2001
enfances & PSY
Dossier
Comment la sexualité vient aux enfants
Marthe Barraco-De
Pinto
Marthe Barraco est psychologue,
Unité de soins spécialisés à domicile de la Fondation Rothschild, à Paris dans
le xiiie
arrondissement.
La mère et les adultes maternants ont le double rôle d’éveiller
l’enfant à la sensualité et d’endiguer un surcroît de stimulation qui ne serait
pas tolérable pour le bébé et le déborderait. C’est de manière privilégiée au
moment des soins de nourrissage ou de change que se vivent ces échanges, qui
doivent, dans une juste distance et sans le brusquer, permettre au bébé de
relâcher.Mots-clés :
sensualité, sexualité
infantile, auto-érotisme.
À 3 ans, le petit garçon s’extasie devant sa mère et lui avoue
son intention de se marier avec elle quand il sera plus grand. La petite fille
se contemple devant la glace pour juger de l’effet que produit le coussin
qu’elle a fourré sous sa jupe et qui gonfle son ventre comme celui d’une femme
enceinte. Les récréations de la cour maternelle résonnent d’amours changeantes.
Les jeux de découverte du corps, « du docteur » et « de papa-maman », montrent
la curiosité des enfants pour le domaine sexuel.
Aujourd’hui, la liberté plus grande d’aborder ces questions
entre adultes et enfants donne vite un vocabulaire explicatif, par exemple sur
la procréation : « Papa a déposé une petite graine » ou « Le bébé est dans le
ventre, il nous entend. » Cela étant, ces explications n’abrasent pas les
théories sexuelles des petits enfants qui continuent à élaborer, de manière
plus ou moins consciente, des explications à eux pour comprendre le monde
sexuel des adultes qu’ils ne peuvent appréhender que pas à pas, en fonction de
leur maturation physiologique et psychologique.
Mais avant d’en arriver à cet âge de 3-4 ans où, hormis le but
génital du rapprochement sexuel, l’enfant a déjà acquis toute une expérience et
connaissance sexuelle proche de ce qu’il vivra ultérieurement, penchons-nous
sur les prémisses : comment « la sexualité arrive aux enfants » ?
Totalement dépendant de sa mère qui doit répondre à ses besoins
pour assurer sa survie, le nourrisson rencontre très tôt plaisir et
frustration. La nature a bien allié les choses avec le sein en bouche, le lait
qui nourrit et procure le plaisir du suçotement. Il semble que le tout petit
nourrisson trouve dans le nourrissage une expérience intégrative importante :
la faim est sans doute vécue comme un vide, un manque rageur empêchant toute
autre perception, les pleurs déchirants du nourrisson sont vraisemblablement à
la mesure de cette souffrance. La prompte réponse de la mère au début de la vie
du bébé permet que l’apaisement dû à la tétée, au contact corporel, au
bercement, à la chaleur, prenne valeur pour chacun : valeur de réponse pour
elle, valeur d’appel pour lui ; les cris du bébé qui, d’abord, étaient
seulement expressifs deviennent signal-alerte-lien. Dans les bras de la mère,
le bébé fait à la fois l’expérience d’une unité corporelle et psychique qui le
relie à sa mère, prolonge le vécu symbiotique de sa vie
in utero, et petit à petit celle de la
discontinuité car le contact œil à œil, peau contre peau, s’il poursuit le
continuum, installe aussi les
frontières et les distances.
Lors de ce premier éveil à la vie, la sensualité de la relation
entre le bébé et sa mère installe les prémisses de la constitution du
moi et de la sexualité de l’enfant : à
ce moment-là se construit le premier attachement, le premier amour, les
premiers investissements du corps, dans ces plaisirs sensuels qui fonderont la
matrice de toute relation future, en particulier amoureuse.
C’est la mère (ou le personnage maternant) qui touche le corps
du bébé, dans les soins du bain, du change, du nourrissage et des jeux, qui va
permettre que les sensations violentes de l’intérieur du corps soient
contenues, par exemple : celles de ballonnement, d’expulsion des selles, en
explosion ; c’est la mère dans ses gestes, ses mots d’explication, la
traduction qu’elle en donne, pas à pas, à son bébé, qui organise pour lui ce
monde de violence. Elle le pense pour lui et lui en renvoie le sens pour qu’il
s’en approprie ; elle lui renvoie son image unifiée et investie dans ses yeux à
elle, en le regardant, yeux dans les yeux, pour que plus tard il se reconnaisse
lui-même dans son miroir.
La mère et les adultes maternants ont le double rôle d’éveiller
l’enfant à cette sensualité et celui d’endiguer un surcroît de stimulations qui
ne seraient pas tolérables pour le bébé et le déborderaient. Elle est à la fois
stimulante et protectrice. Spontanément, les mères jouent ce rôle de
pare-excitation qui va permettre au bébé d’intégrer ses pulsions, de les lier,
en un mot de ne pas vivre sur le mode de l’agressivité pure ou de la
dévoration, mais de gérer l’excitation dans une relation affective
d’échanges.
Et le père ? J’ai employé le mot « mère » en le nuançant, pour
évoquer les adultes maternants. Toutefois, dans le maternage, le père n’est pas
identique à la mère. Il n’a pas vécu, dans son corps, l’expérience de la
grossesse et, son rythme à lui, ses odeurs ne sont pas connus de la même
manière par le bébé nouveau-né.
L’observation du contact entre père et nouveau-né montre que le
père tient plus volontiers le nourrisson près de son cou, alors que la mère le
tient vers la poitrine, ce qui correspond à des zones (érogènes) de sensualité
différentes pour l’un et l’autre. Il s’adresse généralement au bébé sur un mode
plus stimulant, il le tient de manière moins englobante, moins moulé à son
corps, et il le berce plus verticalement.
Les pères sont plus ludiques (Stoleru). Le tout petit bébé
reconnaît essentiellement son père à sa voix et aux rythmes différents. Il
n’est pas la mère, il n’est pas non plus l’étranger. Quand le bébé vit au
quotidien avec son père et sa mère, il s’organise d’emblée dans des relations à
trois et c’est dans cette matrice triadique qu’il se fondera.
C’est toutefois la capacité interne de la mère à organiser une
certaine distance, à limiter la fusion, l’aspiration réciproque entre elle et
lui, qui lui permet d’introduire le père en tant que tiers. Dans ce mouvement,
en chaque femme est interrogé l’équilibre entre sa fonction maternelle et sa
féminité et tout son développement psychoaffectif, depuis son propre vécu de
nourrisson jusqu’à ses résolutions œdipiennes. Le fait qu’elle puisse, elle,
désirer sexuellement un homme, dégage le bébé d’un trop grand rapprochement,
introduit limite et frustration et permet à l’enfant de grandir.
À la fin de la première année, l’enfant marche, il voit le
monde et il se voit de manière radicalement différente par rapport aux périodes
précédentes. Si l’environnement le lui a permis, il a fait suffisamment
d’expériences motrices pour avoir une certaine assurance dans ses possibilités.
Il mange seul et le monde est devenu bien plus vaste que ce contact partiel que
nous évoquions au début de sa vie.
Le goût, la gourmandise ont pris place. La maîtrise de la
station debout, l’escalier qu’il monte puis descend tout seul, annoncent que la
maîtrise sphinctérienne devient possible. La période de l’acquisition de la
propreté signe une autre étape dans l’évolution de la personnalité de l’enfant
et dans l’évolution de sa sexualité : il renonce à ce moment-là à « mariner »
dans son caca, pour le plaisir de s’humaniser, d’être valorisé par sa mère et
son père. Pour devenir grand, il admet une certaine perte.
Ce passage s’effectue dans un climat de conflit toujours
important. Il coïncide avec l’apparition du « non » par lequel l’enfant
démontre, entre autres, son effort pour se différencier.
La toute-puissance qu’il a nécessairement ressentie quand il
était bébé – c’est-à-dire l’idée que le monde s’organisait pour lui, autour de
lui – trouve une limite, car il prend conscience des interdits
fondamentaux.
Sous l’égide d’une inconsciente menace de castration, le petit
garçon renonce à être l’objet unique de l’amour de sa mère et il s’installe
dans une relation de rivalité avec son père qu’il va tenter d’imiter et de
surpasser plus tard. La petite fille renonce à posséder un pénis comme le petit
garçon, elle admet la différence. Elle déplace son envie « sur le rêve de
posséder un enfant de son père ». Plus tard, ce sera d’un homme qu’elle
souhaitera porter ce bébé. L’interdit de l’inceste fonde à ce moment-là ce que
deviendra la conscience morale.
L’amour des petits enfants pour leurs parents s’exprime par
beaucoup de séduction. Mais (en principe), ils rencontrent en face d’eux des
adultes-parents qui répondent par la tendresse et non pas par l’érotisme, s’ils
ont eux-mêmes renoncé à leurs premières amours incestueuses. C’est ainsi que
les petits enfants comprennent la limite de leur séduction ; ils butent sur un
interdit et leur immaturité physiologique les conduit à se projeter dans
l’avenir : plus tard, ils auront un partenaire sexuel et des enfants, etc.
L’enfant abandonne sa croyance en la toute-puissance, d’abord de lui-même, puis
de celle du parent dont il découvre qu’il est soumis comme lui à la
Loi.
C’est à partir de ce démarrage que se développe toute la
sexualité de l’enfant qui le conduit vers sa vie d’adulte sexué. La pulsion
sexuelle, inscrite dans le cycle du vivant, prend sa dimension humaine dans
l’échange, l’attente, selon des modalités culturelles qui permettent son
expression et sa codification, d’où l’importance de son accompagnement par les
adultes qui entourent l’enfant.