2001
enfances & PSY
Dossier
La vie sexuelle des 6-11 ans
Jean-Yves Hayez
Jean-Yves Hayez est professeur
de pédopsychiatrie et docteur en psychologie. Il est responsable de l’Unité de
pédopsychiatrie, coordonnateur de l’équipe sos Enfants-Familles aux cliniques
universitaires Saint-Luc, à
Bruxelles.
Cet article expose ce que sont les manifestations saines ou
pathologiques de la sexualité des enfants en âge d’aller à l’école primaire, en
y intégrant l’influence des changements relationnels et sociétaux des dernières
décennies. L’article expose aussi quelques considérations sur l’éducation et la
psychothérapie de la sexualité des enfants de cette tranche
d’âge.Mots-clés :
sexualité normale, jeux
sexuels, perversion sexuelle, enfant auteur
d’abus, éducation sexuelle.
L’enfant en âge d’aller à l’école primaire – entre 6 et 11 ans
environ – est habité et mû, entre autres, par sa pulsion et ses désirs sexuels.
C’est une énergie vitale en lui qui vise aussi bien à l’union positive avec
l’autre qu’à une union positive à lui-même : si la finalité biologique de cette
union n’est pas encore activée à cet âge, la finalité affective l’est bel et
bien ; elle engage plus ou moins concrètement le corps et les parties sexuées
de celui-ci, et apporte à l’enfant – et à ses éventuels partenaires – plaisirs
et joies.
Il y a donc réellement une vie sexuelle à cette période de la
vie, faite de représentations mentales, d’affects, mais aussi de mises en
pratique. Elle peut être momentanément estimée soit « normale », soit
pathologique. Nous nous centrerons surtout sur la première modalité.
Les déterminants d’une vie sexuelle en bonne santé
développementale
La curiosité
C’est le désir de connaître la nature et le fonctionnement du
corps, jusqu’à ses domaines les plus intimes : expériences faites sur lui,
comparaisons effectuées sur l’autre, identique ou complémentaire, désir de
savoir quelle est cette fameuse sexualité dont parlent tant les « grands » et
appropriation progressive du concept, en partant des gros mots et des blagues
obscènes – d’abord pas très bien compris – jusqu’aux exercices
pratiques.
Le désir et le processus d’identification aux grands et aux
adultes
Contrairement à ce qui se passait au cours des cent dernières
années, les enfants sont témoins de la vie
sexuelle des adultes. Pas essentiellement des ébats de papa et maman
(ou, pour « faire moderne », d’un de ceux-ci avec son partenaire homo ou hétéro
du moment), qu’il faut toujours surprendre par le trou de la serrure mais, de
façon plus ouverte, de l’espèce adulte, qu’on voit forniquer à heures fixes à
la télévision, ou dont les médias apprennent qu’ils ont un drôle d’usage du
cigare : si le Père fait l’amour sur la place publique, ses fils, pour grandir,
vont jouer à l’avance les rôles qu’ils devront tenir un jour, puis comme dans
toute identification, vont avoir envie de le faire pour de vrai.
Le défi face aux règles
Même si les interdits sont moins cruels, le langage des
adultes continue largement à situer la pratique de la sexualité comme étant de
leur domaine réservé : « Tu peux – sinon : tu dois ! – savoir… la sexualité,
c’est chouette… mais tu es trop petit pour la pratiquer (et si je t’y prends,
je crie sur toi : ainsi fut puni Prométhée pour avoir voulu voler le feu des
dieux ; un aigle lui rongea le foie pour l’éternité). » De fait, ce qui reste
un interdit, beaucoup d’enfants ont envie de le transgresser à l’occasion,
précisément parce que c’est… interdit
[1].
L’affirmation d’une puissance ressentie en soi
S’intéresser au sexe, c’est être grand, se le prouver à
soi-même, et le montrer aux autres. Dans le cadre de cette affirmation de
puissance, se situent les enfants dominants qui prennent l’initiative
d’entraîner les autres à l’aventure, ici sexuelle, tout en finissant par
respecter leur éventuel refus. Ce ne sont donc pas des enfants abuseurs, même
si, au moment de la découverte des faits, les autres ont tendance à les lâcher
et à prétendre qu’ils ont été entraînés contre leur gré
[2].
Un enfant qui se développe bien n’est pas exempt d’angoisses, ni
même de légers sentiments de culpabilité irrationnelle
Ces sentiments pénibles font partie de toute vie. Mais,
paradoxalement, leur existence n’inhibe pas systématiquement la réalisation des
désirs et des comportements même si leur mise en
œuvre les accroîtra encore. On est dans un véritable cercle vicieux
: pour être quitte de son angoisse, pour savoir, pour vérifier, pour vaincre
l’ennemi… l’enfant va poser un acte, mais cet acte ne soulage rien à long
terme. Au contraire, il amplifie la crainte de l’agression en retour.
Il en est de même pour la culpabilité : pour en savoir plus
sur les intentions punitives prêtées à l’adulte et sur le pouvoir de
discernement de celui-ci, l’enfant va poser le comportement interdit, et en
laisser des traces qui mènent à lui. La punition précise qui suivra est censée
être préférable à un vécu diffus de culpabilité… mais l’acte réveille de
nouvelles culpabilités.
Parmi les angoisses « normales » à l’âge de l’école primaire,
on peut citer :
- surtout chez les plus jeunes, des angoisses liées au
simple jeu de l’imagination qui pallie énormément les lacunes momentanées de
l’intelligence et d’un bagage informatif correct (Hayez, 1999) : pas encore de
certitude tranquille quant à la permanence de l’objet, et partant, quant à
l’inéluctabilité et à la stabilité des différences sexuelles, etc. ; il existe
donc des vérifications anxieuses, scientifiques, de ce qu’il en
est.
- surtout chez les plus âgés, l’existence structurante
d’une phase de névrose infantile (« pas trop serrée ») : avant que l’enfant ne
trouve ses solutions mentales rapidement et spontanément –
via les identifications, les
sublimations et la simple mise en veilleuse spontanée de son Sur-Moi le plus
archaïque –, certains de ses désirs lui apparaissent momentanément conflictuels
comme les désirs œdipiens et les désirs masturbatoires (c’est-à-dire désirs de
pratiquer déjà une sexualité, comme les grands).
La camaraderie ou l’amitié, et les partages qu’elle
induit
« Pour faire plaisir » au copain ou à la copine qu’on aime
bien, on lui montre, le cœur un peu battant, l’image pornographique acquise de
dure lutte, voire une partie intime du corps propre
[3], comme un secret précieux, qu’on portera
ensuite ensemble… On procède avec lui aux premières explorations et activités
vraiment sexuelles, à la découverte des mystères et plaisirs qui y sont liés,
etc.
Une satisfaction érotique
En effet, le plaisir de la
manipulation sexuelle, le plaisir de (se) toucher ou d’être touché,
constitue également un déterminant partiel de l’activité sexuelle infantile. Et
cela, même s’il n’a encore que peu à voir avec l’intensité des plaisirs et
orgasmes éprouvés autour de et après la puberté. S’ajoutent à ce plaisir
strictement physique et local, d’autres plaisirs plus spirituels liés aux
déterminants déjà évoqués : plaisir de savoir, d’expérimenter, de grandir, de
défier, etc.
La recherche du plaisir n’est cependant ici qu’un but parmi
d’autres ; il n’existe pas, comme dans la perversion, un culte raffiné et quasi
exclusif de l’érotisme
[4].
À côté de ces dynamismes psychiques principaux, et sans
prétendre d’ailleurs en avoir dressé une liste exhaustive, il faut évoquer des
facteurs d’un autre ordre, comme :
- le corps : son équipement n’est pas le même d’un enfant à
l’autre ; certains ont des besoins, une excitabilité et une sensibilité sexuels
plus forts que d’autres ;
- la vitesse du développement général et pulsionnel est
variable elle aussi. Elle est déterminée en partie, et en partie seulement, par
les attitudes de l’environnement. Certains enfants quittent plus vite et plus
radicalement que d’autres leurs investissements oraux, sphinctériens, génitaux
solitaires…, d’autres s’y attardent ou ne les abandonnent que
partiellement.
Les formes d’une activité sexuelle qui se développe bien
Nous décrirons successivement : la forme
stricto sensu, l’ambiance affective
générale qui accompagne l’activité, quelques critères caractéristiques du
contexte et du déroulement, l’un ou l’autre critère lié à la présence
éventuelle de partenaire(s).
La forme stricto
sensu. S’installe progressivement une primauté des pulsions, désirs
et activités génitales, en même temps que prennent corps les fantasmes
organisateurs de la sexualité, pour la suite de la vie.
Corollairement, on assiste au déclin de la primauté des pulsions prégénitales,
le plus souvent en quête d’objet partiel. Déclin veut dire que l’intérêt pour
celles-ci et le plaisir qu’elles procurent s’amenuisent spontanément : elles
deviennent largement inutilisées, plutôt que refoulées.
Déclin n’est pas disparition : elles persistent comme centres
d’intérêt occasionnels. Par exemple, lorsque le hasard ramène des stimuli,
qu’il s’ennuie et/ou qu’il a peur, l’enfant se livre à nouveau à des jeux
urinaires. Quand il a été malmené, il peut passer par une brève phase de
sadisme sur des petits animaux, etc.
En outre, la vitesse du développement n’est pas la même selon
les enfants, pas plus que ne l’est la radicalité avec laquelle ils passent
d’une étape à l’autre. Certains enfants, davantage fixés à l’âge nourrisson de
leur vie, verront leur génitalité infiltrée d’un très grand désir de caresses,
voire d’activités buccales. D’autres, plus fixés à l’âge tout-puissant ou
sphinctérien, auront une sexualité plus brutale, parfois proche du sadisme,
et/ou garderont de grands intérêts scatologiques.
La primauté du génital
progresse indubitablement, mais elle connaît elle-même un certain nombre de
tâtonnements d’objet et de mode. Quant à l’objet, il y a des allers et retours
entre :
- des phases d’investissement auto-érotique : masturbations
sans fantasmes ou avec fantasmes centrés sur soi, ou mettant vaguement en scène
l’autre comme faire-valoir de la jouissance ou de l’emprise recherchées
;
- d’autres, où la masturbation est la seule conduite sexuelle
réalistement accessible, mais où, fantasmatiquement, est intensément désirée
une relation physique avec le parent œdipien et/ou avec ses déplacements les
plus lisibles ; il est beaucoup plus rare que ce soit avec un partenaire de la
même génération d’âge ;
- des jeux sexuels, homo ou hétérosexuels, avec un (des)
partenaire(s) du même groupe d’âge ;
- bien plus rares sont les activités sexuelles qui
s’accompagneraient d’un réel vécu amoureux
[5].
Quant au mode, l’inspection, la manipulation et les caresses
des zones et organes génitaux deviennent de plus en plus centrales ; elles
s’accompagnent éventuellement d’un rien de scénario, d’histoire racontée («
On disait que tu es le papa. »), mais
rapidement, l’enfant sain va au but, et ne s’invente pas de scénarios très
compliqués qui retarderaient longuement l’ultime « découverte ».
Coexistent avec ces manipulations :
- des moments d’exhibitionnisme : à travers eux, vérifier son
pouvoir (de séduire, d’effrayer, d’oser) est au moins aussi important que le
plaisir érotique rencontré ; la toute première étape sur la voie de cet
exhibitionnisme, c’est le maniement de gros mots, de blagues salaces ou du
folklore obscène des comptines ;
- d’autres, de voyeurisme, mais où, là aussi, le plaisir de
satisfaire sa curiosité, de faire comme les grands, est au moins aussi grand
que la satisfaction érotique (Satterfield, 1975).
« Enculer » et « sucer » passant de plus en plus dans le
vocabulaire quotidien, certains enfants voudront voir de plus près de quoi il
s’agit, surtout s’ils ont des fixations anales ou orales. On n’est plus à
l’époque où la vie rurale était vide de stimulations, à part l’arrière-train
accueillant des ânes et des brebis ; en revanche, il y a davantage d’enfants
laissés à eux-mêmes, curieux, sans beaucoup de retenue sur-moïque et qui, entre
autres explorations, dans l’appartement où ils s’ennuient, peuvent se souvenir
que le berger allemand femelle de la maison, après tout, pourrait être à usages
multiples, etc.
Si, un peu par hasard ou parce que le développement est plus
lent dans certains domaines, il existe parfois des satisfactions non-génitales,
on peut parier qu’elles sont accessoires et que l’enfant ne s’y cramponnera pas
: dans le film Padre Padrone, le
pré-adolescent qui connaît bibliquement son âne ne restera très probablement
pas fixé à ce mode de satisfaction, et ne s’y est adonné que faute de
mieux.
L’ambiance affective
qui entoure l’activité sexuelle « normale » est largement détendue, paisible,
plaisante, sans centration exclusive et intense sur la seule jouissance
physique. Il peut s’y mêler éventuellement un peu d’angoisse et de culpabilité
: c’est parfois « le cœur battant » que les enfants explorent cet univers
encore largement inconnu et qui leur semble être réservé aux adultes
[6].
Quant à son
déroulement. L’activité sexuelle est bien moins souvent
l’aboutissement d’une planification contraignante et longuement concoctée à
l’avance que déclenchée par le hasard
[7] : ennui, insomnie, besoin de faire pipi à deux au
même moment, stimulus externe imprévu et excitant, tension corporelle, etc.
Elle peut donc apparaître comme impulsive ou exécutée avec maîtrise et
intelligence, mais dans les deux éventualités, l’enfant la reconnaît comme
sienne ; du moins le reconnaît-il dans son for intérieur, pour lui-même («
C’était gai », entendez : «
C’est moi qui ai planifié quelque chose de
gai ») ; néanmoins, si les adultes l’interpellent et lui font des
reproches, il se défendra souvent de l’avoir voulu vraiment, pour ne pas
s’attirer des ennuis.
L’activité a également lieu discrètement, loin de la génération
des parents et elle n’est jamais surprise par eux que par un malheureux
hasard.
Si l’on examine les choses dans la durée, on constate aussi que
:
- l’activité ne se répète pas à haute fréquence : l’enfant ne
passe pas sa vie à se masturber. Dans un petit groupe de copains, les jeux
sexuels constituent un hasard occasionnel : ils se réunissent surtout pour
jouer, faire du sport et, à l’occasion un peu de sexe ;
- il y a une progression dans la « technique et la compétence
» en matière sexuelle, et aussi, une certaine diversification : l’enfant ne
reproduit pas indéfiniment le même scénario.
Si des pairs sont engagés dans
l’activité, ils sont respectés. Les enfants se parlent : il s’agit
bien d’un « jeu » qui engage le sexe et le dépasse à la fois ; on y discute
donc des sciences du corps et du sexe, on y joue des rôles sexués et
sexuels.
Les pairs engagés sont plus ou moins du même âge ; les plus
grands (10-12 ans) ignorent les petits (par exemple, en dessous de 7 ans),
objets de dédain et non objets sexuels à initier.
Quant au conflit avec l’ordre
adulte, il est fréquent. Pour l’adulte du
xxie siècle, l’enfant est souvent assez
grand pour savoir, et trop petit pour faire. Mais ce paradoxe n’arrête pas
l’enfant, qui conquiert sa sexualité : dans Padre
Padrone toujours, on voit que l’accès à la sexualité n’est pas
quantité négligeable. Elle dérange l’ordre adulte, qui a une certaine image de
l’enfance : bons bergers bien utilisés, mais bien conformes aussi, sans
distractions déviantes. Il y a donc un châtiment, mais celui-ci n’arrête pas un
processus en marche : les images suivantes du film restent sexuelles mais,
alors, la sexualité surprise chez les enfants n’est pas l’objet d’un
affrontement, mais plutôt d’une stimulation des adultes… entre eux.
L’accompagnement éducatif
Ce que pourrait être un accompagnement idéal
Supposons que nous – parents, éducateurs, thérapeutes –
soyons en mesure de réagir immédiatement « en connaissance de cause »,
c’est-à-dire en ayant correctement appréhendé la signification saine de la
question, de la préoccupation ou/et de l’activité sexuelle à laquelle nous
sommes confrontés. Supposons par ailleurs que nous soyons sereins.
Alors, dans les grandes lignes, voici une proposition
d’accompagnement qui me semble contribuer à la maturation de l’enfant
:
S’il nous arrive de « tomber par hasard » sur une activité
sexuelle saine ou d’en être informés, une des attitudes les plus structurantes,
c’est notre discrétion, qui renvoie l’enfant à sa génération d’âge. Dans une
large mesure, le meilleur accompagnement de la sexualité d’un enfant d’âge
scolaire consiste à lui laisser largement la paix, sans beaucoup se mêler de
ses tâtonnements, le plus souvent discrets.
Réfléchissons plutôt à notre témoignage de vie spontané,
comme adultes investis par lui, autour de l’identité sexuée et sexuelle et de
la sexualité : c’est celui-ci surtout qui sera à l’origine des identifications
les plus stables de l’enfant, et de la mise en place progressive de ses désirs
et de leur socialisation, avec la part qu’il réserve à l’amour, au plaisir et
aux sublimations.
Pour peu que nous soyons investis d’une mission d’éducation,
cette sobriété peut nous paraître quelque peu frustrante (nous avons parfois
besoin de nous rassurer) ou angoissante pour l’enfant. Faut-il y ajouter un
commentaire ? Peut-être, mais de préférence pas sur le coup du réflexe
émotionnel généré par la scène surprise ou apprise. Plus tard, à tête reposée,
ce qu’on a vu ou appris peut être l’occasion d’un petit échange verbal sur la
sexualité, son sens, la place que nous lui donnons dans notre vie et celle que
nous proposons à l’enfant.
Éventuellement, c’est l’occasion de lui (ré)énoncer deux lois
(qui nous semblent transcender le relatif culturel), de les lui expliquer et de
vérifier s’il a suffisamment veillé à les observer : A-t-il veillé à exercer
son activité sexuelle discrètement, hors du regard de ceux qui n’y étaient pas
invités ? Et, s’il y avait un ou des partenaires, celui-ci (ceux-ci) était-il
(étaient-ils) consentant(s) ? En particulier, si la différence d’âge était
assez importante (par exemple, implication d’un petit d’âge préscolaire), on
doit lui rappeler combien les tout-petits sont suggestibles ; leur consentement
est donc souvent des plus fragiles et l’on fait mieux de les laisser en dehors
de ces jeux-là.
L’adulte éducateur se donne en outre naturellement le droit
d’inviter l’enfant à se conformer à une attente familiale et culturelle (par
exemple : « Avec ton copain X [avec qui il y a eu le jeu sexuel], j’espère que
vous passez beaucoup de temps à vous amuser autrement, et à faire d’autres
choses. Qu’est-ce qui vous intéresse surtout ? »). Mais, redisons-le, c’est
d’abord le témoignage de vie des adultes qui est susceptible d’avoir l’effet
éducatif le plus radical.
Si nous sommes interpellés en tant que psychothérapeutes à ce
propos, nous pouvons discuter avec les parents dans les termes décrits
ci-dessus ; il nous revient également de les aider à comprendre le
retentissement en eux de cette sexualité perçue chez leur enfant, et
l’inscription de ce retentissement dans leur histoire. Après quoi, ils feront
mieux la part des choses entre ce qui est vraiment au service de son
épanouissement et ce qui est pur remous de leurs réminiscences
subjectives.
Sexualité pathologique accompagnement éducatif et thérapeutique de
l’enfant
La place nous manque dans cet article pour exposer en détail
les raisons de la genèse progressive ainsi que les formes cliniques d’une
sexualité momentanément pathologique chez certains enfants. « Momentanément »
c’est-à-dire se limitant parfois à une très brève période ou se prolongeant
dans la durée, jusqu’à la « chronification ». À notre sens, les quatre
pathologies les plus fréquentes sont :
- une sexualité anxieuse-compulsive (névrotique ou
post-traumatique) ;
- une sexualité excessive et/ou précoce (« hypersexualité »)
;
- une sexualité liée à l’abus de pouvoir
;
- et une sexualité perverse.
Les grandes lignes de la prise en charge de chacune de ces
formes procèdent de grandes catégories d’intention identiques, avec chaque fois
des applications particulières.
« Travailler » nos émotions
Il est rare que nous demeurions suffisamment sereins face aux
manifestations sexuelles des enfants, surtout quand elles sont porteuses de
caractéristiques pathologiques à même de nous déstabiliser. Les réactions
émotionnelles les plus habituelles conduisent à la dramatisation (« C’est un
futur Dutroux ») ou, à l’inverse, à la banalisation-minimisation, qui n’est
souvent qu’une dénégation de l’angoisse que nous éprouvons (« Ils jouent tous à
touche-pipi » ou, en plus distingué : « Les enfants sont des pervers
polymorphes »).
La sollicitude pour l’ensemble de la personne de
l’enfant
Schématiquement, cette intention se décompose en trois axes
:
1. Il s’est produit un (des)
fait(s) sexuel(s) problématique(s). Il faut donc pouvoir en parler
avec l’enfant délicatement et clairement, en insistant au besoin : il est
souhaitable qu’il puisse le(s) décrire, en le(s) plaçant dans leur contexte ;
il devrait également pouvoir donner ses propres idées sur leurs causes :
comment s’explique-t-il qu’il a fait cela ? Il devrait également évoquer son
vécu à leur sujet, la « place », le « sens » qu’il attribue à sa jeune
sexualité dans sa vie, actuelle et future.
2. À travers l’écoute de
l’enfant, à travers ce qu’il dit de lui de façon plus générale, à
travers l’observation de son comportement et l’écoute de son entourage,
l’adulte devrait, lui aussi, se faire une idée, souvent plus large, sur « les
causes » : quels sont les facteurs individuels, familiaux, sociaux,
probablement à l’origine de la pathologie sexuelle. Reste alors à y remédier
(guidance parentale, psychothérapie, changement de fréquentations,
etc.).
3. L’enfant n’est évidemment
pas réductible à sa sexualité. Il s’agit de s’intéresser à d’autres
dimensions de son être, estimées positives, et amplifier ses ressources, pour
l’amener à désinvestir « naturellement » une sexualité déviante devenue
inutile. Il en va de même si on s’intéresse à d’autres dimensions de son
mal-être et si on les soigne.
Pensons par exemple à la valorisation des projets et à la
mise en confiance en soi des enfants névrosés. Pensons aussi aux issues «
sublimées » que l’on peut proposer aux enfants en recherche de
pouvoir.
Notre témoignage de vie en
matière d’identité sexuée, de rapport à l’autre, de sexualité est,
rappelons-le, un axe éducatif de toute première importance, et il
convient d’y réfléchir au moins autant s’il y a sexualité pathologique que si
elle est estimée saine.
Nos commentaires explicites autour de la sexualité
Pour peu que ces commentaires ne soient pas en contradiction
avec notre témoignage spontané, et pour peu que nous soyons « signifiants » aux
yeux de l’enfant, il peut être important que nous discutions explicitement avec
lui de ce que peut représenter la sexualité dans une vie, à ses yeux et aux
nôtres. À nous alors de veiller à ne pas être écrasants (mieux vaut l’écoute et
le partage des idées), ni moralisateurs, type discours d’ancien combattant. Cet
échange verbal comporte éventuellement des éléments informatifs
(fonctionnement, finalités biologiques, comportements sexuels habituels, etc.)
; il comporte surtout un partage d’idées sur les valeurs (place de l’autre, du
plaisir, de l’affection, etc.). Il évoque enfin l’inscription de la sexualité
dans les Lois humaines et les normes culturelles et sociales. L’échange sur les
valeurs est particulièrement important avec les enfants hypersexualisés,
abusifs et pervers, qui, précisément, remettent en question « le sens
».
À propos des lois et des normes culturelles
1. Certains actes sexuels pathologiques constituent aussi des
transgressions intentionnelles des lois humaines les plus fondamentales :
essentiellement via la violence faite sur le partenaire et/ou le non-respect
des statuts générationnels (des activités sexuelles avec des tout-petits
constituent plus une violence – même d’apparence douce – qu’une activité
transgénérationnelle).
Certaines violences exercées sans le consentement du
partenaire sont très délibérées : c’est toujours le cas, par définition, quand
l’enfant recherche essentiellement la jouissance de son pouvoir via sa
sexualité (« abus de pouvoir sexuel »). Par ailleurs, plus occasionnellement,
les enfants hypersexualisés ou pervers peuvent, eux aussi, ne pas respecter le
consentement de leurs partenaires. Dans la sexualité anxieuse-compulsive, il
peut également exister une violence faite au partenaire, mais elle est en
partie involontaire (et souvent, en partie non-inéluctable : la responsabilité
est atténuée, mais pas nulle).
Dans certains actes sexuels transgénérationnels (pédophilie
ou inceste), il peut également exister une demande active émanant de l’enfant
(le plus souvent hypersexualisé ou pervers). Même si l’adulte qui dit « oui »
reste le principal responsable de ce qui suit (il n’a pas assuré sa mission
d’éducateur), l’enfant ici incriminé a également des comptes à rendre sur sa
part de responsabilité.
Nous avons décrit ailleurs ce qu’il en était de la réponse
éducative à ces actes transgressifs ou pseudo-transgressifs. Rappelons
seulement que :
- pour tous ces enfants, quelle que soit leur
intentionnalité, l’interdiction de transgresser la loi doit être redite et,
s’il y a eu abus physique ou/et moral sur autrui, des dédommagements doivent
être demandés ;
- plus il y a eu intentionnalité gratuite, plus on peut
signifier à l’enfant que ce qu’il a fait était mal, et plus on peut envisager
des punitions ;
- tous peuvent être invités à « se réparer de l’intérieur »
et voir leurs efforts de meilleure socialisation récompensés par la
suite.
2. En deçà des lois naturelles, fondamentales, les normes
culturelles et sociales disent quelles formes peut prendre la sexualité en
général, et celle des enfants en particulier, pour respecter les attentes d’un
groupe social déterminé. Aux éducateurs donc de réfléchir jusqu’à quel point
ils veulent représenter la norme culturelle en cette matière.
En ce qui nous concerne, face à certaines formes perverses de
la sexualité, ou face à une sexualité vraiment excessive, il ne nous choquerait
pas d’entendre les adultes rappeler sobrement à l’enfant la norme culturelle,
sans l’insulter ni le culpabiliser : « Chez nous, on ne pratique pas ce genre
de sexualité-là… Ce n’est pas comme ça qu’on a l’habitude de se faire plaisir…
de vivre sa sexualité avec autrui. » Ensuite, on lui interdit de
recommencer.
Autres composantes importantes des attitudes
quotidiennes
– Des plaisirs davantage socialisés peuvent être proposés en
remplacement, surtout face aux enfants hypersexualisés et soupçonnés de
perversion : on peut veiller à leur proposer une ambiance et un programme de
vie gais, attractifs, bien remplis. On définira avec eux des activités qui leur
plaisent, où ils se sentent utiles, où ils ont l’impression de se réaliser, et
on les encouragera à s’y investir. On essaiera particulièrement de mettre en
place celles de ces activités qui connotent de vraies relations à
autrui.
Cette invitation à vivre autrement ne sera pas faite
grossièrement. Il ne s’agit donc pas de leur dire : « Fais du football pour ne
plus penser à telle manière de pratiquer ta sexualité. » Le message à ce propos
doit être dissocié : d’une part, le rappel de la norme culturelle ou de la loi
(« ta sexualité peut s’exercer dans tel créneau et pas dans tel autre »),
d’autre part, et en d’autres moments, des invitations à « bien remplir sa vie
».
– La présence de l’adulte dans la vie de l’enfant est
essentielle : la sexualité déviante naît assez souvent en partie du vide, vide
de présence matérielle, et vide d’un investissement relationnel de qualité. À
nous d’en tirer les leçons et de redevenir davantage présents dans la vie de
nos enfants, avec vigilance mais sans paranoïa, avec amitié, en les entraînant
vers un monde social.
L’accompagnement tel qu’il fonctionne concrètement
Il est rare que l’adulte fasse preuve tout de suite de la
sérénité et de la lucidité qui permettraient totalement un accompagnement tel
que nous venons de l’esquisser.
Pour beaucoup, il demeure une gêne à dialoguer clairement
autour de la sexualité ; c’est un héritage de l’ambiance répressive dans
laquelle ont baigné l’éducation sexuelle et l’accès à la sexualité de beaucoup
d’adultes. C’est lié également au flou contemporain qui entoure les normes.
Enfin, la culture prescrit que la sexualité doit être privée, intime et
monogénérationnelle : cette valeur d’intimité pèse déjà sur la fluidité du
dialogue.
Au-delà de cette gêne de base, des émotions excessives peuvent
surgir, tant du côté de la dramatisation et de la tendance à culpabiliser
l’enfant, que du côté inverse de « l’excitation érotique à ses côtes » et du
clin d’œil de principe. Sous l’emprise de ces émotions, l’adulte peut se taire
trop… ou parler inconsidérément.
Mais une première réaction n’est pas forcément la réaction
définitive ! L’adulte peut, s’il le veut, réfléchir à l’opportunité de ce qu’il
a commencé par dire ou faire ; il peut se faire conseiller quelque peu, il peut
« revenir », avec l’enfant, sur une première réaction maladroite et s’expliquer
à ce propos, tranquillement : un nouveau commentaire et, aussi, quelques mots
échangés sur la raison d’être du premier, peuvent s’avérer bien
apaisants.
La signification saine ou pathologique de certains
comportements sexuels n’apparaît pas toujours en une fois : tel acte sadique,
est-ce un tâtonnement accidentel, ou un plaisir plus structural ? Il faut se
méfier, ici, de la tendance à faire de l’enfant un ange, de la difficulté que
l’on peut ressentir à admettre que quelque chose ne va pas chez lui, surtout
dans le domaine sexuel… Une volonté de le « normaliser » envers et contre tout
a déjà conduit à des désastres, c’est-à-dire à priver l’enfant de l’aide dont
il avait besoin ! Si un enfant a fait quelque chose qui apparaît comme
préoccupant dans le champ sexuel, il faut le rencontrer, essayer d’en parler
avec lui et de savoir si ce n’est pas déjà une habitude qui
s’installe.
Pour terminer, rappelons une idée difficile déjà émise dans cet
article : nous ne sommes pas choqués par l’existence d’une dynamique de
conquête de la sexualité par l’enfant, face à des aînés et des adultes qui ne
lui lâchent pas tout d’un coup. Nous n’avons jamais été partisans de
l’hyper-information sexuelle, ni des parents qui font des clins d’œil réjouis à
leurs enfants qui se masturbent ou collectionnent de la pornographie jusque
sous leurs yeux. La pratique sexuelle doit vraiment rester du privé
monogénérationnel.
Plus radicalement, énoncer « Tu feras ça plus tard… Tu es trop
petit pour t’occuper de ça… », en situant le « plus tard » dans un flou
mystérieux ou précis (« Je ne veux pas que vous ayez des relations sexuelles
avant tel âge »), peut être structurant pour l’enfant à la double condition que
l’adulte ne joue pas avec lui et pense vraiment ce qu’il dit et qu’il ne
cherche pas à savoir à tout prix si l’enfant a transgressé. S’il tombe par
hasard sur une transgression, qu’il cherche à en comprendre la signification.
Si celle-ci est « saine » (simple défi, l’enfant qui conquiert son
grandissement), l’adulte devrait pouvoir accepter que l’enfant soit occupé à
gagner sa place tout seul, dans le monde des grands…
·
Bokanowski, T. 1985.
« Les déviations sexuelles et la question des perversions sexuelles », dans S.
Lebovici, R. Diatkine et M. Soulé (sous la direction de),
Traité de psychiatrie de l’enfant et de
l’adolescent, Paris, puf,
p. 267-289.
·
Chiland, C. 1989. «
Des difficultés du concept de perversion », dans Perspectives psychiatriques, 1989, 16-1, p.
7-11.
·
Chiland, C. 1997.
Changer de sexe, Paris, Odile
Jacob.
·
Gavschon, A. 1990. «
The analysis of a latency boy. The developmental impact of separation, divorce
and remariage », Psychanal. Study
Child, 45, p. 217-223.
·
Healy, N. ;
Fitzpatrick, C. ;
Fitzgerald, E. 1991. « Childhood
neurotic disorders with a sexual content need not imply child sexual abuse »,
J. Child Psychol. Psychiat., 32-5, p.
857-863.
·
Lamb, S. ;
Coakley, M. 1993. « “Normal”
childhood sexual play and games, differentiating play from abuse »,
Child Abuse Neglect, 17-4, p.
515-526.
·
Pelsser, R. 1994. «
Les figures du père et de la mère dans les conduites perverses »,
Information psychiatrique, 9, p.
770-777.
·
Satterfield, S. 1975.
« Common sexuel problems of children and adolescents »,
Pediatrics Clinics of North America,
33-3, p. 643-652.
·
Wagner, K.D. ;
Sullivan, M.A. 1991. « Fear of Aids
related to development of obsessive-compulsive disorder in a child »,
J. Am. Acad. Child Adolesc.
Psychiatry, 30-5, p. 740-742.
·
Yates. 1991. «
Differentiating hypererotic states in the evaluation of sexual abuse »,
J. Am. Acad. Child. Adolesc.
Psychiatry, 30-5, p. 791-795.
[1]
Ce désir de transgresser présent chez le petit humain, pour se
sentir vivre et être fort, connaît néanmoins des limites spontanées ; même des
petits enfants sont « retenus de l’intérieur » quand la transgression est
repérée par eux comme ayant un effet trop destructeur. Par contre, ils s’en
prennent régulièrement aux symboles, rites et insignes des adultes. Une belle
illustration, qui porte cette fois sur la connaissance de la mort, en est
donnée dans le dessin animé
Le Roi
Lion : Simba et Nala s’en vont joyeusement explorer le territoire
interdit par le Père, le territoire noir, à l’ombre…
[2]
Une trop grande différence d’âge (4-5 ans et au-delà) est plus
préoccupante et renvoie souvent davantage à de la perversité ou de la
perversion sexuelle, à un comportement post-traumatique, ou à une carence
affective.
[3]
Il arrive que, une fois découverte la nudité de celui (celle)
qu’on aime bien, on ne sache pas très bien qu’en faire… et qu’il s’installe une
gène un peu triste, puis que l’on n’y revienne plus. C’est très joliment décrit
dans le roman
Ben est amoureux d’Anna.
Et si, par ailleurs, le petit Spirou désire ardemment connaître les dessous de
Suzette, ce n’est pas par hasard qu’il n’y arrive jamais : la fête serait
peut-être finie du même coup.
[4]
Lamb (1993), dans une vaste recherche rétrospective, note que
la recherche d’excitation érotique n’est citée que 14 fois sur 100, parmi les
grandes catégories de buts recherchés. Les autres grands buts fréquemment
évoqués sont : l’imitation de la manière d’être des adultes (30%), puis la
satisfaction de la curiosité et la maîtrise de l’angoisse, via les « jeux de
docteur » (16 %).
[5]
Un peu moins rare est le vécu amoureux réciproque mais sans
activité sexuelle ; s’il se développe intensément et durablement entre frères
et sœurs, avec ou sans activité sexuelle, ce pourrait être bien
préoccupant.
[6]
Ainsi marchent Simba et Nala, dans
Le Roi Lion, vers la zone d’ombre
interdite. Apparemment détachés et excités… déniant leur angoisse… après avoir
fait taire leur Sur-Moi représenté par le perroquet, œil du
Père…
[7]
Lamb,
Incidental outcomes of
other play activities…, 1993, p. 516.