Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-980-6
160 pages

p. 5 à 8
doi: 10.3917/ep.017.0005

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Dossier

no17 2002/1

2002 enfances & PSY Dossier

Sexualité

Jean-Claude Cébula Didier Lauru Jean-Claude Cébula est psychologue ; Didier Lauru est psychanalyste, psychiatre.
Découverte et refoulée. Est-ce le sort de la sexualité infantile ? Quels liens tisser entre sa découverte par Freud, sa réalité actuelle, ses modes d’expression, et le refoulement dont elle fait l’objet ? Doit-il en être ainsi à chaque génération ? Comment composer avec sa perpétuelle re-découverte, sa prééminence dans les travaux ou les écrits psychanalytiques et le quotidien médiatique qui fait rimer enfance et sexualité avec maltraitance, abus ou exploitation sexuelle ? À quelle sexualité les enfants ont-ils droit ? De quelles sexualités sont-ils les victimes ? Comment les professionnels confrontés quotidiennement aux manifestations les plus variées de la sexualité, des plus banales aux plus dérangeantes, peuvent-ils se situer clairement dans une attitude éducative ou thérapeutique nécessitant à la fois proximité et distance, sans interférence entre l’émergence ou l’épanouissement de la sexualité de l’enfant ou de l’adolescent et leur propre sexualité d’adulte ?
S’il est aujourd’hui admis que le désir sexuel habite l’humain dès son plus jeune âge, il n’en a pas toujours été ainsi. Il y a un siècle, Freud scandalisait en parlant de la sexualité infantile et en décrivant l’enfant comme un « pervers polymorphe ». Toutefois, il distinguait, dans le développement affectif, un courant tendre et un courant sensuel plus directement sexuel. Le clivage entre ces deux courants n’est-il pas de plus en plus marqué de nos jours, la sexualité agie venant effacer les élans amoureux ? Où sont passés le romantisme et la tendresse bordel ! Si la puberté, avec la possibilité de réalisation de l’acte sexuel qu’elle implique, vient remanier profondément la sexualité infantile, des premiers affects à l’égard de la mère en passant par les « petits amours » de l’enfant, les flirts de l’adolescent et le premier « grand amour », il existe une continuité du sentiment d’amour indissociable de la sexualité.
Aujourd’hui, malgré cette reconnaissance, la sexualité infantile n’est pas toujours véritablement entendue ; elle est encore trop souvent abordée à partir de celle des adultes, ce qui favorise les mécanismes de refoulement et les représentations idéologiques.
Il fallait revenir aux sources de la découverte freudienne : nous avons rencontré Jean Laplanche. Sa grande expérience et son itinéraire analytique au plus près du texte freudien dont il dirige la nouvelle traduction complète nous donnent de précieuses indications sur l’actualité de la sexualité infantile. Il rappelle que « matrice des mouvements psychiques de l’être en relation, la sexualité vient aussi de l’autre, de l’inconscient de l’autre », et que « l’interdit de l’inceste est d’abord un interdit posé à l’adulte ». Confronté à l’enfant, celui-ci doit certes dominer le sexuel en lui mais sans pour autant nier son existence et s’interdire tout affect ou mouvement de tendresse. C’est particulièrement important avec le tout-petit pour lequel l’investissement libidinal maternel est le garant d’un bon développement psycho-affectif.
Marthe Barraco décrit les prémices de la constitution du sujet – « le premier attachement, le premier amour, les premiers investissements du corps, les plaisirs sensuels fondateurs de toute relation future » – qui sont observées en crèche par Hélène Gane, Anne Delmas et Nathalie Jarousseau. L’enfant grandit, et Jean-Yves Hayez étudie les déterminants d’une vie sexuelle en bonne santé développementale. Repères utiles pour aborder l’accompagnement éducatif et thérapeutique de l’enfant à l’âge de l’école primaire.
Bernard This, en reprenant l’article célèbre de Ferenczi sur « La confusion des langues entre les adultes et les enfants », commente la confusion entre « le langage de la tendresse et celui de la passion », qui peut-être entretenue par l’adulte. Il insiste sur les fantasmes incestueux et le mécanisme de l’identification à l’agresseur à l’œuvre dans la répétition si fréquente – mais faut-il le rappeler loin d’être systématique – chez les enfants séduits ou abusés.
Pour grandir, l’enfant teste son environnement et répète les jeux relationnels dont la sexualité est l’une des composantes. L’accueil familial, du fait de sa spécificité – plus proche et affectif que l’institution éducative –, exacerbe ce phénomène imposant à ses acteurs un travail sur les représentations à l’œuvre dans ce genre de situation (Hélène Riffard).
Comment la justice aborde-t-elle la sexualité ? En rappelant que le terme ne figure pas dans la loi, Martine de Maximy invite à revenir au texte de celle-ci : le droit des mineurs quant à la sexualité (consentement à des relations, contraception, i.v.g., etc.), leur protection face aux agressions dont ils peuvent être l’objet (inceste, viol, exploitation, etc.), la question des mineurs auteurs d’agression. Des expériences éducatives et artistiques menées avec la pjj cherchent à dépasser la simple application de la loi dans une visée préventive ou réparatrice.
La sexualité s’inscrit bien évidemment dans la culture, et aujourd’hui de façon toujours plus massive et crue posant avec acuité le problème de la censure. Françoise Tomé, membre de la commission de classification des œuvres cinématographiques (souvent baptisée « commission de censure »), nous éclaire sur la pratique de cette institution : toute scène relative à la sexualité sera visionnée par cette commission qui fait cas, au-delà du langage, du contexte des scènes susceptibles de choquer. L’accent est mis principalement sur l’impact éventuel des images sur les enfants et les adolescents. Curieusement, il semblerait que la censure porte davantage sur la sexualité que sur la violence physique, ce qui n’est pas sans poser question. Ainsi entrons-nous dans les arcanes d’une institution qui doit régir le vu et l’interdit à voir pour que vive le cinéma.
Dominique de Saint Mars, auteur de livres pour les enfants, aborde dans ses ouvrages les interrogations relatives la sexualité, à destination des jeunes lecteurs et de leurs parents. Elle fait part de sa réflexion, de ses interrogations et de son savoir-faire. Car parler de sexualité avec les enfants ou les adolescents n’est pas chose facile.
Jean-Claude Cébula a proposé à un groupe de jeunes de parler de l’amour. La curiosité, l’envie de savoir, la soif de connaître sont bien au rendez-vous, et si les choses sont dites plus facilement qu’autrefois, ce sont toujours bien les mêmes sillons que semble emprunter l’expérience. Les éducateurs d’un foyer accueillant des mineurs de 13 à 18 ans abordent le quotidien des règles de vie d’une institution ainsi que celui des discussions où inévitablement s’expriment les engagements et les représentations de chacun. À travers un vécu ou des représentations assez opératoires du sexe, on devine la soif d’amour et d’affection de ces jeunes aux parcours cahotiques.
Nicole Athéa, pédiatre, anime quant à elle, dans les collèges, des espaces de paroles sur la sexualité : il s’agit de réintroduire du sens à travers des questions telles que : à quoi ça sert ? À qui ça sert ? Pourquoi ou pour qui le faire ? En offrant aux adolescents un étayage de leur identité et de leur estime de soi, dans une visée de prévention des exclusions.
Mais bien avant Freud, la sexualité des enfants avait été observée avec pertinence. Ainsi, Jean Hérouard, médecin du futur Louis XIII, note très librement en détail et au jour le jour l’évolution de la sexualité de l’enfant et l’élaboration de sa « théorie sexuelle infantile ». Nous avons ici la description d’un « complexe royal de castration », l’angoisse de perdre sa « guillery » qui pourrait être proposé comme concept historico-psychanalytique ! (Laurent Renard).
À travers les différents articles, le fil rouge de ce dossier semble bien être la nécessité pour les professionnels de l’enfance et de l’adolescence de reconnaître la sexualité infantile pour ce qu’elle est, sans confusion avec celle des adultes et sans déni défensif porteur de malentendu. Cette délimitation des générations renvoie à l’interdit fondamental de l’inceste qui fonde la société humaine. La « chose sexuelle » ne se dit pas facilement. Au-delà des formes singulières qu’elle prend pour chacun, ce dossier tente d’en décrire quelques aspects généraux. Il ne peut cependant aborder tous les rivages de la tendresse, les méandres de l’amour, du désir. Ils sont si mouvants et si intimes qu’il n’est jamais aisé de s’en approcher.
Demeure la question pour les professionnels : comment réinventer une relation exempte de soupçons dans un lien serein, et garant d’une éthique irréprochable ?
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