2001
enfances & PSY
Lectures croisées
Lectures croisées
• Alain Bruel,
Jacques Faget, Lucille Jacques, Monique Joecker, Claire Neirinck, Gérard
Poussin, De la parenté à la parentalité, érès, 2001,
Sous la direction de Daniel Coum, Des
parents ! À quoi ça sert ?, Érès, 2001, Jean-Claude
Arfouilloux, Gilbert Diatkine, Annette Fréjaville, Auguste N’Guyen,
Éducation et maltraitance, puf,
2001
Alain Bruel,
Jacques Faget, Lucille Jacques, Monique Joecker, Claire Neirinck, Gérard
Poussin, De la parenté à la parentalité, érès, 2001,
Sous la direction de Daniel Coum, Des
parents ! À quoi ça sert ?, Érès, 2001, Jean-Claude
Arfouilloux, Gilbert Diatkine, Annette Fréjaville, Auguste N’Guyen,
Éducation et maltraitance, puf,
2001
Trois livres ensemble. Quelle effroyable copulation ! D’abord
deux ouvrages collectifs sur les parents. Commençons par le plus petit. Dans le
mini-format qu’elles affectionnent, sous le titre De la parenté à la parentalité, les éditions
érès ont réuni six contributions à une journée d’étude organisée par la Maison
des droits de l’enfant. Lucille Jacques nous raconte son expérience d’une ligne
d’écoute téléphonique pour les parents au Québec. Claire Neyrinck, professeur
de droit, nous donne à comprendre, en contraste avec la notion plus floue de
parentalité, la « tenue », à l’aune du droit, du concept de parenté – plus
précisément de ceux de père et de mère. Citons-la : « Les notions de père et de
mère sont complémentaires parce qu’elles sont sexuées. Ces mots ne se
conçoivent pas indépendamment l’un de l’autre. Liant l’homme et la femme, ils
soulignent l’indispensable complémentarité sexuelle de l’engendrement. Nous ne
pouvons avoir qu’un père et une mère, mais nous avons obligatoirement un père
et une mère, que le lien de filiation à leur égard soit établi ou non, qu’ils
soient identifiés ou non ? Quand les enfants nés sous X cherchent leurs
origines, c’est bien leurs père et mère qu’ils cherchent. »
Deux aspects caractérisent donc la parenté : son enracinement
dans la procréation et son inscription généalogique – comme dans la parenté
adoptive, fiction juridique qui réduit la parenté à la seule généalogie. La
faiblesse de la notion de parentalité est de subsumer la parenté à un ensemble
d’actes de prise en charge liés dans une sauce affective, de rabaisser la
généalogie à un panier de soins – à un misérable paquet de désirs et de
devoirs. On voit ici le terreau pour l’instrumentalisation de la puériculture
et de la fonction de parents, envisagés uniquement comme distributeurs de bons
traitements, ainsi que l’engrais pour l’inflation symétrique des cas de mauvais
traitements et leur diabolisation. Pour Gérard Poussin, le détour par la
fonction parentale garde toutefois sa nécessité. Comment devient-on mère ?
Comment est-on fait père ? Il y a une asymétrie fondamentale entre les deux
sexes (je vous laisse découvrir les développements de Poussin sur la dualité du
père). Alain Bruel, ancien président du Tribunal pour enfants de Paris, nous
livre le fruit de sa profonde réflexion sur les familles d’aujourd’hui et les
politiques sociales actuelles, une réflexion que Jacques Faget prolonge du côté
des pratiques qui visent à promouvoir et à soutenir la parentalité. Il remarque
que « plus la demande sociale de parentalité est forte, moins ses conditions
d’exercice semblent réunies et, du coup, moins la légitimité de l’instance
parentale est assurée », et souligne la fragilité de la paternité, «
construction complexe, très aléatoire ».
Si l’on n’est pas las du sujet, on pourra lire utilement
l’ouvrage (également chez érès) dirigé par Daniel Coum,
Des parents ! À quoi ça sert ? Le
corps de spécialistes du sujet étant somme toute restreint, on retrouve ici
Alain Bruel et Gérard Poussin. Ce dernier continue à explorer ce qui fait des
parents les vrais parents et nous livre une page de son roman familial : « Je
me demande depuis plusieurs années pourquoi les enfants adoptés ou vivant dans
une famille d’accueil font toujours référence, à un moment ou à un autre, en
bien ou en mal, à leurs parents biologiques. J’ai souvent imaginé que la
solution de cette énigme permettrait de trouver la clef de la fonction
parentale. » Comme dans toute quête, la réponse est décevante, mais le parcours
est passionnant. Jean-Claude Quentel qui mène depuis longtemps une réflexion
approfondie sur le sujet définit ainsi la spécificité de l’être parent
[1] : « Il assume la
responsabilité de l’enfant ; il l’assume en même temps en son nom, car l’enfant
n’est pas encore en mesure de l’endosser. » C’est la fonction d’institution des
enfants que distingue là Quentel, fonction essentielle que les débats sur
l’enfant-personne ou l’enfant-sujet n’épuisent pas ; droits de l’enfant et
statut de l’enfant sont donc insuffisants à dire l’enfance, à former les
enfants, à les
instituer.
Jacques Mulliez, historien du droit, nous fournit les éléments
de l’histoire du père sans lesquels ne peuvent être correctement compris les
débats actuels sur l’autorité et l’amour paternels. Comme en introduction à la
réflexion d’Alain Bruel sur l’autorité et la responsabilité parentales
actuelles. Se plaçant à l’aube du psychisme, Catherine Bergeret-Amselek,
psychanalyste, évoque poétiquement la dimension maternelle de la parentalité
dans ses harmoniques corporelles et
psychiques. De son côté, Françoise Le Borgne-Uguen, sociologue, explore les
styles familiaux et les rôles parentaux contemporains. Bruno Ribes présente
l’action de la Délégation interministérielle à la famille pour le soutien à la
parentalité, et en situe l’enjeu dans une dynamique plus générale de
conjonction du lien familial et du lien social, d’articulation des sphères
privée et publique.
À partir de son expérience de placement d’enfants, Janine
Oxley, avec une histoire terrible, nous donne accès à ce qu’est la parentalité
des parents gravement empêchés dans leur parentalité. Aider les parents
implique de reconnaître en quoi ils ne sont pas compétents et, pour cela, de
les rencontrer dans leur psychopathologie et de les soutenir narcissiquement à
ce niveau.
À la différence de bien d’autres, cet ouvrage collectif est
animé par un réel projet. Daniel Coum qui, dans son introduction, situe les
termes du débat actuel sur la parentalité et soutient la nécessité d’un abord
pluridisciplinaire, revient à la fin de l’ouvrage sur les principes dégagés par
l’association Parentel. C’est la réflexion sur le fait d’être parent qui
soutient la construction de tout un dispositif. L’expression d’une défaillance
correspond au caractère humain (c’est-à-dire limité) de la parentalité et non
au « défaut d’une compétence magnifiée (et dès lors culpabilisée sinon
humiliée) au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant ».
On voit à quel point les deux livres se complètent – et
l’on ne voit pas d’argument autre que
le prix pour recommander l’un plutôt que l’autre : 7 euros pour le premier,
19,5 euros pour l’autre. Donc achetez ou faites acheter les deux !
Il sera aussi passionnant de confronter ces points de vue sur
la parentalité et les institutions à celui qui se dégage en négatif du livre de
témoignages et de réflexions que nous donnent les
puf, Éducation et maltraitance. Il traite d’un cas
exemplaire de maltraitance institutionnelle : la destruction par les autorités
de tutelle de l’équipe du centre Le Coteau-Georges Amado à Vitry et sa
dispersion. L’acte d’accusation dressé par la Caisse régionale d’assurance
maladie d’Ile-de-France est terrible : « Vous cherchez trop à comprendre. »
C’est en effet le scandale apporté par la psychiatrie et la psychanalyse. Je me
souviens précisément de la directrice d’établissement qui faisait le même
reproche à l’équipe d’accueil de soins à temps partiel pour adolescents dont je
m’occupais il y a quelques années : « Au Laps, ils écoutent trop les jeunes. »
Jean-Claude Arfouilloux affirme avec force qu’il ne saurait être question de
droits de l’enfant sans prise en compte des dimensions de dépendance infantile
et de développement qui font que l’enfant, en soi, n’existe pas, et sans
affirmation de son droit à l’éducation, à l’irresponsabilité et au jeu. De
manière complémentaire, Irène Théry définit l’enfant comme un sujet de
protection et comme un sujet à instituer, les institutions représentant « des
fictions qui font sens, des références pour une relation familiale qui soit de
notre temps, c’est-à-dire fondée justement sur le principe de l’égalité et de
la différence des sexes et de l’égalité et de la différence des générations ».
Selon Irène Théry, pour comprendre la transgression, il faut comprendre la
norme et vice versa. Je vous laisse découvrir ses ouvertures sur le viol comme
transgression paradigmatique de notre époque de consensus et
d’indistinction.
D’ailleurs, ce sont bien le soupçon généralisé d’actes
transgressifs et la négation de la vie pulsionnelle qui, pour Gilbert Diatkine,
viennent rendre impossible de penser la séparation. La spécificité du travail
psychique de séparation et partant du travail – éducatif et thérapeutique – sur
la séparation avait été remarquablement élaborée par l’équipe du Coteau. Elle
représente autre chose que le deuil – si vous n’en êtes pas persuadé, lisez les
quelques lignes qu’y consacre Jean-Claude Arfouilloux. Dans ce livre-ci, le
magistrat est Hervé Hamon, qui montre comment l’exercice même du judiciaire est
empêché par l’inflation des signalements et l’emballement de la judiciarisation
de ces dernières années. On voit donc les réactions en chaîne qui se produisent
quand la parenté craque et quand la parentalité défaille. Les autres
contributions prolongent la réflexion sur l’éducation et les contraintes.
Signalons pour finir la « fiche info » sur le métier d’éducateur spécialisé
rédigée par Jean-Christophe Panas et l’analyse d’Aline Cohen de Lara du rapport
de l’igas sur les instituts de
rééducation. Ah ! Le prix ? : 15 euros.
Laurent Renard
psychiatre (psychiatrie de l’enfant et de
l’adolescent)
Martine et
Caroline Lafon, Enfants d’ailleurs, éditions de la Martinière,
2001
La peste soit des délais de parution de cette revue ! C’est un
livre d’étrennes que je vous présente aujourd’hui. Fort heureusement, il n’y a
pas d’heure pour se faire plaisir ! Cet ouvrage, auquel on pourrait faire le
reproche de tirer vers le joli, en évitant la confrontation au malheur du
monde, est composé de splendides photographies et de courts textes qui viennent
tantôt en commentaire, tantôt en contrepoint ou en résonance. Il est, tout à la
fois, invitation à une promenade d’anthropologie et petite leçon de psychologie
comparée.
Manger, c’est indissolublement incorporer et classer ; c’est le
jugement d’attribution incarné. « Du ist was du
isst » : Tu es ce que tu manges, dit le proverbe allemand. Cuire la
nourriture, c’est cuire le monde : manger, le partager entre dedans et dehors.
En outre, « les règles qui gèrent le contact avec la nourriture exigent un
compromis entre la convivialité – celle du plaisir de manger ensemble – et
l’interdit d’un plaisir sensuel trop extériorisé ». La deuxième partie est
consacrée au corps et à ses parures. « Celui qui est nu est sans parole »,
disent les Dogons. Savourons cette belle notation sur le cheveu, « fil de l’âme
».
Dormir, jouer, apprendre, investir l’espace de la maison puis
de son environnement, tout cela est superbement illustré. Les jeux et les
apprentissages sont bien l’apanage de l’enfance. Apprendre, disait le Bouddha,
c’est apprendre à faire de soi un être humain. Dans la transmission, pourtant,
la place des aînés est jalousement gardée : « Les pattes de derrière d’un bœuf
en marche ne devancent jamais celles de devant. ». La dernière partie, enfin,
illustre le pouvoir universel du symbolique, à travers la diversité des mythes
et rites.
Ainsi les temps de l’enfance, ses états comme ses passages,
transforment le nouveau-né en membre de sa tribu, lui donnent le sens de la vie
et lui indiquent le chemin de l’humanité. Cédons à la séduction des regards des
hommes, des femmes et des enfants ici photographiés ; cédons à l’appel de
l’utopie de l’universel. Souvenons-nous aussi que partout, de corps et de
paroles, s’étend la diversité de l’humain qui est sa réelle richesse. L’air de
ne pas y toucher, cet ouvrage nous offre une mine d’aperçus très vivants et de
réflexions profondes. Dommage que l’éditeur en dise si peu sur les
photographes, avec une page bien sèche de crédits photographiques. De brèves
notices sur leurs terrains, leurs expositions et publications auraient été
bienvenues. En revanche, une jolie page de bibliographie donne le miel des
publications sur le sujet (ah ! disposer d’une année pour lire tout cela
!).
Laurent Renard
psychiatre (psychiatrie de l’enfant et de
l’adolescent)
Patrice
Huerre, Ni anges, ni sauvages, Les jeunes et la violence, Editions
Anne Carrière, 2002
Dans un style clair et accessible à tous, Patrice Huerre balaie
les différentes situations où s’exerce la violence à l’adolescence : travail
indispensable pour rappeler qu’il n’existe pas de violences sans préalables à
leur émergence.
Décliner la violence au pluriel, c’est en effet la seule
manière de dépasser les poncifs qui, non sans arrières-pensées, ont souvent
tendance « à faire rimer adolescence avec violence ». Certes, l’adolescence
n’est pas un âge tendre. C’est celui des paradoxes. Aussi est-il urgent de
réattribuer à la violence son double sens étymologique, qui est aussi celui
d’une énergie nécessaire à la vie, pour la dégager de sa valence
essentiellement négative de destructivité et n’en retenir que les
excès.
- Violence de l’effraction pubertaire avec le bouleversement
physique et psycho-affectif qu’elle implique ;
- Violences en famille où il s’agit de dépasser les
attachements infantiles pour trouver une nouvelle distance qui réaménage les
relations aux parents sans les rompre ;
- Violences à l’école pour exister parmi ses pairs, surmonter
la compétitivité dominante pour retrouver une part de plaisir à l’acquisition
des savoirs ;
- Violences criminelles, rares mais trop rapidement
stigmatisées par les médias. Le négatif fait vendre. Les adolescences heureuses
n’auraient-elles pas d’histoire ?
Comme le fait remarquer Patrice Huerre, « la violence n’est pas
gratuite ; elle sert toujours à exprimer quelque chose qui ne peut pas se dire
autrement ».
C’est à plus d’écoute et de tolérance qu’il nous convie, « en
évitant l’angélisme compréhensif à tout crin, de même que la diabolisation et
l’unique réponse répressive ». Pour parvenir à ce difficile challenge, Patrice
Huerre nous livre quelques clés :
- Soutenir ses positions en tant qu’adulte, ne pas redouter
le conflit et ne pas hésiter à recourir à des tiers si cela s’avère trop
difficile ;
- Savoir reprendre, dès leur émergence, les incivilités, les
atteintes au respect de l’autre et rappeler les limites de la loi commune à
tous ;
- « Faire davantage confiance aux potentialités d’évolution
et de transformation des jeunes » ;
- Revenir à une sagesse toute socratique incitant à mieux se
connaître, à regarder du côté de notre monde adulte où les excès ne manquent
pas ; surtout quand les repères se désorganisent « au passage d’une éthique
fondée sur les valeurs du travail et du progrès à celle de la prééminence des
droits sur les devoirs et des enjeux économiques. »
Accepter des ans l’irréparable outrage et dépasser l’idéal de
notre propre adolescence : « Nous ne laisserons pas forcément à nos successeurs
le monde qu’on aurait rêvé de construire, mais leur monde ne sera pas forcément
moins bien que celui que nous leur léguons ».
Nicole Vacher-Neill, psychiatre.
[1]
Dans
enfances &
psy n° 16, la lecture
croisée de Jean-Claude Quentel,
Le Parent.
Responsabilité et culpabilité en question, De Boeck université,
2001.