Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-980-6
160 pages

p. 81 à 87
doi: 10.3917/ep.017.0081

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier

no17 2002/1

2001 enfances & PSY Dossier

En parler avec les adolescents

Nicole Athéa Nicole Athéa est gynécologue. Elle a travaillé dans le service de médecine pour adolescents de l’hôpital de Bicêtre. Elle anime des groupes de paroles dans différents lieux, entre autres dans les établissements scolaires.
À partir de son expérience d’animation d’espaces de paroles sur la sexualité avec des collégiens, l’auteur rend compte des différentes thématiques abordées. Le point de départ, la représentation graphique des organes génitaux par les jeunes, permet d’engager des discussions sur des sujets qui dépassent largement le corps – différences culturelles et religieuses, traditions, cultures et valeurs familiales – mais également sur l’identité sexuelle et la question de l’orientation sexuelle. C’est finalement un travail de prévention des exclusions « en décalé » offrant aux adolescents un étayage de leur identité et de leur estime de soi.Mots-clés : adolescent, sexualité, puberté, groupe de paroles.
L’animation d’espaces de paroles sur la sexualité avec les adolescents est aujourd’hui devenue plus nécessaire qu’un simple travail d’information sur la contraception ou les mst. Bien entendu, une connaissance des adolescents et de leurs préoccupations est indispensable pour assurer un programme du type de celui dont je présente ici les différents volets.
 
Le corps et les transformations pubertaires
 
 
Dans la Bible, il est dit : « Tout commence par le verbe » ; à l’adolescence tout commence par le corps. La puberté, qui se produit sans que les adolescents l’aient choisie, et pour certains à leur corps défendant tellement elle est difficile à accepter, les transforme radicalement. Cette « métamorphose pubertaire », comme le dit Victor Courtecuisse, est un événement inéluctable et radical, qui va les confronter de façon nouvelle et directe à la sexualité.
On peut envisager de parler du corps de différentes façons. On peut, par exemple, traiter des modifications pubertaires. C’est une thématique très intéressante dans les classes de quatrième, pour des adolescents d’environ 13 ans qui sont en pleine métamorphose, même si c’est à des rythmes différents. Tout bouge, dans le corps mais aussi dans la tête. On peut parler des préoccupations nouvelles liées à l’éveil de la sexualité, des modifications relationnelles, notamment les conflits avec les parents. On se rend compte alors que ces conflits sont suscités à la fois par le plus grand besoin d’autonomie des enfants et par les peurs des adultes, leurs difficultés à accepter de voir leurs enfants grandir, le deuil que représente la fin de l’enfance tant pour les adolescents que pour leurs parents… On voit bien que les changements du corps constituent le pivot du grand chambardement que réalise toute adolescence.
Quand j’ai commencé ce travail, j’ai été très surprise par les représentations des organes génitaux par des jeunes qui avaient pourtant eu des cours de biologie, y compris les bons élèves de section scientifique. De prime abord, on peut penser que ces représentations aberrantes sont dues à de mauvais apprentissages. Avec l’expérience, on comprend que, si elles sont éloignées de connaissances scientifiques, c’est qu’elles sont forgées avec toutes les images fantasmatiques qui sont aussi présentes dans la tête des adolescents, et qui ne peuvent manquer d’interférer sur les premières, compte tenu du « terrain sensible » que constitue le sexe.
Il m’arrive, par exemple, de faire dessiner une vulve par les adolescents et d’observer à quel point sa représentation est un support particulièrement riche. Les dessins parlent de la façon dont, souvent, ils vivent leur sexe, un sexe irreprésentable, inexistant, ou limité à des « trous » qui ne font que trop sens…
La représentation du sexe permet aussi d’engager des discussions qui dépassent largement le corps, par exemple à propos de l’hymen, on ne peut manquer de parler de la virginité (définition de la virginité, les différences culturelles liées aux représentations de la virginité, la peur du premier rapport, etc.). À propos du clitoris, on en vient à parler du plaisir féminin, de la masturbation, et aussi des mutilations sexuelles, sur les différences du droit au plaisir sexuel en fonction des cultures. On voit, avec ces deux exemples, que parler du corps, et notamment du sexe, ne saurait se limiter à un cours d’anatomie. Tout le travail consiste à aider les jeunes à faire des liens entre le biologique, le psychologique, le relationnel, le social et le culturel.
Sans pouvoir développer ce sujet, je soulignerai cependant l’intérêt que permet un thème comme celui de la virginité pour traiter de la problématique des différences culturelles, et notamment des différences entre les religions, les traditions, les cultures et les valeurs familiales qui sont la source d’interrogations fondamentales, notamment pour des adolescents issus de familles migrantes. Leur permettre de trouver et d’affirmer leurs propres valeurs, tout en respectant celles de leurs parents, c’est les aider à étayer leur identité.
Une métaphore me semble particulièrement adaptée pour répondre à cette problématique : il s’agit pour chacun de construire sa maison. Il faudra trier les pierres, celles que nous prendrons de nos parents, et celles que nous laisserons. Même les pierres que nous aurons prises d’eux, nous ne les ajusterons pas nécessairement comme eux et nous y ajouterons des pierres prises aux copains, à la société, aux héros des films ou des livres qui nous ont marqués… Ainsi chacun va construire une maison singulière. Si cette question : « Comment construire sa maison ? » se pose à tous les adolescents, ceux issus de familles migrantes peuvent ainsi réaliser que, s’ils sont aux prises avec une problématique plus complexe liée aux différences plus grandes, voire antagonistes, entre les valeurs de leur famille et celles de la société dans laquelle ils vivent, ils sont aussi confrontés aux problèmes de tout adolescent : comment naître comme adulte, comme sujet habité d’un désir autonome ? Comment devenir une personne unique essayant de définir ses propres valeurs, qui ne saurait se limiter à une simple reproduction parentale ni à un conformisme social.
 
L’identité sexuelle
 
 
Est-ce qu’être un homme ou une femme se résume à avoir un corps sexué, mâle ou femelle ? À partir de quelles représentations du masculin et du féminin les adolescents vont-ils se forger une identité sexuelle ? Ces représentations sont différentes en fonction des milieux et des cultures. Plus les milieux d’origine sont simples, plus les représentations traditionnelles des rôles masculin et féminin sont prégnantes. Travailler avec eux ces questions, c’est notamment envisager la force physique comme représentation positive du masculin, qui ne manque pas de s’articuler sur celle de la violence dans les rapports filles-garçons, violence souvent déjà présente entre eux et que cette thématique permet de formuler et de discuter. De la violence physique à la violence sexuelle, surtout dans des représentations traditionnelles du féminin et du masculin, il n’y a qu’un pas.
Il faut travailler non seulement sur le consentement, mais aussi sur leurs représentations des situations à risque de violences sexuelles, souvent très éloignées des réalités. Envisager avec eux les situations à risque de façon très concrète, par exemple les risques de violence sexuelle après prise d’alcool ou de drogue lors des fêtes, permet de les amener à réfléchir sur des stratégies de limitation des risques qui prendront en compte l’ambiance de fête et les consommations qui y ont lieu.
L’identité sexuelle conduit naturellement à la question de l’orientation sexuelle. C’est une question sensible à l’adolescence : à un moment où l’on a le plus besoin de se conformer aux normes pour se rassurer sur son identité alors qu’elle est le moins étayée, les attirances homosexuelles sont fréquentes. C’est ce qui explique la violence de l’homophobie à cette période de la vie, d’ailleurs plus explicitement exprimée dans des milieux de garçons d’origine sociale défavorisée.
Il est très important de rassurer les adolescents : on n’est pas définitivement homosexuel parce que ce qu’on a eu un désir homosexuel, ou qu’on a eu une histoire d’amour homosexuelle, qui concerne avant tout une personne, une personnalité, ou qu’il y a eu un passage à l’acte homosexuel (qu’il ne s’agit pas de banaliser pour autant). L’important, c’est d’ouvrir pour dédramatiser des désirs qui peuvent effectivement être le début d’un engagement homosexuel, mais tout autant un passage, une transition dans une dynamique où l’orientation sexuelle est en train de se définir. Ne pas figer cette dynamique en appliquant l’étiquette réductrice « homosexuel ». C’est aussi permettre à des adolescents de réfléchir sur ce qui nous définit dans une relation sociale : une personnalité peut-elle être résumée par ou réduite à une orientation sexuelle ?
Il s’agit d’ouvrir des pistes dans un travail de prévention de l’homophobie, et il y a bien d’autres abords possibles de cette question. Ma préoccupation ici n’est pas limitée à une problématique éthique d’évolution des représentations sociales ; elle est tout à fait pragmatique, dans une démarche de prévention : en rassurant les adolescents sur des sentiments qui les traversent et les inquiètent d’autant plus qu’ils sont perçus comme anormaux, en travaillant avec eux sur une déconstruction de l’homophobie, on peut permettre aux jeunes qui ont des passages à l’acte homosexuels ou qui s’engagent dans une homosexualité de se sentir moins coupables. Acceptés par eux-mêmes et par leurs pairs dans leurs différences, leur propre estime sera soutenue dans l’orientation sexuelle qui est la leur ; on peut peut-être alors leur permettre d’éviter de vivre leur sexualité dans des comportements d’autant plus à risque qu’ils sont cachés, vécus comme honteux, et qui comporteront une volonté punitive ou suicidaire.
Au fond, ce qui est ici en jeu, c’est une prévention de la stigmatisation et de l’exclusion ; cette prévention « en décalé » est à mon sens la base du fonctionnement de toute prévention : dégager un sujet de la culpabilité, le conforter ou le restaurer dans ses capacités d’estime, et conforter ou restaurer le respect de ce qu’il est par ses pairs, c’est lui permettre de se percevoir comme ayant suffisamment de valeur pour se protéger.
 
L’engagement du corps dans la relation
 
 
Là encore, il y a bien des façons de l’envisager. Par exemple, qu’est-ce que « se sentir prête » ? comme disent les adolescentes. En tentant de cerner la dynamique de la maturation psycho-sexuelle, on réfléchit aux conditions qu’ils et elles estiment nécessaires pour dire « oui ». L’autre – l’amoureux, l’amoureuse – est alors essentiel. Les différences entre les perceptions des filles et des garçons sur l’engagement du corps (À quel âge peut-on ou doit-on le faire ? demandent les adolescents) les invite à réfléchir sur les pressions des pairs, pour qui et pourquoi on le fait. Avoir le droit de dire non, c’est aussi avoir la possibilité de dire oui. Pour les filles, il est important de sortir d’une situation ambiguë : parce qu’elles n’osent pas dire oui, elles ne disent ni oui ni non, et se rendent compte dans l’après-coup qu’elles regrettent.
Il importe d’aider les filles à sortir de leur représentation d’être victimes de la sexualité des garçons, représentation encore très présente aujourd’hui, et de les confronter à leurs responsabilités dans l’engagement du corps, c’est-à-dire de leur permettre autant de dire non que de dire oui. Ce qui signifie aussi qu’il faut modifier les représentations sociales : une fille qui dit oui, est-ce une pute pour le groupe ? La problématique de la pute et du Don Juan est très intéressante à travailler avec les adolescents : qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Pourquoi font-ils l’amour ? Ont-ils l’air satisfait ? Comment les traite-t-on ? pourquoi une telle différence de perception sociale ? Quand on connaît bien les adolescentes qui ont des partenaires nombreux, à l’instar de Suzanne dans le film de Pialat, À nos amours, on sait combien ces comportements témoignent d’un désarroi immense, d’une estime de soi ravagée par une ambiance de violences familiales. La stigmatisation et l’exclusion par leurs pairs constituent une violence de plus qui les enfonce davantage dans une spirale autodestructrice. Les adolescents qui travaillent sur ce thème sont souvent étonnés de leur propre violence et de l’injustice de leurs comportements envers ces filles. Ici encore, leur permettre de modifier les représentations sociales, les faire passer de « la pute qui aime ça », donc qui ferait ça par vice, à « la fille en difficultés », c’est aussi prévenir l’exclusion et la marginalisation de ces filles qui, de plus en plus isolées, sont incitées à dériver dans des milieux à risque.
Cependant, d’autres thèmes traversent cette problématique de l’engagement du corps. On peut, par exemple, dessiner une nouvelle carte du tendre qui irait de la pulsion sexuelle à l’amour en passant par l’attirance sexuelle, le sentiment amoureux, la passion amoureuse : tenter de définir chaque état, savoir où l’on se situe, ce que l’on souhaite, chercher quand on peut engager son corps dans la relation, pourquoi, et dans chaque situation, réfléchir sur la position de l’autre, sujet ou objet. La passion amoureuse est particulièrement intéressante car si tous les adolescents souhaitent en connaître une, la passion permet aussi d’envisager la problématique de la dépendance autrement qu’aux produits à laquelle on la limite toujours.
On peut aussi réfléchir sur le plaisir : le plaisir trouvé dans une relation se limite-t-il à une pénétration sexuelle ?…
Le fil rouge de la réflexion est ici la question du sens : pourquoi, pour qui, avec qui, contre qui on le fait ; pour se faire du bien ? Est-ce qu’on se fait du bien ou du mal ? Cette question du sens me paraît fondamentale à réintroduire, car les modèles de prévention proposés aux adolescents ont parfois réduit la problématique de l’engagement du corps à la question du comment le faire : avec la pilule ou avec le préservatif ? Pire que tout, ces modèles ont parfois laissé penser qu’on pouvait faire n’importe quoi, du moment qu’on le fait avec la pilule ou avec le préservatif, ou mieux avec les deux ! Il n’est pourtant que trop clair que si l’on fait n’importe quoi avec sa sexualité, c’est que le respect qu’on a de soi est érodé ou va s’éroder dans des comportements où l’on se sent sali. C’est à partir de là, et pas à partir d’une méconnaissance des outils de prévention, pilule et préservatif, que l’on va s’engager dans des comportements à risque.
 
La paternité, la maternité, la parentalité
 
 
Aborder ces thèmes constitue toujours un moment émouvant et délicat, parce que si les adolescents parlent de leur désir d’enfant, ils parlent aussi de leur famille, de leurs parents. Ils sont nombreux à parler de l’absence de leur père, pas seulement les enfants de couples divorcés. De façon encore plus évidente, les enfants parlent des pères qui sont là mais avec lesquels ils ne font rien. Car parler de la famille qu’ils souhaitent pouvoir construire, c’est souvent parler des carences ou des violences familiales qu’ils subissent, nombreuses dans les classes d’enfants en difficultés scolaires, et qui sont exprimées de façon très simple et directe. Quand ils sont présents, les enseignants sont souvent étonnés de ce qui se dit quand on aborde cette thématique, et c’est parfois pour eux l’occasion d’avoir un autre regard sur ces jeunes et sur leurs difficultés scolaires.
C’est aussi un moment où se révèlent la force et la précocité du désir d’enfant chez les filles, et parfois l’importance du sacrifice auquel elles consentent en le différant : c’est souvent dans l’intérêt de l’enfant, c’est-à-dire déjà en mère potentielle et responsable – il est important de le souligner – et pour leurs parents, qu’elles acceptent de renoncer à cet enfant-là.
Si les garçons se sentent a priori moins concernés, il est tout à fait essentiel de les impliquer dans la paternité. On peut les confronter à des situations concrètes dans lesquelles ils se projetteront, par exemple si leur copine est enceinte et souhaite garder cette grossesse, comment pensent-ils réagir ? Des trois types de réactions possibles – fonder une famille avec sa copine, se conduire comme père envers cet enfant mais sans construire de couple avec la mère, ou abandonner cet enfant à sa mère puisqu’elle n’a pas voulu avorter – c’est sur la troisième réaction qu’il est le plus important de travailler. Quand on demande à ces garçons si cela ne leur ferait rien de savoir que, quelque part, il y a un enfant d’eux qu’ils ne connaîtront pas, ils sont toujours touchés et surpris de leur émotion.
C’est alors qu’on peut travailler sur le pouvoir contraceptif d’un garçon : son avenir de père potentiel dépend-il de son amie ? N’y-a-t-il aucune possibilité contraceptive qui dépende de lui ? C’est une façon différente d’introduire le préservatif et de sortir les garçons de leur représentation de victimes de la fertilité des filles.
Pour les garçons, à cette possibilité de dire non aujourd’hui répond aussi celle d’exprimer plus tard leur désir d’enfant autrement que par « si tu veux », qui est devenue la phrase rituelle des couples soumis au pouvoir contraceptif féminin lié à l’arrêt de pilule proposé habituellement par les femmes qui en pâtissent autant que les hommes.
On le voit, tous ces thèmes sont différents des problèmes médicaux liés à la sexualité habituellement traités dans le cadre de l’institution scolaire, véhiculant une information que les adolescents ont déjà eue, mais qu’ils ne peuvent mettre en application dans leur comportement. Nous proposons ici un modèle de prévention des exclusions « en décalé » : il s’agit de réintroduire du sens à travers des questions telles que : « À qui ça sert ? À quoi ça sert ? Pourquoi ou pour qui le faire » en offrant aux adolescent un étayage de leur identité et de leur estime de soi.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis