2001
enfances & PSY
Dossier
Sexe, jeunesse et cinéma
Entretien avec
Françoise Tomé
[*]
Françoise Tomé est magistrat de
l’ordre judiciaire. Responsable de l’un des services du Conseil supérieur de
l’audiovisuel dès 1990, puis nommée juge des enfants à Paris en 1997, elle a
exercé depuis 1999 les fonctions de secrétaire général du parquet de Paris
avant de rejoindre l’administration centrale du ministère de la Justice en juin
2001. Membre de la commission de classification des œuvres cinématographiques
depuis 1990, elle siège dans le collège des experts de cette commission d’abord
en tant que chef de service du csa,
puis en sa qualité de magistrat. Son mandat a été renouvelé régulièrement tous
les deux ans.
Qu’est-ce qui fonde, juridiquement,
le travail de la commission dont vous êtes membre ?
Françoise Tomé :
Depuis l’ordonnance du 3 juillet 1945 (qui reprend et adopte un régime institué
en France par un décret du 24 juillet 1919), la représentation et l’exportation
des films cinématographiques est subordonnée à un visa ministériel. Le souci
relatif aux mœurs est placé dans une perspective exclusive de protection de
l’enfance et de l’adolescence. Cela nous démarque nettement de la conception
anglo-saxonne, par exemple, où l’on protège tout le monde – y compris l’adulte
– au nom du bon goût et de la décence. Cette ordonnance a ensuite été intégrée
au code de l’industrie cinématographique, régulièrement amendé. C’est la notion
de visa d’exploitation qui permet d’assortir cette décision administrative
d’une interdiction à certaines catégories de mineurs sur le fondement du décret
d’application des dispositions de ce code, en date du 25 février 1990 et
récemment modifié le 12 juillet 2001.
L’interdiction prononcée peut concerner les moins de 12 ans ou
les moins de 16 ans et depuis le décret du 12 juillet 2001, les moins de 18
ans. Par ailleurs, le régime spécifique des films classés X et de
l’interdiction totale sont également toujours prévus dans ce dispositif
administratif applicable aux œuvres cinématographiques. L’interdiction totale
n’a cependant plus été utilisée depuis 1981. Toutes les décisions qui ont pour
effet d’interdire un film aux moins de 18 ans doivent faire l’objet d’un avis
de la commission pris à la majorité des deux tiers des membres présents, en
application du décret du 12 juillet 2001.
Il faut également rappeler que l’article L227-24 du Code pénal
dispose que tout message à caractère violent ou pornographique ou portant
gravement atteinte à la dignité humaine, susceptible d’être vu ou perçu par un
mineur, peut faire l’objet d’une sanction pénale prononcée par les tribunaux de
l’ordre judiciaire.
Ne s’agit-il pas alors de films
classés X ?
Pas nécessairement. Le champ d’application de cette disposition
est plus vaste et c’est aux tribunaux saisis d’apprécier. Le classement X,
c’est autre chose. Il entraîne l’interdiction d’un film aux moins de 18 ans,
mais il s’agit d’une survivance d’une loi des Finances du 30 décembre 1975
(articles 11 et 12), en raison de ses effets pécuniaires, puisque aucune aide
cinématographique ne peut lui être attribuée et qu’il doit entrer dans un
réseau de distribution spécifique, en dehors des circuits normaux.
Le film X pornographique montre un acte sexuel non simulé. Mais
le cinéma d’aujourd’hui – celui d’hier aussi car il ne s’agit pas là d’un
phénomène complètement nouveau – montre beaucoup de choses, y compris des actes
sexuels dans des œuvres qui pourtant ne sont pas considérées comme
pornographiques. Le film pornographique est, lui, centré sur une histoire
réduite à un scénario minimum, prétexte à de nombreuses scènes réelles et en
gros plan, à caractère sexuel.
Certains films actuels qui sont des films d’auteur racontant
une véritable histoire montrent également des scènes de sexe parfois non
simulées. Ces films-là posent des problèmes à la commission et suscitent débats
et réflexion, c’est vrai.
Pour qualifier un film de X porno, le critère le plus souvent
retenu reste celui de la répétitivité des scènes non simulées, de leur
omniprésence au regard de l’appréciation de l’ensemble de l’œuvre
présentée.
Il n’existe pas l’équivalent pour les
films X violents ?
Il n’a jamais été créé de circuit de distribution pour les
films d’« incitation à la violence » qui auraient pu être classés X en
application des mêmes dispositions légales que pour le « porno ». Si on avait
voulu aller jusqu’au bout de la logique de cette loi rectificative des
Finances, il aurait fallu en créer un, comme pour les cinémas pornographiques,
et c’était inconcevable.
Le circuit des films pornographiques est en fait très
spécialisé, et peu de films, œuvres cinématographiques, vus en commission
relèvent d’un classement X : dix à vingt par an environ.
Pour les films très violents, insupportables, l’interdiction
aux moins de 18 ans est maintenant possible en application du décret du 12
juillet 2001, indépendamment de la classification X. L’exemple type de
l’application de ce nouveau régime est le film Baise-moi qui mêlait sexe et violence.
La commission donne son avis sur tous
les films, qu’ils soient français ou étrangers ?
Oui. Elle donne un avis sur tous les films qui doivent sortir
en salle, puis le ministre tranche, et le visa d’exploitation du film en salle
sort, avec ou sans interdiction. Nous donnons également un avis sur les
bandes-annonces qui peuvent subir une interdiction aux mineurs indépendamment
du film qu’elles présentent.
Et pour les films X distribués dans
les circuits vidéo ?
Cette commission n’est pas compétente pour les œuvres vidéo
pour lesquelles un autre dispositif a été mis en place. Dans certains pays
européens, en Angleterre notamment, l’instance qui visionne le cinéma est
compétente non seulement pour la vidéo, mais pour les jeux vidéo
également.
En France, c’est la loi du 17 juin 1998 relative à la
répression des infractions sexuelles et à la protection des mineurs qui a
institué une commission administrative spécifique. Elle a le pouvoir de donner
un avis sur des interdictions dans le domaine des vidéocassettes, vidéodisques
et jeux électroniques. Son fonctionnement est différent et proche du régime
applicable aux publications destinées à la jeunesse.
Pouvez-vous nous donner des exemples
de films récents que vous avez visionnés et qui ont posé problème à la
commission ?
Je ne peux pas violer le secret du délibéré. Nous ne parlerons
donc que de films déjà sortis en salle, ayant fait l’objet d’une mesure
d’interdiction et j’expliquerai le pourquoi de la mesure restrictive à travers
mon point de vue personnel.
Dans la catégorie des films qui ont fait l’objet d’une
interdiction partielle aux mineurs et qui posaient problème par leur sujet même
et la manière de montrer les corps et les rapports sexuels, on peut citer le
film de Bertrand Bonnello, Le
Pornographe (moins de 16 ans), qui présente un auteur pornographique
en crise d’identité et insère quelques images qui pourraient être
d’authentiques extraits de films X ; ou encore Intimité (moins de 12 ans avec avertissement),
de Patrice Chéreau, qui a pour thème l’attirance d’un couple qui communique
surtout en faisant l’amour et qui montre une scène de fellation non
simulée.
Les textes prévoient en effet la possibilité d’autoriser le
film à tous les publics ou de poser une interdiction aux moins de 12 ans, de 16
ans ou de 18 ans, en assortissant toutes ces mesures d’un avertissement au
public portant sur « le contenu ou les particularités de l’œuvre ». Il doit
être clairement affiché dans les salles de cinéma. Un tel avertissement peut
être utile s’il est rédigé avec sobriété (pour ne pas attirer le spectateur,
mais l’avertir !), précisément si une scène isolée et non représentative du
contenu général de l’œuvre mérite que l’on avertisse le spectateur. Ce type de
mesure est utilisé bien sûr pour les films qui présentent quelques scènes à
caractère sexuel ou violent alors même que l’ensemble du film échappe à un «
genre » violent ou érotique. Il y a toujours débat autour de ce type
d’avertissement controversé au sein de la commission où il apparaît aux yeux de
certains comme attractif et inutile.
Y a-t-il des débats houleux
?
Dans cette commission, chacun s’exprime à la fois en tant que
personne appartenant à une profession avec cette expérience-là, mais aussi en
tant qu’individu, avec son histoire, sa sensibilité. Cela est très important.
Sur la vingtaine de personnes présentes au minimum dans la salle, il y a
nécessairement des avis différents. Si des intérêts commerciaux animent
certains, ce n’est pas perceptible et en tout cas ce n’est qu’un phénomène
marginal. Le fait que soient réunis des gens venant de milieux professionnels
très différents – des hommes, des femmes, avec ou sans enfants, avec des
expériences diversifiées – instaure de toute façon un débat riche et libre.
C’est d’ailleurs une des particularités françaises de cette commission : elle
autorise une discussion dans laquelle chacun exprime ce qu’il est et ce qu’il a
ressenti par rapport à un film, en toute liberté, eu égard aux objectifs de la
commission.
Les débats sont parfois vifs, mais c’est aussi le prix d’un
vrai « contradictoire ». À propos d’une scène sexuelle, les questions que nous
nous posons portent sur bien des aspects : comment la scène est-elle
représentée ? Comment peut-elle être perçue ? Dans quel contexte se
situe-t-elle ? Quels rapports de force entrent en jeu dans la relation ? Quel
langage, quelle vulgarité sont apparents ?
Pour ma part, s’agissant de l’homosexualité, je pense que
lorsqu’un jeune est seul dans une salle de cinéma, face à une scène
d’homosexualité, cela peut avoir une incidence sur sa construction personnelle,
en tout cas susciter une interrogation sur lui-même, que ne provoquera pas
nécessairement une scène hétérosexuelle très banalisée par les images de la vie
d’aujourd’hui. Pour l’adolescent ou l’enfant se pose la question des repères et
de l’identité sexuelle.
Pour ce qui est du langage, nous ne l’analysons pas en tant que
tel, mais dans le contexte du film lui-même. Nous n’avons pas les mêmes
pratiques que l’Angleterre ou l’Irlande où la crudité du langage en elle-même
peut être sanctionnée. En France, on cherchera d’abord à établir si les mots
utilisés sont compréhensibles ou non, dans le contexte du film. La
compréhension de l’œuvre est une des choses sur laquelle nous nous interrogeons
beaucoup. Certains sont parfois tentés de dire que, de toute façon, les mineurs
ne comprendront pas tel aspect du film. Pour la plupart d’entre nous, ce n’est
pas un bon argument car on ne sait jamais ce qui est accessible ou pas à
l’enfant ou à l’adolescent, et l’incompréhension peut être un facteur
d’angoisse, surtout si le film baigne dans une atmosphère pesante perceptible
dans les rapports humains qu’il montre.
Pour revenir au langage, il est vrai que par rapport à des
termes crus et vulgaires qui font les délices de certaines radios « jeunes »,
l’adulte est quelquefois plus choqué que le mineur lui-même qui n’analyse pas
son propre langage ni le sens réel des mots qu’il utilise. Une œuvre est un
tout, et le vocabulaire en tant que tel n’a pas à être pas examiné à la loupe,
mais il fait partie des éléments que nous prenons en compte, notamment si le
vocabulaire utilisé est à la fois peu compréhensible et très cru.
Quels sont finalement les critères de
jugement ?
La commission juge exclusivement le film qu’elle voit et elle
se pose la question de ce qui peut se passer dans la tête d’un mineur qui
verrait le film.
Elle peut se référer à ce qu’elle a fait auparavant, mais ce
n’est pas une obligation et certains le contestent au nom de l’unicité de
l’œuvre. En tout cas, elle ne se détermine jamais en fonction de barèmes ou de
critères précis d’où découlerait de manière automatique une mesure
d’interdiction. Les questions posées concernent la mise en scène, la manière de
photographier, la complaisance des images, le son : la scène se rattache-t-elle
à une histoire ou pas ? Est-elle gratuite, voyeuse, plaçant le spectateur face
à la souffrance d’autrui comme l’entomologiste observant l’insecte ?
Figure-t-elle dans un ensemble de violences qui dilue sa violence propre ou
s’agit-il d’une scène unique, intense et traumatisante ? Etc.
Il faut savoir aussi que le suicide ou une scène de viol
entraînent toujours un visionnage en commission plénière. Nous sommes attentifs
à la manière dont la scène représentée peut être reçue par un mineur, comment
il peut la vivre dans la solitude de la salle obscure, et s’il va découvrir
quelque chose aussi qu’il n’imaginait pas vraiment. Certains adolescents qui
ont entendu parler du viol, par exemple, ne font pas forcément le rapprochement
entre ce qu’ils savent confusément et ce qu’ils voient. L’image est très
importante, et, par la suite, la représentation que se font les adolescents ou
les plus jeunes d’un viol peut être directement liée à ce qu’ils auront vu à
l’écran. On ne peut ignorer qu’un tel sujet est resté tabou et peu représenté
pendant très longtemps.
Il en va de même pour l’inceste. Dans certains films, l’inceste
est abordé mais reste, comme parfois dans le monde réel, non dit, non révélé :
tout est mis en œuvre pour que les scènes d’inceste ne soit pas représentées
mais que la question reste sous-jacente et omniprésente. Dans un tel cas, la
commission s’interrogera sur le degré de perception que l’on peut avoir face à
ce problème vécu par un acteur dans le film, et sur ce qui se passe et qui peut
être compris par le jeune en position de spectateur. On pourra interdire aux
mineurs de 16 ans un film qui poserait le problème de l’inceste sans proposer
aucune solution sur la manière dont on peut se sortir d’une telle situation
perçue comme un enfermement atroce et sans issue, même si un certain nombre de
précautions ont été prises, même si aucune scène sexuelle n’a été
montrée.
Un travail important sur toutes ces questions est fait au sein
de la commission entre les professionnels représentant les professions du
cinéma et ceux qui sont au contact des jeunes. C’est le fruit de la discussion,
des débats et de la confrontation des points de vue entre des gens d’horizons
différents.
Sans doute existe-t-il des films dont
la démarche est perverse et qui montrent, tout en les dénonçant, des actes de
pédophilie. L’incitation et la complaisance font-elles l’objet de débats
?
Je n’ai pas en mémoire un film montrant des actes de pédophilie
avec complaisance. On peut imaginer que le tabou concernant la pédophilie pèse
également sur les professionnels.
Toutefois, s’agissant de la complaisance pour des images
violentes (sexuelles ou non), on sait très bien que dans la commande faite par
le producteur pour certains films américains, le plus souvent, il est demandé
quelques scènes un peu « saignantes », de viol par exemple. Parmi les films que
l’on voit à la commission, on peut faire des classifications dans la
complaisance ! Il y a ceux mettant en scène un héros viril et fort, affranchi
souvent des règles sociales mais capable malgré tout de sauver le monde. On
connaît bien le schéma de ces films simplistes et comportant souvent une dose
de violence acceptable… ou acceptée moyennant un simple avertissement et
parfois, quand la dose est trop forte, une interdiction aux moins de 12 ans. Il
y a aussi le film commercial plus pervers dont le thème, finalement, est
toujours le même : dans un foyer, dans un milieu équilibré, l’intrus fait
irruption. C’est le petit copain de la fille, la nouvelle femme, la maîtresse
du père, le voisin, la baby-sitter, etc. Dans ces films-là, il y a toujours en
ouverture une scène de bonheur familial dans un lieu fermé aux autres (une
belle maison blanche, par exemple) tandis qu’à la fin, malgré quelques morts et
quelques violences, toujours dans ce même lieu, on vous montrera la
reconstitution de ce monde stable, ressoudé grâce à l’élimination de l’intrus.
Il y a souvent comme ingrédients du suspense et des scènes qui peuvent être à
caractère sexuel, plus ou moins montrées en fonction du résultat que l’on veut
obtenir. Elle justifient aussi, au passage, des valeurs d’autodéfense car dans
ces films les institutions ne jouent jamais leur rôle.
Ces scènes-là sont classiques. Schématiquement, on peut dire
que lorsqu’elles sont faites de telle manière que leur « décryptage » est
facile pour celui qui les reçoit, sans trop de voyeurisme ni de violence crue
traumatisante, il y aura débat sur la nécessité d’une mesure
d’interdiction.
S’il y a une scène de viol, avec une complaisance dans l’image
et dans la bande son, le film connaîtra presque toujours une interdiction pour
les moins de 16 ans, même si elle est « rachetée » par beaucoup de bons
sentiments…
Il existe maintenant un certain
cinéma, fait pour les ados, qui montre toutes sortes de sexualités ou
d’approches de la sexualité adolescente. Comment la commission réagit-elle face
à cela ?
Certains auront tendance à penser et à dire : « De toute façon,
vous, adultes, vous ne pouvez pas comprendre parce qu’on entre dans l’univers
de l’adolescence que vous n’avez bien évidemment plus en tête. » Le collège
Jeunes de la commission est souvent interrogé sur ces films « mode » destinés
aux jeunes (souvent faits par des plus vieux qui réécrivent en réalité en
l’adaptant au goût du jour leur propre jeunesse…). Contrairement à ce que l’on
peut croire, ce ne sont pas forcément les plus jeunes qui sont les plus
laxistes et les moins critiques par rapport à ces films-là. C’est une
constatation très intéressante.
Il existe aussi un phénomène assez repéré : les films de
pseudo-horreur qui se sont multipliés récemment et qui ont une composante
sexuelle secondaire qui n’est pas toujours perçue par le jeune public. Dans ce
type de film, les « pécheurs » du groupe, ceux qui boivent, qui trompent leur
partenaire, sont souvent les premières victimes du tueur fou… Au fond, ces
films sont très moraux, mais s’ils sont trop éprouvants pour le jeune
spectateur, ils seront malgré tout taxés d’un moins de 12, voire d’un moins de
16 ans !
Dans la commission, existe-t-il des
clivages d’opinions repérables, par exemple en fonction des options religieuses
de ses membres ?
Contrairement à ce qui se passe dans les pays anglo-saxons, on
ne trouve pas chez nous l’idée de quota, pour les confessions notamment. Si
bien que nous n’hésitons pas à débattre, très naturellement. Cette commission
est un lieu de grande liberté de parole. Dans la vie administrative, je n’ai
pas rencontré un lieu où les gens s’expriment avec autant de vérité. Le débat
est très ouvert, et l’on aborde beaucoup de choses.
Ce qui est d’ailleurs assez amusant par rapport à la sexualité,
c’est que nous ne voyons pas tous la même chose dans les films qui nous sont
présentés, y compris lorsque le film montre une scène de sexe par exemple. Il
est arrivé qu’il y ait débat sur son existence même dans le film alors que
pourtant nous étions tous éveillés !
Pensez-vous que cette commission ait
pour mission, entre autres, de contribuer au bon ordre public
?
Dès lors qu’elle donne un avis pour fixer une norme dans le
domaine de la protection de l’enfance et de l’adolescence, elle joue
nécessairement un rôle d’ordre public. Il y a une liberté publique, un régime
administratif de contrôle a priori et
la notion de protection de l’enfance et de l’adolescence. Ce sont là quelques
ingrédients juridiques entrant dans la définition de l’ordre public, entendu au
sens de notion juridique et administrative et dénué de toute
affectivité.
Je reviens sur l’un des critères fondamentaux de la commission
qui est d’imaginer ce que le jeune ou l’enfant assis dans le noir d’une salle
de cinéma, devant un grand écran et, à la différence de la télévision, obligé
de rester sur son fauteuil, va ressentir par rapport à l’image qu’il voit. Nous
nous préoccupons de sa situation d’enfant ou d’adolescent seul, sans
qu’a priori il y ait un adulte pour
discuter avec lui.
Peut-on imaginer qu’un film interdit
il y a vingt ans puisse aujourd’hui renégocier cette interdiction
?
Cela arrive tout le temps.
Ce qui veut dire que vous mesurez
l’évolution des mœurs…
Vous souvenez-vous de Barbarella ? Voilà un film qui a été interdit
aux moins de 18 ans à sa sortie et qui est tous publics aujourd’hui. Nous
l’avons revu en riant ! C’est le type même du film qui ne pose plus aucun
problème aujourd’hui.
Certains films comme Maîtresse ou Orange mécanique sont revus. Ils demeurent
souvent très efficaces et conservent leur interdiction lorsqu’ils sont
suffisamment bien faits… Il est vrai aussi que la perception des choses a
beaucoup évolué et que les distributeurs nous présentent d’eux-mêmes des
versions un peu édulcorées de leurs films, pour la diffusion télévision
prime time en réalité, même si ce
n’est jamais présenté comme tel.
Parfois il y a d’autres enjeux : nous avons par exemple revu la
version longue d’Apocalypse now et le
film plus long a été perçu par certains d’entre nous comme davantage politique
que violent, en raison précisément des scènes ajoutées.
Existe-t-il des formes de pression
?
Jamais, ni du côté de l’administration ni du côté des
professionnels, je n’ai reçu une quelconque demande par rapport à un film.
Qu’il y ait au sein de la commission des personnes qui viennent défendre un
film – de bonne foi d’ailleurs – pour éviter l’interdiction, cela peut se
produire. La plupart du temps, les professionnels du cinéma français ont envie
que leur film soit vu par tous et nous sommes parfois en plus grand nombre
(aussi bien du côté de la profession que du côté « administration et
associations » où il y a aussi des cinéphiles) pour visionner les films
français, mais il n’y a rien qui s’apparente à une quelconque forme de pression
et les débats sont tout aussi nourris que pour les films étrangers !
Pour réconcilier le cinéma et les administrations en général,
l’idéal serait que les cinéastes aillent plus souvent dans les écoles et les
lycées et y montrent leurs films, même violents. Jean-Claude Brisseau l’a fait
pour De bruit et de fureur, un film
très dur sur la violence en banlieue. Ce qui pose problème, c’est la solitude
de l’enfant ou de l’adolescent face aux images, ce n’est pas la discussion que
l’on peut avoir autour. Je ne suis pas d’accord avec la thèse selon laquelle il
faut absolument tout montrer pour que l’enfant ait une prise de conscience ! En
revanche, je crois qu’on peut montrer beaucoup de choses, dès lors que l’on
explique et que l’on réfléchit avec d’autres à ce que l’on a vu. L’image
devrait être toujours être accompagnée d’une discussion, surtout quand elle
reflète la réalité.
De manière plus générale, je pense que le débat sur l’image est
très important pour faire progresser les idées. Même si c’est un élément
minuscule de la réflexion sur la violence ou sur la sexualité violente, il faut
se poser la question des images et de leur influence même très marginale sur
les comportements. Ce n’est pas une interrogation passéiste et réactionnaire,
c’est une vraie question de société à replacer dans le débat plus général sur
la violence. On ne peut plus aujourd’hui dire que l’image est neutre. L’image
n’est jamais neutre et cela ne doit pas être un sujet tabou.
Vous arrive-t-il encore d’aller au
cinéma pour le plaisir ?
Plus que jamais. Je vois une centaine de films par an. Oui !
J’aime le cinéma !
Françoise Tomé a conduit
une étude sur les législations européennes portant notamment sur les questions
de protection de l’enfance et de l’adolescence par rapport à l’image.
La Commission de classification des
œuvres cinématographiques
Quatre collèges siègent à cette commission qui comprend
vingt-cinq membres titulaires et cinquante suppléants.
Y sont représentés des administrations qui sont chargées de la
jeunesse (l’Éducation nationale, la Justice, la Jeunesse et les Sports), et des
professionnels du cinéma désignés par les organisations syndicales : le
réalisateur, le producteur, l’exploitant de salle, le distributeur, la
critique. Siègent également à cette commission des représentants des maires de
France (qui, ne l’oublions pas, ont un pouvoir local d’interdiction
administrative quel que soit l’avis de la commission pour la sortie nationale
d’un film), ainsi que l’unaf, l’Union
nationale des associations familiales. Il n’y a pas de représentation
particulière des différentes confessions religieuses. Depuis 1990, un collège «
jeunes » a été créé avec des moins de 25 ans, censés avoir une sensibilité
proche des moins de 18 ans.
Toutes les nominations sont faites par le ministre de la
Culture, sur proposition des administrations, des associations et organisations
diverses. En France, la compétence de la commission se limite aux œuvres
cinématographiques et aux bandes-annonces diffusées en salle. Son avis est
transmis au ministre qui prend une décision sous la forme d’un visa
d’exploitation assorti, le cas échéant, d’une mesure d’interdiction de la
représentation du film à certaines classes d’âge pour les mineurs. Il arrive
qu’avant de statuer, le ministre demande à la commission qui n’a qu’un pouvoir
de proposition de revoir un film. Il s’agit souvent de films qui parlent de
violence. Le film français La Squale
qui abordait notamment le phénomène des viols collectifs dits « tournantes »,
par exemple, a ainsi été visionné deux fois. Le ministre a d’ailleurs
l’obligation de demander un nouvel examen de l’œuvre s’il souhaite prendre une
mesure plus restrictive que celle proposée par la commission, mais il peut
passer outre.
Au niveau
international
Des rapprochements et des rencontres annuelles sont effectués
en Europe depuis quelques années. Françoise Tomé a été rapporteur de cette
réunion des commissions de classification en Europe en 1995-1996. À l’évidence,
il n’y a pas d’unification des législations et surtout la culture du pays reste
prédominante (le film Les Visiteurs a
fait l’objet d’une mesure de restriction aux mineurs en Grande-Bretagne par
exemple). Dans certains pays, les commissions émettent un simple avis,
conseillent, d’autres interdisent aux mineurs à partir de 7 ou 8 ans, ou
seulement à ceux non accompagnés d’adultes, d’autres enfin censurent les scènes
litigieuses.
La France se situe dans un système de contrôle administratif
a priori, lequel, dans les faits,
aboutit à un équilibre entre liberté de création et protection de l’enfance et
de l’adolescence auquel la commission est très attachée. Elle n’a aucun pouvoir
pour couper une scène.
[*]
Pour enfances &
psy,
Didier Lauru et Alain Roger l’ont rencontrée.