2001
enfances & PSY
Dossier
Un jour, on jouera... pour de jouer
Hélène Gane
Hélène Gane, infirmière
psychiatrique, travaille au service des visites à domicile de l’Unité de soins
spécialisés à domicile de la Fondation Rothschild (Paris XIIIe).
Fabien Joly
Fabien Joly est
psychothérapeute au centre Alfred Binet (Paris XIIIe). Docteur en psychopathologie
fondamentale et psychanalyste, il est enseignant en psychopathologie
clinique.
La séance de jeu ici racontée montre de façon exemplaire les
difficultés présentées par les enfants psychotiques au regard de la fonction du
jouer.
La proposition thérapeutique pour le groupe consiste en une
implication bienveillante des thérapeutes qui prêtent leur propre capacité à
jouer en attendant l’émergeance progressivement autonome d’une nouvelle
capacité ludique chez les enfants. Ce mouvement attendu est compris comme une
appropriation identificatoire de ce que les auteurs appellent un accompagnement
transitionnel.
Mots-clés :
angoisse
psychotique, capacité de jouer, interlocuteur
transitionnel, processus thérapeutique, groupe de
jeu.
Nous pratiquons des modes d’accompagnement de l’enfant
psychotique qui, par-delà leur diversité, interrogent toutes les modalités
soignantes de « l’être-avec » du « faire avec », et surtout du « jouer avec »
l’enfant. Depuis le travail en pataugeoire jusqu’aux prises en charge
individuelles en psychomotricité, et de l’activité « contes » au « petit groupe
de jeu », en passant par diverses modalités de « maternage » et de soins
corporels, nous incarnons peut-être de manière prototypique au sein de la trame
institutionnelle la question du « jouer-avec », c’est-à-dire du jeu entendu
dans une perspective soignante comme modalité de rencontre et d’expérience
relationnelle et transformatrice.
Notre réflexion est animée par cette question : en jouant avec
des enfants – « en jouant vraiment
avec eux ! » nous sommes bien loin de la position analytique de neutralité et
de « refusement » – et en jouant ici avec des enfants psychotiques qui
témoignent à l’envi d’un défaut de leur capacité à jouer et encore plus
génériquement de la relation à l’autre, est-ce que nous les aidons à jouer, à
acquérir pour eux-mêmes et en eux-mêmes une véritable et nouvelle capacité au
jeu, à l’illusion et à la création ? Est-ce que nous les aidons à instaurer (ou
restaurer selon les cas) une aptitude personnelle au travail du jouer ? Et si
oui, par quelles voies ?
« La psychothérapie se situe en ce lieu où deux aires de jeu se
chevauchent, celle du patient et celle du thérapeute. » Cette formule de
Winnicott, pour ne pas être galvaudée ou dévoyée, exige (selon notre point de
vue) d’être lue un peu plus avant. En effet, cette conception winnicottienne de
l’espace ludique de la cure se prolonge, chez cet auteur, par une réflexion
essentielle quant à ses implications : d’une part, précise-t-il, « si le
thérapeute n’a pas cette capacité, il n’est pas fait pour ce travail »
(précision trop rarement prise en compte selon nous et/ou développée sous
toutes ses incidences), de l’autre, « si le patient ne peut jouer, il faut
faire quelque chose pour lui permettre d’avoir la capacité de jouer,
après quoi (c’est nous qui soulignons)
la psychothérapie pourra commencer ».
Dans cette perspective, l’expérience du jeu et la capacité à
jouer nous paraissent, dans un premier temps, plus importantes que la
production ludique proprement dite ; notre fonction thérapeutique se situe en
deçà de l’interprétation de l’expressivité et du contenu du jeu de l’enfant,
donc dans l’accompagnement maïeutique d’une capacité à jouer en
devenir.
Nous voudrions illustrer notre réflexion avec une expérience
déjà ancienne d’un petit groupe de jeu avec des enfants psychotiques. Nous
pratiquions alors des modes d’accompagnements de l’enfant psychotique qui,
par-delà leurs diversités, interrogent toutes les modalités soignantes de «
l’être-avec » l’enfant, du « faire avec » et surtout du « jouer avec ». Depuis
le travail en pataugeoire, jusqu’aux prises en charge individuelles en
psychomotricité, et de l’activité « contes » au « petit groupe de jeu », en
passant par diverses modalités de « maternage » et de soins corporels, nous
incarnons peut-être de manière prototypique au sein de la trame
institutionnelle la question du « jouer-avec » : c’est-à-dire du jeu entendu
dans une perspective soignante comme modalité de rencontre et d’expérience
relationnelle et transformatrice.
Le groupe est constitué de quatre enfants : trois garçons et
une fille, âgés de 9 ans et demi à 11 ans et demi.
Deux des garçons, Daniel et Sylvain, sont beaucoup dans l’agir,
le débordement pulsionnel et moteur, dans l’instabilité et l’évitement de la
pensée. Le troisième, Nicolas, est probablement le plus perturbé du groupe, et
il présente, quant à lui, un tableau de postautisme par certains aspects très
évolué (son institutrice l’accompagne actuellement dans une tentative
d’intégration partielle en milieu scolaire), mais avec une persistance
néanmoins extrêmement prégnante de bizarreries et de nombreuses stéréotypies,
d’absences et de ruptures relationnelles brutales. La fillette, Yolande, a
présenté des mois durant une absence totale d’expressions affectives, nous
montrant seulement dans le groupe une activité pseudo-ludique d’une grande
pauvreté (manipulation stéréotypée d’un jeu de dînette) avant de se retrouver,
dans un second temps et ayant alors lâché sa gangue défensive, comme « habitée
» et débordée par ses pulsions destructrices dont nous verrons un aperçu dans
la séance. Pour tous, on peut dire que leurs motions pulsionnelles débordent de
très loin leurs capacités de jeu, de liaison, de figuration, et de
fantasmatisation, et font le plus souvent imploser leur fragile appareil à
penser dans des suites d’agirs et de décharges motrices souvent
ininterrompues.
Le « petit groupe » –
puisque c’est ainsi que nous l’appelons entre nous – est un groupe semi-fermé.
Il se déroule une fois par semaine dans la salle de psychomotricité de
l’hôpital de jour et dure une cinquantaine de minutes. Il est coanimé en couple
thérapeutique. Nous nous considérons comme des éléments déterminants de ce
cadre : le groupe n’a pas lieu si l’un d’entre nous est absent. La situation
intra-institutionnelle induit l’articulation de notre propre cadre avec ce que
nous appelons le « méta-cadre », c’est-à-dire le tiers institutionnel, sa
fonction de garant et de soutien de la pensée.
Ce jour-là, comme souvent, la séance débuta dès nos
retrouvailles dans le couloir, au moment où nous allons chercher les enfants
dans leurs ateliers respectifs, bien avant donc l’arrivée dans la salle.
Yolande, dès qu’elle aperçoit Fabien (avant même de pouvoir dire un simple «
bonjour ! »), l’interpelle très vertement et avec une grande agitation. Elle
paraît comme hantée par des mouvements internes destructeurs déjà repérés lors
des séances précédentes, et elle s’exclame : « Je vais te tuer… Je vais
t’empoisonner… Je vais te faire mourir ! » Formule qu’elle répète sans cesse
dans une excitation grandissante.
Nous ne trouvons guère l’espace et le temps pour parler avec
elle et les autres enfants, pour contenir leurs débordements respectifs, et
nous sommes tous emportés dans l’agitation vers la salle de jeu. À peine
arrivés, l’excitation redouble et nous nous trouvons comme balayés dans le feu
de l’action dans un jeu (ou plus justement un non-jeu) débridé, éclaté et
confus, dans lequel chaque enfant – absolument indifférent aux autres –
s’éparpille, s’agite et vocifère sans possibilité, pour quiconque, de faire
aucun lien, ni d’organiser un véritable jeu.
Daniel, à son habitude, grimpe à l’espalier (qui se trouve dans
un coin de la fenêtre) et, depuis ce « perchoir », il fait pleuvoir assez
violemment par terre et sur toute l’étendue de la salle, des briques-mousses
qui se trouvent sur une étagère voisine. Très vite, Yolande se saisit alors de
deux de ces briques (une rouge, une verte) pour figurer une « pomme empoisonnée
» : « Un côté rouge et un côté vert… un côté bon et un côté mauvais »,
précise-t-elle. Pomme qu’elle tend à Fabien avec une mimique terrifiante de
sorcière et un rire sardonique : « Tiens, mange c’est bon ! » Elle se retourne
ensuite très vite vers Hélène et lui tend presque aussitôt une autre pomme
pareillement figurée, en répétant son injonction malveillante : « Mange, mange…
Hèè Hèè… Je vais vous empoisonner ! »
Alors que Sylvain et Nicolas paraissent papillonner autour de
la scène, très agités et sans rien proposer ni construire, Daniel, descendu de
l’espalier, se débat seul, un peu à l’écart, avec des briques-mousses qu’il
brandit dans de grands mouvements de bagarre avec des personnages imaginaires
multiples et instables (sans rien pouvoir en dire et avec de grandes explosions
motrices). Nous suspendons alors ce double mouvement en canalisant et arrêtant
un instant leurs agirs respectifs ; et nous tentons de rassembler le groupe
éclaté en attirant l’attention des enfants sur la proposition de jeu de
Yolande, et sur le thème d’un « jeu possible ensemble » inauguré par cette idée
d’empoisonnement par la méchante sorcière.
Un regroupement s’opère effectivement autour de cette scène un
instant suspendue, et nous mimons alors tous les deux (chacun de notre côté
comme dans un miroir) la réception de la terrible pomme empoisonnée,
l’hésitation puis la dégustation et enfin l’empoisonnement mortel.
Empoisonnement qui nous conduit à nous effondrer au sol, avec une grande
démonstration d’émotions, au titre de la dramatisation de la souffrance
(gémissements, plaintes, mimiques, etc.), mais aussi au regard de l’aspect
ludique de cette mise en scène morbide mais « pour de jouer », avec force rires
et regards complices à leur adresse.
Cette première mise en scène morbide suscite des réactions
diverses : de grande perplexité d’abord chez Nicolas (du moins dans un premier
temps), cependant que Daniel et Sylvain se rapprochent de nous et nous
agressent verbalement, se saisissant comme par mimétisme de l’acte de Yolande.
Ils semblent, en fait, se réjouir de cet empoisonnement et même le revendiquer
à cor et à cri, chacun pour son propre compte. Yolande est, quant à elle, très
excitée, par ce déploiement ludique. Tous vont, bien vite, faire corps dans un
mouvement de destructivité rétrospective envers nous deux.
Cette figuration jouée de notre propre mort semble avoir
provoqué un double mouvement d’adhésivité groupale : d’une part, un mouvement
de « collage » de tous les enfants, qui se mettent donc, d’une seule voix, à
nous agresser verbalement et à revendiquer à l’unisson de nous avoir tués, et
de l’autre, en prolongement de ce regroupement spontané, une extrême jubilation
(peut-être toute-puissante), puisque va se déployer dans le jeu une espèce de «
grande fête macabre », ritualisant sur un mode élationnel l’empoisonnement du
couple d’adultes.
Après quelques brefs instants de contemplation de nos
dépouilles, les enfants nous recouvrent, en effet, des briques-mousses qui
traînaient à côté. Nous restons ainsi allongés (présents/absents) pendant un
assez long moment, tandis que les enfants organisent une sorte de fête
totémique : dansant et chantant autour de nous. Et alors que le jeu se déploie
et que la « fête » bat son plein (!), les quatre enfants dans une belle unité
se mettent subitement à pousser – dans une excitation grandissante – ce cri
vainqueur et sportif d’une foule dominatrice : « On a gagné,
on a gagné ! »
La scène se développe encore un temps, mais bientôt une petite
voix va se faire peu à peu entendre, en contrepoint de ce chant groupal et
dominateur. Il s’agit de la voix de Nicolas, qui s’élève pour s’exclamer sur un
mode mi-affirmatif, mi-interrogatif : « On a gagné ? Non,
non !… Non, on n’a pas gagné…
on n’a pas gagné ! » La fête
s’interrompt aussitôt et Daniel (le premier avec les autres à sa suite)
entreprend de nous « ressusciter ». Il s’approche dans un premier mouvement
d’Hélène et en la remuant doucement, comme s’il voulait la réveiller, il la
ramène magiquement à la vie. Et cependant que les autres enfants très
enthousiastes fêtent aussitôt son retour, Daniel se dirige, ensuite, vers
Fabien pour rééditer cette réparation/annulation magique, mais Fabien ne réagit
apparemment pas, il continue à rester inerte !
Daniel se montre assez perturbé et même angoissé par cette
résistance et il va alors appeler Hélène à la rescousse, en l’interpellant de
manière apparemment assez désespérée : « Fabien est mort, il a eu un arrêt
cardiaque… il est mort ! »
Hélène, ainsi appelée à l’aide, à la fois comme partenaire
ludique mais aussi et sans doute plus encore comme adulte fiable et garante de
la réalité, s’approche de Fabien et propose après un rapide semblant d’examen
médical, de lui faire un massage cardiaque. Daniel accepte aussitôt l’idée et
s’occupe (avec une certaine connivence ludique retrouvée) de Fabien. Ce
dernier, vite rétabli, se relève et les remercie pour leurs bons soins «
réparateurs ». Mais Daniel s’échappe presque instantanément de la scène pour
courir alors se réfugier sous une table tout en appelant au secours ! Il
explique à Hélène, qui va le voir assez perplexe, qu’il aurait (à son tour) un
arrêt cardiaque, et qu’il faudrait appeler absolument le « Docteur Fabien » :
inversant ainsi les rôles de la scène précédente (mouvement de retournement
déjà observé dans d’autres séances).
Hélène dont les premiers soins sont vivement refusés par
Daniel, lequel insiste pour exiger « son docteur Fabien », soutient alors une
mise en scène de l’attente, puis un jeu d’appel au téléphone dudit docteur
(auxquels Daniel se prête volontiers) pour scénariser ainsi son appel au
secours. Mais dès que Fabien arrive, et qu’il va le voir afin d’effectuer le
massage cardiaque comme celui-ci le réclamait, ses soins vont s’avérer
totalement inefficients puisque Daniel meurt aussitôt dans ses bras, en disant
seulement de « prévenir tous les autres de son décès ».
En dramatisant alors beaucoup (courant de l’un à l’autre et
figurant des affects de profonde tristesse), Fabien informe donc chacun de la
nouvelle. Et après quelques lamentations collectives, nous organisons, alors,
l’enterrement de Daniel, en le transportant sur un banc, à l’autre bout de la
salle, et en l’entourant, tous ensemble, de nos pleurs et de fleurs (en mousse)
pour dire tout notre chagrin et évoquer nos souvenirs de lui. À partir de ce
moment-là, Daniel restera un assez long moment dans cette position, écoutant
avec une vive attention ce qui se passe dans la suite du jeu.
Hélène tente de se rapprocher de Yolande (laquelle très agitée
reste toujours « habitée » par son personnage de sorcière malfaisante, comme si
le déroulement groupal du jeu avait échoué à jouer son rôle de contenant et de
transformateur), et elle décide alors de se présenter auprès d’elle dans un
accompagnement plus serré en « double » – comme une voisine bienveillante – qui
cherche à savoir « pourquoi Yolande en veut tant à Fabien ? » « Il a tué mon
enfant », répond-elle aussitôt et avec force. Ce qui pousse Hélène, dans le
jeu, à se proposer pour l’accompagner dans une sévère et méritée « démarche
punitive », mais plus tempérée que l’empoisonnement initial, car nous avons le
sentiment qu’avec la violence et la destructivité interne de Yolande, non
seulement l’objet, mais elle-même et l’investissement relationnel peuvent tout
à la fois et dans le même mouvement partir en lambeaux. Malgré son impatience
habituelle, Yolande supporte d’attendre un moment et de projeter, avec l’aide
de ce double que joue Hélène, la mise en scène de cette punition.
À l’issue de cette séquence, mais peut-être depuis un moment
déjà, Nicolas nous paraît assez mal, comme « ailleurs » et en relative rupture
d’avec le groupe. Il sautille, inaccessible, dans la pièce, avec beaucoup de
stéréotypies gestuelles. Au bout d’un moment, il va pourtant sortir de cet
isolement sautillant pour se mettre assez soudainement, et dès lors de manière
compulsive, à jeter à terre (ou plus justement à lâcher, à laisser tomber) de
multiples objets apparemment indifférenciés. Puis, dans un second temps, il va
agir lui-même ces scènes de chutes, tombant sans cesse lourdement, en se
mettant en équilibre instable sur les dernières briques-mousses qui restaient
au sol, et en chutant de manière très répétitive, sans dire un seul mot,
poussant juste quelques cris stridents.
Fabien s’approche de lui, préoccupé de ce que l’on considère
comme un autre « appel au secours », beaucoup moins ludique celui-là. Nicolas
le happe alors très brutalement en lui demandant avec force s’il sait «
qu’est-ce que c’est qu’un puits ». Et comme Fabien lui répond que oui, il sait
ce que c’est, il cherche à savoir (avec la même insistance) s’il peut l’aider «
à en fabriquer un ». Fabien commence alors à rassembler les briques, et l’aide
à confectionner un petit muret circulaire pour figurer le puits attendu.
Celui-ci étant assez vite achevé, Nicolas commence à se glisser à l’intérieur
en jouant « à tomber dedans ». Fabien trouve alors là (et soutient dans une
sorte de coproduction ludique) l’espace d’une dramatisation possible de son
sauvetage. Et avec l’aide très symbolique de Sylvain et de Daniel (appelés à la
rescousse), il rattrape Nicolas par le bras au moment précis où celui-ci glisse
dans le gouffre du puits, et avec force démonstration de leurs efforts, de
leurs émotions et de leur inquiétude aussi, tous les trois parviennent
finalement à le tirer de là. Exultant alors, tous ensemble, ils rient de bon
cœur de ce semblant de sauvetage. Nicolas jubile et demande à recommencer la
scène.
Sitôt cette séquence terminée, Yolande – soutenue par Hélène
qui joue donc avec elle « en double », comme un miroir bienveillant –
interpelle Fabien pour le mettre en prison : c’est là le plan punitif qu’elles
ont élaboré ensemble. Deux bancs ferment et délimitent au fond de la salle un «
espace-prison » (assez souvent utilisé les fois précédentes), elles l’y
entraînent et le jettent ainsi au cachot, pour le punir d’avoir tué le fils de
la sorcière.
Face à cette courte scène d’emprisonnement (et aussi, et
peut-être surtout, de dénonciation d’un mauvais-objet-Fabien tueur d’enfants,
au moment même où celui-ci venait de procéder au sauvetage de Nicolas), les
trois garçons semblent éprouver un sentiment d’injustice intolérable, et dans
un mouvement d’ensemble ils s’unissent pour prendre la défense de Fabien.
Révoltés par ce qui lui arrive, ils l’attrapent virilement, et malgré les vives
protestations d’Hélène et de Yolande furieuses, organisent alors
manu militari son évasion.
Dès lors, et pendant tout le reste de la séance, le jeu va se
déployer entre les « mauvais-garçons-évadés » et les anciennes sorcières
devenues des « policières-à-leur recherche », dans un grand mouvement ludique
de cache-cache et de poursuites terribles ! Longue séquence, riche et
plaisante, que seule l’excitation grandissante viendra arrêter, en faisant
alors déborder le fragile espace du « faire semblant ».
Au moment où nous tentons de canaliser ce débordement, c’est
Yolande (nous devançant de quelques fractions de seconde) qui va, à notre
étonnement, mettre un terme à la scène, en proposant une possibilité de
résolution finale : elle suggère en effet tout bas à Hélène, qui pourra
amplifier à sa demande son propos, qu’« il faudrait peut-être arrêter
d’empoisonner Fabien… et que l’on pourrait faire la paix maintenant ! » La fin
de la séance étant, de fait, très proche, nous acquiesçons à cette idée de
Yolande et entamons ainsi un mouvement de rapproché et de réconciliation
finale, qui entraîne avec nous et rassemble, sans trop de peine, tous les
enfants.
« Un jour on jouera pour de jouer »
La séance se termine dans le calme et nous reprenons tous
ensemble, avec une étonnante tranquillité, l’évocation de ce jeu d’aujourd’hui,
et le récit de « cette belle histoire qu’on a jouée là » (selon la formule
collégiale et conclusive des enfants). Chacun peut même, avant de partir,
émettre des idées de jeu pour la semaine suivante : c’est à qui voudrait «
continuer cette histoire de la sorcière encore ! », ou qui souhaiterait au
contraire « faire un autre jeu », « inventer une autre histoire ». Chacun
emporte en tout cas des projets dans la tête pour la prochaine fois !
Nous voyons là des enfants en « mal de jouer » et incapables de
métaboliser leurs angoisses psychotiques, leurs excitations ou leurs pulsions
destructrices, ne faisant (dans un premier temps du moins) que les déverser
dans une suite impressionnante de décharges motrices et d’agirs violents,
trouver progressivement dans nos coproductions ludiques, notre présence
étayante, et les effets de résonances groupales, la possibilité d’acquérir en
eux-mêmes, et pour eux-mêmes, une capacité nouvelle à jouer ces différents
mouvements avec nous, à les mettre en scène et même à pouvoir (se) les
raconter. C’est-à-dire, en fin de compte, pour y survivre psychiquement, dans
l’élaboration seconde, alors devenue possible, d’une mise en récit
ludique.
Dans cette perspective, l’essentiel ne se trouve pas tant,
selon nous, dans la justesse de ce qui se dit et se joue là, et encore moins
dans le manifeste des différents matériaux empruntés par les enfants et
inévitablement rapportés par bribes dans nos jeux collectifs (échos
d’événements de la vie réelle, résonances avec des contes ou histoires
entendus, souvenirs de jeux avec les éducateurs, etc.), mais bien plus dans
cette néocréation groupale et cette
mise en récit ludique, où chacun
trouve, pour son propre compte – chacun y ayant amené sa part et sa différence
–, la possibilité d’un jeu gratuit et d’une manipulation possible dans le champ
de la pensée, de la fantasmatisation et de la figuration. Au point où nous en
sommes de notre réflexion, nous pouvons en tout cas soutenir le bilan selon
lequel chez ces enfants semblent maintenant s’épaissir des processus de
mentalisation, et s’épanouir et se déployer leurs préconscients respectifs, qui
prennent peu à peu une consistance certaine, avec l’investissement de
l’activité symbolique qui s’en déduit ; mouvement psychique d’importance, tant
au niveau de leur adaptabilité à la réalité et aux exigences socio-éducatives
qu’au plan de leur économie interne. Pour trois des enfants du groupe ont été
tout récemment posées des indications de thérapies analytiques, alors que ces
mêmes indications interrogées il y a deux ans de cela étaient jugées sinon
impossibles à tout le moins prématurées.
La conclusion de notre expérience revient sans nul doute aux
enfants quand, à la fin de la séance rapportée, ils peuvent exprimer en chœur
que : « C’était une belle histoire que nous avons jouée là ! »