2001
enfances & PSY
Post-scriptum au dossier « Jouer »
Marionnette thérapeutique et psychose infantile
Pascal Le
Maléfan
[*]
Pascal Le Maléfan, psychologue
au Centre hospitalier du Rouvray à Sotteville-lès-Rouen (secteur I01 de
pédopsychiatrie), est maître de conférences en psychopathologie, université de
Rouen.
La marionnette peut être efficace dans l’abord des psychoses de
l’enfant où elle peut servir comme support métonymique à un site créatif,
tenant-lieu de fabrique du corps selon l’expression de Jean Oury, et à une
relance de la parole. Son utilisation doit s’accompagner d’une réflexion sur ce
qu’elle induit et est à même de susciter, en premier lieu chez les soignants
qui la proposent. Le fait d’être un objet spéculaire lui confère en effet une
place à part dans l’arsenal thérapeutique qui nécessite pour chacun d’en
repérer les contours. Mais pour qu’elle ait des chances de devenir un objet
régulateur pour un sujet qui y consentira, le cadre théorico-pratique de son
utilisation est l’élément supplémentaire et indispensable aux techniques de
fabrication et de jeu qu’elle requiert.Mots-clés :
médiation
thérapeutique, enfants
psychotiques, marionnettes, hôpital de
jour, pratique institutionnelle.
Mon propos sera sélectif puisque je parlerai uniquement de
l’utilisation des marionnettes avec des enfants psychotiques et non avec des
enfants névrosés, ce qui aurait demandé d’autres élaborations.
Petite histoire de la marionnette thérapeutique
L’utilisation psychothérapeutique de la marionnette est
repérable dans l’entre-deux-guerres aux États-Unis et en Suisse. Le
marionnettiste d’origine allemande A.G. Woltman collabora avec la
pédopsychiatre américaine Lauretta Bender à l’hôpital Bellevue de New York pour
aider des enfants présentant de graves troubles du comportement et de la
personnalité. Ils publièrent leur expérience en 1936 et c’est sans doute le
premier article sur la marionnette thérapeutique.
La psychanalyste Madeleine Rambert, en suivant les orientations
d’Anna Freud sur le jeu, et se trouvant en difficulté avec des enfants parlant
peu, eut l’idée d’utiliser le « jeu de guignols ». Elle publia également son
expérience en 1938 dans la Revue française de
psychanalyse. Or Madeleine Rambert s’est référée à un auteur du
xixe siècle, passionné de marionnettes et
théoricien de ses effets : George Sand. Avec son fils Maurice, celle-ci anima
le théâtre de marionnettes de Nohant où venaient quelques célébrités du moment
; elle publia d’ailleurs ses souvenirs sur cette activité, mais elle fit aussi
d’un marionnettiste le héros de l’un de ses romans,
L’Homme de neige (1858), proche de
L’Homme au sable de Hoffmann, où elle
décrit avant la lettre le mécanisme de la projection du marionnettiste sur sa
marionnette et la jubilation par identification des spectateurs regardant les
marionnettes. Ce sont précisément ces deux aspects qui fondent la pratique de
Madeleine Rambert pour le premier et de Woltman pour le second.
La marionnette, du simulacre au site
L’originalité première de la marionnette est d’être un
simulacre, une pure convention. Nul a
priori ne peut tromper sur ce qu’elle est, car chacun
sait qu’il ne s’agit que d’une
marionnette. Pourtant, sa présence est parfois trompeuse et laisse surgir
l’inquiétante étrangeté* qui rappelle son lien symbolique et anthropologique à
la mort et au mythe des origines. Il s’agit donc d’un objet nullement
quelconque mais plutôt fortement connoté, dont le ressort principal est
d’interroger les montages de l’identité. La marionnette est par excellence un
artifice qui décompose la structure de l’identité mais qui, aussi, crée de
l’identité par le biais d’une forme et d’un nom. Une marionnette est une
découpe sur un fond, un volume habité d’un creux, une enveloppe à partir d’un
vide ; elle ne saurait être anonyme, sinon elle resterait un simple objet : il
faut lui donner un nom pour créer.
Toutes ces particularités la rendent propre à remplir la
fonction de tenant-lieu pour le psychotique. D’autant plus si l’on considère
que l’on peut élargir le terme de
marionnette et y faire correspondre diverses formes : masque, prothèse ajoutée
au corps, poupée, objet à animer, toutes choses relevant du domaine du double.
Nombreux sont les exemples de psychotiques qui ont construit des
objets-marionnettes dans leur effort de stabilisation, illustrant ce que Jean
Oury appelle la fonction vicariante dans la psychose, ce qui se met « à la
place de… ». La collection du musée l’Aracine* en possède un échantillon
remarquable. Citons en particulier les personnages et assemblages de bois
d’Auguste Forestier, réalisés durant son hospitalisation à Saint-Alban. Il faut
toutefois ajouter que ces tenant-lieu dans la psychose ne sont pas de simples
projections où l’on pourrait repérer un fantasme dans le discours qu’elles
occasionneraient. « Le schizophrène, écrit Jean Oury, quand il fait quelque
chose, quand il construit quelque chose, c’est lui-même qu’il construit »
(Oury, 1989). Tout cadre à visée thérapeutique utilisant la marionnette avec
des patients psychotiques doit donc tenir compte de ce lien vital à l’objet,
lien qui, avec la marionnette précisément, prend un relief accru du fait de son
statut d’objet spéculaire, entre aliénation et distanciation.
Une expérience de groupes-marionnettes en hôpital de jour pour
enfants
La proposition faite à un enfant psychotique de participer à un
atelier-marionnettes où il lui sera demandé de fabriquer, façonner sa propre
marionnette, n’est pas seulement une proposition d’activité. Cette proposition
a une dimension éthique : l’institution de soins doit offrir des moments de
fabrique, des moments qui étayent l’effort de rassemblement de la dispersion
qui caractérise le destin psychotique, sans chercher forcément « le commerce »
comme le dit Jean Oury, c’est-à-dire qu’on en fasse spectacle ou exposition.
Les marionnettes peuvent constituer une telle offre, toujours à soumettre à la
volonté du sujet qui doit pouvoir la refuser. Il ne s’agit pas de lui imposer
mais de l’engager à tenter une fabrique qui serve son désir de vie.
La présence des marionnettes en hôpital de jour est assez
fréquente car elles font spontanément partie du matériel que l’on peut trouver
dans les groupes de vie. L’existence de groupes ou d’ateliers-marionnettes à
visée thérapeutique est déjà plus rare. Mais il est courant que l’utilisation
de la marionnette suscite des craintes ou des a priori, notamment avec les
enfants psychotiques souvent perçus comme des êtres marionnettisés. Ceci n’est
pas dénué de fondements et il faut ici rappeler la critique que faisaient
Claudine et Pierre Geissmann en 1984 d’une utilisation au quotidien de la
marionnette en hôpital de jour au sein des groupes de vie. La marionnette
est-elle un « jeu » comme les autres ? se demandaient-ils. Non, évidemment, car
elle est tout sauf anodine, pour les patients comme pour les soignants. Mais
ils eurent la sagesse d’ajouter que son utilisation – dont ils n’avaient pas
l’expérience – nécessitait sûrement un cadre et une théorisation spécifiques.
On pourrait résumer les choses en disant que son utilisation impose de rendre
opérante une coupure entre la marionnette et le sujet. C’est la fonction d’un
cadre, d’un site créatif.
Je me référerai ici principalement aux marionnettes classiques,
celles qui sont directement animées par un manipulateur. Les marionnettes que
nous utilisons et faisons construire par les enfants sont des marottes à main
prenante. Ce type de marionnette est bien connu, d’une réalisation et d’un
emploi faciles. Elles sont composées d’une tête faite de
plastiroc à partir d’un support comme
une boule de polystyrène ou une petite bouteille d’eau en plastique, d’un
manche qui permet de la brandir et la déplacer, et d’un vêtement, une robe
précisément, avec un espace à droite ou à gauche pour laisser passer les doigts
du manipulateur, ce qui permet de saisir des objets ou d’accompagner la parole
par des effets de manche. Outre la facilité de sa fabrication et de son emploi,
le choix s’est porté sur ce type de marionnettes en raison de la distance qu’il
permet avec l’enfant. Contrairement à la marionnette à gaine qui est dans le
prolongement du bras comme si elle faisait partie du corps ou de la marionnette
à fils, plus difficile à manier et aussi plus distante, la marotte offre un
équilibre adéquat entre le manipulateur et l’objet manipulé.
Le groupe-marionnettes est en général composé de quatre enfants
et deux adultes. L’un des deux conserve une attitude de retrait pour maintenir
une écoute des thèmes propres à chaque enfant et ponctuer la séance, notamment
en décidant de la fin ou en invitant un ou plusieurs enfants à rejouer une
scène en inversant les rôles. C’est la dimension psychodramatique de notre
travail.
L’évolution du groupe
marionnettes se fait en trois temps :
-
premier temps : fabrication
de la marionnette. C’est un temps très variable selon les groupes et
selon les enfants, en fonction principalement du statut de leur image du corps.
Pour certains, en effet, elle est dissociée, non construite, les orifices étant
de véritables trous béants minant toute consistance. La construction de leur
marionnette à la fois reflète cet état et constitue un essai de co-émergence
d’unité, celle de la marionnette comme la leur. Pour d’autres, qui ont réussi à
constituer une connaissance spéculaire qui fasse suffisamment barrière entre un
extérieur et un intérieur, la construction est le support d’une parole qui sert
un récit, une histoire, voie vers l’imaginaire.
- La construction est donc un temps essentiel, un temps de
création où s’invente une forme qui sera décorée en vue d’une identification.
Certains enfants s’arrêteront là. C’est à ce moment-là qu’il se passe quelque
chose pour eux. La forme de la tête, son expression, ses couleurs sont déjà des
signes d’un consentement à se construire, sans pouvoir encore faire parler
cette création et aller derrière le castelet. On sait que ce consentement est
fragile et jamais définitif. Marlène,
âgée de 7 ans, avait construit une marionnette qu’elle mâchonnait régulièrement
et dépeçait ; mais, alors qu’elle avait la même attitude hors de ce groupe avec
tout ce qui pouvait lui être confié ou qu’elle trouvait à sa portée, elle
demandait à chaque fois qu’on lui répare sa marionnette. Sa dispersion, très
grande, trouvait ainsi, par moments, à se rassembler dans sa marionnette
(qu’elle dénomma « Princesse ») et sa destruction à se limiter. Elle quêtait
inlassablement notre jugement dans une demande inquiète pour savoir si cette
marionnette était belle. « Princesse » a pu rester dans le groupe jusqu’à la
fin et Marlène l’emporter chez elle grâce à notre intervention pour l’empêcher
de trop la détruire et la reconstruire, la recoller presque à chaque
fois.
- La ressemblance entre les marionnettes construites et les
enfants est quelque chose de frappant, malgré les difformités ou les erreurs de
placement des éléments du visage (le nez peut se trouver à la place d’une
oreille). Une certaine laideur ou étrangeté peut parfois en émaner, qui peut
choquer un sens esthétique ou une volonté éducative. Alain construisit un
Monsieur Canard mi-humain mi-animal, à la tête impressionnante et énigmatique,
témoignage d’une image inconsciente du corps entre-deux. Une des histoires que
ce personnage a pu raconter a fait comprendre le choix du signifiant « canard »
et sans doute la signification qu’Alain y transférait : quand il était jeune,
jeune caneton, Monsieur Canard était la honte de sa famille ; il est donc
parti, puis a téléphoné à son grand frère pour qu’il l’aide. Vilain petit
canard peut-être ? Cause de l’atteinte narcissique des parents, mais toujours
de la famille ;
-
deuxième temps :
identification de la marionnette. Comme je l’ai précisé plus haut,
aucune marionnette ne peut réellement exister si elle n’a pas été nommée.
L’identification, ou encore la « carte d’identité » de la marionnette, fait
entrer cet objet dans un cadre qui se veut symbolique et obéit à certaines
règles. Les enfants sont en effet invités à ne pas choisir leur propre prénom
ou le prénom d’un des enfants présents dans le groupe. Il leur est demandé
d’inventer un nom, donc de créer de l’ailleurs et de l’altérité. Puis ils sont
invités à donner quelques éléments de l’histoire de ce personnage : est-ce un
enfant ? un adulte ? A-t-il un métier ? etc. Nous insistons sur l’importance de
conserver ce nom durant toute la durée du groupe et nous sommes souvent
conduits à intervenir pour rappeler que telle marionnette avait été nommée de
telle façon. Le nom est une véritable accroche qui fixe et leste la création.
Toute nouvelle nomination nécessite de créer un nouveau personnage.
- En général, les enfants fréquentent le groupe marionnettes
plusieurs années de suite, et, à chaque fois, ils doivent confectionner une
nouvelle marionnette avec un nom différent des précédentes. Ce travail sur
plusieurs années, au long cours donc, est un aspect important qui s’est peu à
peu dégagé de l’expérience menée dans cet hôpital de jour. On s’est en effet
aperçu que pour certains une seule session ne suffisait pas à l’investissement
de ce média et du cadre. Pour Cécile, il a fallu attendre la troisième année
pour qu’elle donne un nom inventé à sa marionnette et qu’elle accepte d’aller
derrière le castelet ;
-
Troisième temps : le
jeu. À chaque séance, les marionnettes une fois identifiées sont
invitées à se présenter dans le castelet – et seulement là – pour saluer le
public (les soignants et les autres enfants) et dire ce qu’elles ont à dire.
Chaque enfant n’a évidemment pas les mêmes possibilités d’expression et
l’imitation rituelle des uns par les autres est chose courante. La proposition
de construire un scénario est alors un axe de travail intéressant qui permet de
mettre à l’épreuve la capacité d’être en synchronie avec d’autres pour jouer sa
partition quand on est attendu. Ces scénarios peuvent mobiliser tout le groupe
ou ne concerner que deux enfants qui se choisissent pour une histoire entre
leurs marionnettes.
À ces trois temps schématiquement évoqués, j’en ajouterai un
quatrième introduit depuis peu grâce à l’utilisation d’un enregistrement vidéo.
Les présentations de chaque marionnette et les jeux sont filmés puis regardés
en fin de séance. C’est un moment privilégié où le travail porte sur l’effet
redoublé de l’image. De fait, il est possible alors de voir ce qui, pour le
manipulateur, ne peut être vu : la représentation qu’il donne. Cette découverte
suscite, de la part de l’enfant concerné comme des autres, des commentaires,
une parole qui épaissit encore l’image et tente de la dégager de sa foncière
aliénation mortifère pour la faire passer à un autre statut qui implique,
justement, qu’une coupure passe entre
elle et le sujet. À ce moment-là, la coupure se matérialise dans la distance
entre le sujet et l’image regardée, comme, au moment du jeu, elle l’était par
la distance entre lui et sa marionnette brandie. Mais il est évident que, pour
l’enfant psychotique, ce repérage de l’image en tant qu’image et de la
marionnette comme objet distinct dans une distanciation peine à s’inscrire
symboliquement. Dès lors, il nous revient en tant que garants du cadre de
réintroduire en permanence un écart
qui défascine.
Coupure, passage, écart sont donc les trois termes-pivots que
je retiendrai pour définir le travail possible avec les marionnettes auprès
d’enfants psychotiques. Il s’agit de créer les conditions d’un espace qui
permette une inscription sur un objet pour une parole à venir. Pour que ce
glissement soit possible, il faut d’abord choisir la façon de se situer : il
s’agit d’autre chose que de faire de la marionnette en vue d’un spectacle donné
pour l’institution. Non pas que cette activité n’ait pas d’effets
thérapeutiques et même institutionnels. Mais le cadre que j’ai évoqué ne
suppose pas un public extérieur pour lequel il faudrait ajuster la
représentation. Il se soutient d’un rapport transférentiel où la question du «
beau », du « bien fait », n’est pas primordiale car il s’agit d’accueillir
autant que possible des signes parfois déroutants, voire délirants, venant de
sujets en quête d’un site pour une apparition. Il s’agit donc d’un choix
thérapeutique, qui peut être éventuellement révisé dans la nécessaire
transaction avec l’institution.
·
Bender, L. ;
Woltmann, A. 2000. « L’utilisation de
spectacles de marionnettes comme méthode psychothérapeutique dans les troubles
du comportement de l’enfant » [1936], Marionnette
et thérapie n° 3 (traduction et notes de Pascal Le
Maléfan).
·
Duflot, C. 1992.
Des marionnettes pour le dire.
Entre jeu et thérapie, Marseille,
Éditions Hommes et Perspectives.
·
Geisman, P. et C.
1984. L’Enfant et sa psychose, Paris,
Dunod.
·
Le Maléfan, P. 1995.
« Espace métonymique et marionnette, un aspect de la prise en charge d’enfants
psychotiques en groupes-marionnettes », Neuropsychiatrie de l’enfance et de
l’adolescence, n° 6, juin.
·
Lebovici, S. 1950. «
À propos de la technique des marionnettes en psychothérapie infantile.
Introduction à l’étude exhaustive du transfert analytique chez l’enfant »,
Revue française de psychanalyse,
xiv, n° 1.
·
Michaud, G. 1999.
Figures du réel. Clinique psychanalytique des
psychoses, Paris, Denoël, « Espace analytique
».
·
Oury, J. 1989.
Création et schizophrénie, Paris,
Galilée.
·
Rambert, M. 1938. «
Une nouvelle technique en psychanalyse infantile : le jeu de guignols »,
Revue française de psychanalyse, X, n°
1.
[*]
La rédaction d’
Enfances et
psy a le plaisir de
publier ici l’article de Pascal Le Maléfan en post-scriptum au dossier « Jouer
» (n° 15).