2001
enfances & PSY
Dossier
Jouer, c’est sérieux !
Patrice Huerre
Patrice Huerre est psychiatre,
directeur médical de la clinique médico-universitaire Georges-Heuyer (Fondation
Santé des Étudiants de
France).
Quelle curieuse époque que celle où l’on oublie de jouer :
jouer ne serait pas sérieux ! Oubliées les leçons de nos cousins les mammifères
animaux ? Oubliées nos propres expériences du plaisir de jouer ? Oubliées la
pérennité et la force de ce que nous avons pu apprendre en jouant ?
Dès la maternelle à présent, les performances objectives font
l’objet de bulletins, comme chez les grands, avec parfois appréciation des
capacités à poursuivre des études plus tard ; jusqu’à l’adolescence avec la
disparition des rituels, laissant place à des bizutages sadiques ou à des
transgressions groupales violentes dans certains cas, ou à une «
post-adolescence » sans fin dans d’autres.
Des jeux qui n’en sont pas ont pris la place laissée libre. Ils
ont perdu en chemin le caractère gratuit d’un plaisir partagé et d’un échange.
Encombrés par l’intérêt, l’argent et/ou la performance (sports
professionnalisés, game-boy, jeux à consommer et à jeter sans modération,
tiercé, jeux de « hasard », jeux télévisuels…), ils sont plutôt dans le jeu
économique et celui des pouvoirs : hors-jeu ; tandis que d’autres « joueurs »
restent seuls face à l’écran ou la console, seuls face à un monde
virtuel.
Mais, pour jouer, des conditions sont requises qui feraient
défaut aujourd’hui. Du côté de l’économie – la survie ne doit pas être trop
menacée –, de l’éducation – quelles sont les priorités éducatives ? quels en
sont les objectifs ? avec quels moyens ? –, mais aussi du côté de la famille et
des transmissions, avec les possibilités d’identification au joueur et à son
plaisir de jouer, et encore de celui de la psychopathologie : trop d’angoisse
ou de dépression, comme la psychose, empêchent le jeu.
Or le jeu est fondamental dans la construction de l’humain et
dans le développement des capacités de socialisation et de gestion des
situations de conflit, qu’elles soient internes ou avec l’autre. Il permet une
mise en forme de la vie pulsionnelle et fantasmatique. Le jeu est en outre
essentiel aux capacités de création.
Et comme on a joué on jouera.
Depuis toujours – et pourquoi en serait-il autrement de nos
jours ? – chez le petit humain, le jeu a naturellement sa place dès les
premiers temps de vie : jeux d’exploration, expériences psychomotrices
nouvelles, jeux avec les mains, la voix, la bobine, le hochet… puis avec
d’autres objets et situations. Après avoir éprouvé des émotions, des affects,
jouer permet de les symboliser. L’enfant peut ensuite en faire des
fantasmes.
Mais, quand cela n’a pas pu suffisamment se constituer dans
l’enfance, apparaissent un certain nombre de difficultés – en accentuation de
nos jours – à l’adolescence : des ruptures et des fugues plus que des
séparations négociées ; des violences plus que des confrontations de points de
vue (le « c’est pas du jeu » des enfants, faute de jeu avec soi-même et avec
les autres). « Au commencement était l’acte », écrivait Freud
[1]. C’est toute la différence
que souligne René Roussillon entre passage à l’acte et passage par l’acte, y
compris celui du jeu, comme actualisation permettant la symbolisation. Notre
actualité est pleine des effets du défaut du passage préalable par l’acte dans
la première enfance. Cela se traduira par des difficultés de jeu avec les
pensées, les fantasmes, entre les différents registres intrapsychiques, surtout
après le début de la puberté, car le jeu « est ce champ où l’opposition de
l’acte et de la représentation est suspendue » ; chez d’autres, on retrouvera
une absence de jeu avec les situations d’apprentissage, d’inhibition
intellectuelle et sociale ou de manque de créativité et de capacités
d’invention faute de possibilités de réaliser ses fantasmes dans le jeu, comme
l’explique Freud
[2].
C’est ce même manque de jeu avec les fantasmes qui limitera pour certains les
possibilités associatives et de démarche psychothérapique, et celles de jeu,
quand ils sont plus âgés, avec les situations, avec le travail, avec les
autres, ou encore de jeu avec les mots, dans l’humour
[3].
À l’inverse, c’est grâce à leurs capacités de jouer que
d’autres pourront retrouver plus tard, dans la création ou dans la vie sociale,
une remise en forme de ce qu’ils avaient pu éprouver lorsqu’ils étaient enfants
et ce, sous une forme partageable.
Pour les professionnels de l’enfance, jouer est un véritable
moyen préventif et un précieux outil thérapeutique : il faut lui redonner toute
son importance. Sans jouer, pas de traitement, pas d’enseignement, pas
d’éducation possibles.
En sachant que pour certains de nos patients entravés par une
psychopathologie, il s’agira de leur apprendre à jouer, comme Winnicott le
faisait, c’est-à-dire en cherchant avec eux le jeu qui est en souffrance en
eux, pour reprendre l’expression de René Roussillon
[4].
Quant à nous, cultivons le plaisir infantile de jouer dans nos
vies et dans nos métiers. Restaurons un rapport joueur avec la
théorie.
Enfin, dénonçons la confusion entre « être et rester jeune »
(idéal affiché actuel dans un mouvement de « jeunisme » préoccupant) et rester
en lien avec l’infantile et le juvénile en nous, en leur laissant toute leur
place et tout leur rôle de moteur pour jouer.
« A-t-on perdu le goût des fêtes de l’arbitraire et du
fantasque
et ne veut-on plus que s’instruire ?
Ne peut-on légitimement aussi bien
Une fois au moins
Pourquoi pas, dans certains cas, une fois pour toutes ?
Prendre, au lieu du parti de la vérité
(Elle n’est pas moins mouvante)
Celui des changeantes erreurs et des leurres et y assumer
avec entrain notre fonction de danseur ivre ?
Au jour venu de la grande liesse
Tirer de nos têtes
Comme les jongleurs chinois
Les écharpes chatoyantes des incongruités
Et en pavoiser nos demeures
Dans le tintamarre des cloches allègres
De la bonne foire aux équivalences et inconséquences ?
»
Jean Dubuffet, La Foire aux
mirages, 1964.
[1]
À la fin de
Totem et
tabou.
[2]
Dans
Le Créateur littéraire et la
fantaisie en 1907.
[3]
P. Huerre, « Humour et adolescence », revue
Adolescence, 15, 1, 1997, p.
207-224.
[4]
R. Roussillon,
Thérapie
psychomotrice, n° 98, 1993.