Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-980-6
160 pages

p. 123 à 130
doi: 10.3917/ep.017.0123

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no17 2002/1

2001 enfances & PSY Fiche info

Le sessad

Un service de soins psychologiques et d’éducation spécialisée à domicile

Christian Mercier Formation en éducation spécialisée et en thérapie familiale psychanalytique dess de psychologie clinique et pathologique Directeur de sessad
Créé en 1975 pour intervenir sous forme de cure ambulatoire sur un secteur de 30 km autour de Rambouillet dans les Yvelines, le sessad – Sauvegarde 78 – est composé d’une douzaine de professionnels et prend en charge annuellement plus de quatre-vingts enfants et adolescents entre 3 et 20 ans, présentant des troubles de la personnalité et du comportement, proposés par la cdes (Commission départementale de l’éducation spéciale).
Inscrit dans le champ médico-social et dépendant du Code de la Sécurité sociale et des lois de 1975 relatives aux institutions médico-sociales, il est régi par les annexes XXIV de 1956 et de 1989 ; sa mission est la suivante :
  • évaluer les besoins et aider au diagnostic en approfondissant les premières investigations ;
  • soutenir l’intégration et prévenir l’exclusion scolaire des enfants et adolescents dont les manifestations et les troubles du comportement n’exigent pas l’accueil obligé en établissement spécialisé ;
  • associer la famille au travail éducatif, thérapeutique et pédagogique, à partir des rencontres au service ou à domicile et au cours des réunions organisées à l’école avec la famille et le service autour du Projet individualisé d’intégration scolaire, concernant l’enfant ;
  • éventuellement, en concertation avec les autres partenaires du secteur, préparer ou proposer des orientations adaptées à la problématique ou à l’évolution de l’enfant.
 
Reconnaître les besoins de l’enfant
 
 
Certains enfants suivis au sessad présentent une déficience intellectuelle associée aux troubles de la conduite et du comportement. Les symptômes présentés sont-ils réactionnels ou constitutifs de la personnalité de l’enfant ?
Il s’agit donc de faire, après la première investigation médicale, une évaluation clinique qui tienne compte des tests psychométriques mais qui va également au-delà. Cette évaluation va s’appuyer sur les potentialités et la dynamique évolutive de chaque sujet et sur l’importance des interactions entre l’enfant et son environnement familial et social.
La déficience intellectuelle constatée peut trouver son origine dans des psychoses infantiles, des dysharmonies évolutives précoces non traitées ou des blessures narcissiques qui se sont cicatrisées sur un mode déficitaire. De même, des organisations névrotiques, dans lesquelles l’inhibition est au premier plan, peuvent générer des obtusions intellectuelles, obérant les apprentissages scolaires.
C’est pourquoi, l’évaluation clinique continue, associée aux résultats des tests psychométriques généralement effectués par nos collègues psychologues scolaires, aide à mieux comprendre les enfants suivis et à proposer des réponses adaptées. La dimension psychopathologique ne constitue pas un état irréversible mais s’inscrit dans une dynamique évolutive, si possible de changement positif.
L’expérience de plus de 25 ans nous fait constater que la majorité des enfants suivis au sessad présentent des grosses difficultés scolaires et d’adaptation au milieu, engendrant des retards, associés à un contexte social et familial perturbé, fragile ou dysfonctionnant à un moment donné du processus évolutif de l’enfant. À l’échec s’associent des troubles du comportement qui prennent appui sur des maladies infantiles ou néonatales, des ruptures familiales mal symbolisées, des problématiques gémellaires, des situations psychologiques transgénérationnelles, etc.
 
Intégrer l’enfant dans son environnement scolaire
 
 
Le titre vii de l’annexe xxiv confie explicitement au sessad une mission de soutien à l’intégration scolaire.
Le sessad « Sauvegarde 78 » n’est pas rattaché à un établissement mais fait partie des vingt structures médico-sociales et sociales d’une association départementale. Cette spécificité facilite la mise en œuvre effective de cette intégration et soutient le travail éducatif et thérapeutique sur une zone d’interventions qui comprend plus de quinze communes. D’où sa nécessité de travailler en partenariat avec les autres intervenants du secteur et de soutenir la mission de prévention en recherchant les solutions les plus adaptées à la psychopathologie de l’enfant et à sa dimension familiale et sociale.
L’intérêt du travail en réseau est de garantir pour l’enfant, comme pour sa famille, la recherche de la solution la plus appropriée, en évitant les filières institutionnelles faciles d’accès, mais parfois insuffisamment problématisées. La priorité restant d’aider l’enfant à se maintenir sur son lieu de vie, en l’encourageant à bénéficier des aides locales et en le préparant sur un plan psychologique à s’approprier une démarche personnelle.
Un projet individualisé (pédagogique, éducatif et thérapeutique) qui accompagne chaque prise en charge est défini pour chaque enfant et révisable en fonction de son évolution, en concertation avec la famille et l’école. C’est ce projet individualisé qui, dans sa conformité aux textes, situe le sessad dans une dimension pluridisciplinaire et multifocale qui place l’enfant et sa famille au centre du travail pédagogique, éducatif, social et psychologique. Chaque professionnel est médiateur de la relation de l’enfant à sa famille ou à l’école, soit directement, soit par l’entremise du cadre institutionnel, avec comme principe de base d’en parler en équipe lors des réunions appropriées.
 
Informer, associer, soutenir la famille
 
 
La circulaire de 1989 renforce le rôle et la place de la famille dans le projet présenté.
C’est dire que celle-ci est tenue au courant de ce qui est fait autour de son enfant, tout en sachant que le contenu de la prise en charge thérapeutique implique le respect du secret entre lui et son thérapeute.
La famille est associée aux différentes phases du projet individuel éducatif, pédagogique, clinique, à son élaboration, à sa mise en œuvre, et à son évolution.
C’est aussi la mission du sessad d’accompagner et de soutenir la famille par des entretiens ponctuels ou réguliers au fur et à mesure du travail et de l’évolution de l’enfant. En effet, la souffrance ou la blessure narcissique des parents peut engendrer un dysfonctionnement dans les relations affectives et familiales qui peut s’exprimer soit par des attitudes de surprotection (à travers la tentative de réparation), soit par des attitudes de rejet, de mise à distance et de jugement.
Il est donc important que le clinicien puisse resituer le problème de l’enfant dans son cadre familial et apporter aux parents, tout au long de la prise en charge, une aide à la compréhension des difficultés présentes afin que se modifie le sentiment d’échec dans la relation filio-parentale, sans quoi ce qui est « dénoué » d’un côté, peut se « reficeler » de l’autre. L’enfant souffre alors d’une mauvaise intégration au sein de sa propre famille quand l’équilibre isomorphique est rompu, du fait de son évolution personnelle.
Il ne s’agit pas d’entreprendre avec les parents, dans le cadre du service, une thérapie familiale mais de comprendre progressivement avec eux la dynamique des processus interactifs qui engendre tel type de comportement chez leur enfant et le rôle que celui-ci joue dans l’économie névrotique familiale, ainsi que la genèse des troubles présentés.
 
Prise en charge éducative et/ou psychologique
 
 
Outre la fonction du psychiatre, responsable médical, dont le rôle est déterminant dans le diagnostic initial et les prescriptions de suivis proposés aux enfants, les intervenants du sessad concilient la prise en charge individuelle de l’enfant avec son contexte familial et environnemental.
La fonction éducative se situe à l’interface du champ social de l’enfant et de la scolarité qu’il est conduit à suivre. « L’éducateur assure des actions orientées vers le développement de la personnalité et la socialisation des enfants ou des adolescents » (article 49 des annexes xxiv). Ce travail va se situer au niveau d’un soutien, tout en tenant compte de la problématique, des résistances et du champ des possibilités d’évolution. L’éducateur agit comme étayage et on peut le positionner comme « moi auxiliaire » dans la mesure où il présente une possibilité identificatoire et de relais tout à fait opérante dans la vie réelle de l’enfant ou de l’adolescent. « Adulte qui suffisamment sécurisé, empathique, mais pourtant distancié de leur drame, peut nommer ce qui est vécu, donner sens à l’inintelligible, et structurer ainsi un univers devenu cataclysmique » (Capul-Lemay).
En amont, en aval ou en binôme de la prise en charge psy, l’éducateur spécialisé participe à part entière au dispositif du sessad.
Quand un sessad est associé à une cliss (Classe d’intégration scolaire spécialisée), l’éducateur collabore directement avec le personnel enseignant.
La fonction psychologique se réfère aussi à la connaissance et à la compréhension de la réalité du sujet mais s’organise davantage autour de la vie psychique de l’enfant, de ses conflits intra-psychiques et des mécanismes de défense qui pour certains entravent l’autonomie de son évolution. Cependant, pour mobiliser les capacités de changement, il est souvent nécessaire de travailler parallèlement en amont de l’indication pour comprendre les processus psychosociaux et familiaux qui ont conduit l’enfant à présenter les symptômes qui verrouillent son développement.
L’enfant fait généralement l’objet d’une discussion entre adultes, entre institution familiale et institution scolaire, entre des discours éducatifs parfois opposés, sans que lui ne se sente directement concerné par des enjeux qui le dépassent. Il a du mal à comprendre ce qu’on lui veut mais il ressent très fort les mâchoires institutionnelles qui l’enserrent et attendent de lui la réponse à des représentations qui lui semblent hors d’atteinte.
C’est pourquoi, il paraît important de lui proposer un espace d’écoute qui lui soit propre, tout en tenant compte des discours dont il fait l’objet. Ainsi, le clinicien pourra poursuivre l’investigation de ses difficultés et préparer une proposition thérapeutique dont le cadre se précisera au cours de la prise en charge.
 
En lien avec la famille
 
 
Tenter de comprendre les mécanismes qui cimentent tel ou tel comportement de l’enfant ou l’adolescent, c’est aussi permettre à ce dernier de saisir la place qu’on lui a octroyée à son insu et celle de chaque membre de la famille participant à l’équilibre de l’ensemble. Ne pas dissocier le travail thérapeutique pour l’enfant de son contexte familial, en accordant une importance aux interactions parents-enfants, c’est aussi respecter l’ensemble des mouvements intra-familiaux, mettre l’accent et valoriser ce que D. Houzel appelle la « compétence parentale », moteur du changement collectif de la famille, et qui sera mise à profit au fur et à mesure du travail avec l’enfant.
J.-J. Rassial pense que l’acte analytique auprès des adolescents se soutient plutôt d’un « aller chercher » que d’un « laisser venir » ; ainsi le travail psychologique en sessad participe à cette expérience extra-muros et le signifiant « à domicile » prend là tout son caractère.
 
Patrick et son père
 
 
Patrick, 12 ans, a été orienté sur notre service par la cdes pour des difficultés scolaires et d’adaptation à son environnement lycéen. Le bilan psychologique, effectué l’année précédente, montre un q.i. de type subnormal, avec une homogénéité des échelles et un léger ascendant verbal.
Les notes cliniques de la psychologue scolaire soulignent les tentatives de séduction de l’enfant à l’égard de l’adulte (femme) mais une grande difficulté à soutenir son attention sur une tâche précise.
Le psychiatre du service constate l’instabilité de l’enfant et un contexte familial très figé par rapport à une possibilité de compréhension psychologique des symptômes présentés. Cependant, les parents acceptent une prise en charge psychothérapique pour que « Patrick travaille mieux en classe et soit moins agressif à l’égard de ses sœurs à la maison ». Pourtant, ils nous informent qu’il a déjà été suivi par une psychologue en primaire, à raison d’une fois par semaine, et que celle-ci avait, dit la mère, précisé que Patrick avait besoin surtout qu’on le laisse seul gouverner sa vie et qu’un travail psychologique n’était plus d’aucune utilité.
Très vite, après avoir pris contact avec le collège, nous décidons, dans un premier temps, de programmer une rencontre par semaine, sur le lieu scolaire, dans un bureau qui nous est prêté. Patrick est content de venir parler avec un adulte qui s’intéresse à lui, d’autant que les psychologues, il « connaît ça », car il en a vu beaucoup…
Il vient régulièrement, toujours à l’heure et très souvent avec des petits objets qu’il ramène de chez lui (dominos, stylos, petite figurine, etc.) et parfois aussi avec son cahier de textes, pour me montrer ce qu’il a fait dans la semaine.
Au cours des séances, il se présente comme un garçon jovial, paraissant, apparemment, peu stressé mais très instable, incapable de tenir son attention sur un sujet et sautant du coq à l’âne, en particulier si une question le gêne. De fait, il semble vouloir mener la barque, y compris en changeant de cap s’il sent que la manœuvre le mène sur une zone incertaine. Tant qu’il s’agit de parler de la classe, des matières qui l’intéressent (les maths) ou de celles qu’il n’apprécie pas, éventuellement de la vie extrascolaire, les rencontres lui conviennent, pour le reste il n’y a pas lieu d’y toucher, cela relève du domaine familial et donc réservé…
Les temps de rencontres étant relativement espacés, je propose une séance supplémentaire le mercredi, dans un local prêté par la municipalité de son lieu d’habitation.
Comme médiation, je propose dessin, jeu de sept familles, pâte à modeler et jeux de société. Patrick aime bien dessiner et nous sommes à l’époque des Goldoraks ; c’est le personnage qui va lui servir, souvent comme support de discussion, principalement en lui donnant le rôle très agressif et de réparateur des torts infligés à « sa bande ». Les autres jeux deviennent assez vite inutilisables, malgré mes interventions pour modérer ses ardeurs, et les marionnettes ont très vite perdu leur tête.
Je sais, par ailleurs, que sa mère lui interdit de s’inscrire au judo et au karaté, sports qu’il affectionne particulièrement, avec le football. Au cours du premier trimestre, les échanges de Patrick se situent autour du sport, des capacités du père à pratiquer le football quand il était plus jeune, de ses prouesses sportives au collège… D’un côté, nous avions la mère porteuse des contraintes scolaires et de ses conséquences sur l’équilibre de Patrick, de l’autre un père idéalisé mais apparemment peu concerné par les problèmes de son fils. Je propose aux parents, pour faire le point avec eux, en présence de Patrick, plusieurs rendez-vous qu’ils n’honorent pas.
Après quelques semaines de calme, le collège prévenait la conseillère psychologue que Patrick n’allait pas bien et fichait la pagaille dans la classe. Les parents convoqués, la mère seule vint rencontrer l’enseignante et ses propos désignaient celle-ci comme responsable de l’attitude provocante de Patrick. « Vous allez beaucoup trop vite et quand il lève le doigt pour demander une explication, vous ne lui répondez pas, comment voulez-vous qu’il apprenne ? »
Patrick devenait très réactif à toutes mes interventions, il m’incitait à rencontrer ses parents parce que, disait-il, « il n’y a que mes sœurs qui comptent, c’est toujours moi qui suis coupable, ils sont toujours sur moi et ma mère dit que ce que je fais avec vous ne sert à rien. »
Le conflit qui émergeait entre Patrick et sa famille lui permit d’aller plus avant dans son implication au sein des séances. Alors qu’il me présentait souvent des situations de classe, de vacances, d’événements bien ficelés correspondant à ce qu’il imaginait de mes attentes, tout en montrant une certaine agressivité à mon égard, il s’autorisait à parler également des relations familiales qui engendraient, chez lui, de la souffrance. Cependant, il élaborait aussi des stratégies de fuite par rapport aux rendez-vous prévus avec moi : mal au ventre, devoirs à faire pour la maîtresse, et le mercredi, obligation, disait-il, de garder ses jeunes sœurs à la maison. Son agitation au cours des échanges me conduit, sans résultat, à proposer d’autres rendez-vous aux parents et à prévenir Patrick que j’étais dans une impasse par rapport à mes capacités d’aide et à son insatisfaction de continuer le travail.
C’est alors qu’il m’invite, une nouvelle fois, à venir le voir au domicile, précisant que sa mère y serait, mais probablement pas son père. Outre l’intitulé du service qui prédétermine l’attente des parents, je pense qu’inviter le thérapeute à venir au domicile participait au besoin de Patrick de me faire constater la problématique familiale sous-jacente mais aussi de l’aider à se préserver du risque d’une séparation psychique non partagée par les siens. Histoire peut-être de sortir d’un conflit de loyauté où il se sentait pris, dans la mesure où le travail d’individuation le faisait « s’éloigner du noyau paradoxal indifférencié de la famille » (M. Berger) qui structure et participe à l’équilibre de tous ses membres et auquel l’enfant était assujetti dans la place et le rôle qu’on lui faisait jouer.
La mère de Patrick me reçoit dans la cuisine entre la table de repassage et une télévision encore en marche. L’entretien dure un peu plus d’une demi-heure. Je parle peu des difficultés de Patrick à venir me rencontrer et banalise l’entretien en évoquant autant le tas de linge à repasser que les deux caniches qui viennent me sentir les jambes, en même temps que je regrette l’absence de monsieur. Nous convenons d’un prochain rendez-vous au domicile sous condition que le jeune soit présent et que le père soit averti de cette rencontre et accepte d’y participer dans la mesure du possible.
Au fil des rencontres, je sens la mère de plus en plus demandeuse. D’abord, parce qu’elle garde une emprise sur la situation duelle entre Patrick et moi, et parce qu’elle peut intervenir pour faire part de ses sentiments au cours de l’entretien. Au bout de plusieurs séances, et bien que je n’aie toujours pas vu le père, l’entretien familial évolue de plus en plus vers une demande de la maman de parler de sa propre enfance.
Dans ces circonstances, si la demande se précise, nous invitons les parents à aller consulter à l’extérieur ou à reprendre contact avec le psychiatre du service. Ici, la situation qui émerge du récit concerne particulièrement Patrick, dans la mesure où la relation à sa mère est associée à un petit frère de madame, décédé dans des circonstances troublantes. Une possibilité pour Patrick d’intégrer son histoire, donc de sortir du non-dit et de s’approprier le symptôme qui fait de lui un sujet traversé par les désirs parentaux qui le place dans des missions contradictoires, éventuellement dans un rôle de bouc émissaire chargé d’alléger la culpabilité de la mère. Elle n’a jamais fait le deuil de son petit frère et n’a jamais réussi à se dégager de la responsabilité qu’on lui a fait porter pour ce décès, alors qu’elle était adolescente.
Nous n’oublions pas, comme le rappelle J. Lemaire, que « la distribution de rôles dans le système familial est à la fois un mécanisme de défense individuel et une fonction organisatrice structurante et consolidante du système lui-même ». Il s’agit donc d’aider l’ensemble de cette microsociété afin que l’individuation de l’enfant n’aille pas à l’encontre de ses alliances familiales, mais, au contraire, participe à son évolution, à la compréhension et à l’acceptation de ses symptômes.
Patrick, toujours présent, écoute avec intérêt, réagit aux propos de sa mère, conforte son récit et se montre bienveillant dans les échanges qui la mettent en état de faiblesse ou de fragilité. La charge émotionnelle qui anime les propos de madame la conduit à me parler de son propre père et de sa réaction lors de ce drame. Coupable à ses yeux, elle le sera à vie, ce qui la conduit à évoquer l’intolérance et la violence des hommes. Son mari n’est pas comme ça, dit-elle ; elle m’autorise ainsi, à resituer la place de ce dernier dans nos échanges et mon désir de le voir participer à nos entretiens, d’autant que celui-ci paraît dans les récits de Patrick comme père tout-puissant et dans le discours de sa femme comme gentil et faible.
Plusieurs entretiens, à domicile, suivirent cette rencontre, sans que madame ne revienne sur ce passé douloureux. Cependant, je note moins de passion et d’agressivité à l’égard des enseignants et davantage d’implication personnelle dans ses comparaisons avec son propre cursus scolaire et celui de son mari. Mais celui-ci n’est jamais présent.
Un samedi matin de printemps, alors que je franchissais le seuil du domicile de monsieur et madame D., j’entends derrière une porte donnant sur la cuisine des bruits de métal provoqués par des coups de marteau. Intéressé par la soudure, et toujours accompagné de Patrick, je me retrouve un masque de soudeur sur le visage, un chalumeau d’une main et un brin de brasure de l’autre. Monsieur me montre l’art de la soudure, puis m’explique la théorie et les effets du différentiel en me prenant le bras et en pivotant sur lui-même. Patrick « boit » les paroles de son père. Le contact est pris, l’adolescent est très fier de son père, le psychologue clinicien est content d’avoir enrichi ses connaissances en « soudure » et monsieur très satisfait d’avoir fait la démonstration autant de ses capacités techniques que de ses méthodes pédagogiques…
Le père avait du mal à trouver une place dans les discussions, du fait de sa difficulté à s’exprimer et du rôle que sa femme avait pris dans les échanges extra-familiaux. En revanche, dans son atelier, il régnait en maître et ses connaissances techniques s’exprimaient en un savoir-faire et en gestes précis et structurés qui avaient réellement valeur de langage et de communication pour qui s’y intéressait.
En moins d’une demi-heure, ce que le langage s’évertuait à instaurer, la relation au père en même temps que sa valorisation, allait, à travers la réalité du domicile, servir de base à l’instauration d’un travail familial qui allait durer plusieurs mois, à raison d’une fois toutes les trois semaines, en présence de monsieur, madame et Patrick et soutenir la poursuite du travail individuel, à raison de deux séances hebdomadaires.
Cette situation exceptionnelle, nullement préparée, surgie au détour d’une visite à domicile, est devenue pleine de sens du fait, justement, de sa spontanéité, de sa surprise. Il s’agit de se laisser aller dans la mouvance de l’autre, tout en gardant les repères et le cap professionnel qui permet de conserver, sur le plan psychologique et clinique, la bonne distance relationnelle.
De cette expérience singulière, il n’est pas question ici de modéliser la pratique ni d’en tirer une approche théorico-clinique, mais elle montre que l’intervenant en sessad doit oser sortir d’une praxis où le protocole habituel est établi pour des personnes capables de demander une aide précise et en mesure d’accepter les règles classiques que la cure psychothérapique impose.
Ici, la relation est à construire, autant que le cadre est à déterminer au détour de l’avènement des problèmes qui surgissent. La demande initiale s’inscrit dans l’expression des symptômes qui alertent l’entourage et souvent perturbent plus ou moins le champ social. La réponse n’est ni une réponse de type exclusivement éducatif, ni une réponse de type essentiellement thérapeutique, c’est un entre-deux qui va s’élaborer en tenant compte de ces deux pôles, pour, par la suite, en choisir plus particulièrement un, sans pour autant en exclure totalement l’autre.
Encore faut-il que le « clinicien » en sessad quitte le « chevet du patient malade » pour accepter de pousser une fois la porte de l’atelier du parent bricoleur…
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Berger, M. 1987. Entretiens familiaux et Champ transitionnel, puf.
·  Racamier, P.-C. 1993. Une psychanalyse sans divan, Payot.
·  Lemaire, J.-G. 1989. Famille, Amour, Folie, Païdos/Centurion.
·  Lemaire, J.-G. 1981. Le Couple, sa vie, sa mort, Payot.
·  Searles. 1977. L’Effort pour rendre l’autre fou, Gallimard.
·  Capul, H. ; Lemay, M. 1999. De l’éducation spécialisée, Érès, Montréal.
·  Rassial, J.-J. 1990. L’Adolescent et le psychanalyste, Rivages.
·  Houzel, D. ; Catoire, G. 1994. La Famille comme institution, Apsygée.
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