2001
enfances & PSY
Dossier
Et l’amour ?
Jean-Claude Cébula
Jean-Claude Cébula est
psychologue clinicien. Il a dirigé le Guide de l’accueil familial,
Dunod, 2000.
Il accompagne le travail d’une
équipe éducative et le parcours des jeunes d’un foyer qui accueille une dizaine
d’adolescentes placées le plus souvent par l’autorité
judiciaire.
Des adolescentes parlent de l’amour, de la sexualité et des
relations qu’elles entretiennent avec des amoureux qui ne semblent pas aussi
tendres que ce qu’elles désirent. Mais que désirent-elles ?Mots-clés :
adolescent, amour, sexualité.
Voulez-vous participer à un groupe de discussion, animé par le
psychologue de l’institution, sur l’amour et la sexualité ?
La proposition a été faite à des jeunes filles, âgées de 13 à
18 ans, accueillies dans un foyer habilité par l’Aide sociale à l’enfance et
par la Protection judiciaire de la jeunesse. Cinq séances d’une heure par mois
ont été organisées.
Cette proposition était assortie d’un projet d’article rédigé à
partir de leur propos. La première version du texte a fait l’objet d’une
lecture dans le groupe de discussion.
Bien entendu, d’autres objectifs soutiennent cette proposition.
Ils portent pour l’essentiel sur la nécessité de donner à chacune la
possibilité d’exprimer ses questionnements, ses formulations ou ses recherches
sur un sujet qui mobilise une grande partie de leur temps et de leur énergie.
En effet, les éducateurs de l’équipe ont pu observer avec quelle détermination,
rapidité et facilité elles nouent des contacts avec des garçons à peine
rencontrés, quitte souvent à se mettre en danger. De plus, les aléas de leur
vie sentimentale plus ou moins sexuée sont responsables de l’humeur qu’elles
affichent dans le groupe éducatif, et les aventures qu’elles vivent alimentent
la plupart de leurs débats. Dans de telles circonstances, quels mots
peuvent-elles utiliser pour décrire leurs émois, leurs comportements, et pour
un tant soit peu se découvrir au travers de cet échange ?
Évidemment, aborder un sujet aussi intime avec les adultes
qu’elles côtoient dans les circonstances douloureuses de leur prise en charge
risquait de vider cette forme de travail de tout intérêt. Il n’en fut rien ; la
proposition les mobilisa d’abord par curiosité. Par la suite, l’écoute, la
liberté de parole, le respect des propos de chacune contribuèrent à maintenir
leur attention et leur intérêt.
Cependant quelle que fut leur adhésion à ce projet, leur
participation à ces séances, fondée sur le volontariat, a été irrégulière,
essentiellement en raison de leur difficulté à s’engager dans la durée. La
valse des amoureux constatée par l’équipe éducative trouve ici son reflet.
L’inconstance de l’adolescence, les problématiques familiales ou personnelles,
le rythme de vie d’un foyer d’accueil avec ses sorties, ses départs, ses
absences, ses fugues et les arrivées des nouvelles constituent autant de
facteurs expliquant ces attitudes. Ce qui a donné l’occasion de rappeler à
chaque début de séance les objectifs de ce travail et les règles de
fonctionnement du groupe.
La dernière séance, enregistrée, a servi de trame à la
construction de cet article.
Premier constat, peu surprenant, il n’est pas facile de parler
d’amour. Le concept est abstrait, bien qu’il soit interprété comme lié à un
état amoureux sous l’angle des effets ressentis ou de manifestations parfois
démonstratives : enthousiasme, sentiment d’exister, déception, chagrin, dépit,
dévalorisation, etc. Cet état amoureux est directement dépendant de l’existence
d’un « petit copain », ou plus précisément de l’attachement qu’il manifeste,
attachement dont les signes régulent les pensées et les humeurs des jeunes
filles.
Il est d’autant plus difficile de parler d’amour que la
consigne est volontairement vague et que ce « groupe de discussion sur l’amour
» réunit des jeunes plus ou moins amies ou confidentes qui échangent entre
elles sur les élans du cœur, les expériences ou les angoisses du sexe, voire
les secrets de famille.
Sans que cela soit non plus surprenant, les séances ont été
ponctuées de propos provocateurs, de rires, de silences, signes du malaise à se
découvrir avec et devant les autres, dans un groupe dans lequel chacune doit
tenir son rôle, sa place ou être fidèle à son image pour ne pas être
disqualifiée. Le rappel des consignes, le refus de l’exhibitionnisme, le
respect de l’intimité et la discrétion ont contribué à offrir un cadre
suffisamment rassurant et contenant pour que « la chose » se dise.
Les propos et les thèmes abordés vagabonderont au fil des
associations de l’animateur autant que de celles des filles qui rebondissent,
amplifient ou utilisent le vocabulaire ou les idées échangées pour faire part
de leur représentation, de leur fantasme ou de leur expérience.
Lors d’une des premières séances, quatre arguments énoncés
successivement viendront présenter quelques-uns des registres dans lesquels se
pense l’amour :
- je ne sais pas ce que c’est ;
- moi, j’ai jamais appris ;
- moi, je l’ai jamais fait ;
- moi, j’ai jamais aimé.
Ainsi, l’amour se déclinerait sous certaines formes négatives,
du non-savoir à son manque en traversant apprentissage et pratique. Autant de
représentations qui évoquent des attentes et ouvrent la voie de recherches
personnelles.
Deuxième constat, massif : l’amour, la sexualité ainsi posée,
ne sont pas réductibles à l’acte. Ces jeunes emprunteront plus volontiers le
chemin des sentiments et de leurs variations que celui du « faire ».
Effectivement, l’amour, au sens d’une pratique sexuelle, ne vient pas tout de
suite, et lorsque celle-ci est abordée, elle reste relativement déconnectée de
l’amour « sentimental ».
« L’attirance comme des aimants », les sentiments, seront les
termes employés pour dire les émois connus. Difficiles à décrire, sauf à
répéter que l’on recherche chez l’autre, chez « un mec », quelque chose qui
attire, sa personnalité, son physique, sa mentalité, comment il est, ce qu’il
ressent. Tout ceci est « magique » et en détailler les principes reste œuvre
impossible : « Ça marche ou ça marche pas », « moi, j’aime comme ça, quand je
rencontre une personne. »
À ce niveau, « l’amour ce n’est pas spécialement faire l’amour
» ; « c’est faire plein de choses, lui consacrer du temps, sortir en amoureux,
connaître ses habitudes. » « Être avec » permet de se connaître soi au travers
de l’autre.
Des propos convenus et/ou appris, relatifs à l’attirance vers
le père ou vers des garçons qui ont quelque chose du père, permettent de faire
la transition avec la tendresse, située du côté du manque. On recherche la
tendresse de ses parents. « Quand ils ne sont pas là, le copain prend la place.
» Cette évocation de l’amour des parents, teintée de déception, permet de
graduer les désappointements… et les amours. Les déceptions causées par des
défaillances parentales ne remettent pas en question l’amour qui leur est
porté, alors que celles qui sont causées par un petit ami sont impardonnables.
Ainsi nuance-t-on l’amour, celui des parents et celui de l’amitié qui peut se
décliner sous la forme d’un amour atténué ou non partagé et de sentiments « pas
aussi forts que l’amour ».
De là à ce que cela fasse mal, il n’y a qu’un pas qui sera
franchi en prenant le chemin de l’attente ou celui de l’espoir. Un garçon ne
doit pas faire espérer une fille (le contraire ne semble pas pouvoir
s’envisager !). La force des convictions affichées laisse penser que se
revisitent des vécus d’espoirs, d’attente, de reconnaissance, constitutifs de
déceptions toujours vives.
Une attitude défensive face à ces blessures fera associer les
jeunes filles sur le fait de « sortir sans aimer », « faute d’être sûr de ses
sentiments et de ceux de l’autre ». Cet amour à la petite semaine est à la fois
teinté d’espoir – « l’amour peut se développer plus tard » – et d’esprit
pratique, car finalement dans ce cas, on peut avoir plusieurs copains, « chacun
donnant quelque chose de différent, tendresse, câlins ou présence ».
En fait, ce qui est recherché, c’est l’Autre. Faute de le
rencontrer, la multiplicité des autres contribue à rendre vivant cet élan
amoureux indispensable pour être. Avec une attitude égocentrée, sans complexes,
qui interdit à l’autre d’avoir les mêmes penchants et les mêmes besoins. Ce
besoin d’une multiplicité de relations est possible pour la fille, mais
s’énonce interdite au garçon !
« Les garçons sont tous impuissants ! »
Troisième constat, la pratique de l’amour, c’est de la
sexualité détachée de l’amour : « On peut faire l’amour sans aimer – une
passion, une envie… ». Deux positions s’affirment : « Si tu aimes vraiment tu
peux faire l’amour sans rechercher le plaisir » et « faire l’amour c’est pour
mon plaisir ».
Le plaisir prend le pas et pousse à « coucher avec des mecs que
l’on ne connaît pas », déclaration qui peut être l’objet d’une condamnation
morale conduisant certaines à affirmer quelles n’ont pas honte de dire ces
choses-là, c’est-à-dire d’afficher leur recherche du plaisir. Des séquelles
culturelles ou morales qui interdisent à la femme de faire part de son plaisir
dans l’acte sexuel ? Cet élan libérateur, celui de la recherche du plaisir, est
nuancé par le fait que le plaisir dépend de l’autre et des compétences d’un «
garçon bien au lit ». Retour de la position passive dévolue traditionnellement
à la femme ? En fait, la question de la compétence de l’homme soulève des
appréciations évoquées en plaisantant, mais unanimement partagées, qui se
traduisent par « les garçons sont tous impuissants ». Traduction d’une
nécessité de renvoyer chacun à la castration ou constat d’une impuissance
partagée à trouver du plaisir dans l’acte ?
Quant à l’apprentissage de l’acte sexuel et la connaissance des
mécanismes à sa physiologie, aucune allusion ne sera faite aux informations
qu’elles ont pu recevoir lors de cours d’éducation sexuelle, bien que pendant
la première séance une des jeunes ait associé ce groupe de discussion aux cours
d’éducation sexuelle en insinuant qu’elle avait « déjà donné ».
On apprend donc toujours à faire l’amour naturellement, « comme
ça ». Manifestation de l’inné ? Et plus prosaïquement, en regardant des films,
des revues, et en surprenant en cachette des scènes d’adultes ou même de ses
parents. Rien de bien nouveau, sauf à rappeler que, dans certaines
circonstances, ces images ou ces scènes sidérantes sont le creuset de
constructions fantasmatiques.
Les pratiques sexuelles seront également évoquées, sans gêne
apparente ni témoignage superflu ou choquant. Si l’amour ne se réduit pas à la
pénétration du sexe de la femme, les différentes expériences tentées par les
garçons ne sont pas toujours admises, comprises ou supportées. L’acte d’amour
avec ses variantes est finalement difficile à maîtriser pour ces jeunes filles.
Elles semblent, dans ce domaine, dépendre des garçons et des pratiques
sexuelles qu’ils proposent ou imposent en utilisant le chantage à
l’amour.
En fait, si le plaisir est recherché, il reste explicitement
dépendant de l’autre sexe. En effet, les premières expériences sont
douloureuses et n’ouvrent pas toujours la porte du plaisir au point que « l’on
ne sait pas ce que ça veut dire le plaisir ».
Comment s’affirmer et rester un tant soit peu respectée dans
ses besoins et ses attentes ? Le rappel à la loi, « le non-consentement est
assimilé à un viol », fait par l’une d’entre elles trouve largement écho et
laisse entrevoir leur fragilité et leur histoire. Certes, ce rappel est
nécessaire, mais comment peut opérer la notion du consentement lorsque leur
demande, leur besoin et leur curiosité les poussent si avidement vers l’autre
?
Du nouveau dans tout ça ?
Sûrement dans la capacité de dire, de formuler, de partager et
de chercher pour soi des formulations qui décrivent la complexité de l’être en
recherche. Du nouveau peut-être pour ces jeunes-là : pour eux, l’organisation
familiale n’a pas pu, et depuis longtemps, accompagner leur éducation ou n’a
pas résisté aux coups de boutoir de l’adolescence. En bref, ce sont des jeunes
qui n’ont pas trouvé en leurs parents des adultes suffisamment adéquats pour
accompagner leurs mouvements psychiques, affectifs et toutes les interrogations
qui contribuent pour chacun à apprivoiser son monde.
Cependant, à un autre niveau, rien de bien nouveau.
L’apprentissage de la sexualité ou de l’amour se réalise dans des sillons
empruntés de générations en générations. Quant à rappeler qu’à cet âge, le
pulsionnel pousse à l’acte et se traduit dans certaines circonstances (celles
de la vie de ces jeunes filles en particulier ?) par des expériences
chaotiques, par des phénomènes de répétition, par des existences
insistantes…
Pour conclure, retenons que la curiosité, l’envie de savoir, la
soif de connaître sont bien au rendez-vous et se traduisent par le souci de
dire, de partager, de témoigner, de tester et de confronter ses mots (maux ?),
son élaboration, ses représentations, ou même son vécu à la mesure de l’autre,
ici le groupe des adultes dont la présence bienveillante contient et rassure.
Attitude qui ne suffit pas toujours tant les représentations restent encore
liées de manière massive à des traumatismes encore inabordables.
Demeure de ce moment partagé avec ces jeunes filles la
nécessité de les écouter, de les accompagner dans leurs tentatives de liaison
de la pensée, des affects et des actes, signe d’un travail psychique
d’intériorisation et d’appropriation.
Une irrépressible pulsion
d’harmonie
Une découverte me titille la matière grise. Jadis, du temps de
la Pangée – l’unique continent –, donc de l’unique océan, les foraminifères
étaient les mêmes du pôle Nord au pôle Sud. Depuis l’ère tertiaire, disons le
miocène, lorsque des populations d’une même espèce se trouvent isolées, des
changements génétiques se produisent. On voit naître des variétés, puis des
espèces inédites. La découverte qui m’excite les neurones a été faite par Kate
Darling de l’Université d’Édimbourg en Écosse : contre toute attente,
nonobstant le temps et l’espace, les foraminifères de l’Arctique et de
l’Antarctique ont gardé le même matériel génétique. C’est donc qu’ils se
voient. Qu’ils restent en contact. Que leurs amours sont fécondes.
Comment ? Mystère… Ils n’ont ni nageoires, ni pattes, ni ailes.
Peut-être voyagent-ils avec les courants chauds de surface ; à moins qu’ils
n’empruntent les courants froids des abysses. Ou le véhicule de la peau d’une
baleine ou d’un oiseau de mer… Un jour on expliquera leur ruse. Quant à moi,
dans la tempête des Quarantièmes Rugissants que magnifient les petites étoiles
amoureuses de la mer, je songe que nous avons l’esprit bien étroit. Nous
refusons d’admettre la complexité du monde. Nous en parlons quelquefois, mais
elle nous effraie. Que des animalcules de l’Arctique et de l’Antarctique se «
parlent » et peut-être se rencontrent en dépit des distances et des siècles,
devrait nous inciter à convenir que la Terre adore poser des énigmes. Et unir
les créatures qu’elle héberge. Non seulement nous habitons la même maison que
les foraminifères, mais nous partageons avec eux une irrépressible pulsion
d’harmonie, à laquelle on donne parfois le nom d’« amour ».
Je veux croire que ce sentiment anime aussi les particules dans
les atomes, les atomes dans les molécules, les étoiles dans les galaxies, et
les galaxies dans l’Univers. Qui ressemble à un océan multiplié par un
infini.
Yves Paccalet, auteur de l’
Odeur
du soleil dans l’herbe et de l’
Azur,
l’Azur ! Extrait de « Petites étoiles », article paru dans
Terre Sauvage.