2001
enfances & PSY
Post-scriptum au dossier « Tous à l’école ?
»
De la phobie scolaire au surinvestissement du savoir
Anny Cordié
[*]
Annie Cordié est psychiatre,
psychanalyste. Elle a publié, aux éditions du Seuil : Un enfant
psychotique, rééd. coll. « Points Essais », 1993
; 1re éd. Un enfant
devient psychotique, Navarin, 1987,
épuisé. Les Cancres n’existent pas, Psychanalyses d’enfants en échec
scolaire, coll. « Champ freudien », 1993 ; coll.
« Points », 1996.
Malaise chez l’enseignant, L’éducation confrontée à la
psychanalyse, coll. « Champ freudien », 1998,
nouvelle édition, 2000. Le 15 mai 1927 était un dimanche,
récit d’une enfance villageoise, mars
2001.
Dans la phobie scolaire, l’école devient le point de
cristallisation de l’angoisse du sujet qui tente de se soustraire à la
situation par une sorte d’absentéisme psychique. Cette inhibition
intellectuelle, cause d’échec et de souffrance, aggrave à son tour la phobie.
L’objet phobique est porteur de sens que les divers intervenants devront tenter
de cerner pour mieux adapter leur action.Mots-clés :
phobie, angoisse, inhibition, focalisation, échec
scolaire.
La phobie est une peur irrationnelle concernant un objet ou une
situation. Peur, angoisse, sont des affects premiers que le sujet tente de
tenir à distance par des conduites d’évitement de l’objet phobogène. Cet objet
peut être un animal (les araignées, les chiens, par exemple), une chose (les
couteaux), ou une situation ; on connaît surtout l’agoraphobie (peur des
espaces vides, de la foule), et la claustrophobie (peur des espaces clos). Le
sujet évitera d’affronter ces situations ou de se trouver en présence de ces
objets : il n’osera plus sortir dans la rue, changera de trottoir à la vue d’un
chien, supprimera tous les couteaux de sa cuisine. Ces évitements peuvent
s’étendre et conduire à une restriction progressive de toutes les
activités.
Dans mon livre Malaise chez
l’enseignant – L’éducation confrontée à la psychanalyse, j’évoque le
cas de Justine, une fillette qui présente une phobie des chiens. J’y mets en
évidence la fonction de focalisation et de surdétermination de l’objet phobique
qui en vient à représenter toute la problématique du sujet. Dans ce même
ouvrage, je parle de la « phobie scolaire des enseignants », terme utilisé par
le rectorat pour désigner des enseignants incapables à un moment de leur
carrière d’affronter leur classe. L’évitement de la situation se réalise ici
par un arrêt de travail longue durée avec une réapparition de l’angoisse et des
troubles dès qu’ils doivent reprendre la classe. On voit mal comment
l’enfant-élève pourrait, lui, se soustraire à l’école dans un pays où la
scolarité est obligatoire. L’angoisse suscitée par la situation scolaire
s’exprimera alors sous une forme déplacée, non représentable, pas toujours
décelable car en grande partie inconsciente. L’enfant ne refuse pas ouvertement
d’aller à l’école, mais il s’en exclut par des manœuvres détournées : ce peut
être par la maladie, c’est très souvent par le désintérêt, la passivité,
l’incompréhension. Cette façon de s’abstraire de la situation scolaire, ce «
blocage », que nous désignons sous le terme « d’inhibition intellectuelle »,
correspond à un arrêt de la pensée avec difficultés à faire fonctionner les
mécanismes cognitifs, comportement qui conduit à un échec et peut faire croire
à une débilité.
Parce que le terme de phobie est entré dans le langage courant,
il implique un large éventail de situations, des plus banales aux plus graves.
On parlera de « phobie », par exemple, devant l’absentéisme d’un adolescent qui
sèche les cours par désintérêt de toute activité intellectuelle. On retrouve
souvent dans ce cas une disqualification du savoir par le milieu familial ou
socioculturel. Ces jeunes détestent l’école, qui ne les aime pas – pensent-ils
– ils s’y sentent mal et préfèrent la rue.
Certains enfants présentent une angoisse massive au moment de
partir à l’école. Cet état de panique est tel que le médecin est parfois amené
à produire un certificat médical justifiant l’absence. D’autres troubles du
comportement peuvent y être associés : peur de sortir dans la rue, peur de
rencontrer d’autres enfants. Il faut soupçonner dans ces cas une perturbation
grave du psychisme, un début de psychose.
Pourquoi l’école devient-elle un objet phobique ?
L’objet phobique est, comme tout symptôme, porteur de multiples
représentations, il est, pour un sujet donné, un condensé de sens. On y
retrouve d’une part le langage de
l’époque (nos hystériques d’aujourd’hui ne ressemblent en rien à
celles de Freud), et d’autre part l’expression de
la problématique intime du sujet avec ses composantes conscientes et
inconscientes.
Or, l’éducation et l’enseignement sont des préoccupations
dominantes de notre société. De nombreuses études sociologiques ont mis en
évidence les difficultés de fonctionnement du système éducatif actuel qui doit
prendre en compte la démocratisation de la population scolaire alors que le
niveau de réussite exigé est de plus en plus élevé et que les clivages sociaux
perdurent. Cette exigence de réussite se ressent à tous les niveaux et provoque
des réactions en chaîne : la pression sociale s’exerce sur les enseignants
(jugés trop souvent sur le taux de réussite de leurs classes), sur les parents
qui exigent la réussite de leurs enfants via le « sans faute » des enseignants
et du système éducatif. C’est dans cet impératif parental que nous touchons à
l’articulation entre le social et l’individuel car à travers la demande des
parents – « travaille, réussis » – l’enfant se pose la question du sens que
prend pour eux la réussite scolaire (et sociale), ce qu’il en est de leur
désir, de leur amour, la place qu’il occupe dans leurs fantasmes. Un conflit,
un raté à ce niveau, peuvent conduire à la phobie d’une situation qui a
engendré le mal-être et la souffrance.
Lorsqu’un enfant nous est adressé pour une phobie scolaire
assortie de difficultés d’apprentissage, nous, les « psy », nous trouvons
devant une énigme à résoudre, une sorte d’écheveau à démêler, car les raisons
d’une telle situation sont nombreuses et intriquées, de nombreux facteurs
entrent en jeu qui agissent les uns sur les autres. Nous allons devoir explorer
de multiples paramètres en tentant de repérer le
facteur dominant : qu’en est-il du développement psychomoteur de
l’enfant, de la date de l’apparition du langage, de son adaptation à la
maternelle et au cours des premières années de primaire, de la survenue de
traumas, de séparations, de maladies, quelle place occupe l’enfant dans le
désir des parents, qu’en est-il de l’investissement du savoir et de la culture
dans le milieu social et dans la famille, etc.
Il y a parfois des raisons évidentes au malaise de l’enfant,
elles sont souvent d’origine événementielle.
Un enfant peut refuser d’aller à l’école par crainte de la
violence qui s’exerce sur lui : les coups des autres enfants, le racket, une
agression pédophile par exemple. Les peurs peuvent être fantasmatiques : j’ai
vu un tout petit refuser d’aller en classe parce que sa « maîtresse était un
lion » (sa jeune institutrice avait une belle chevelure rousse !). Un autre a
peur des cris… de l’enseignant ou des autres enfants.
Il y a aussi des causes conjoncturelles : si elles étaient prises en
compte assez tôt, elles pourraient être sans conséquence grave, ce qui n’est
pas toujours le cas.
C’est ainsi que certains vécus sont déstabilisants pour
l’enfant et peuvent entraîner chez lui un état dépressif ; il peut s’agir de
n’importe quel aléa de la vie, la mort d’un proche, la naissance d’un autre
enfant, la séparation des parents… L’enfant est triste, préoccupé, absent, les
notes baissent. L’enseignant qui connaît les capacités de son élève inscrira le
fatidique « peut mieux faire » sur le carnet. Lorsque l’entourage prend
conscience de la souffrance de l’enfant, dédramatise la situation, instaure
quelques mesures de soutien pédagogique et affectif, les choses s’arrangent.
Mais il arrive que les parents réagissent mal devant un échec qui se prolonge ;
déception, colère, mesures coercitives s’enchaînent. C’est alors que peut se
déclencher un processus névrotique avec fixation sur la situation scolaire car
l’échec entre en résonance avec les fantasmes des parents, chacun cherchant,
par exemple, dans les antécédents familiaux de l’autre quelque gène responsable
d’une possible débilité. L’enfant se sent jugé, il est « paresseux, il le fait
exprès », puisqu’il est dit qu’il « peut mieux faire » ; pour lui « mauvaises
notes » signifie « mauvais enfant », il pense avoir perdu l’amour de ses
parents. Sa dépression prend la forme de maladies somatiques : otites, rhinos,
gastro-entérites justifient un absentéisme qui aggrave le retard. L’inquiétude
que manifestent les parents le rassure, il se sent aimé, malgré tout. À la
reprise de la classe, le retard se confirme, l’échec devient alors le problème
numéro un des parents et l’enfant se met à détester l’école. Le symptôme se
construit : consultations, tests, rééducations diverses, l’enfant devient
prisonnier d’une certaine image, il est celui qu’il faut soit protéger et
rééduquer, si l’on croit à une déficience instrumentale (parole, orthographe,
calcul), soit secouer et punir si l’on n’y croit pas. Une nouvelle donne dans
les rapports familiaux se met en place.
Certains refus scolaires, proches de la phobie, apparaissent
chez des enfants de familles souffrant de pauvreté culturelle où le savoir et
la parole sont désinvestis. Leurs difficultés d’expression entraînent des
difficultés d’apprentissage dès les classes du primaire. Ils se sentent exclus
du système scolaire – qui peut, d’ailleurs, représenter pour eux la société
toute entière – et leur propre rejet s’exprime dans des conduites agressives à
l’intérieur ou à l’extérieur du collège, cette violence dont on parle tant. À
ces causes socioculturelles s’associe souvent une identification au milieu
familial d’origine, l’enfant ou l’adolescent ne s’autorisant pas à réussir et à
dépasser un père inculte ou assumer une réussite intellectuelle dans un milieu
qui ne partage pas ces valeurs. L’échec devient alors signe d’appartenance à ce
milieu.
Parmi les causes conjoncturelles, nous pourrions évoquer la
crise œdipienne. Il y a deux périodes où le sujet se révèle particulièrement
fragile, les deux sont liées à la séparation, une première fois vers 6-7 ans, une
deuxième fois en période d’adolescence. À l’entrée en primaire, l’enfant doit
renoncer à sa position de petit enfant protégé par le milieu familial, il
devient un être social assujetti à la loi du groupe. Il doit relâcher son lien
à sa mère, qui n’est pas toujours prête elle-même à accepter cette prise de
distance ; or, apprendre est un acte autonome qu’il devra accomplir seul. Une
relation trop fusionnelle à la mère peut provoquer une inhibition
intellectuelle, source de phobie scolaire secondaire (cf. l’histoire d’Arthur
dans Les Cancres n’existent
pas).
À l’adolescence, au moment des remaniements identificatoires,
une phobie scolaire peut avoir son origine dans un refus des valeurs familiales
– on se souvient des jeunes bourgeois partis dans la Drôme élever des chèvres
après mai 1968 –, ce peut être aussi la crainte inconsciente de dépasser un
père faible ou, au contraire, d’entrer en rivalité avec un père brillant et
trop puissant.
Je résumerai ici une observation rapportée dans mon livre
Les Cancres n’existent pas. Thierry a
13 ans quand je le vois. Il déteste l’école où ses résultats ont toujours été
plus que médiocres : redoublements, changements d’école, menaces, récompenses,
rien ne change, il fait toujours quarante fautes à ses dictées bien que,
bizarrement, il n’en fait pratiquement pas avec sa rééducatrice (laquelle vient
d’ailleurs de le « laisser tomber »). Il falsifie ses notes, sèche les cours. «
Les tests ont montré qu’il peut mieux
faire, alors pourquoi ne veut-il pas »
disent les parents accablés. Thierry semble encore plus accablé, il pleure en
écoutant ces propos. Dans les premiers entretiens, il reste mutique, méfiant,
réticent, fait quelques dessins qu’il jette en disant « j’ai encore raté ».
Puis la confiance s’installe et, au fil des séances, il parle de lui, me dit
qu’il va à La Villette suivre des conférences, qu’il lit des revues
scientifiques.
Je ne m’attarderai pas sur la relation à une mère toute
puissante et à la guerre qu’ils se mènent, je découvrirai peu à peu que
l’origine de cette phobie scolaire se situe, entre autres, au niveau des désirs
et des fantasmes parentaux. Les deux parents sont des gens actifs à
l’intelligence pragmatique qui ont réussi leur vie professionnelle « en partant
de rien » car ils n’ont pas eu la chance de pouvoir faire des études. Ils
délèguent cette réussite intellectuelle à leur fils qui met une énergie
farouche à ne pas réaliser leur rêve. De fait, Thierry va s’identifier à ce
qu’il y a de plus authentique dans la personnalité de ses parents : comme eux
il aime le bricolage, les exploits sportifs, la technologie qu’il apprend par
des voies détournées. La cure sera un ratage aux yeux des parents – Thierry ne
fera jamais Polytechnique – mais une réussite pour lui qui a retrouvé la joie
de vivre et l’énergie nécessaire pour réaliser ses propres désirs, devenir
technicien en électricité.
Pour apprendre il faut en avoir le
désir, or ce désir peut être empêché
pour de multiples raisons totalement ignorées (parce qu’inconscientes) du sujet
et de son entourage ; nous en avons indiqué quelques-unes mais nous n’avons pas
parlé de ces inhibitions massives liées à un interdit de savoir : citons l’effet dévastateur
des secrets de famille, ce peut être la maladie mentale d’un parent, un non-dit
sur la filiation du sujet. L’inhibition peut être la conséquence d’un «
impossible à dire », taire un inceste par exemple : un enfant que la peur
réduit au silence peut faire silence sur ses activités de pensée
(pseudo-débilité).
La phobie scolaire et l’échec qui lui reste associé peuvent
s’aggraver du fait de la souffrance provoquée par le regard dépréciatif de
l’autre – élèves, enseignants, parents – porté sur le
mauvais élève. La souffrance
narcissique, la perte d’estime de soi, peuvent le mener à la dépression ou à
des conduites agressives.
La multiplicité des facteurs en jeu dans la phobie scolaire,
que nous avons mis en évidence, impose une collaboration étroite entre tous les
intervenants et laisse entrevoir la diversité des interventions : à causes
multifactorielles, réponses pluridisciplinaires.
On a pu parler « d’anorexie scolaire » pour désigner un « dire
non » aux apprentissages, or nous savons que l’anorexie va souvent de pair avec
la boulimie ; de la même façon le surinvestissement du savoir peut faire
pendant à l’inhibition. Le désir de savoir peut devenir une passion qui occupe
tout l’espace psychique du sujet et qui vient oblitérer ce qui a trait à
l’imaginaire et aux affects. Un enfant qui a la passion d’apprendre peut
devenir un crack et avoir un destin de grand savant, mais il peut aussi «
craquer » à un moment difficile de sa vie et se déstructurer quand
l’accumulation des connaissances n’aura été chez lui qu’un système de défense
obsessionnelle ou une façon de se protéger contre la psychose.
[*]
La rédaction d’
enfances et
psy a le plaisir de
publier l’article d’Anny Cordié en post-scriptum au dossier « Tous à l’école ?
» (n° 16).