2001
enfances & PSY
Rencontres
Avénement et avatars du partenariat en santé mentale
Roger Misès
Comment concilier l’accroissement
des demandes et l’encadrement des dépenses de santé ? Comment parvenir à une
compréhension psychopathologique suffisamment riche et garantir la diversité et
la finesse des interventions thérapeutiques et éducatives ? Pourquoi les
professionnels de l’enfance doivent-ils travailler en partenariat ? Comment
penser et organiser le travail en réseau ?
Telles sont les questions qui ont
été en débat lors de la journée Travailler ensemble, organisée par enfances &
psy le
7 décembre 2001. Roger Misès, sans aucun doute l’un des acteurs les plus
informés sur ce débat (et constamment guidé par une grande intelligence du
psychisme et des besoins de santé), a accepté d’ouvrir cette
journée.
Pour savoir où nous sommes, nous
devons savoir d’où nous venons. Nous sommes tous nécessaires à la
différenciation psychique des enfants et des adolescents. Nous devons savoir
nous utiliser les uns les autres – jusque dans notre incomplétude. Nos options
techniques débouchent sur des choix de société et notre déontologie trace la
voie d’une éthique. Notre héritage n’est pas à défendre, mais à faire
fructifier.
Laurent Renard, Jean-Louis Le
Run
Pour examiner valablement les conditions qui permettent de «
travailler ensemble », peut-être convient-il d’abord de rappeler comment
certaines innovations ont conduit à un authentique travail en équipe et ont
permis, en même temps, le développement de relations diversifiées entre les
équipes spécialisées et d’autres intervenants du champ éducatif, pédagogique,
médico-social qui contribuent, aujourd’hui, à des actions de santé mentale dans
un espace élargi.
Ces perspectives étaient encore inconcevables dans les années
1950, à un moment où les enfants restaient catégorisés sur des critères
traditionnels à partir de modèles étiologico- cliniques simplificateurs ; sous
ces perspectives, en dehors de très rares centres médico-psychopédagogiques
fonctionnant déjà sur les principes de la guidance, le dépistage faisait,
d’ordinaire, orienter l’enfant vers des institutions spécialisées, notamment
des internats, où des actions éducatives et pédagogiques étaient conduites,
pour certains d’entre eux, dans une visée surtout normative, tandis que pour
d’autres, jugés inéducables, on se limitait à des mesures
d’assistance.
Entre ces filières ségrégatives, le cloisonnement était total ;
il l’était aussi entre ces dispositifs spécialisés et ceux destinés aux enfants
réputés normaux.
Les innovations ont été soutenues par le profond mouvement
d’humanisation des institutions, né dans l’immédiat après-guerre ; elles ont
pris appui, en même temps, sur l’avènement des orientations dynamiques en
psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. A partir de là, on a assisté à une
révision des perspectives concernant à la fois l’étiopathogénie, la clinique,
l’évolution des pathologies mentales du jeune âge, tandis que se dessinaient
des expériences valorisant une approche compréhensive de la personne de
l’enfant, que l’on s’efforçait de ressaisir dans les moments féconds de son
histoire et dans ses rapports avec son environnement familial, scolaire, social
– d’où la nécessité d’approches multidimensionnelles faisant appel à d’autres
intervenants que ceux appartenant strictement à l’équipe
pédopsychiatrique.
Sur ces bases, de notables modifications ont été introduites :
la notion d’incurabilité a été remise en question, de nouveaux cadrages
classificateurs sont apparus, un intérêt croissant s’est exprimé pour les âges
extrêmes : la psychiatrie du bébé est née, la psychopathologie de l’adolescent
a été pleinement reconnue dans ses aspects dynamiques, tandis que s’affirmait,
sur tous les plans, la nécessité de travailler ensemble, tant à l’intérieur des
équipes pédopsychiatriques qu’à travers les relations que ces équipes ont
nouées avec d’autres intervenants.
Ces orientations ont été d’abord expérimentées par de rares
équipes disposant de moyens limités ; les résultats obtenus ont cependant été
assez convaincants pour que le ministère de la Santé en soutienne la
généralisation. La circulaire de mars 1972, fondatrice de la sectorisation en
psychiatrie infanto-juvénile, a permis la mise en place des supports
nécessaires, elle a eu aussi le mérite de mettre, d’emblée, l’accent sur
l’indispensable coordination entre tous les professionnels : qu’ils soient de
statut public, associatif, libéral, tous désormais se sont trouvés appelés à
concourir au développement de la santé mentale, au sens le plus large du terme.
L’Associatif appuie ici l’avènement de dispositifs, divers par leur nature et
par leur importance, mais qui se révèlent particulièrement intéressants
lorsqu’ils naissent d’initiatives locales et qu’ils apportent, véritablement,
des supports innovants, au plus près de la vie quotidienne des
usagers.
De telles mesures ont resserré – au moins sur le terrain – les
liens entre les services dépendant respectivement de la Santé, de l’Action
sociale, de l’Education, de la Protection judiciaire de la jeunesse ; elles ont
contribué aussi à réduire les clivages entre les dispositifs dévolus
respectivement aux malades et aux handicapés.
Enfin, tout naturellement, ces remodelages se sont inscrits
dans une politique de lutte contre la ségrégation en favorisant les
interventions ambulatoires ou développées autour des institutions de jour et à
temps partiel.
Les conditions ainsi créées se sont révélées très favorables à
un dépistage précoce, dans une visée qui n’est plus celle de la prédiction d’un
destin déjà fixé : il s’agit désormais de mettre en œuvre des mesures incluant,
notamment, la prévention à l’égard des risques encourrus à moyen ou long terme.
On a également reconnu la nécessité d’interventions, aussi précoces que
possibles, menées à un moment où l’enfant dispose de notables potentialités de
réintégration.
Dans le même mouvement, il est apparu que la cure des troubles
graves et complexes exigeait souvent des interventions multidimensionnelles.
Les premières expériences ont été menées dans des établissements à séjour
complet ou dans des hôpitaux de jour, mais, en s’appuyant sur les mêmes
principes de la psychothérapie institutionnelle, on débouche aujourd’hui sur
des « interventions en réseau », organisées à partir de supports à temps
partiel ou menées autour de la scolarisation de l’enfant dans une classe
ordinaire ou intégrée. Dans ces conditions, chaque intervenant éprouve bien
qu’il ne saurait disposer, à lui seul, des moyens de faire face aux multiples
composantes qu’il faut ressaisir et articuler entre elles. La confrontation
même à cette marge d’incomplétude exerce, de surcroît, des effets positifs,
elle incite chacun des participants à mobiliser sa créativité, elle le conduit
aussi à ressentir que la place qu’il occupe ne prend tout son sens qu’en
fonction des actions menées par d’autres intervenants, sous des angles
différents. Cela appelle une coordination suffisante pour que cette
complémentarité ait ses meilleurs effets. Dans des processus curatifs de cet
ordre, chacun se trouve, en définitive, conduit à rechercher principalement les
potentialités qui seraient mobilisables chez l’enfant et chez ses parents mais
également chez d’autres intervenants. Il est clair que les points d’appui ainsi
repérés peuvent être exploités sur différents plans, ici la thérapie, là
l’éducation, ailleurs le champ social.
Sous ces perspectives, la capacité à « travailler ensemble »
s’est développée dans le sens d’une coopération ouverte entre les équipes de
santé mentale de statut public ou associatif avec d’autres intervenants, y
compris de statut libéral, ceci dans des conditions extrêmement diversifiées et
sans modèle contraignant préétabli : il s’agit surtout d’utiliser, selon des
modalités complémentaires, les ressources que chacun des partenaires peut
apporter à l’enfant, à sa famille et à l’ensemble des personnes
engagées.
Naturellement, à l’intérieur de tels réseaux, développés dans
la communauté, on retrouve tous les facteurs de conflictualité qu’on
connaissait déjà dans la psychothérapie institutionnelle : on le sait, il est
souhaitable que ces conflits puissent s’ouvrir et s’élaborer dans un cadre
capable de les contenir. Mais, certaines idéologies totalisantes sont plus
difficiles à affronter : celles qui, par exemple, en sont venues, un moment, à
opposer le tout thérapeutique au tout éducatif. La validité des conceptions
dynamiques s’est affirmée justement dans leur capacité à faire apparaître que
les différents points de vue, les différents modèles, peuvent se révéler
complémentaires dans une visée qui s’efforce d’articuler le soin avec
l’éducation. On constate alors qu’un enfant dispose de meilleures chances
d’acquérir des compétences cognitives, lorsqu’on introduit une orientation
psychothérapique qui prend en compte les mécanismes d’ordre défensif
susceptibles de faire obstacle à l’investissement des objets de connaissance ;
réciproquement, il apparaît tout autant nécessaire de mener des actions
éducatives, rééducatives, pédagogiques, qui viennent appuyer les potentialités
cognitives en cours d’émergence.
Tout au long de l’histoire que je viens d’esquisser, la
confrontation des modèles et des pratiques a ainsi soutenu une visée
authentiquement intégrative qui a fait la preuve de son efficacité.
La question se pose donc « où se situent aujourd’hui les
obstacles qui mettent en péril ces orientations » ? Viennent immédiatement à
l’esprit les restrictions portant sur les dépenses de santé et principalement
celles dont les effets s’exercent sur la formation et le recrutement des
pédopsychiatres ou d’autres catégories de personnel : les postes vacants, on le
sait, sont extrêmement nombreux, tant dans le service public que dans les
dispositifs associatifs. La baisse programmée de la démographie des psychiatres
inclut aussi l’éventualité d’un « transfert de compétences » vers des
catégories professionnelles moins onéreuses.
Certaines équipes continuent néanmoins à assurer des actions
multidimensionnelles, mais la plupart sont déjà touchées dans leur capacité de
travail interstitiel : celui-ci ne peut être comptabilisé sous la forme des «
actes techniques » que les tutelles valorisent aujourd’hui par leur mode
d’évaluation des activités, sous une perspective médico-économique qui,
souvent, méconnaît la spécificité du travail psychiatrique et oblige les
praticiens à une évaluation objectivante et quantifiante où la dimension
intersubjective se dissout.
Parallèlement, s’affirme le soutien donné par les décideurs à
des interventions étroitement codifiées, destinées à répondre aux seuls aspects
symptomatiques et comportementaux – cela en favorisant des mesures qui font
appel à des thèses neurodéveloppementales ou neuropsychologiques dont la visée
réductrice exclut l’intégration dans des approches ouvertes : la recherche
d’une « normalisation au moindre coût » devient ici prépondérante. Des faits
cliniques, en nombre croissant, sont soumis à ces procédures réductionnistes
qui les excluent, de fait, du champ de la psychopathologie ; on en trouve un
exemple démonstratif avec la circulaire dhos du 4 mai 2001 sur les troubles spécifiques
des apprentissages du langage oral et écrit.
A ces restrictions d’ensemble, viennent encore s’ajouter celles
qui visent à l’égalisation des moyens selon les régions ; de cette manière, on
pénalise parfois des expériences innovantes, bien implantées dans la communauté
: il n’est pas sûr que l’orientation des crédits vers des régions plus
défavorisées aboutisse à des créations de qualité comparable ; par contre, les
dommages portés aux équipes en place auront des conséquences sérieuses : les
liens rompus le seront de façon durable.
D’autres faits méritent d’être évoqués ; par exemple, la
création de certains contrats d’objectifs, jugés prioritaires et qui sont
parfois intéressants par eux-mêmes, mais n’apparaissent pas suffisamment
intégrés avec les actions préventives ou curatives menées auparavant par les
équipes en place : apparaît également ici le risque de création de réseaux
centrés sur des troubles qui se trouvent envisagés sous un éclairage partiel,
parfois réducteur ; cela réduit les possibilités de prise d’appui sur des
supports diversifiés qu’on a appris à utiliser en fonction de la singularité de
chaque cas.
En citant ces faits, je ne cherche pas à établir un catalogue
de revendications : les pédopsychiatres et leurs équipes ne dénient pas les
problèmes posés par le financement des dispositifs de santé mentale, ils ne
sont pas non plus opposés à une évaluation de leurs activités ni à la recherche
de nouvelles orientations. Par contre, ils récusent la mise en question
unilatérale des fondements de leur pratique – cela sans qu’ait été amorcé un
indispensable débat. Avec l’opposition croissante au
pmsi ou à la circulaire sur les
troubles des apprentissages du langage oral ou écrit, on dispose d’exemples
démonstratifs des profondes réactions suscitées par les directives de la
Direction des hôpitaux et de l’Organisation des soins : sur des points
essentiels, elles se trouvent en contradiction avec nos orientations cliniques
et nos positions éthiques.
Face à cette situation, je rappellerai que, dans les années
1950 et suivantes, la mise en place d’actions coordonnées et complémentaires
dans le champ de la santé mentale a reposé sur des textes qui ont été élaborés
en commun par les représentants de l’Administration et ceux des professionnels,
cela au sein d’une Commission des maladies mentales, supprimée en 1990, où la
Direction générale de la santé exerçait pleinement sa fonction d’orientation de
la politique générale.
Je plaide donc aujourd’hui pour le rétablissement d’un débat
d’idées que le riche programme de cette journée devrait alimenter.
Ce colloque a reçu le soutien de la Fondation de France et
l’appui de l’Association française des magistrats de la Jeunesse et de la
famille (afmjf), de l’Association
nationale des puéricultrices diplômées d’État (anpde), de l’Association des psychiatres
d’intersecteurs (api), de la
Fédération française de psychiatrie (ffp), de la Fédération Française des
psychomotriciens (ffp), de la
Fédération nationale des associations de rééducateurs de l’Éducation nationale
(fnaren), de la Fédération nationale
des orthophonistes (fno) et de la
Société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (sfpea).
·
R. Misès, «
L’organisation de la neuropsychiatrie infantile »,
Evolution psychiatrique, Le Livre
Blanc, 1965, 11/1, p. 117-134.
·
R. Misès, «
Orientation de la clinique dans la pratique sectorielle des équipes de
psychiatrie de l’enfant », L’information
psychiatrique, 1986, 62, p. 253-256.
·
R. Misès,
La cure en institution, Esf, 1980 et
2e édition
1993.
·
R. Misès, J.
Hochmann, « L’orientation des
instituts de soins psychiatriques pour l’enfant et l’adolescent en France »,
Neuropsychiatrie de l’Enfance, 1992,
40 (5-6), p. 333-340.
·
R. Misès, Ph.
Grand. Parents et professionnels devant l’autisme,
1997, Ctnerhi ed., diffusion
Puf.