2001
enfances & PSY
Dossier
En parler avec les adolescents
Nicole Athéa
Nicole Athéa est gynécologue.
Elle a travaillé dans le service de médecine pour adolescents de l’hôpital de
Bicêtre. Elle anime des groupes de paroles dans différents lieux, entre autres
dans les établissements
scolaires.
À partir de son expérience d’animation d’espaces de paroles sur
la sexualité avec des collégiens, l’auteur rend compte des différentes
thématiques abordées. Le point de départ, la représentation graphique des
organes génitaux par les jeunes, permet d’engager des discussions sur des
sujets qui dépassent largement le corps – différences culturelles et
religieuses, traditions, cultures et valeurs familiales – mais également sur
l’identité sexuelle et la question de l’orientation sexuelle. C’est finalement
un travail de prévention des exclusions « en décalé » offrant aux adolescents
un étayage de leur identité et de leur estime de soi.Mots-clés :
adolescent, sexualité, puberté, groupe
de paroles.
L’animation d’espaces de paroles sur la sexualité avec les
adolescents est aujourd’hui devenue plus nécessaire qu’un simple travail
d’information sur la contraception ou les mst. Bien entendu, une connaissance des
adolescents et de leurs préoccupations est indispensable pour assurer un
programme du type de celui dont je présente ici les différents volets.
Le corps et les transformations pubertaires
Dans la Bible, il est dit : « Tout commence par le verbe » ; à
l’adolescence tout commence par le corps. La puberté, qui se produit sans que
les adolescents l’aient choisie, et pour certains à leur corps défendant
tellement elle est difficile à accepter, les transforme radicalement. Cette «
métamorphose pubertaire », comme le dit Victor Courtecuisse, est un événement
inéluctable et radical, qui va les confronter de façon nouvelle et directe à la
sexualité.
On peut envisager de parler du corps de différentes façons. On
peut, par exemple, traiter des modifications pubertaires. C’est une thématique
très intéressante dans les classes de quatrième, pour des adolescents d’environ
13 ans qui sont en pleine métamorphose, même si c’est à des rythmes différents.
Tout bouge, dans le corps mais aussi dans la tête. On peut parler des
préoccupations nouvelles liées à l’éveil de la sexualité, des modifications
relationnelles, notamment les conflits avec les parents. On se rend compte
alors que ces conflits sont suscités à la fois par le plus grand besoin
d’autonomie des enfants et par les peurs des adultes, leurs difficultés à
accepter de voir leurs enfants grandir, le deuil que représente la fin de
l’enfance tant pour les adolescents que pour leurs parents… On voit bien que
les changements du corps constituent le pivot du grand chambardement que
réalise toute adolescence.
Quand j’ai commencé ce travail, j’ai été très surprise par les
représentations des organes génitaux par des jeunes qui avaient pourtant eu des
cours de biologie, y compris les bons élèves de section scientifique. De prime
abord, on peut penser que ces représentations aberrantes sont dues à de mauvais
apprentissages. Avec l’expérience, on comprend que, si elles sont éloignées de
connaissances scientifiques, c’est qu’elles sont forgées avec toutes les images
fantasmatiques qui sont aussi présentes dans la tête des adolescents, et qui ne
peuvent manquer d’interférer sur les premières, compte tenu du « terrain
sensible » que constitue le sexe.
Il m’arrive, par exemple, de faire dessiner une vulve par les
adolescents et d’observer à quel point sa représentation est un support
particulièrement riche. Les dessins parlent de la façon dont, souvent, ils
vivent leur sexe, un sexe irreprésentable, inexistant, ou limité à des « trous
» qui ne font que trop sens…
La représentation du sexe permet aussi d’engager des
discussions qui dépassent largement le corps, par exemple à propos de l’hymen,
on ne peut manquer de parler de la virginité (définition de la virginité, les
différences culturelles liées aux représentations de la virginité, la peur du
premier rapport, etc.). À propos du clitoris, on en vient à parler du plaisir
féminin, de la masturbation, et aussi des mutilations sexuelles, sur les
différences du droit au plaisir sexuel en fonction des cultures. On voit, avec
ces deux exemples, que parler du corps, et notamment du sexe, ne saurait se
limiter à un cours d’anatomie. Tout le travail consiste à aider les jeunes à
faire des liens entre le biologique, le psychologique, le relationnel, le
social et le culturel.
Sans pouvoir développer ce sujet, je soulignerai cependant
l’intérêt que permet un thème comme celui de la virginité pour traiter de la
problématique des différences culturelles, et notamment des différences entre
les religions, les traditions, les cultures et les valeurs familiales qui sont
la source d’interrogations fondamentales, notamment pour des adolescents issus
de familles migrantes. Leur permettre de trouver et d’affirmer leurs propres
valeurs, tout en respectant celles de leurs parents, c’est les aider à étayer
leur identité.
Une métaphore me semble particulièrement adaptée pour répondre
à cette problématique : il s’agit pour chacun de construire sa maison. Il
faudra trier les pierres, celles que nous prendrons de nos parents, et celles
que nous laisserons. Même les pierres que nous aurons prises d’eux, nous ne les
ajusterons pas nécessairement comme eux et nous y ajouterons des pierres prises
aux copains, à la société, aux héros des films ou des livres qui nous ont
marqués… Ainsi chacun va construire une maison singulière. Si cette question :
« Comment construire sa maison ? » se pose à tous les adolescents, ceux issus
de familles migrantes peuvent ainsi réaliser que, s’ils sont aux prises avec
une problématique plus complexe liée aux différences plus grandes, voire
antagonistes, entre les valeurs de leur famille et celles de la société dans
laquelle ils vivent, ils sont aussi confrontés aux problèmes de tout adolescent
: comment naître comme adulte, comme sujet habité d’un désir autonome ? Comment
devenir une personne unique essayant de définir ses propres valeurs, qui ne
saurait se limiter à une simple reproduction parentale ni à un conformisme
social.
Est-ce qu’être un homme ou une femme se résume à avoir un corps
sexué, mâle ou femelle ? À partir de quelles représentations du masculin et du
féminin les adolescents vont-ils se forger une identité sexuelle ? Ces
représentations sont différentes en fonction des milieux et des cultures. Plus
les milieux d’origine sont simples, plus les représentations traditionnelles
des rôles masculin et féminin sont prégnantes. Travailler avec eux ces
questions, c’est notamment envisager la force physique comme représentation
positive du masculin, qui ne manque pas de s’articuler sur celle de la violence
dans les rapports filles-garçons, violence souvent déjà présente entre eux et
que cette thématique permet de formuler et de discuter. De la violence physique
à la violence sexuelle, surtout dans des représentations traditionnelles du
féminin et du masculin, il n’y a qu’un pas.
Il faut travailler non seulement sur le consentement, mais
aussi sur leurs représentations des situations à risque de violences sexuelles,
souvent très éloignées des réalités. Envisager avec eux les situations à risque
de façon très concrète, par exemple les risques de violence sexuelle après
prise d’alcool ou de drogue lors des fêtes, permet de les amener à réfléchir
sur des stratégies de limitation des risques qui prendront en compte l’ambiance
de fête et les consommations qui y ont lieu.
L’identité sexuelle conduit naturellement à la question de
l’orientation sexuelle. C’est une question sensible à l’adolescence : à un
moment où l’on a le plus besoin de se conformer aux normes pour se rassurer sur
son identité alors qu’elle est le moins étayée, les attirances homosexuelles
sont fréquentes. C’est ce qui explique la violence de l’homophobie à cette
période de la vie, d’ailleurs plus explicitement exprimée dans des milieux de
garçons d’origine sociale défavorisée.
Il est très important de rassurer les adolescents : on n’est
pas définitivement homosexuel parce que ce qu’on a eu un désir homosexuel, ou
qu’on a eu une histoire d’amour homosexuelle, qui concerne avant tout une
personne, une personnalité, ou qu’il y a eu un passage à l’acte homosexuel
(qu’il ne s’agit pas de banaliser pour autant). L’important, c’est d’ouvrir
pour dédramatiser des désirs qui peuvent effectivement être le début d’un
engagement homosexuel, mais tout autant un passage, une transition dans une
dynamique où l’orientation sexuelle est en train de se définir. Ne pas figer
cette dynamique en appliquant l’étiquette réductrice « homosexuel ». C’est
aussi permettre à des adolescents de réfléchir sur ce qui nous définit dans une
relation sociale : une personnalité peut-elle être résumée par ou réduite à une
orientation sexuelle ?
Il s’agit d’ouvrir des pistes dans un travail de prévention de
l’homophobie, et il y a bien d’autres abords possibles de cette question. Ma
préoccupation ici n’est pas limitée à une problématique éthique d’évolution des
représentations sociales ; elle est tout à fait pragmatique, dans une démarche
de prévention : en rassurant les adolescents sur des sentiments qui les
traversent et les inquiètent d’autant plus qu’ils sont perçus comme anormaux,
en travaillant avec eux sur une déconstruction de l’homophobie, on peut
permettre aux jeunes qui ont des passages à l’acte homosexuels ou qui
s’engagent dans une homosexualité de se sentir moins coupables. Acceptés par
eux-mêmes et par leurs pairs dans leurs différences, leur propre estime sera
soutenue dans l’orientation sexuelle qui est la leur ; on peut peut-être alors
leur permettre d’éviter de vivre leur sexualité dans des comportements d’autant
plus à risque qu’ils sont cachés, vécus comme honteux, et qui comporteront une
volonté punitive ou suicidaire.
Au fond, ce qui est ici en jeu, c’est une prévention de la
stigmatisation et de l’exclusion ; cette prévention « en décalé » est à mon
sens la base du fonctionnement de toute prévention : dégager un sujet de la
culpabilité, le conforter ou le restaurer dans ses capacités d’estime, et
conforter ou restaurer le respect de ce qu’il est par ses pairs, c’est lui
permettre de se percevoir comme ayant suffisamment de valeur pour se
protéger.
L’engagement du corps dans la relation
Là encore, il y a bien des façons de l’envisager. Par exemple,
qu’est-ce que « se sentir prête » ? comme disent les adolescentes. En tentant
de cerner la dynamique de la maturation psycho-sexuelle, on réfléchit aux
conditions qu’ils et elles estiment nécessaires pour dire « oui ». L’autre –
l’amoureux, l’amoureuse – est alors essentiel. Les différences entre les
perceptions des filles et des garçons sur l’engagement du corps (À quel âge
peut-on ou doit-on le faire ? demandent les adolescents) les invite à réfléchir
sur les pressions des pairs, pour qui et pourquoi on le fait. Avoir le droit de
dire non, c’est aussi avoir la possibilité de dire oui. Pour les filles, il est
important de sortir d’une situation ambiguë : parce qu’elles n’osent pas dire
oui, elles ne disent ni oui ni non, et se rendent compte dans l’après-coup
qu’elles regrettent.
Il importe d’aider les filles à sortir de leur représentation
d’être victimes de la sexualité des garçons, représentation encore très
présente aujourd’hui, et de les confronter à leurs responsabilités dans
l’engagement du corps, c’est-à-dire de leur permettre autant de dire non que de
dire oui. Ce qui signifie aussi qu’il faut modifier les représentations
sociales : une fille qui dit oui, est-ce une pute pour le groupe ? La
problématique de la pute et du Don Juan est très intéressante à travailler avec
les adolescents : qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Pourquoi font-ils l’amour ?
Ont-ils l’air satisfait ? Comment les traite-t-on ? pourquoi une telle
différence de perception sociale ? Quand on connaît bien les adolescentes qui
ont des partenaires nombreux, à l’instar de Suzanne dans le film de Pialat,
À nos amours, on sait combien ces
comportements témoignent d’un désarroi immense, d’une estime de soi ravagée par
une ambiance de violences familiales. La stigmatisation et l’exclusion par
leurs pairs constituent une violence de plus qui les enfonce davantage dans une
spirale autodestructrice. Les adolescents qui travaillent sur ce thème sont
souvent étonnés de leur propre violence et de l’injustice de leurs
comportements envers ces filles. Ici encore, leur permettre de modifier les
représentations sociales, les faire passer de « la pute qui aime ça », donc qui
ferait ça par vice, à « la fille en difficultés », c’est aussi prévenir
l’exclusion et la marginalisation de ces filles qui, de plus en plus isolées,
sont incitées à dériver dans des milieux à risque.
Cependant, d’autres thèmes traversent cette problématique de
l’engagement du corps. On peut, par exemple, dessiner une nouvelle carte du
tendre qui irait de la pulsion sexuelle à l’amour en passant par l’attirance
sexuelle, le sentiment amoureux, la passion amoureuse : tenter de définir
chaque état, savoir où l’on se situe, ce que l’on souhaite, chercher quand on
peut engager son corps dans la relation, pourquoi, et dans chaque situation,
réfléchir sur la position de l’autre, sujet ou objet. La passion amoureuse est
particulièrement intéressante car si tous les adolescents souhaitent en
connaître une, la passion permet aussi d’envisager la problématique de la
dépendance autrement qu’aux produits à laquelle on la limite toujours.
On peut aussi réfléchir sur le plaisir : le plaisir trouvé dans
une relation se limite-t-il à une pénétration sexuelle ?…
Le fil rouge de la réflexion est ici la question du sens :
pourquoi, pour qui, avec qui, contre qui on le fait ; pour se faire du bien ?
Est-ce qu’on se fait du bien ou du mal ? Cette question du sens me paraît
fondamentale à réintroduire, car les modèles de prévention proposés aux
adolescents ont parfois réduit la problématique de l’engagement du corps à la
question du comment le faire : avec la pilule ou avec le préservatif ? Pire que
tout, ces modèles ont parfois laissé penser qu’on pouvait faire n’importe quoi,
du moment qu’on le fait avec la pilule ou avec le préservatif, ou mieux avec
les deux ! Il n’est pourtant que trop clair que si l’on fait n’importe quoi
avec sa sexualité, c’est que le respect qu’on a de soi est érodé ou va s’éroder
dans des comportements où l’on se sent sali. C’est à partir de là, et pas à
partir d’une méconnaissance des outils de prévention, pilule et préservatif,
que l’on va s’engager dans des comportements à risque.
La paternité, la maternité, la parentalité
Aborder ces thèmes constitue toujours un moment émouvant et
délicat, parce que si les adolescents parlent de leur désir d’enfant, ils
parlent aussi de leur famille, de leurs parents. Ils sont nombreux à parler de
l’absence de leur père, pas seulement les enfants de couples divorcés. De façon
encore plus évidente, les enfants parlent des pères qui sont là mais avec
lesquels ils ne font rien. Car parler de la famille qu’ils souhaitent pouvoir
construire, c’est souvent parler des carences ou des violences familiales
qu’ils subissent, nombreuses dans les classes d’enfants en difficultés
scolaires, et qui sont exprimées de façon très simple et directe. Quand ils
sont présents, les enseignants sont souvent étonnés de ce qui se dit quand on
aborde cette thématique, et c’est parfois pour eux l’occasion d’avoir un autre
regard sur ces jeunes et sur leurs difficultés scolaires.
C’est aussi un moment où se révèlent la force et la précocité
du désir d’enfant chez les filles, et parfois l’importance du sacrifice auquel
elles consentent en le différant : c’est souvent dans l’intérêt de l’enfant,
c’est-à-dire déjà en mère potentielle et responsable – il est important de le
souligner – et pour leurs parents, qu’elles acceptent de renoncer à cet
enfant-là.
Si les garçons se sentent a priori moins concernés, il est tout
à fait essentiel de les impliquer dans la paternité. On peut les confronter à
des situations concrètes dans lesquelles ils se projetteront, par exemple si
leur copine est enceinte et souhaite garder cette grossesse, comment
pensent-ils réagir ? Des trois types de réactions possibles – fonder une
famille avec sa copine, se conduire comme père envers cet enfant mais sans
construire de couple avec la mère, ou abandonner cet enfant à sa mère
puisqu’elle n’a pas voulu avorter – c’est sur la troisième réaction qu’il est
le plus important de travailler. Quand on demande à ces garçons si cela ne leur
ferait rien de savoir que, quelque part, il y a un enfant d’eux qu’ils ne
connaîtront pas, ils sont toujours touchés et surpris de leur émotion.
C’est alors qu’on peut travailler sur le pouvoir contraceptif
d’un garçon : son avenir de père potentiel dépend-il de son amie ? N’y-a-t-il
aucune possibilité contraceptive qui dépende de lui ? C’est une façon
différente d’introduire le préservatif et de sortir les garçons de leur
représentation de victimes de la fertilité des filles.
Pour les garçons, à cette possibilité de dire non aujourd’hui
répond aussi celle d’exprimer plus tard leur désir d’enfant autrement que par «
si tu veux », qui est devenue la phrase rituelle des couples soumis au pouvoir
contraceptif féminin lié à l’arrêt de pilule proposé habituellement par les
femmes qui en pâtissent autant que les hommes.
On le voit, tous ces thèmes sont différents des problèmes
médicaux liés à la sexualité habituellement traités dans le cadre de
l’institution scolaire, véhiculant une information que les adolescents ont déjà
eue, mais qu’ils ne peuvent mettre en application dans leur comportement. Nous
proposons ici un modèle de prévention des exclusions « en décalé » : il s’agit
de réintroduire du sens à travers des questions telles que : « À qui ça sert ?
À quoi ça sert ? Pourquoi ou pour qui le faire » en offrant aux adolescent un
étayage de leur identité et de leur estime de soi.