Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-980-6
160 pages

p. 95 à 98
doi: 10.3917/ep.017.0095

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Dossier

no17 2002/1

2001 enfances & PSY Dossier

Accueillir un enfant victime de sévices sexuels

Hélène Riffard Hélène Riffard, psychologue clinicienne, a dix-sept ans d’expérience professionnelle en placement familial. Elle travaille au service de placement familial de l’aspp (Association de sauvegarde et de promotion de la personne), à Agen.
Le problème de la sexualité en placement familial se révèle parfois de façon douloureuse. Chacun des acteurs subit durement les dérapages. Les professionnels sont conduits à s’interroger sur leur pratique d’accompagnement.Mots-clés : enfant ou adolescent abusé, accueil particulier, contenant de l’intime.
Les situations que je vais décrire et auxquelles je propose de réfléchir à partir de flashes sont heureusement rares ; cependant, elles sont révélatrices de la difficulté à penser la sexualité dans le cadre du placement familial.
 
Souffrances
 
 
Le fils d’une famille d’accueil abuse de deux préadolescentes placées dans cette famille. Ces deux jeunes filles avaient été victimes de sévices sexuels de la part de leur beau-père.
Du côté de la famille d’accueil. Souffrance.
Après enquête judiciaire, le fils mineur a été placé en garde à vue, puis en foyer. La réaction des parents peut se découper en trois séquences :
  • une période d’incrédulité : « Ce n’est pas possible, je m’en serais aperçu » ;
  • une période d’évitement-ressourcement : « Les fillettes ont provoqué mon fils » ;
  • une période d’agressivité contre l’institution : « Nous n’avons pas été assez aidés et soutenus dans l’accompagnement de ces placements. »
Du côté des deux préadolescentes. Souffrance
Difficultés à dire ce qui se passait. En fait, c’est leur frère plus âgé, à qui elles vont se confier, qui va en parler dans son milieu scolaire. Après ces révélations, les deux jeunes filles vont être placées dans une autre famille d’accueil. Leurs craintes sont exprimées de différentes façons : « Pourrons-nous être en sécurité dans cette nouvelle famille ? »
Elles laissent entendre : « Dans toutes les familles, c’est possible… »
Du côté du groupe d’assistantes maternelles
Plusieurs phases définissent l’expression des réactions :
  • déni : « Ce n’est pas possible, on n’y croit pas » ;
  • soutien à l’assistante maternelle concernée, tristesse partagée, compassion ;
  • crainte : accueillir un enfant abusé peut « détruire » une/notre famille. Les risques sont importants, les dérapages sont possibles, même dans nos familles ;
  • interrogation : « Comment cela peut-il se passer ? Qu’est-ce qui est à l’origine de ces transgressions ? Que pouvons-nous mettre en place pour que cela n’arrive pas ? De quels moyens de défense disposons-nous ? »
 
Choses entendues, choses dites
 
 
On entend énoncer un certain nombre d’idées générales concernant les enfants abusés, idées partagées par les familles d’accueil, les institutions et professionnels.
Ainsi, on entend dire que l’enfant ou l’adolescent abusé peut :
  • reproduire ce qu’il a vécu/subi dans la famille d’accueil ;
  • provoquer un membre de la famille par des comportements de séduction, de trop grande proximité qui peuvent aboutir à un dérapage ;
  • il peut également initier les enfants de la famille d’accueil.
Les enfants nous interrogent : serons-nous toujours poursuivis, condamnés par notre histoire ?
– Magalie, 15 ans : « Je n’en aurai jamais fini avec ça ; on ne me fait jamais confiance… » ;
– Christine, 17 ans : « Quand je vais faire l’amour avec lui, tu crois que je verrai la figure de mon père. Je ne vais pas pouvoir y arriver » ;
– Aurélie, 16 ans : « Je ne supporte pas que l’on me touche » ;
– Virginie, 16 ans : « Je ne me marierai jamais. Je n’aurai pas d’enfant, je suis trop mauvaise ; je sais que la répétition existe, je l’ai entendu à une émission de télévision… » ;
– Jennifer, 16 ans : « Moi, les garçons, je les cherche et quand je sens que leur désir arrive, je les laisse en plan. Je leur fais payer » ;
– Amandine, 8 ans : « Je voulais seulement jouer au papa et à la maman, je ne recommencerai plus ».
Paroles d’assistantes maternelles énoncées pendant la « phase de crainte » :
– « Elle sent mauvais, je ne peux plus le supporter. »
– « C’est dangereux, je ne sais pas si je pourrais faire face. »
– « On introduit le loup dans la bergerie. »
– « Elle cherche mon mari, ce n’est plus possible. »
– « Ses demandes de tendresse sont équivoques ; j’ai interdit à mon mari de la prendre sur ses genoux, on ne sait jamais ce qu’elle peut dire après. » (Enfant de 10 ans ayant subi un viol par son frère.)
– « Elle recherche peut-être le plaisir qu’elle a connu… »
– « Je ne laisse jamais mes enfants ou mon mari seuls avec elle, on ne sait jamais… »
 
Travailler sur les représentations
 
 
En accueil familial, l’image que l’on construit de l’enfant ou de l’adolescent placé est très importante. Il est nécessaire de travailler en permanence :
  • l’image de l’enfant donnée par la famille d’accueil ;
  • l’image de l’enfant donnée par la famille naturelle ;
  • l’image de l’enfant donnée par le service ;
  • l’image que l’enfant a de lui-même.
Ce travail est essentiel par rapport à l’unité de la personne et du corps propre. Il s’agit d’une situation complexe parce que ces images se mêlent, s’entremêlent, se démêlent.
Il apparaît nécessaire que chacun reste vigilant à ce qui se joue, à ce qui se noue de désir, de séduction, d’expression des pulsions d’amour et de haine. Ces expressions nécessitent une régulation des adultes qui entourent l’enfant et de l’enfant lui-même. Il apparaît nécessaire que le psychologue serve de « contenant de l’intime », afin de permettre à chacun d’exprimer ses craintes, ses doutes, voire ses fantasmes envers l’enfant ou l’adolescent placé pour permettre cette régulation.
L’enfant placé se trouve alors plus ou moins dans la position de « l’étranger » que l’on accueille, qui peut être vécu comme dangereux, persécuteur, pervers ; l’image ou la perception que les adultes ont de l’enfant ne doit pas être réduite à son histoire, mais doit muter vers une mise en place de relations affectives réelles favorisant son épanouissement. Il ne s’agit pas pour la famille d’accueil d’ignorer ou de nier le vécu de l’enfant ni de ne percevoir de l’enfant que les dangers qu’il peut représenter mais de mettre en place des relations contenantes. Il est donc important de préparer la famille d’accueil, dès la première rencontre et avant un éventuel placement, à dire, à mettre en mots son vécu par rapport à un enfant abusé, à faire émerger émotions et réflexions, soit déjà travailler le rôle, la fonction et la place de chacun.
Pour éviter les dérapages, une autre possibilité consiste à énoncer un interdit sexuel entre enfants placés et enfants de la famille d’accueil. Cela suffit-il ? Parfois oui, comme dans le cas de Patricia.
La jeune fille, 16 ans, écrit des mots doux au fils aîné de la famille d’accueil, 18 ans, et les glisse sous la porte de sa chambre. L’assistante maternelle, vigilante, se rend compte de ce qui se passe. Elle parle avec son fils et lui demande quels sentiments il éprouve pour Patricia et si elle lui plaît. Son fils répond qu’il l’aime bien, mais comme un frère. L’assistante maternelle demande alors à son fils de le dire à Patricia. Celle-ci, après un temps de déception, va se tourner vers l’extérieur et trouvera un petit copain dans son réseau d’amis.
Cependant, cela n’est pas toujours efficace, notamment lorsqu’il y a rencontre entre l’histoire de l’enfant placé et l’histoire de l’assistante maternelle ou d’un membre de sa famille. On a alors affaire à une situation plus complexe ; l’image de l’enfant devient vite négative, voire persécutrice dans la mesure où elle fait resurgir des émotions enfouies dans la famille d’accueil. Il est nécessaire dans cette situation que l’enfant ait un lieu de parole et son assistante maternelle également. Il faut donc ici évoquer la nécessité d’un travail thérapeutique pour chacun, comme ce fut le cas à propos de Martine, 17 ans.
La jeune fille a été violée par son père pendant plusieurs années. Son assistante maternelle l’accuse d’avoir des attitudes équivoques envers son mari. Le mari de l’assistante maternelle tente de tempérer les réactions de son épouse et la virulence des mots qu’elle adresse à Martine.
Martine, quant à elle, dit qu’elle ne voit pas où est le mal ; elle l’exprime ainsi : « Je n’en aurai jamais fini avec ça. Je me sentais plus à l’aise avec lui parce qu’il s’emportait moins facilement qu’elle ; c’était plus facile pour discuter. Maintenant, je ne peux plus lui parler ; c’est dur, je n’ose plus le regarder en face, ni lui adresser la parole. »
L’assistante maternelle reviendra par la suite sur ses craintes et reconnaîtra qu’elle a eu peur, sachant que les dérapages arrivent vite : un des membres de sa famille a été incarcéré pour abus sexuel sur mineur…
Pour conclure, il faut souligner que ce genre d’histoires n’apparaît que sporadiquement dans la pratique quotidienne et ces vignettes viennent détonner dans un système de protection de l’enfance qui fonctionne plutôt bien par ailleurs.
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