Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-980-6
160 pages

p. 17 à 20
doi: 10.3917/ep.017.0017

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Dossier

no17 2002/1

2001 enfances & PSY Dossier

Comment la sexualité vient aux enfants

Marthe Barraco-De Pinto Marthe Barraco est psychologue, Unité de soins spécialisés à domicile de la Fondation Rothschild, à Paris dans le xiiie arrondissement.
La mère et les adultes maternants ont le double rôle d’éveiller l’enfant à la sensualité et d’endiguer un surcroît de stimulation qui ne serait pas tolérable pour le bébé et le déborderait. C’est de manière privilégiée au moment des soins de nourrissage ou de change que se vivent ces échanges, qui doivent, dans une juste distance et sans le brusquer, permettre au bébé de relâcher.Mots-clés : sensualité, sexualité infantile, auto-érotisme.
À 3 ans, le petit garçon s’extasie devant sa mère et lui avoue son intention de se marier avec elle quand il sera plus grand. La petite fille se contemple devant la glace pour juger de l’effet que produit le coussin qu’elle a fourré sous sa jupe et qui gonfle son ventre comme celui d’une femme enceinte. Les récréations de la cour maternelle résonnent d’amours changeantes. Les jeux de découverte du corps, « du docteur » et « de papa-maman », montrent la curiosité des enfants pour le domaine sexuel.
Aujourd’hui, la liberté plus grande d’aborder ces questions entre adultes et enfants donne vite un vocabulaire explicatif, par exemple sur la procréation : « Papa a déposé une petite graine » ou « Le bébé est dans le ventre, il nous entend. » Cela étant, ces explications n’abrasent pas les théories sexuelles des petits enfants qui continuent à élaborer, de manière plus ou moins consciente, des explications à eux pour comprendre le monde sexuel des adultes qu’ils ne peuvent appréhender que pas à pas, en fonction de leur maturation physiologique et psychologique.
Mais avant d’en arriver à cet âge de 3-4 ans où, hormis le but génital du rapprochement sexuel, l’enfant a déjà acquis toute une expérience et connaissance sexuelle proche de ce qu’il vivra ultérieurement, penchons-nous sur les prémisses : comment « la sexualité arrive aux enfants » ?
Totalement dépendant de sa mère qui doit répondre à ses besoins pour assurer sa survie, le nourrisson rencontre très tôt plaisir et frustration. La nature a bien allié les choses avec le sein en bouche, le lait qui nourrit et procure le plaisir du suçotement. Il semble que le tout petit nourrisson trouve dans le nourrissage une expérience intégrative importante : la faim est sans doute vécue comme un vide, un manque rageur empêchant toute autre perception, les pleurs déchirants du nourrisson sont vraisemblablement à la mesure de cette souffrance. La prompte réponse de la mère au début de la vie du bébé permet que l’apaisement dû à la tétée, au contact corporel, au bercement, à la chaleur, prenne valeur pour chacun : valeur de réponse pour elle, valeur d’appel pour lui ; les cris du bébé qui, d’abord, étaient seulement expressifs deviennent signal-alerte-lien. Dans les bras de la mère, le bébé fait à la fois l’expérience d’une unité corporelle et psychique qui le relie à sa mère, prolonge le vécu symbiotique de sa vie in utero, et petit à petit celle de la discontinuité car le contact œil à œil, peau contre peau, s’il poursuit le continuum, installe aussi les frontières et les distances.
Lors de ce premier éveil à la vie, la sensualité de la relation entre le bébé et sa mère installe les prémisses de la constitution du moi et de la sexualité de l’enfant : à ce moment-là se construit le premier attachement, le premier amour, les premiers investissements du corps, dans ces plaisirs sensuels qui fonderont la matrice de toute relation future, en particulier amoureuse.
C’est la mère (ou le personnage maternant) qui touche le corps du bébé, dans les soins du bain, du change, du nourrissage et des jeux, qui va permettre que les sensations violentes de l’intérieur du corps soient contenues, par exemple : celles de ballonnement, d’expulsion des selles, en explosion ; c’est la mère dans ses gestes, ses mots d’explication, la traduction qu’elle en donne, pas à pas, à son bébé, qui organise pour lui ce monde de violence. Elle le pense pour lui et lui en renvoie le sens pour qu’il s’en approprie ; elle lui renvoie son image unifiée et investie dans ses yeux à elle, en le regardant, yeux dans les yeux, pour que plus tard il se reconnaisse lui-même dans son miroir.
La mère et les adultes maternants ont le double rôle d’éveiller l’enfant à cette sensualité et celui d’endiguer un surcroît de stimulations qui ne seraient pas tolérables pour le bébé et le déborderaient. Elle est à la fois stimulante et protectrice. Spontanément, les mères jouent ce rôle de pare-excitation qui va permettre au bébé d’intégrer ses pulsions, de les lier, en un mot de ne pas vivre sur le mode de l’agressivité pure ou de la dévoration, mais de gérer l’excitation dans une relation affective d’échanges.
Et le père ? J’ai employé le mot « mère » en le nuançant, pour évoquer les adultes maternants. Toutefois, dans le maternage, le père n’est pas identique à la mère. Il n’a pas vécu, dans son corps, l’expérience de la grossesse et, son rythme à lui, ses odeurs ne sont pas connus de la même manière par le bébé nouveau-né.
L’observation du contact entre père et nouveau-né montre que le père tient plus volontiers le nourrisson près de son cou, alors que la mère le tient vers la poitrine, ce qui correspond à des zones (érogènes) de sensualité différentes pour l’un et l’autre. Il s’adresse généralement au bébé sur un mode plus stimulant, il le tient de manière moins englobante, moins moulé à son corps, et il le berce plus verticalement.
Les pères sont plus ludiques (Stoleru). Le tout petit bébé reconnaît essentiellement son père à sa voix et aux rythmes différents. Il n’est pas la mère, il n’est pas non plus l’étranger. Quand le bébé vit au quotidien avec son père et sa mère, il s’organise d’emblée dans des relations à trois et c’est dans cette matrice triadique qu’il se fondera.
C’est toutefois la capacité interne de la mère à organiser une certaine distance, à limiter la fusion, l’aspiration réciproque entre elle et lui, qui lui permet d’introduire le père en tant que tiers. Dans ce mouvement, en chaque femme est interrogé l’équilibre entre sa fonction maternelle et sa féminité et tout son développement psychoaffectif, depuis son propre vécu de nourrisson jusqu’à ses résolutions œdipiennes. Le fait qu’elle puisse, elle, désirer sexuellement un homme, dégage le bébé d’un trop grand rapprochement, introduit limite et frustration et permet à l’enfant de grandir.
À la fin de la première année, l’enfant marche, il voit le monde et il se voit de manière radicalement différente par rapport aux périodes précédentes. Si l’environnement le lui a permis, il a fait suffisamment d’expériences motrices pour avoir une certaine assurance dans ses possibilités. Il mange seul et le monde est devenu bien plus vaste que ce contact partiel que nous évoquions au début de sa vie.
Le goût, la gourmandise ont pris place. La maîtrise de la station debout, l’escalier qu’il monte puis descend tout seul, annoncent que la maîtrise sphinctérienne devient possible. La période de l’acquisition de la propreté signe une autre étape dans l’évolution de la personnalité de l’enfant et dans l’évolution de sa sexualité : il renonce à ce moment-là à « mariner » dans son caca, pour le plaisir de s’humaniser, d’être valorisé par sa mère et son père. Pour devenir grand, il admet une certaine perte.
Ce passage s’effectue dans un climat de conflit toujours important. Il coïncide avec l’apparition du « non » par lequel l’enfant démontre, entre autres, son effort pour se différencier.
La toute-puissance qu’il a nécessairement ressentie quand il était bébé – c’est-à-dire l’idée que le monde s’organisait pour lui, autour de lui – trouve une limite, car il prend conscience des interdits fondamentaux.
Sous l’égide d’une inconsciente menace de castration, le petit garçon renonce à être l’objet unique de l’amour de sa mère et il s’installe dans une relation de rivalité avec son père qu’il va tenter d’imiter et de surpasser plus tard. La petite fille renonce à posséder un pénis comme le petit garçon, elle admet la différence. Elle déplace son envie « sur le rêve de posséder un enfant de son père ». Plus tard, ce sera d’un homme qu’elle souhaitera porter ce bébé. L’interdit de l’inceste fonde à ce moment-là ce que deviendra la conscience morale.
L’amour des petits enfants pour leurs parents s’exprime par beaucoup de séduction. Mais (en principe), ils rencontrent en face d’eux des adultes-parents qui répondent par la tendresse et non pas par l’érotisme, s’ils ont eux-mêmes renoncé à leurs premières amours incestueuses. C’est ainsi que les petits enfants comprennent la limite de leur séduction ; ils butent sur un interdit et leur immaturité physiologique les conduit à se projeter dans l’avenir : plus tard, ils auront un partenaire sexuel et des enfants, etc. L’enfant abandonne sa croyance en la toute-puissance, d’abord de lui-même, puis de celle du parent dont il découvre qu’il est soumis comme lui à la Loi.
C’est à partir de ce démarrage que se développe toute la sexualité de l’enfant qui le conduit vers sa vie d’adulte sexué. La pulsion sexuelle, inscrite dans le cycle du vivant, prend sa dimension humaine dans l’échange, l’attente, selon des modalités culturelles qui permettent son expression et sa codification, d’où l’importance de son accompagnement par les adultes qui entourent l’enfant.
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