2001
enfances & PSY
Dossier
De l’exhibition à la pudeur
Les enfants en crèche
Hélène Gane
Hélène Gane, infirmière
psychiatrique, Unité de soins spécialisés à domicile de la Fondation
Rothschild, à Paris dans le xiiie
arrondissement.
Anne Delmas
Nathalie Jarousseau
Anne Delmas et Nathalie
Jarousseau sont éducatrices de jeunes enfants en crèche
collective.
Nous savons combien il est important pour les bébés de recevoir
des soins qui alimentent leur sensualité, dans le respect de leur personne.
Très vite, on repère les bébés sensibles à ces contacts, ceux qui s’y refusent,
ceux qui initient les câlins, ceux qui s’en détournent aussi. C’est de manière
privilégiée, au moment des soins de nourrissage ou de change, que se vivent ces
échanges qui doivent dans une juste distance et sans les brusquer, permettre
aux bébés de se relâcher, de se lover, ou de se laisser déshabiller en
confiance.
Quand les enfants marchent, peu à peu émergent les questions
sur leur identité de petit garçon ou de petite fille. Dans leurs jeux, on voit
poindre le « faire pareil », puis un vrai « faire-semblant » où l’enfant peut
dire : « Tu serais le papa… ». Peu à peu, ce sont les attitudes du parent du
même sexe qui sont là, au-delà des rôles sociaux attribués à l’un ou à l’autre
sexe, les habitudes familiales qui ressortent (qui passe l’aspirateur, par
exemple). Les garçons se mettent à faire pipi debout, les filles aussi, surtout
celles qui sont actives et qui testent leurs possibilités avant de
s’adapter.
Dans le milieu où elles exercent, les professionnelles de
l’accueil de jeunes enfants notent que le terme de sexualité infantile est très
peu utilisé dans le vocabulaire quotidien lorsque l’on parle des enfants de
moins de trois ans. S’agit-il d’une méconnaissance, d’un déni, ou d’une gêne
liée à l’idée qu’on se fait de l’enfant : « Si petit, peut-il avoir une
sexualité ? » Si le terme est utilisé, il l’est uniquement pour parler d’une
sexualité qui se voit. Ainsi dans une collectivité d’enfants de moins de trois
ans, les comportements sexualisés tels l’exhibition et la masturbation,
lorsqu’ils deviennent excessifs, peuvent déranger, voire mettre en difficulté
les adultes et les enfants qui y sont confrontés. Ils amènent interrogations et
réflexions.
Nicolas, âgé de 22 mois, joue à se déshabiller au sein d’un
groupe d’enfants du même âge. Debout dans la pièce, il se montre aux autres. La
nudité suscite chez lui une excitation difficile à canaliser par les adultes
qui ne réussissent pas à lui faire garder ses vêtements. Il les enlève de façon
compulsive pendant tout un après-midi, ce qui va provoquer une inquiétude chez
une petite fille qui va se mettre à pleurer.
Ce type de comportement n’est pas rare chez les enfants de cet
âge. Il semble qu’au moment de l’acquisition de la propreté, le fait de ne plus
porter des couches modifie chez l’enfant la relation à son corps. En effet on
peut constater que, vers 2-3 ans, la semi-nudité (slip et torse nu) excite les
enfants au point de troubler leur endormissement. Il est alors nécessaire de
les couvrir d’un drap léger ou de sous-vêtements pour les apaiser, même lors de
forte chaleur. Il est à noter que ces mêmes enfants s’endormaient
tranquillement l’année précédente.
La fin des couches correspond à une « libération » : l’enfant
devient un peu plus maître de son corps puisqu’il va régler lui-même son
passage aux toilettes. Du côté des adultes, un mouvement plus net de
reconnaissance de l’identité sexuée des enfants se fait également. C’est aussi
à ce moment-là que la possibilité de se toucher, ou de toucher les autres pour
une connaissance réciproque, se trouve accrue.
Ainsi, pendant de nombreuses semaines, à chaque fois que les
sept enfants d’un groupe se retrouvent dans la piscine, Maxime, âgé de 30 mois,
slip baissé, se masturbe devant ses camarades, qui, du coup, cessent de jouer
pour le regarder. Les nombreuses tentatives des adultes pour l’aider à garder
son slip restent sans effet. Son activité masturbatoire prendra fin lorsque les
jeux de glisse et de toboggan vont pouvoir s’élaborer entre enfants.
En grande section, se pose la question de la pudeur. Comment
est-elle initiée par l’éducation ? Que privilégie-t-on comme espace intime à la
maison ? et à la crèche ? dans les toilettes collectives ? À cet âge-là, la
distinction se fait nettement entre la curiosité essentielle et l’excitation
permanente, entre la réassurance de l’enfant qui se touche et s’endort, et
celui qui s’engage dans de l’auto-érotisme compulsif. Dans un premier temps,
les réactions des adultes face à ces comportements semblent liées, non
seulement à la connaissance qu’ils peuvent avoir de la sexualité infantile,
mais aussi à leur propre histoire. Une élaboration secondaire peut s’avérer
nécessaire quand l’envahissement ou la répétition alertent les adultes qui
s’interrogent alors sur les causes d’une masturbation compulsive ou ses
conséquences.
En crèche collective, on observe comment, en prolongement des
soins dans son milieu familial, le jeune enfant construit les prémisses de sa
vie sexuelle en relation avec les personnes – auxiliaires et éducatrices – qui
l’entourent au quotidien. D’où l’importance d’échanger sur ces sujets.