2002
enfances & PSY
Dossier
Sexualité
Jean-Claude Cébula
Didier Lauru
Jean-Claude Cébula est
psychologue ; Didier Lauru est psychanalyste,
psychiatre.
Découverte et refoulée. Est-ce le sort de la sexualité
infantile ? Quels liens tisser entre sa découverte par Freud, sa réalité
actuelle, ses modes d’expression, et le refoulement dont elle fait l’objet ?
Doit-il en être ainsi à chaque génération ? Comment composer avec sa
perpétuelle re-découverte, sa prééminence dans les travaux ou les écrits
psychanalytiques et le quotidien médiatique qui fait rimer enfance et sexualité
avec maltraitance, abus ou exploitation sexuelle ? À quelle sexualité les
enfants ont-ils droit ? De quelles sexualités sont-ils les victimes ? Comment
les professionnels confrontés quotidiennement aux manifestations les plus
variées de la sexualité, des plus banales aux plus dérangeantes, peuvent-ils se
situer clairement dans une attitude éducative ou thérapeutique nécessitant à la
fois proximité et distance, sans interférence entre l’émergence ou
l’épanouissement de la sexualité de l’enfant ou de l’adolescent et leur propre
sexualité d’adulte ?
S’il est aujourd’hui admis que le désir sexuel habite l’humain
dès son plus jeune âge, il n’en a pas toujours été ainsi. Il y a un siècle,
Freud scandalisait en parlant de la sexualité infantile et en décrivant
l’enfant comme un « pervers polymorphe ». Toutefois, il distinguait, dans le
développement affectif, un courant tendre et un courant sensuel plus
directement sexuel. Le clivage entre ces deux courants n’est-il pas de plus en
plus marqué de nos jours, la sexualité agie venant effacer les élans amoureux ?
Où sont passés le romantisme et la tendresse bordel ! Si la puberté, avec la
possibilité de réalisation de l’acte sexuel qu’elle implique, vient remanier
profondément la sexualité infantile, des premiers affects à l’égard de la mère
en passant par les « petits amours » de l’enfant, les flirts de l’adolescent et
le premier « grand amour », il existe une continuité du sentiment d’amour
indissociable de la sexualité.
Aujourd’hui, malgré cette reconnaissance, la sexualité
infantile n’est pas toujours véritablement entendue ; elle est encore trop
souvent abordée à partir de celle des adultes, ce qui favorise les mécanismes
de refoulement et les représentations idéologiques.
Il fallait revenir aux sources de la découverte freudienne :
nous avons rencontré Jean Laplanche. Sa grande expérience et son itinéraire
analytique au plus près du texte freudien dont il dirige la nouvelle traduction
complète nous donnent de précieuses indications sur l’actualité de la sexualité
infantile. Il rappelle que « matrice des mouvements psychiques de l’être en
relation, la sexualité vient aussi de l’autre, de l’inconscient de l’autre »,
et que « l’interdit de l’inceste est d’abord un interdit posé à l’adulte ».
Confronté à l’enfant, celui-ci doit certes dominer le sexuel en lui mais sans
pour autant nier son existence et s’interdire tout affect ou mouvement de
tendresse. C’est particulièrement important avec le tout-petit pour lequel
l’investissement libidinal maternel est le garant d’un bon développement
psycho-affectif.
Marthe Barraco décrit les prémices de la constitution du sujet
– « le premier attachement, le premier amour, les premiers investissements du
corps, les plaisirs sensuels fondateurs de toute relation future » – qui sont
observées en crèche par Hélène Gane, Anne Delmas et Nathalie Jarousseau.
L’enfant grandit, et Jean-Yves Hayez étudie les déterminants d’une vie sexuelle
en bonne santé développementale. Repères utiles pour aborder l’accompagnement
éducatif et thérapeutique de l’enfant à l’âge de l’école primaire.
Bernard This, en reprenant l’article célèbre de Ferenczi sur «
La confusion des langues entre les adultes et les enfants », commente la
confusion entre « le langage de la tendresse et celui de la passion », qui
peut-être entretenue par l’adulte. Il insiste sur les fantasmes incestueux et
le mécanisme de l’identification à l’agresseur à l’œuvre dans la répétition si
fréquente – mais faut-il le rappeler loin d’être systématique – chez les
enfants séduits ou abusés.
Pour grandir, l’enfant teste son environnement et répète les
jeux relationnels dont la sexualité est l’une des composantes. L’accueil
familial, du fait de sa spécificité – plus proche et affectif que l’institution
éducative –, exacerbe ce phénomène imposant à ses acteurs un travail sur les
représentations à l’œuvre dans ce genre de situation (Hélène Riffard).
Comment la justice aborde-t-elle la sexualité ? En rappelant
que le terme ne figure pas dans la loi, Martine de Maximy invite à revenir au
texte de celle-ci : le droit des mineurs quant à la sexualité (consentement à
des relations, contraception, i.v.g.,
etc.), leur protection face aux agressions dont ils peuvent être l’objet
(inceste, viol, exploitation, etc.), la question des mineurs auteurs
d’agression. Des expériences éducatives et artistiques menées avec la
pjj cherchent à dépasser la simple
application de la loi dans une visée préventive ou réparatrice.
La sexualité s’inscrit bien évidemment dans la culture, et
aujourd’hui de façon toujours plus massive et crue posant avec acuité le
problème de la censure. Françoise Tomé, membre de la commission de
classification des œuvres cinématographiques (souvent baptisée « commission de
censure »), nous éclaire sur la pratique de cette institution : toute scène
relative à la sexualité sera visionnée par cette commission qui fait cas,
au-delà du langage, du contexte des scènes susceptibles de choquer. L’accent
est mis principalement sur l’impact éventuel des images sur les enfants et les
adolescents. Curieusement, il semblerait que la censure porte davantage sur la
sexualité que sur la violence physique, ce qui n’est pas sans poser question.
Ainsi entrons-nous dans les arcanes d’une institution qui doit régir le vu et
l’interdit à voir pour que vive le cinéma.
Dominique de Saint Mars, auteur de livres pour les enfants,
aborde dans ses ouvrages les interrogations relatives la sexualité, à
destination des jeunes lecteurs et de leurs parents. Elle fait part de sa
réflexion, de ses interrogations et de son savoir-faire. Car parler de
sexualité avec les enfants ou les adolescents n’est pas chose facile.
Jean-Claude Cébula a proposé à un groupe de jeunes de parler de
l’amour. La curiosité, l’envie de savoir, la soif de connaître sont bien au
rendez-vous, et si les choses sont dites plus facilement qu’autrefois, ce sont
toujours bien les mêmes sillons que semble emprunter l’expérience. Les
éducateurs d’un foyer accueillant des mineurs de 13 à 18 ans abordent le
quotidien des règles de vie d’une institution ainsi que celui des discussions
où inévitablement s’expriment les engagements et les représentations de chacun.
À travers un vécu ou des représentations assez opératoires du sexe, on devine
la soif d’amour et d’affection de ces jeunes aux parcours cahotiques.
Nicole Athéa, pédiatre, anime quant à elle, dans les collèges,
des espaces de paroles sur la sexualité : il s’agit de réintroduire du sens à
travers des questions telles que : à quoi ça sert ? À qui ça sert ? Pourquoi ou
pour qui le faire ? En offrant aux adolescents un étayage de leur identité et
de leur estime de soi, dans une visée de prévention des exclusions.
Mais bien avant Freud, la sexualité des enfants avait été
observée avec pertinence. Ainsi, Jean Hérouard, médecin du futur Louis XIII,
note très librement en détail et au jour le jour l’évolution de la sexualité de
l’enfant et l’élaboration de sa « théorie sexuelle infantile ». Nous avons ici
la description d’un « complexe royal de castration », l’angoisse de perdre sa «
guillery » qui pourrait être proposé comme concept historico-psychanalytique !
(Laurent Renard).
À travers les différents articles, le fil rouge de ce dossier
semble bien être la nécessité pour les professionnels de l’enfance et de
l’adolescence de reconnaître la sexualité infantile pour ce qu’elle est, sans
confusion avec celle des adultes et sans déni défensif porteur de malentendu.
Cette délimitation des générations renvoie à l’interdit fondamental de
l’inceste qui fonde la société humaine. La « chose sexuelle » ne se dit pas
facilement. Au-delà des formes singulières qu’elle prend pour chacun, ce
dossier tente d’en décrire quelques aspects généraux. Il ne peut cependant
aborder tous les rivages de la tendresse, les méandres de l’amour, du désir.
Ils sont si mouvants et si intimes qu’il n’est jamais aisé de s’en
approcher.
Demeure la question pour les professionnels : comment
réinventer une relation exempte de soupçons dans un lien serein, et garant
d’une éthique irréprochable ?