Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-980-6
160 pages

p. 88 à 94
doi: 10.3917/ep.017.0088

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Dossier

no17 2002/1

2001 enfances & PSY Dossier

Quelle sexualité les jeunes peuvent-ils vivre ?

Jean-Claude Cébula l’équipe éducative d’un foyer de jeunes filles
Jean-Claude Cébula a interviewé les membres de l’équipe éducative d’un foyer habilité par l’Aide sociale à l’enfance et la Protection judiciaire de la jeunesse, accueillant une dizaine d’adolescentes de 13 à 18 ans, voire plus. L’équipe est composée de quatre éducatrices, trois éducateurs, d’un chef de service et d’un psychologue à temps partiel. Les éducatrices : Mylène, 54 ans, éducatrice dans ce centre depuis dix-sept ans, Martine, 37 ans, éducatrice dans ce centre depuis onze ans, Odile, 36 ans, éducatrice dans ce centre depuis neuf ans et Sylvie, 25 ans, éducatrice dans ce centre depuis neuf mois. Les éducateurs (Antoine, 55 ans, Charles, 53 ans et Roger, 23 ans) arrivent en fin d’interview…
Enfances & psy : Dans un foyer accueillant des jeunes filles, quelles seraient les règles relatives à la sexualité ? Quelle place donne-t-on à la sexualité ?
Martine : Ici, on n’a jamais établi de règles, enfin si, tout de même : les garçons ne sont pas admis dans les chambres. En fait, on n’autorise pas les rapports sexuels au sein du foyer. Cela me gêne parfois, parce que j’ai l’impression qu’on n’autorise pas, qu’on n’organise pas pour les filles cette possibilité-là. Une fille qui ne peut pas aller en week-end a quand même le droit de vivre sa sexualité… Elle ne peut le faire dans un fourré, ou en ville dans un lieu public ou se louer une chambre d’hôtel.
Mylène : Il y a quelques années de cela, nous avions deux jeunes filles qui étaient manifestement homosexuelles. On leur demandait de ne pas être démonstratives dans le foyer, mais on acceptait tacitement qu’elles aient une sexualité. Quand elles dormaient dans la même chambre, on s’en apercevait le lendemain. On admettait que cela puisse se faire et cela ne nous gênait pas vraiment hormis quand elles s’embrassaient exprès dans la salle fumeur, devant tout le monde.
Martine : La discrétion, c’est ce qu’on demande aux jeunes. Ce n’est pas nous qui pouvons nous sentir gênés, ce sont les autres jeunes. Nous veillons à ce qu’elles ne gênent pas les autres, il n’y a aucun espace ici où elles pourraient accueillir un petit copain.
Odile : Il y a aussi la notion d’intimité – ça peut gêner les autres filles d’assister aux démonstrations d’affection –, mais c’est également une manière de leur faire comprendre qu’elles doivent protéger leur vie privée, ce qu’elles ne savent pas faire. Tout est montrable, certaines ne savent pas mettre des barrières entre leur vie intime, privée et leur vie sociale.
Sylvie : Certaines filles le font dès le départ. Par exemple, N. disait qu’elle ne ramènerait pas son petit copain ici pour ne pas se faire embêter par les autres filles. Cela peut être pour ne pas avoir d’histoires, pour ne pas se le faire piquer, mais également pour protéger son intimité.
Odile : On ne donne pas la possibilité que la sexualité puisse se vivre à l’intérieur du foyer, en revanche elle tient une grande place dans nos échanges, nos entretiens, dans les discussions portant sur les rapports qu’elles ont avec leurs corps… Mais la pratique sexuelle, l’acte proprement dit, ne peut avoir lieu au foyer.
Martine : Il est vrai que dans les discussions, il n’y a pas de tabou. Personnellement, je n’en ai pas. Je me rappelle d’une discussion, un soir, où l’on avait parlé de plaisir, de rapports sexuels et où la notion de plaisir était vraiment importante. On n’a pas rencontré des attitudes telles que : « On fait ça parce qu’il faut le faire »… J’ai trouvé que c’était une discussion très intime que l’on n’a même pas avec des amis en dehors du foyer.
Mylène : Quand on rentre dans ce genre de discussion, avec les jeunes, suffisamment pour pouvoir parler plaisir, tendresse aussi parce que dans le plaisir, il y a de la tendresse, de la complicité… elles sont souvent gênées, mal à l’aise dans un premier temps.
Odile : Leur première réaction, c’est de rire, de se cacher derrière leurs mains… Mais quand, avec nos mots, on leur dit que c’est normal, que l’on est des femmes également, que l’on éprouve les mêmes perplexités… les choses peuvent se dire de part et d’autre. La réaction première est très enfantine, de l’ordre de l’excitation, du malaise, mais après un certain temps, on arrive à aborder des choses importantes, lorsqu’on parle de plaisir, de respect de soi, de son désir à soi…
Souvent, ici, les filles sont des proies faciles. Elles sont tellement dans l’attente qu’un garçon les désire parce qu’elles ne sont pas désirées par leurs parents, par leur famille, qu’elles se vendent, qu’elles se donnent pour rien.
Martine : Les filles dites « de foyer » ont cette réputation-là mais je trouve pas que ce soit vraiment le cas. Elles ne se bradent pas tant que ça. Il n’y a qu’une fille, V., qui se donne comme ça, son corps n’a pas de valeur pour elle. Quand j’essaie d’en parler avec elle, c’est tabou. Elle devient écarlate… Il serait intéressant pour nous d’avoir un savoir théorique sur les jeunes filles ayant subi des abus sexuels.
Mylène : Pour ces jeunes filles, j’ai souvent l’impression qu’elles sont dans des rapports de soumission : « Il veut, il a envie, c’est comme ça ! » Elles ne pensent même pas au désir, au plaisir. Comme si elles pensaient : « Le mec que j’ai rencontré, il veut tirer un coup, je suis là pour ça, j’ai un trou, ça sert à ça. » C’est ce que je ressens de leur comportement.
Martine : Cela peut s’expliquer. Pour certaines d’entre elles, la tendresse – c’est-à-dire exister dans la tête de quelqu’un d’autre –, ça compte tellement que même si ça passe par une relation sexuelle qui n’a pas d’importance pour elles, elles sont prêtes à donner leur corps même sans plaisir pour garder ce petit bout de tendresse.
Sylvie : Moi, j’ai l’impression qu’elles abordent la sexualité au travers des questions telles que les règles, la grossesse, etc.
Mylène : Quand j’aborde cette question-là avec les jeunes, très rapidement on passe de la sexualité, de l’acte sexuel à la grossesse, à l’accouchement : comment ça se passe ? Est-ce que ça fait mal ? Je crois que c’est lié au fait que je suis la plus âgée et que, dans leur tête, je ne peux pas représenter quelqu’un qui est encore dans la sexualité, le désir, le plaisir. Pour elles, à partir d’un certain âge, on n’a plus de vie sexuelle et cela doit les gêner d’en parler avec moi.
Pour en revenir à la régulation de la sexualité dans le foyer, on applique une règle familiale. Parce que, pour les filles, la question de la virginité, de la grossesse imprègne nos mentalités. Il n’y a pas beaucoup de parents d’adolescents de 14/15 ans qui acceptent que leurs filles aient des relations sexuelles, que ce soit dans leur maison ou dans un foyer.
Martine : Sauf dans les familles où il y a une relation très parent égale copain. C’est une façon de garder les adolescents chez eux. On introduit le monde des adolescents à la maison et du coup la sexualité en fait partie.
Puisque c’est impossible ici, quels moyens leur donne-t-on pour vivre leur sexualité ?
Martine : Quels moyens on leur donne ? Quels moyens la société leur donne ? On n’en donne pas plus que la société actuellement !
Odile : Et quels moyens se donnent-elles ! Certaines ont des revenus et peuvent s’offrir une chambre d’hôtel et avoir ainsi des rapports sexuels. Il me semble qu’il s’agit de la question du désir : quels désirs pour vivre leur sexualité ? La société ne peut et ne doit pas tout prendre en charge et la sexualité d’autant moins. Les jeunes filles qu’on accueille sont mineures pour la grande majorité. Et elles ont le temps ! Je trouve qu’actuellement les jeunes filles, à travers leurs magazines, les radios qu’elles écoutent, sont poussées à l’acte sexuel. Ici, au foyer, on leur dit : « Vous avez le temps, vous n’êtes pas obligées à 16 ou 17 ans d’être dépucelées. » Quand vous serez prêtes, vous pourrez vous donner les moyens de vivre votre sexualité d’une façon correcte. Je crois que dès lors qu’on est capable d’assumer une sexualité normale c’est-à-dire liée au désir, au plaisir, on est capable de mettre en œuvre les conditions matérielles pour la vivre. Si on n’en est pas capable, c’est qu’il y a un autre problème ou que ce n’est tout simplement pas le moment.
La sexualité cacherait une autre dimension. Ces jeunes filles sont avides d’être avec quelqu’un, d’avoir un copain… Comment traite-t-on cette question qui se présente sous le sceau de la sexualité ? Quel travail éducatif peut-on entreprendre ?…
Odile : Le travail éducatif porte sur le respect de soi et nous devons, nous, répéter de ne pas tout accepter et de s’écouter, d’écouter sa féminité pour savoir si l’on est émotionnellement et physiquement prête à vivre cette expérience. Pour les filles qui ont été abusées sexuellement, il y a tout un travail de réconciliation ou de réhabilitation de l’autre masculin, du plaisir qui peut être lié au sexe et pas toujours à une violence. C’est un travail d’accompagnement du respect de soi, du respect de ses envies et de son désir.
Mylène : J’ai souvent l’impression qu’on n’est pas sur la même planète quand on leur parle de relations avec leur partenaire. Lors d’une discussion, elles disaient qu’elles ne pouvaient vivre leur relation que sur le mode conflictuel, comme si l’amour ne pouvait être que violent. Même sans être « fleur bleue », on peut penser que, logiquement, on peut viser une meilleure entente ; or, il me semble qu’elles ne peuvent pas comprendre cela. Pour elles, si le mec est violent c’est qu’il les aime.
Martine : Je crois qu’il ne faut pas faire de généralités. Parfois ce qu’elles donnent à voir vient de leur histoire, des schémas parentaux qu’elles ont connus. J’ai parfois l’impression qu’on l’oublie. Je me disais : « Et moi, à l’adolescence, comment j’ai vécu tout cela ? Je n’ai pas été accompagnée. Dans ma famille on n’en parlait pas. Ce qu’on savait, c’était à travers les films, un petit peu les copines et encore ! J’ai appris avec la vie, “sur le tas”, au travers d’expériences et je n’ai aucun regret par rapport à cela. »
Si on aménageait une chambre au foyer où l’acte sexuel pourrait avoir lieu, je ne suis pas sûre que cela se ferait dans ce cadre-là parce qu’on a besoin de lieux interdits. Les générations passent, les années passent, et je crois qu’on le vit tous de la même façon, et que peut-être c’est une bonne façon. Finalement, les tabous, les peurs et les craintes sont toujours les mêmes, de génération en génération.
Contrairement à ce que l’on disait tout à l’heure, je pense qu’elles sont très fleur bleue. Moi, j’étais très « fleur bleue-prince charmant », je rêvais de tendresse, d’un cœur aimant et de bisous… Je crois que je ne pensais même pas à l’acte sexuel.
Odile : À l’adolescence, quand on commence à avoir une vie sexuelle, c’est une transgression et s’il y avait un lieu autorisé pour la vivre, cela n’irait pas. Parce que c’est violent d’entrer dans la sexualité. Je parle en tant que fille, il faut que cela se passe dans des lieux où on puisse ressentir que l’on en est train de vivre cette transgression. Quand on est fille, on ouvre son corps à la pénétration de l’homme, l’autre transgresse quelque chose de préservé.
La sexualité pour les jeunes filles, c’est aussi une prise d’autonomie par rapport à l’environnement, par rapport à leur propre corps, par rapport à ces choses qu’on leur a inculquées depuis l’enfance et il faut qu’elles s’en emparent.
Martine : Cela fait un peu parcours initiatique vers l’âge adulte, je ne sais pas comment le dire mais je trouve que cela en fait partie. C’est vrai qu’elles basculent dans un monde d’adultes. Nous, nous jouons notre rôle d’éducateurs pour ce qui concerne les préservatifs, la contraception, alors que dans de nombreuses familles, on n’en parle pas. Dans ma famille on n’en parlait pas, je voulais savoir comment cela fonctionnait mais on ne répondait pas à mes questions.
Sylvie : C’est vrai qu’elles nous sollicitent plus dans ce domaine-là, la pilule, le préservatif. Elle le font également lors des retards de règles et alors, j’ai l’impression que nous sommes plus soucieux des conséquences que de l’acte en lui même.
Martine : Je ne suis pas d’accord. Par exemple, quand une fille rentre de week-end et qu’elle te dit : « J’ai rencontré l’amour de ma vie », la discussion s’engage. C’est à nous, adultes, de poser la question, est-ce qu’il y a eu rapport sexuel ? Il est évident, que ce n’est pas la jeune qui va parler de ces choses-là.
Sylvie : J’ai l’impression que quand elles veulent parler du sentiment amoureux, c’est toujours entre deux portes, quand on fait la cuisine, quand on est occupé, en voiture, que sais-je ! Alors que pour une question portant sur leurs règles, elles viennent dans le bureau.
Odile : Cela me semble normal. Quand on est dans les généralités, dans les choses qui n’engagent pas vraiment, cela peut se passer dans n’importe quel lieu, mais dès que cela touche plus personnellement (retard de règles, possibilités d’être enceinte), elles demandent une certaine confidentialité qui ne peut exister que dans le bureau.
Tout à l’heure, nous disions que nous avions appris sur le tas et que finalement nous nous étions forgé une certaine idée de tout cela, des valeurs, de la manière d’être et de penser… Je crois que c’est cela qu’on doit leur apporter sur le plan éducatif. Elles sont influencées par des tas de choses – magazines, radio, télé, cinéma, par ce qu’elles ont vu de leurs parents, par ce qu’elles ont vécu, pour certaines des abus sexuels. J’ai toujours l’impression qu’on leur apporte un autre regard, une autre façon de penser et d’être par rapport à la sexualité et que leur chance, c’est que des femmes et parfois des hommes, des éducateurs, leur disent : « La sexualité, c’est pas ce vous êtes en train de dire, ce n’est pas ce que vous êtes en train de vivre. Pour moi, la sexualité c’est du plaisir, du désir, le respect de soi, c’est quand j’ai envie moi aussi. » Et quand on rentre dans des discussions comme celles-là, elles sont toujours très intéressées, très attentives et parfois on voit des changements de comportement par rapport à ce qu’elles vivaient avec des garçons. C’est aussi cela notre travail éducatif : apporter un autre regard sur leur expérience et ouvrir leur champ de pensée.
Ce que j’ai pu entendre dans ces discussions, c’est qu’elles ont toutes une expérience très différente et j’ai l’impression qu’aucune d’elles ne s’est forgé une morale face à la sexualité, une façon d’être. Leur réponse peut être fluctuante, selon la demande du mec, les copines avec lesquelles elles sont. Notre travail, c’est les aider à se forger une identité sexuelle, une personnalité sexuelle : moi, c’est comme ça, j’aime ça et pas ça, j’ai envie, j’ai pas envie…
Sylvie : Je crois qu’ici elles ont une chance supplémentaire : nous sommes d’âges variés. Elles peuvent demander à l’une d’entre nous, et si la réponse ne les satisfait pas, elles vont demander à une autre éducatrice pour se faire leur propre opinion.
Arrivent les trois éducateurs qui, en réponse à la question des règles à l’intérieur du foyer, parlent illico de la tenue vestimentaire.
Antoine : Cela m’est déjà arrivé de demander aux filles qui étaient seulement vêtues d’un tee-shirt d’aller mettre une robe de chambre, j’étais gêné et je ne trouvais pas cela correct.
Les éducatrices : Alors que nous, cela ne nous choque pas. Pour nous, c’est l’attitude, plus que la tenue, qui est à considérer : est-ce qu’il y a de la séduction ou pas ?
Antoine : Il y a quelques années, des filles venaient s’asseoir sur mes genoux, mais il n’y a jamais eu de gêne parce que moi je connaissais mes limites.
Charles : Toi tu connais tes limites, mais la jeune ne connaît pas les siennes. Qu’est-ce que cela pouvait induire, pour elle, de venir sur tes genoux ?
Martine : C’est vrai qu’il y a une règle que l’on n’a pas évoquée. Elle existe au foyer et elle devrait exister partout – centre éducatif, collège, etc. – et elle porte sur l’interdiction des rapports sexuels entre adultes et jeunes.
Mylène : Quand les éducateurs sont arrivés, c’est la question de la tenue vestimentaire qui est venue tout de suite. C’est évident que cette question de la sexualité des jeunes on la vit en fonction de soi-même, de sa propre sexualité. Moi, une fille qui se balade en slip et soutien-gorge, cela ne va pas me gêner.
Sylvie ; Martine ; Odile : La limite est relative à la question de l’intimité, du respect de soi et des autres. On n’a pas envie d’être soumises à ça, c’est-à-dire à la nudité d’autrui, à quelque chose qui est trop montré.
Sylvie : On a à gérer la réaction de chacune, on est obligé de prendre des précautions. À la limite, notre gestion de la sexualité repose sur la transmission des attitudes socialement admises.
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