2002
enfances PSY
Dossier
Le quiproquo des urgences pédiatriques
Didier Armengaud
Didier Armengaud est chef du service de pédiatrie-médecine néonatale, du Centre hospitalier intercommunal de Poissy-Saint-Germain-en-Laye (Yvelines)
Une augmentation de la fréquentation des urgences est partout constatée, et la pédiatrie n’y échappe pas. Ce n’est pas la détérioration de l’état de santé de la population qui semble en être la cause, mais plutôt une modification de l’attitude face à la maladie et à l’enfant malade. Dans une même unité de temps et de lieu, l’urgence est une convocation à l’autre qui fait l’essence même de notre pratique. Mais la conjoncture défavorable actuelle laisse planer un doute sur le maintien d’une qualité relationnelle, à l’écoute de l’autre, au « détriment » d’une réponse technique immédiatement efficace, mais volatile, et qui favorise la spirale inflationniste du recours à la médecine.
Depuis plusieurs années, telle une marée montante sans fin, une augmentation de la fréquentation des urgences est partout observée, devenant par là même une importante source de questionnement de la pratique pédiatrique. Alors que l’état de santé de la population des enfants s’est considérablement amélioré, réduisant de manière significative le nombre d’hospitalisations et la durée des séjours hospitaliers, le recours aux urgences « explose ». Par la mobilisation de tous – les parents « consommateurs », les médecins (hospitaliers ou de ville), les décideurs (politiques et administratifs) –, relayée par les médias et avec des points de vue différents, cela devient l’un des principaux enjeux du débat médical actuel.
La surenchère actuelle, avec exigence d’une réponse immédiate, d’un accès permanent à un plateau technique polyvalent, pour quelque motif que ce soit, conduit les équipes médicales et infirmières au bord de l’épuisement, ou d’une sensation d’épuisement professionnel devant ce « tonneau des Danaïdes » que l’on ne sait par quel bout vider.
De là naît une insatisfaction partagée qui fait que « aller aux urgences » serait comme « monter au front », partir en guerre (on emploie des « merce-naires » pour faire les gardes) au point que certains seraient prêts à abandonner cette pratique médicale aux urgentistes (nouvelle spécialité ?) dont la prise en charge ne me paraît pas répondre en termes de confusion des lieux, des personnels et des pratiques « adultes » à la pratique de la pédiatrie (spécialité en sursis ?).
Il y a là une mésentente, c’est-à-dire une mauvaise écoute… des attentes des uns et des autres. Des réponses sont là, immédiatement disponibles à des interrogations, des questions, des angoisses, dont l’émergence dans ces conditions n’est pourtant pas aisée, et dont la lecture malaisée conduit à une insatisfaction croissante des uns et des autres.
L’urgence temporelle (temporaire)
Dans notre pays où la natalité et le niveau sanitaire sont stables, de même que le nombre d’hospitalisations en pédiatrie, l’augmentation de la fréquentation des urgences pose la question de sa signification sur un plan autre que médical, le plan culturel. Par exemple nous pourrions nous poser la question de « l’attente », – de qui ou de quoi – lorsque l’on patiente trois, quatre voire six heures aux urgences.
Il n’est pas question ici de reprendre un débat déjà ouvert sur la notion d’urgences réelles – ou seulement ressenties, et par qui – ou de fausses urgences, mais qui ne le sont toujours que dans l’après-coup (coût).
Il est remarquable de constater, à côté de l’augmentation annuelle de cette demande « urgente », que la gravité de la situation clinique n’est plus l’élément principal de la demande. Ainsi dans une étude sur la fréquentation des urgences effectuée dans un hôpital madrilène, car cette situation n’est pas seulement française, la principale raison de l’augmentation d’activité entre 14 h et 21 heures est la fermeture des bureaux d’accueil et de prise de rendez-vous, puis la convenance des familles, et pour 12,4 % seulement la gravité de l’affection.
Dans une étude réalisée plus récemment en France, il ressort que le temps d’attente est directement lié à l’engorgement des urgences – maximum en fin d’après-midi et en début de soirée des samedi et dimanche –, sans que, pour autant, le temps médical par patient soit différent de la moyenne, de l’ordre de quinze minutes. En revanche, le taux d’hospitalisation de cette tranche horaire est inférieur de moitié au taux usuel de cette unité qui est de l’ordre de 20 % des passages. Ces consultations ne sont donc pas directement « urgentes », liées à une nécessité clinique de prise en charge rapide d’une pathologie grave, mais plutôt le reflet d’une commodité familiale.
Si le temps total passé aux urgences est lié en premier lieu au temps d’attente généré par le flux même des urgences, le motif de consultation intervient dans le fait qu’il nécessite, ou non, la pratique d’examens complémentaires. Ainsi plus l’activité est importante plus l’attente est longue, mais cela coïncide désormais avec les fins d’après-midi, les week-ends et les jours fériés des mois d’automne et d’hiver, situations « de garde » où le personnel est plus réduit, et les cabinets médicaux privés, fermés.
Un nécessaire aménagement des horaires est donc à envisager, afin d’adapter la réponse à la demande, ce qui, à l’aune des trente-cinq heures, paraît plus que difficile à mettre en place.
Le nouveau dispensaire psycho-social
Les urgences, ouvertes sur la rue vingt-quatre heures sur vingt-quatre ont un rôle de dispensation (dispensaire) de soins de proximité, qui ne serait pas (plus) couvert par les structures extra-hospitalières. Les horaires d’ouverture des centres de protection maternelle et infantile (pmi), la raréfaction des pédiatres libéraux, l’indisponibilité des médecins de ville (surcharge des consultations sur rendez-vous laissant peu de place à l’impromptu, systèmes de garde défaillants), ne permettent pas de répondre actuellement à cette demande.
Ainsi le recours spontané des familles aux urgences, sans que l’enfant ait été vu au préalable par un médecin ou une structure de soins, est de plus en plus fréquent et devient largement prédominant.
L’inquiétude des parents ou des professionnels ayant l’enfant en charge (nourrices, crèches, système scolaire), paraît souvent excessive et sans rapport avec l’évaluation objective (médicale) de la situation, donnant au pédiatre l’impression désagréable de travailler « pour rien », comme c’est le cas avec l’afflux des rhinopharyngites aux urgences en période hivernale, alors que les vraies urgences arriveraient, elles, toujours trop tard…
Mais c’est aussi cette inquiétude qu’il faut savoir dénouer au risque de n’apporter qu’une réponse partielle, ou « à côté de la plaque » induisant en retour un zapping médical qui, en quelques heures, conduit ces parents à une, deux, voire trois consultations dans une accélération frénétique de la demande aboutissant finalement à une hospitalisation « nécessaire », mais pas toujours médicalement justifiée, pour stopper cette spirale auto-aggravée.
Ce recours systématique et souvent itératif à l’hôpital, pour des pathologies qui n’en réclament pas la lourde technicité, soulève quelques questions. L’hôpital serait-il devenu le supermarché toujours ouvert d’une médecine consommée comme n’importe quel produit ? Ou bien serait-il, au moins symboliquement, le lieu d’une prise en charge totale, d’une réponse à tout, par des parents qui, empêtrés dans leurs soucis professionnels, financiers ou conjugaux, ont de la peine à appréhender les besoins de leurs enfants, dans les trois acceptions de ce verbe, à savoir craindre, comprendre et contenir ?
Si une réponse peut être donnée en urgence, il n’y a pas cependant de résolution immédiate « miracle », ce qui est source d’un désappointement parental qui se traduit soit par une défiance vis-à-vis de la qualité de la prise en charge, soit par une majoration irrationnelle de la gravité du problème non résolu. Mais peut-être faut-il aussi s’interroger sur l’origine de cet « excès » d’anxiété parentale face aux symptômes physiques, même les plus bénins, dont l’abord permettrait de retrouver par l’induction d’une réaction parentale un certain degré de maîtrise sur la situation dont ils se déchargent par une surmédicalisation.
Le paradoxe de la relation médecin-parents
L’irréductible différence de points de vue entre médecins et parents est à la base d’une incompréhension mutuelle que seul le dialogue serait à même de minorer. Ainsi est apparue cette notion de « fausse urgence », selon la seule définition autorisée, celle des médecins spécialisés (urgentistes), réfutant le point de vue parental. Les parents doivent alors s’en remettre totalement à la seule appréciation médicale et au traitement prescrit qui en découle, mais pourtant plusieurs études statistiques, conduites dans le cadre de la prescription aux urgences, disent que l’observance n’est effective que dans 50 % des cas. Les parents se sentant ignorés dans cette évaluation n’auront alors pas d’autre recours que de reprendre contact avec la médecine et de participer ainsi au naufrage des urgences pour des motifs apparemment futiles.
Ce qui est routine pour les uns – les médecins – est exceptionnel pour les autres – les patients, les parents –, et à une situation quotidienne pour les uns s’oppose une situation de crise pour les autres. Or celui qui vit une situation de crise pense que l’autre la minimise ou ne la prend pas au sérieux puisque, pour lui, l’expérience de milliers de cas semblables rend banal ce cas. La santé et le comportement d’un enfant sont à interpréter dans un contexte qui ne doit pas se limiter au biologique, mais qui replace l’enfant au centre de relations familiales signifiantes.
Les urgences : un lieu sans liens ?
La fréquentation des urgences hospitalières n’est pas inversement proportionnelle à la densité médicale du secteur (précarité, coût des soins).
L’apparente gratuité de l’hôpital, tout comme les moyens de transport qui le desservent, les appels systématiques aux pompiers (nouveaux taxis rouges pour les enfants) sont également des éléments de ce recours immédiat « quand cela me chante », ou plutôt « quand cela m’inquiète ».
Ce questionnement médical est quelquefois même accéléré, véritablement en temps réel, car si la réponse peut être rapide (Centre d’urgence et de diagnostic rapide), elle n’est pas pour autant gage de guérison instantanée. Le caractère désorganisateur de la maladie est parfois tel que l’on préférerait qu’elle n’existât pas ; être venu « pour rien » permettrait d’être totalement rassuré, sans avoir à affronter ce problème ou à modifier quoi que ce soit. Dans le cas contraire, c’est-à-dire la réalité, la maladie de l’enfant est un dérangement qui devient la demande principale de soins, ce qui avait été résumé par une publicité médicale scandaleuse où l’enfant était soigné « parce que ma mère est une femme pressée, parce que mon père n’a pas le temps d’attendre ». De fait, hormis le traitement médical immédiat sur place, ou répété lors de ces passages itératifs aux urgences, l’orientation secondaire dans un travail de liaison, vers le médecin de ville ou la consultation de pmi, ou même hospitalière, la prise en charge en centre médico-psychologique (cmp), ou autres organismes sociaux ou juridiques, sont généralement peu suivies, comme si la question-réponse devait rester dans un temps suspendu.
Il y aurait donc là un déplacement de l’objet du soin – l’enfant et sa maladie – vers l’inquiétude qu’elle suscite. Mais autant les urgences sont adaptées à traiter la première, autant elles ne sont ni le lieu (l’unité d’urgence) ni le moment (la garde) pour la seconde, car la promiscuité et le manque de disponibilité en temps – en tout cas dans le mode de fonctionnement actuel – ne permettent pas d’y répondre de manière satisfaisante.
Du côté des professionnels, c’est la question de la complémentarité entre une médecine de ville et une médecine hospitalière qui est posée, non pas dans une concurrence qui n’a pas lieu d’être mais dans une nécessaire complémentarité, autour de notre seul sujet de soins, l’enfant. Les griefs sont nombreux, de part et d’autre, entre délestage systématique, discontinuité de prise en charge, délais excessifs, anonymat, dilution des responsabilités, défauts de communication… Ils alimentent une querelle sans fin pour des pouvoirs à préserver ou à partager.
Soigner aussi la parentalité
Épidémie d’un genre nouveau, plutôt dans le champ de la santé mentale que dans celui l’urgence médicale, cette nouvelle maladie paraît être plutôt la conséquence de l’absence chez les plus jeunes, ou de l’abandon chez les plus âgés, des préceptes de prévention dans lesquels la santé semble actuellement mal investie parce que dépourvue de toute valeur symbolique. C’est plus la réparation de la machine qui est demandée, que la prise en compte des besoins de l’enfant ou les conseils pour en prendre soin.
Il faut dépasser la simple connaissance de l’autre pour aller vers la reconnaissance de ses besoins et attentes, et il s’agit bien de « services » de pédiatrie pour instaurer une relation suffisamment bonne pour les deux parties.
Faut-il demander à la population de changer, aux médecins d’être mieux formés, aux urgences d’être triées avant de se présenter à la porte de l’hôpital, ou adapter notre pratique et poser les questions pour lesquelles nous avons la responsabilité professionnelle de la réponse, sans attendre que d’autres y répondent à notre place ?
Quelle globalité de prise en charge dans ces conditions, si les soins apportés ne sont qu’une réponse « symptomatique » et non une approche de l’enfant évalué dans l’ensemble de son environnement, et si de ce fait l’urgentisme n’est pas pédiatrique au sens profond de notre pratique ?
L’hôpital est depuis toujours un lieu de recours pour les plus pauvres qui n’ont pas plus la possibilité de choisir un système de santé que l’hôpital n’a celle de sélectionner sa clientèle – puisqu’il est public ! La précarisation grandissante en fait un maillon essentiel de la première ligne de soins avec, face à un plateau technique de haute performance, l’irruption de motifs d’ordre sociaux intriqués aux symptômes médicaux. Devant la difficulté d’inverser les flux d’amont, l’inquiétude vient de la crainte de ne pouvoir adapter l’offre actuelle à cette nouvelle demande au risque de tout y consacrer.
Maîtrise et distance sont aux antipodes des notions d’affection et d’attention, et la médecine ne peut s’exercer sans la rencontre et la relation qui caractérisent le colloque singulier de l’acte médical. Autrement dit, la médecine ne s’exerce pas à distance (la télémédecine ne peut être autre chose qu’un acte technique), et c’est bien cette rencontre-là qui provoque l’urgence. L’intolérance à la maladie est partagée, mais la maladie est aussi une réalité qui nous convie, bien malgré nous, a cet affrontement avec l’indicible et avec l’impromptu, c’est-à-dire à une possible perte de maîtrise et de pouvoir face à l’autre, qu’il soit notre enfant ou notre patient.
Le recours actuel à la médecine et à l’urgence – rançon du progrès médical et de la médicalisation de la vie –, en nous rendant plus attentifs mais aussi plus intolérants à notre corps défaillant, ne doit pas les réduire à une médecine de réparation du symptôme.