2001
enfances & PSY
Fiche info
Le sessad
Un service de soins psychologiques et d’éducation spécialisée à
domicile
Christian Mercier
Formation en éducation
spécialisée et en thérapie familiale psychanalytique
dess de psychologie
clinique et pathologique
Directeur de sessad
Créé en 1975 pour intervenir sous forme de cure ambulatoire sur
un secteur de 30 km autour de Rambouillet dans les Yvelines, le
sessad – Sauvegarde 78 – est composé
d’une douzaine de professionnels et prend en charge annuellement plus de
quatre-vingts enfants et adolescents entre 3 et 20 ans, présentant des troubles
de la personnalité et du comportement, proposés par la
cdes (Commission départementale de
l’éducation spéciale).
Inscrit dans le champ médico-social et dépendant du Code de la
Sécurité sociale et des lois de 1975 relatives aux institutions
médico-sociales, il est régi par les annexes XXIV de 1956 et de 1989 ; sa
mission est la suivante :
- évaluer les besoins et aider au diagnostic en
approfondissant les premières investigations ;
- soutenir l’intégration et prévenir l’exclusion scolaire des
enfants et adolescents dont les manifestations et les troubles du comportement
n’exigent pas l’accueil obligé en établissement spécialisé
;
- associer la famille au travail éducatif, thérapeutique et
pédagogique, à partir des rencontres au service ou à domicile et au cours des
réunions organisées à l’école avec la famille et le service autour du Projet
individualisé d’intégration scolaire, concernant l’enfant
;
- éventuellement, en concertation avec les autres partenaires
du secteur, préparer ou proposer des orientations adaptées à la problématique
ou à l’évolution de l’enfant.
Reconnaître les besoins de l’enfant
Certains enfants suivis au sessad présentent une déficience intellectuelle
associée aux troubles de la conduite et du comportement. Les symptômes
présentés sont-ils réactionnels ou constitutifs de la personnalité de l’enfant
?
Il s’agit donc de faire, après la première investigation
médicale, une évaluation clinique qui tienne compte des tests psychométriques
mais qui va également au-delà. Cette évaluation va s’appuyer sur les
potentialités et la dynamique évolutive de chaque sujet et sur l’importance des
interactions entre l’enfant et son environnement familial et social.
La déficience intellectuelle constatée peut trouver son origine
dans des psychoses infantiles, des dysharmonies évolutives précoces non
traitées ou des blessures narcissiques qui se sont cicatrisées sur un mode
déficitaire. De même, des organisations névrotiques, dans lesquelles
l’inhibition est au premier plan, peuvent générer des obtusions
intellectuelles, obérant les apprentissages scolaires.
C’est pourquoi, l’évaluation clinique continue, associée aux
résultats des tests psychométriques généralement effectués par nos collègues
psychologues scolaires, aide à mieux comprendre les enfants suivis et à
proposer des réponses adaptées. La dimension psychopathologique ne constitue
pas un état irréversible mais s’inscrit dans une dynamique évolutive, si
possible de changement positif.
L’expérience de plus de 25 ans nous fait constater que la
majorité des enfants suivis au sessad
présentent des grosses difficultés scolaires et d’adaptation au milieu,
engendrant des retards, associés à un contexte social et familial perturbé,
fragile ou dysfonctionnant à un moment donné du processus évolutif de l’enfant.
À l’échec s’associent des troubles du comportement qui prennent appui sur des
maladies infantiles ou néonatales, des ruptures familiales mal symbolisées, des
problématiques gémellaires, des situations psychologiques
transgénérationnelles, etc.
Intégrer l’enfant dans son environnement scolaire
Le titre vii de
l’annexe xxiv confie explicitement au
sessad une mission de soutien à
l’intégration scolaire.
Le sessad «
Sauvegarde 78 » n’est pas rattaché à un établissement mais fait partie des
vingt structures médico-sociales et sociales d’une association départementale.
Cette spécificité facilite la mise en œuvre effective de cette intégration et
soutient le travail éducatif et thérapeutique sur une zone d’interventions qui
comprend plus de quinze communes. D’où sa nécessité de travailler en
partenariat avec les autres intervenants du secteur et de soutenir la mission
de prévention en recherchant les solutions les plus adaptées à la
psychopathologie de l’enfant et à sa dimension familiale et sociale.
L’intérêt du travail en réseau est de garantir pour l’enfant,
comme pour sa famille, la recherche de la solution la plus appropriée, en
évitant les filières institutionnelles faciles d’accès, mais parfois
insuffisamment problématisées. La priorité restant d’aider l’enfant à se
maintenir sur son lieu de vie, en l’encourageant à bénéficier des aides locales
et en le préparant sur un plan psychologique à s’approprier une démarche
personnelle.
Un projet individualisé (pédagogique, éducatif et
thérapeutique) qui accompagne chaque prise en charge est défini pour chaque
enfant et révisable en fonction de son évolution, en concertation avec la
famille et l’école. C’est ce projet individualisé qui, dans sa conformité aux
textes, situe le sessad dans une
dimension pluridisciplinaire et multifocale qui place l’enfant et sa famille au
centre du travail pédagogique, éducatif, social et psychologique. Chaque
professionnel est médiateur de la relation de l’enfant à sa famille ou à
l’école, soit directement, soit par l’entremise du cadre institutionnel, avec
comme principe de base d’en parler en équipe lors des réunions
appropriées.
Informer, associer, soutenir la famille
La circulaire de 1989 renforce le rôle et la place de la
famille dans le projet présenté.
C’est dire que celle-ci est tenue au courant de ce qui est fait
autour de son enfant, tout en sachant que le contenu de la prise en charge
thérapeutique implique le respect du secret entre lui et son
thérapeute.
La famille est associée aux différentes phases du projet
individuel éducatif, pédagogique, clinique, à son élaboration, à sa mise en
œuvre, et à son évolution.
C’est aussi la mission du sessad d’accompagner et de soutenir la famille
par des entretiens ponctuels ou réguliers au fur et à mesure du travail et de
l’évolution de l’enfant. En effet, la souffrance ou la blessure narcissique des
parents peut engendrer un dysfonctionnement dans les relations affectives et
familiales qui peut s’exprimer soit par des attitudes de surprotection (à
travers la tentative de réparation), soit par des attitudes de rejet, de mise à
distance et de jugement.
Il est donc important que le clinicien puisse resituer le
problème de l’enfant dans son cadre familial et apporter aux parents, tout au
long de la prise en charge, une aide à la compréhension des difficultés
présentes afin que se modifie le sentiment d’échec dans la relation
filio-parentale, sans quoi ce qui est « dénoué » d’un côté, peut se « reficeler
» de l’autre. L’enfant souffre alors d’une mauvaise intégration au sein de sa
propre famille quand l’équilibre isomorphique est rompu, du fait de son
évolution personnelle.
Il ne s’agit pas d’entreprendre avec les parents, dans le cadre
du service, une thérapie familiale mais de comprendre progressivement avec eux
la dynamique des processus interactifs qui engendre tel type de comportement
chez leur enfant et le rôle que celui-ci joue dans l’économie névrotique
familiale, ainsi que la genèse des troubles présentés.
Prise en charge éducative et/ou psychologique
Outre la fonction du psychiatre, responsable médical, dont le
rôle est déterminant dans le diagnostic initial et les prescriptions de suivis
proposés aux enfants, les intervenants du sessad concilient la prise en charge
individuelle de l’enfant avec son contexte familial et
environnemental.
La fonction éducative
se situe à l’interface du champ social de l’enfant et de la scolarité qu’il est
conduit à suivre. « L’éducateur assure des actions orientées vers le
développement de la personnalité et la socialisation des enfants ou des
adolescents » (article 49 des annexes xxiv). Ce travail va se situer au niveau d’un
soutien, tout en tenant compte de la problématique, des résistances et du champ
des possibilités d’évolution. L’éducateur agit comme étayage et on peut le
positionner comme « moi auxiliaire » dans la mesure où il présente une
possibilité identificatoire et de relais tout à fait opérante dans la vie
réelle de l’enfant ou de l’adolescent. « Adulte qui suffisamment sécurisé,
empathique, mais pourtant distancié de leur drame, peut nommer ce qui est vécu,
donner sens à l’inintelligible, et structurer ainsi un univers devenu
cataclysmique » (Capul-Lemay).
En amont, en aval ou en binôme de la prise en charge psy,
l’éducateur spécialisé participe à part entière au dispositif du
sessad.
Quand un sessad est
associé à une cliss (Classe
d’intégration scolaire spécialisée), l’éducateur collabore directement avec le
personnel enseignant.
La fonction
psychologique se réfère aussi à la connaissance et à la
compréhension de la réalité du sujet mais s’organise davantage autour de la vie
psychique de l’enfant, de ses conflits intra-psychiques et des mécanismes de
défense qui pour certains entravent l’autonomie de son évolution. Cependant,
pour mobiliser les capacités de changement, il est souvent nécessaire de
travailler parallèlement en amont de l’indication pour comprendre les processus
psychosociaux et familiaux qui ont conduit l’enfant à présenter les symptômes
qui verrouillent son développement.
L’enfant fait généralement l’objet d’une discussion entre
adultes, entre institution familiale et institution scolaire, entre des
discours éducatifs parfois opposés, sans que lui ne se sente directement
concerné par des enjeux qui le dépassent. Il a du mal à comprendre ce qu’on lui
veut mais il ressent très fort les mâchoires institutionnelles qui l’enserrent
et attendent de lui la réponse à des représentations qui lui semblent hors
d’atteinte.
C’est pourquoi, il paraît important de lui proposer un espace
d’écoute qui lui soit propre, tout en tenant compte des discours dont il fait
l’objet. Ainsi, le clinicien pourra poursuivre l’investigation de ses
difficultés et préparer une proposition thérapeutique dont le cadre se
précisera au cours de la prise en charge.
Tenter de comprendre les mécanismes qui cimentent tel ou tel
comportement de l’enfant ou l’adolescent, c’est aussi permettre à ce dernier de
saisir la place qu’on lui a octroyée à son insu et celle de chaque membre de la
famille participant à l’équilibre de l’ensemble. Ne pas dissocier le travail
thérapeutique pour l’enfant de son contexte familial, en accordant une
importance aux interactions parents-enfants, c’est aussi respecter l’ensemble
des mouvements intra-familiaux, mettre l’accent et valoriser ce que D. Houzel
appelle la « compétence parentale », moteur du changement collectif de la
famille, et qui sera mise à profit au fur et à mesure du travail avec
l’enfant.
J.-J. Rassial pense que l’acte analytique auprès des
adolescents se soutient plutôt d’un « aller chercher » que d’un « laisser venir
» ; ainsi le travail psychologique en sessad participe à cette expérience extra-muros
et le signifiant « à domicile » prend là tout son caractère.
Patrick, 12 ans, a été orienté sur notre service par la
cdes pour des difficultés scolaires
et d’adaptation à son environnement lycéen. Le bilan psychologique, effectué
l’année précédente, montre un q.i. de
type subnormal, avec une homogénéité des échelles et un léger ascendant
verbal.
Les notes cliniques de la psychologue scolaire soulignent les
tentatives de séduction de l’enfant à l’égard de l’adulte (femme) mais une
grande difficulté à soutenir son attention sur une tâche précise.
Le psychiatre du service constate l’instabilité de l’enfant et
un contexte familial très figé par rapport à une possibilité de compréhension
psychologique des symptômes présentés. Cependant, les parents acceptent une
prise en charge psychothérapique pour que « Patrick travaille mieux en classe
et soit moins agressif à l’égard de ses sœurs à la maison ». Pourtant, ils nous
informent qu’il a déjà été suivi par une psychologue en primaire, à raison
d’une fois par semaine, et que celle-ci avait, dit la mère, précisé que Patrick
avait besoin surtout qu’on le laisse seul gouverner sa vie et qu’un travail
psychologique n’était plus d’aucune utilité.
Très vite, après avoir pris contact avec le collège, nous
décidons, dans un premier temps, de programmer une rencontre par semaine, sur
le lieu scolaire, dans un bureau qui nous est prêté. Patrick est content de
venir parler avec un adulte qui s’intéresse à lui, d’autant que les
psychologues, il « connaît ça », car il en a vu beaucoup…
Il vient régulièrement, toujours à l’heure et très souvent avec
des petits objets qu’il ramène de chez lui (dominos, stylos, petite figurine,
etc.) et parfois aussi avec son cahier de textes, pour me montrer ce qu’il a
fait dans la semaine.
Au cours des séances, il se présente comme un garçon jovial,
paraissant, apparemment, peu stressé mais très instable, incapable de tenir son
attention sur un sujet et sautant du coq à l’âne, en particulier si une
question le gêne. De fait, il semble vouloir mener la barque, y compris en
changeant de cap s’il sent que la manœuvre le mène sur une zone incertaine.
Tant qu’il s’agit de parler de la classe, des matières qui l’intéressent (les
maths) ou de celles qu’il n’apprécie pas, éventuellement de la vie
extrascolaire, les rencontres lui conviennent, pour le reste il n’y a pas lieu
d’y toucher, cela relève du domaine familial et donc réservé…
Les temps de rencontres étant relativement espacés, je propose
une séance supplémentaire le mercredi, dans un local prêté par la municipalité
de son lieu d’habitation.
Comme médiation, je propose dessin, jeu de sept familles, pâte
à modeler et jeux de société. Patrick aime bien dessiner et nous sommes à
l’époque des Goldoraks ; c’est le personnage qui va lui servir, souvent comme
support de discussion, principalement en lui donnant le rôle très agressif et
de réparateur des torts infligés à « sa bande ». Les autres jeux deviennent
assez vite inutilisables, malgré mes interventions pour modérer ses ardeurs, et
les marionnettes ont très vite perdu leur tête.
Je sais, par ailleurs, que sa mère lui interdit de s’inscrire
au judo et au karaté, sports qu’il affectionne particulièrement, avec le
football. Au cours du premier trimestre, les échanges de Patrick se situent
autour du sport, des capacités du père à pratiquer le football quand il était
plus jeune, de ses prouesses sportives au collège… D’un côté, nous avions la
mère porteuse des contraintes scolaires et de ses conséquences sur l’équilibre
de Patrick, de l’autre un père idéalisé mais apparemment peu concerné par les
problèmes de son fils. Je propose aux parents, pour faire le point avec eux, en
présence de Patrick, plusieurs rendez-vous qu’ils n’honorent pas.
Après quelques semaines de calme, le collège prévenait la
conseillère psychologue que Patrick n’allait pas bien et fichait la pagaille
dans la classe. Les parents convoqués, la mère seule vint rencontrer
l’enseignante et ses propos désignaient celle-ci comme responsable de
l’attitude provocante de Patrick. « Vous allez beaucoup trop vite et quand il
lève le doigt pour demander une explication, vous ne lui répondez pas, comment
voulez-vous qu’il apprenne ? »
Patrick devenait très réactif à toutes mes interventions, il
m’incitait à rencontrer ses parents parce que, disait-il, « il n’y a que mes
sœurs qui comptent, c’est toujours moi qui suis coupable, ils sont toujours sur
moi et ma mère dit que ce que je fais avec vous ne sert à rien. »
Le conflit qui émergeait entre Patrick et sa famille lui permit
d’aller plus avant dans son implication au sein des séances. Alors qu’il me
présentait souvent des situations de classe, de vacances, d’événements bien
ficelés correspondant à ce qu’il imaginait de mes attentes, tout en montrant
une certaine agressivité à mon égard, il s’autorisait à parler également des
relations familiales qui engendraient, chez lui, de la souffrance. Cependant,
il élaborait aussi des stratégies de fuite par rapport aux rendez-vous prévus
avec moi : mal au ventre, devoirs à faire pour la maîtresse, et le mercredi,
obligation, disait-il, de garder ses jeunes sœurs à la maison. Son agitation au
cours des échanges me conduit, sans résultat, à proposer d’autres rendez-vous
aux parents et à prévenir Patrick que j’étais dans une impasse par rapport à
mes capacités d’aide et à son insatisfaction de continuer le travail.
C’est alors qu’il m’invite, une nouvelle fois, à venir le voir
au domicile, précisant que sa mère y serait, mais probablement pas son père.
Outre l’intitulé du service qui prédétermine l’attente des parents, je pense
qu’inviter le thérapeute à venir au domicile participait au besoin de Patrick
de me faire constater la problématique familiale sous-jacente mais aussi de
l’aider à se préserver du risque d’une séparation psychique non partagée par
les siens. Histoire peut-être de sortir d’un conflit de loyauté où il se
sentait pris, dans la mesure où le travail d’individuation le faisait «
s’éloigner du noyau paradoxal indifférencié de la famille » (M. Berger) qui
structure et participe à l’équilibre de tous ses membres et auquel l’enfant
était assujetti dans la place et le rôle qu’on lui faisait jouer.
La mère de Patrick me reçoit dans la cuisine entre la table de
repassage et une télévision encore en marche. L’entretien dure un peu plus
d’une demi-heure. Je parle peu des difficultés de Patrick à venir me rencontrer
et banalise l’entretien en évoquant autant le tas de linge à repasser que les
deux caniches qui viennent me sentir les jambes, en même temps que je regrette
l’absence de monsieur. Nous convenons d’un prochain rendez-vous au domicile
sous condition que le jeune soit présent et que le père soit averti de cette
rencontre et accepte d’y participer dans la mesure du possible.
Au fil des rencontres, je sens la mère de plus en plus
demandeuse. D’abord, parce qu’elle garde une emprise sur la situation duelle
entre Patrick et moi, et parce qu’elle peut intervenir pour faire part de ses
sentiments au cours de l’entretien. Au bout de plusieurs séances, et bien que
je n’aie toujours pas vu le père, l’entretien familial évolue de plus en plus
vers une demande de la maman de parler de sa propre enfance.
Dans ces circonstances, si la demande se précise, nous invitons
les parents à aller consulter à l’extérieur ou à reprendre contact avec le
psychiatre du service. Ici, la situation qui émerge du récit concerne
particulièrement Patrick, dans la mesure où la relation à sa mère est associée
à un petit frère de madame, décédé dans des circonstances troublantes. Une
possibilité pour Patrick d’intégrer son histoire, donc de sortir du non-dit et
de s’approprier le symptôme qui fait de lui un sujet traversé par les désirs
parentaux qui le place dans des missions contradictoires, éventuellement dans
un rôle de bouc émissaire chargé d’alléger la culpabilité de la mère. Elle n’a
jamais fait le deuil de son petit frère et n’a jamais réussi à se dégager de la
responsabilité qu’on lui a fait porter pour ce décès, alors qu’elle était
adolescente.
Nous n’oublions pas, comme le rappelle J. Lemaire, que « la
distribution de rôles dans le système familial est à la fois un mécanisme de
défense individuel et une fonction organisatrice structurante et consolidante
du système lui-même ». Il s’agit donc d’aider l’ensemble de cette microsociété
afin que l’individuation de l’enfant n’aille pas à l’encontre de ses alliances
familiales, mais, au contraire, participe à son évolution, à la compréhension
et à l’acceptation de ses symptômes.
Patrick, toujours présent, écoute avec intérêt, réagit aux
propos de sa mère, conforte son récit et se montre bienveillant dans les
échanges qui la mettent en état de faiblesse ou de fragilité. La charge
émotionnelle qui anime les propos de madame la conduit à me parler de son
propre père et de sa réaction lors de ce drame. Coupable à ses yeux, elle le
sera à vie, ce qui la conduit à évoquer l’intolérance et la violence des
hommes. Son mari n’est pas comme ça, dit-elle ; elle m’autorise ainsi, à
resituer la place de ce dernier dans nos échanges et mon désir de le voir
participer à nos entretiens, d’autant que celui-ci paraît dans les récits de
Patrick comme père tout-puissant et dans le discours de sa femme comme gentil
et faible.
Plusieurs entretiens, à domicile, suivirent cette rencontre,
sans que madame ne revienne sur ce passé douloureux. Cependant, je note moins
de passion et d’agressivité à l’égard des enseignants et davantage
d’implication personnelle dans ses comparaisons avec son propre cursus scolaire
et celui de son mari. Mais celui-ci n’est jamais présent.
Un samedi matin de printemps, alors que je franchissais le
seuil du domicile de monsieur et madame D., j’entends derrière une porte
donnant sur la cuisine des bruits de métal provoqués par des coups de marteau.
Intéressé par la soudure, et toujours accompagné de Patrick, je me retrouve un
masque de soudeur sur le visage, un chalumeau d’une main et un brin de brasure
de l’autre. Monsieur me montre l’art de la soudure, puis m’explique la théorie
et les effets du différentiel en me prenant le bras et en pivotant sur
lui-même. Patrick « boit » les paroles de son père. Le contact est pris,
l’adolescent est très fier de son père, le psychologue clinicien est content
d’avoir enrichi ses connaissances en « soudure » et monsieur très satisfait
d’avoir fait la démonstration autant de ses capacités techniques que de ses
méthodes pédagogiques…
Le père avait du mal à trouver une place dans les discussions,
du fait de sa difficulté à s’exprimer et du rôle que sa femme avait pris dans
les échanges extra-familiaux. En revanche, dans son atelier, il régnait en
maître et ses connaissances techniques s’exprimaient en un savoir-faire et en
gestes précis et structurés qui avaient réellement valeur de langage et de
communication pour qui s’y intéressait.
En moins d’une demi-heure, ce que le langage s’évertuait à
instaurer, la relation au père en même temps que sa valorisation, allait, à
travers la réalité du domicile, servir de base à l’instauration d’un travail
familial qui allait durer plusieurs mois, à raison d’une fois toutes les trois
semaines, en présence de monsieur, madame et Patrick et soutenir la poursuite
du travail individuel, à raison de deux séances hebdomadaires.
Cette situation exceptionnelle, nullement préparée, surgie au
détour d’une visite à domicile, est devenue pleine de sens du fait, justement,
de sa spontanéité, de sa surprise. Il s’agit de se laisser aller dans la
mouvance de l’autre, tout en gardant les repères et le cap professionnel qui
permet de conserver, sur le plan psychologique et clinique, la bonne distance
relationnelle.
De cette expérience singulière, il n’est pas question ici de
modéliser la pratique ni d’en tirer une approche théorico-clinique, mais elle
montre que l’intervenant en sessad
doit oser sortir d’une praxis où le
protocole habituel est établi pour des personnes capables de demander une aide
précise et en mesure d’accepter les règles classiques que la cure
psychothérapique impose.
Ici, la relation est à construire, autant que le cadre est à
déterminer au détour de l’avènement des problèmes qui surgissent. La demande
initiale s’inscrit dans l’expression des symptômes qui alertent l’entourage et
souvent perturbent plus ou moins le champ social. La réponse n’est ni une
réponse de type exclusivement éducatif, ni une réponse de type essentiellement
thérapeutique, c’est un entre-deux qui va s’élaborer en tenant compte de ces
deux pôles, pour, par la suite, en choisir plus particulièrement un, sans pour
autant en exclure totalement l’autre.
Encore faut-il que le « clinicien » en
sessad quitte le « chevet du patient
malade » pour accepter de pousser une fois la porte de l’atelier du parent
bricoleur…
·
Berger, M. 1987.
Entretiens familiaux et Champ
transitionnel, puf.
·
Racamier, P.-C. 1993.
Une psychanalyse sans divan,
Payot.
·
Lemaire, J.-G. 1989.
Famille, Amour, Folie,
Païdos/Centurion.
·
Lemaire, J.-G. 1981.
Le Couple, sa vie, sa mort,
Payot.
·
Searles. 1977.
L’Effort pour rendre l’autre fou,
Gallimard.
·
Capul, H. ;
Lemay, M. 1999.
De l’éducation spécialisée, Érès,
Montréal.
·
Rassial, J.-J. 1990.
L’Adolescent et le psychanalyste,
Rivages.
·
Houzel, D. ;
Catoire, G. 1994.
La Famille comme institution,
Apsygée.