2001
enfances & PSY
Dossier
« On n’habite pas un pays, on habite une langue »
Ginette Francequin
Ginette Francequin a assisté
aux Journées nationales d’étude et de réflexion sur la scolarisation des élèves
nouvellement arrivés en France, les 29 et 30 mai
2001.
Le ministère de l’Éducation nationale assume la responsabilité
de l’ouverture de l’école à tous les enfants d’âge scolaire dès lors qu’ils
résident sur le territoire national. Comme l’a rappelé Jack Lang : « Tout au
long du siècle écoulé, l’école a accueilli des enfants venus de l’étranger et a
joué un rôle essentiel dans la formation personnelle et l’intégration sociale
de nombre d’entre eux », mais « l’intégration ne se décrète pas ; elle ne va
pas de soi. » Produit d’une volonté, elle doit être facilitée par la loi, par
l’existence de structures, par la bienveillance, la vigilance de la société
d’accueil et tout particulièrement de l’école, ce lieu singulier où, selon le
mot de l’historien Antoine Prost : « La société se saisit des enfants.
»
Depuis une trentaine d’années, la réflexion a abouti à des
mesures spécifiques (la création des classes d’initiation en 1970 dans le
premier et le second degré sur le modèle d’une expérience initiée à
Aubervilliers en 1965). Cette première mesure était suivie par la mise en place
des enseignements des langues et des cultures d’origine (elco) grâce à une convention signée avec huit
pays, et par la création, en 1975, des centres de formation et d’information
pour la scolarisation des enfants de migrants (cefisem).
L’école est donc le lieu de l’intégration culturelle et sociale
des enfants nouvellement arrivés en France. Considérant que leur réussite
scolaire est l’un des facteurs essentiels de cette intégration, un des
objectifs est alors de mieux développer à la fois la maîtrise de la langue
française et la prise en compte de l’expérience antérieure des élèves.
Un autre facteur positif de l’intégration est celui des
échanges, portant d’une part sur une meilleure connaissance de la culture, des
valeurs et des institutions françaises par les élèves et leurs parents, et
d’autre part sur l’apport des migrations dans la société française pour
l’ensemble des élèves.
Cette intégration nécessite un nombre suffisant de structures
d’accueil et d’actions significatives pour faciliter la scolarisation, ainsi
qu’une formation des enseignants et de tous les acteurs du système éducatif et
des agents des collectivités locales.
Trente ans plus tard, l’arrivée de plus en plus massive et
continue d’enfants et d’adolescents rend pressants les besoins « de réflexion,
d’échange et d’harmonisation des pratiques, de clarification de nos objectifs
dans ce domaine comme dans celui de la formation des enseignants qui s’y
consacrent », selon les mots de Jack Lang qui poursuit : « Les questions
doivent alors se poser selon trois principes directeurs :
- distinguer dans la scolarisation des nouveaux arrivants ce
qui relève – ou doit relever “de l’action publique et ce qui revient à
l’initiative privée, tout particulièrement celle des parents”
;
- préciser ce qui appelle des actions spécifiques et ce qui
est de l’ordre du droit commun ;
- veiller, dans le cas d’actions spécifiques, à leur mise en
œuvre en cohérence avec le droit commun et éviter les risques de
marginalisation, de ghettoïsation, en les chevillant au fonctionnement régulier
de l’institution scolaire. »
Pour le ministre de l’Éducation nationale, l’acquisition rapide
et solide de la langue française est dans cette perspective essentielle car,
comme le disait Cioran, philosophe roumain de langue française, « on n’habite
pas un pays, on habite une langue », et selon Jack Lang, la langue est « cette
colonne vertébrale qui donne sens à mon existence et autour de laquelle
s’organisent les savoirs et les activités. Et cette langue en France, c’est le
français.
Au demeurant, notre langue nationale doit tellement aux autres
langues, elle a fait son miel de tant de mots et expressions venus des quatre
coins du monde, qu’il est naturel de l’offrir en partage. L’accès à la
connaissance de la langue de la société d’accueil est le premier principe
d’hospitalité que celle ci se doit d’offrir à l’étranger qui arrive. C’est dans
cette langue, dorénavant, qu’il pourra pleinement accéder à sa nouvelle vie,
que ses droits et ses devoirs seront désormais énoncés. Lui permettre d’être
chez lui dans la langue française, c’est faire le pari généreux de son devenir
citoyen ».
Le ministre, qui observe des structures parfois surchargées
selon des entrées imprévisibles, demande de ne pas faire attendre une place en
classe plus d’un mois « pour bousculé qu’il soit quelquefois, le système
éducatif n’est pas démuni pour y faire face ». Simplement, pour être pleinement
efficace, il ne peut agir seul. Souhaitant « la mobilisation conjointe des
services de l’État et des collectivités locales et la généralisation des
pratiques entre les plates-formes d’accueil mises en places par l’Office des
migrations internationales et les représentants de l’Éducation nationale » ;
rappelant aussi son intérêt pour que des établissements réputés d’excellence «
au centre-ville ou possédant des classes internationales, accueillent eux-mêmes
les nouveaux arrivants », cela accompagnant le souhait « d’une école élitaire
pour tous ».
Il apparaît également souhaitable de faire « évoluer
l’enseignement des langues et cultures d’origine, la France ayant besoin de
plus en plus de compétences linguistiques » pour les échanges culturels et
économiques. C’est ainsi qu’un plan progressif, concerté et suivi, va se mettre
en place dès la rentrée 2001 sur plusieurs sites.
Les services de l’Éducation nationale tels que les
cefisem doivent mieux se coordonner
entre eux, leur objectif central devant demeurer l’intégration des nouveaux
arrivants. Tels aussi les crdp, par
le biais d’un site en ligne au ministère destiné à rassembler les outils
pédagogiques car, conclut le ministre, notre maison-école doit, pour les
enfants dont les conditions de vie poussent leurs parents à immigrer, «
organiser leur accueil et vouloir leur intégration », et citant Jacques Derrida
: « Il n’y pas de culture ni de lien social sans un principe d’hospitalité » et
« pour que celle-ci soit effective, il faut en établir les règles. Une maison
ouverte à tous les vents est en effet vite inhospitalière. »
Une série de décisions ont été prises.
– Une convention a été signée entre les trois directions de la
Population et des migrations, du Fonds d’action sociale (fas) du ministère de l’Emploi et de la
Solidarité et celle du ministère de l’Éducation nationale. Cette convention
organise conjointement l’accueil des nouveaux arrivants et de leur famille et
la formation des personnels. Elle doit être déclinée dans chaque
académie.
– Par ailleurs une enquête de la Direction de la prospective et
du développement (dpd) du ministère
de l’Éducation nationale aura lieu trois fois par an et permettra de mesurer
plus précisément les flux des élèves et leur passage en classe
ordinaire.
– En direction des enseignants et des formateurs, le ministère
souhaite à la fois favoriser l’élaboration et la diffusion des outils
d’enseignements, mais également renforcer les actions de formation. Les
dispositifs spécifiques (classes d’initiation dans le premier degré et classes
d’accueil dans le second degré) doivent faire prochainement l’objet d’une
évaluation par l’Inspection générale de l’éducation nationale avec l’objectif
de préciser ce qui relève d’actions spécifiques et ce qui est de l’ordre du
droit commun.
Mobiliser l’ensemble de l’institution, poursuivre le travail
interministériel et développer la mobilisation conjointe de l’État et des
collectivités locales demeurent les axes forts de cette évolution. Un budget a
d’ailleurs été demandé, dans le cadre de la loi de finances, pour améliorer les
moyens de travailler ensemble.