Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-980-6
160 pages

p. 99 à 104
doi: 10.3917/ep.017.0099

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Dossier

no17 2002/1

2001 enfances & PSY Dossier

Et l’amour ?

Jean-Claude Cébula Jean-Claude Cébula est psychologue clinicien. Il a dirigé le Guide de l’accueil familial, Dunod, 2000. Il accompagne le travail d’une équipe éducative et le parcours des jeunes d’un foyer qui accueille une dizaine d’adolescentes placées le plus souvent par l’autorité judiciaire.
Des adolescentes parlent de l’amour, de la sexualité et des relations qu’elles entretiennent avec des amoureux qui ne semblent pas aussi tendres que ce qu’elles désirent. Mais que désirent-elles ?Mots-clés : adolescent, amour, sexualité.
Voulez-vous participer à un groupe de discussion, animé par le psychologue de l’institution, sur l’amour et la sexualité ?
La proposition a été faite à des jeunes filles, âgées de 13 à 18 ans, accueillies dans un foyer habilité par l’Aide sociale à l’enfance et par la Protection judiciaire de la jeunesse. Cinq séances d’une heure par mois ont été organisées.
Cette proposition était assortie d’un projet d’article rédigé à partir de leur propos. La première version du texte a fait l’objet d’une lecture dans le groupe de discussion.
Bien entendu, d’autres objectifs soutiennent cette proposition. Ils portent pour l’essentiel sur la nécessité de donner à chacune la possibilité d’exprimer ses questionnements, ses formulations ou ses recherches sur un sujet qui mobilise une grande partie de leur temps et de leur énergie. En effet, les éducateurs de l’équipe ont pu observer avec quelle détermination, rapidité et facilité elles nouent des contacts avec des garçons à peine rencontrés, quitte souvent à se mettre en danger. De plus, les aléas de leur vie sentimentale plus ou moins sexuée sont responsables de l’humeur qu’elles affichent dans le groupe éducatif, et les aventures qu’elles vivent alimentent la plupart de leurs débats. Dans de telles circonstances, quels mots peuvent-elles utiliser pour décrire leurs émois, leurs comportements, et pour un tant soit peu se découvrir au travers de cet échange ?
Évidemment, aborder un sujet aussi intime avec les adultes qu’elles côtoient dans les circonstances douloureuses de leur prise en charge risquait de vider cette forme de travail de tout intérêt. Il n’en fut rien ; la proposition les mobilisa d’abord par curiosité. Par la suite, l’écoute, la liberté de parole, le respect des propos de chacune contribuèrent à maintenir leur attention et leur intérêt.
Cependant quelle que fut leur adhésion à ce projet, leur participation à ces séances, fondée sur le volontariat, a été irrégulière, essentiellement en raison de leur difficulté à s’engager dans la durée. La valse des amoureux constatée par l’équipe éducative trouve ici son reflet. L’inconstance de l’adolescence, les problématiques familiales ou personnelles, le rythme de vie d’un foyer d’accueil avec ses sorties, ses départs, ses absences, ses fugues et les arrivées des nouvelles constituent autant de facteurs expliquant ces attitudes. Ce qui a donné l’occasion de rappeler à chaque début de séance les objectifs de ce travail et les règles de fonctionnement du groupe.
La dernière séance, enregistrée, a servi de trame à la construction de cet article.
 
Peut-on parler d’amour ?
 
 
Premier constat, peu surprenant, il n’est pas facile de parler d’amour. Le concept est abstrait, bien qu’il soit interprété comme lié à un état amoureux sous l’angle des effets ressentis ou de manifestations parfois démonstratives : enthousiasme, sentiment d’exister, déception, chagrin, dépit, dévalorisation, etc. Cet état amoureux est directement dépendant de l’existence d’un « petit copain », ou plus précisément de l’attachement qu’il manifeste, attachement dont les signes régulent les pensées et les humeurs des jeunes filles.
Il est d’autant plus difficile de parler d’amour que la consigne est volontairement vague et que ce « groupe de discussion sur l’amour » réunit des jeunes plus ou moins amies ou confidentes qui échangent entre elles sur les élans du cœur, les expériences ou les angoisses du sexe, voire les secrets de famille.
Sans que cela soit non plus surprenant, les séances ont été ponctuées de propos provocateurs, de rires, de silences, signes du malaise à se découvrir avec et devant les autres, dans un groupe dans lequel chacune doit tenir son rôle, sa place ou être fidèle à son image pour ne pas être disqualifiée. Le rappel des consignes, le refus de l’exhibitionnisme, le respect de l’intimité et la discrétion ont contribué à offrir un cadre suffisamment rassurant et contenant pour que « la chose » se dise.
Les propos et les thèmes abordés vagabonderont au fil des associations de l’animateur autant que de celles des filles qui rebondissent, amplifient ou utilisent le vocabulaire ou les idées échangées pour faire part de leur représentation, de leur fantasme ou de leur expérience.
Lors d’une des premières séances, quatre arguments énoncés successivement viendront présenter quelques-uns des registres dans lesquels se pense l’amour :
  • je ne sais pas ce que c’est ;
  • moi, j’ai jamais appris ;
  • moi, je l’ai jamais fait ;
  • moi, j’ai jamais aimé.
Ainsi, l’amour se déclinerait sous certaines formes négatives, du non-savoir à son manque en traversant apprentissage et pratique. Autant de représentations qui évoquent des attentes et ouvrent la voie de recherches personnelles.
 
L’amour et la tendresse
 
 
Deuxième constat, massif : l’amour, la sexualité ainsi posée, ne sont pas réductibles à l’acte. Ces jeunes emprunteront plus volontiers le chemin des sentiments et de leurs variations que celui du « faire ». Effectivement, l’amour, au sens d’une pratique sexuelle, ne vient pas tout de suite, et lorsque celle-ci est abordée, elle reste relativement déconnectée de l’amour « sentimental ».
« L’attirance comme des aimants », les sentiments, seront les termes employés pour dire les émois connus. Difficiles à décrire, sauf à répéter que l’on recherche chez l’autre, chez « un mec », quelque chose qui attire, sa personnalité, son physique, sa mentalité, comment il est, ce qu’il ressent. Tout ceci est « magique » et en détailler les principes reste œuvre impossible : « Ça marche ou ça marche pas », « moi, j’aime comme ça, quand je rencontre une personne. »
À ce niveau, « l’amour ce n’est pas spécialement faire l’amour » ; « c’est faire plein de choses, lui consacrer du temps, sortir en amoureux, connaître ses habitudes. » « Être avec » permet de se connaître soi au travers de l’autre.
Des propos convenus et/ou appris, relatifs à l’attirance vers le père ou vers des garçons qui ont quelque chose du père, permettent de faire la transition avec la tendresse, située du côté du manque. On recherche la tendresse de ses parents. « Quand ils ne sont pas là, le copain prend la place. » Cette évocation de l’amour des parents, teintée de déception, permet de graduer les désappointements… et les amours. Les déceptions causées par des défaillances parentales ne remettent pas en question l’amour qui leur est porté, alors que celles qui sont causées par un petit ami sont impardonnables. Ainsi nuance-t-on l’amour, celui des parents et celui de l’amitié qui peut se décliner sous la forme d’un amour atténué ou non partagé et de sentiments « pas aussi forts que l’amour ».
De là à ce que cela fasse mal, il n’y a qu’un pas qui sera franchi en prenant le chemin de l’attente ou celui de l’espoir. Un garçon ne doit pas faire espérer une fille (le contraire ne semble pas pouvoir s’envisager !). La force des convictions affichées laisse penser que se revisitent des vécus d’espoirs, d’attente, de reconnaissance, constitutifs de déceptions toujours vives.
Une attitude défensive face à ces blessures fera associer les jeunes filles sur le fait de « sortir sans aimer », « faute d’être sûr de ses sentiments et de ceux de l’autre ». Cet amour à la petite semaine est à la fois teinté d’espoir – « l’amour peut se développer plus tard » – et d’esprit pratique, car finalement dans ce cas, on peut avoir plusieurs copains, « chacun donnant quelque chose de différent, tendresse, câlins ou présence ».
En fait, ce qui est recherché, c’est l’Autre. Faute de le rencontrer, la multiplicité des autres contribue à rendre vivant cet élan amoureux indispensable pour être. Avec une attitude égocentrée, sans complexes, qui interdit à l’autre d’avoir les mêmes penchants et les mêmes besoins. Ce besoin d’une multiplicité de relations est possible pour la fille, mais s’énonce interdite au garçon !
 
« Les garçons sont tous impuissants ! »
 
 
Troisième constat, la pratique de l’amour, c’est de la sexualité détachée de l’amour : « On peut faire l’amour sans aimer – une passion, une envie… ». Deux positions s’affirment : « Si tu aimes vraiment tu peux faire l’amour sans rechercher le plaisir » et « faire l’amour c’est pour mon plaisir ».
Le plaisir prend le pas et pousse à « coucher avec des mecs que l’on ne connaît pas », déclaration qui peut être l’objet d’une condamnation morale conduisant certaines à affirmer quelles n’ont pas honte de dire ces choses-là, c’est-à-dire d’afficher leur recherche du plaisir. Des séquelles culturelles ou morales qui interdisent à la femme de faire part de son plaisir dans l’acte sexuel ? Cet élan libérateur, celui de la recherche du plaisir, est nuancé par le fait que le plaisir dépend de l’autre et des compétences d’un « garçon bien au lit ». Retour de la position passive dévolue traditionnellement à la femme ? En fait, la question de la compétence de l’homme soulève des appréciations évoquées en plaisantant, mais unanimement partagées, qui se traduisent par « les garçons sont tous impuissants ». Traduction d’une nécessité de renvoyer chacun à la castration ou constat d’une impuissance partagée à trouver du plaisir dans l’acte ?
Quant à l’apprentissage de l’acte sexuel et la connaissance des mécanismes à sa physiologie, aucune allusion ne sera faite aux informations qu’elles ont pu recevoir lors de cours d’éducation sexuelle, bien que pendant la première séance une des jeunes ait associé ce groupe de discussion aux cours d’éducation sexuelle en insinuant qu’elle avait « déjà donné ».
On apprend donc toujours à faire l’amour naturellement, « comme ça ». Manifestation de l’inné ? Et plus prosaïquement, en regardant des films, des revues, et en surprenant en cachette des scènes d’adultes ou même de ses parents. Rien de bien nouveau, sauf à rappeler que, dans certaines circonstances, ces images ou ces scènes sidérantes sont le creuset de constructions fantasmatiques.
Les pratiques sexuelles seront également évoquées, sans gêne apparente ni témoignage superflu ou choquant. Si l’amour ne se réduit pas à la pénétration du sexe de la femme, les différentes expériences tentées par les garçons ne sont pas toujours admises, comprises ou supportées. L’acte d’amour avec ses variantes est finalement difficile à maîtriser pour ces jeunes filles. Elles semblent, dans ce domaine, dépendre des garçons et des pratiques sexuelles qu’ils proposent ou imposent en utilisant le chantage à l’amour.
En fait, si le plaisir est recherché, il reste explicitement dépendant de l’autre sexe. En effet, les premières expériences sont douloureuses et n’ouvrent pas toujours la porte du plaisir au point que « l’on ne sait pas ce que ça veut dire le plaisir ».
Comment s’affirmer et rester un tant soit peu respectée dans ses besoins et ses attentes ? Le rappel à la loi, « le non-consentement est assimilé à un viol », fait par l’une d’entre elles trouve largement écho et laisse entrevoir leur fragilité et leur histoire. Certes, ce rappel est nécessaire, mais comment peut opérer la notion du consentement lorsque leur demande, leur besoin et leur curiosité les poussent si avidement vers l’autre ?
 
Du nouveau dans tout ça ?
 
 
Sûrement dans la capacité de dire, de formuler, de partager et de chercher pour soi des formulations qui décrivent la complexité de l’être en recherche. Du nouveau peut-être pour ces jeunes-là : pour eux, l’organisation familiale n’a pas pu, et depuis longtemps, accompagner leur éducation ou n’a pas résisté aux coups de boutoir de l’adolescence. En bref, ce sont des jeunes qui n’ont pas trouvé en leurs parents des adultes suffisamment adéquats pour accompagner leurs mouvements psychiques, affectifs et toutes les interrogations qui contribuent pour chacun à apprivoiser son monde.
Cependant, à un autre niveau, rien de bien nouveau. L’apprentissage de la sexualité ou de l’amour se réalise dans des sillons empruntés de générations en générations. Quant à rappeler qu’à cet âge, le pulsionnel pousse à l’acte et se traduit dans certaines circonstances (celles de la vie de ces jeunes filles en particulier ?) par des expériences chaotiques, par des phénomènes de répétition, par des existences insistantes…
Pour conclure, retenons que la curiosité, l’envie de savoir, la soif de connaître sont bien au rendez-vous et se traduisent par le souci de dire, de partager, de témoigner, de tester et de confronter ses mots (maux ?), son élaboration, ses représentations, ou même son vécu à la mesure de l’autre, ici le groupe des adultes dont la présence bienveillante contient et rassure. Attitude qui ne suffit pas toujours tant les représentations restent encore liées de manière massive à des traumatismes encore inabordables.
Demeure de ce moment partagé avec ces jeunes filles la nécessité de les écouter, de les accompagner dans leurs tentatives de liaison de la pensée, des affects et des actes, signe d’un travail psychique d’intériorisation et d’appropriation.
Une irrépressible pulsion d’harmonie
Une découverte me titille la matière grise. Jadis, du temps de la Pangée – l’unique continent –, donc de l’unique océan, les foraminifères étaient les mêmes du pôle Nord au pôle Sud. Depuis l’ère tertiaire, disons le miocène, lorsque des populations d’une même espèce se trouvent isolées, des changements génétiques se produisent. On voit naître des variétés, puis des espèces inédites. La découverte qui m’excite les neurones a été faite par Kate Darling de l’Université d’Édimbourg en Écosse : contre toute attente, nonobstant le temps et l’espace, les foraminifères de l’Arctique et de l’Antarctique ont gardé le même matériel génétique. C’est donc qu’ils se voient. Qu’ils restent en contact. Que leurs amours sont fécondes.
Comment ? Mystère… Ils n’ont ni nageoires, ni pattes, ni ailes. Peut-être voyagent-ils avec les courants chauds de surface ; à moins qu’ils n’empruntent les courants froids des abysses. Ou le véhicule de la peau d’une baleine ou d’un oiseau de mer… Un jour on expliquera leur ruse. Quant à moi, dans la tempête des Quarantièmes Rugissants que magnifient les petites étoiles amoureuses de la mer, je songe que nous avons l’esprit bien étroit. Nous refusons d’admettre la complexité du monde. Nous en parlons quelquefois, mais elle nous effraie. Que des animalcules de l’Arctique et de l’Antarctique se « parlent » et peut-être se rencontrent en dépit des distances et des siècles, devrait nous inciter à convenir que la Terre adore poser des énigmes. Et unir les créatures qu’elle héberge. Non seulement nous habitons la même maison que les foraminifères, mais nous partageons avec eux une irrépressible pulsion d’harmonie, à laquelle on donne parfois le nom d’« amour ».
Je veux croire que ce sentiment anime aussi les particules dans les atomes, les atomes dans les molécules, les étoiles dans les galaxies, et les galaxies dans l’Univers. Qui ressemble à un océan multiplié par un infini.
Yves Paccalet, auteur de l’Odeur du soleil dans l’herbe et de l’Azur, l’Azur ! Extrait de « Petites étoiles », article paru dans Terre Sauvage.
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