanc-Mesnil, les filles s’entendent
pour trouver quasi déplacée cette question de la capacité de « jouer à l’école
». Premièrement, au lycée, on est là pour apprendre, travailler, penser à son
avenir, réussir à ses examens ! Le jeu est réservé à un espace qui est « dehors
» ou en sous-sol, à la cave ou à la cafétéria du lycée. Le jeu est limité au
temps des pauses. Pour ce qui est du « dehors », il s’agit d’activités
sportives, et pour le « dedans », en sous-sol, éventuellement d’activités
théâtrales, si on a le temps, mais le plus souvent de discussions sur le sens
de la vie, en fumant une cigarette. Dans la cour, on partage des éclats de
rire, ou l’on fait une photo souvenir de copains ou de copines en groupe. Deux
élèves de ce groupe des « presqu’adultes » pensent même que « jouer à l’école »
met l’élève en danger : on joue avec le feu. Il leur semble très raisonnable
d’avoir des espaces différents entre l’école et « ailleurs ».
·
Denis, P. « Jeux
d’enfants », à paraître dans Thérapie
psychomotrice et recherches.
·
Freud, S. 1981. «
Au-delà du principe de plaisir », Essais de
psychanalyse, Payot, chap. 2, p. 41-115, 1920.
·
Green, A. 1988. « La
mère morte », Narcissisme de vie, narcissisme de
mort, Éditions de Minuit, p. 222-253, 1980.
·
Green, A. 1995. «
Notes sur les processus tertiaires », Propédeutique, Éditions Champ Vallon, p.
151-155.
·
Lacan, J. 1999.
Les Quatre Concepts fondamentaux de la
psychanalyse, 1964, Association freudienne
internationale.
·
Pontalis, J.-B. 2000.
« Exactitudes », Fenêtres, Gallimard,
p. 114-118.
[*]
On pourra lire la contribution de Pierre Denis au dossier du
numéro 14
L’enfant excité (p.
8-14).