Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-7492-0021-0
144 pages

p. 109 à 113
doi: en cours

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no18 2002/2

2002 enfances PSY Ailleurs

Quel avenir pour les enfants de Mayotte ?

Julien Abels-Eber Julien Abels-Eber a fait des études d’ethnologie ; animateur radio et journaliste, il est actuellement auditeur-enquêteur au cnam. Céline Baron Céline Baron travaille dans le secteur de l’environnement.
 
Une double culture
 
 
Voici comment Koeman et Doudou, deux jeune Mahorais traduisent à leur manière et en deux phrases (Babylone ayant ici un sens péjoratif) le malaise qui touche aujourd’hui la jeunesse de leur île : d’un côté, une attirance et une admiration souvent exagérée envers la France et de l’autre un rejet total de ses valeurs et de son fonctionnement.
Mayotte, qui a choisi en 1975 de rester française, contrairement aux trois autres îles des Comores, est située entre Madagascar et le continent africain. C’est actuellement le territoire français qui connaît la plus grosse croissance démographique ; on estime effectivement que les moins de 20 ans constituent plus de 55 % de la population. Le paysage local se présente comme une mosaïque de jeunes enfants qui courent et jouent dans les rues des villages. Tous portent des vêtements légers, obligatoires sous ces latitudes, les jeunes garçons poussent des pneus et les filles se tressent mutuellement les cheveux, tous remplis de l’innocence qui caractérise les plus petits ; innocence que leurs frères et sœurs aînés ont perdu, contraints de se retrouver face aux dures réalités de la vie quotidienne.
Être adolescent ou jeune adulte à Mayotte n’est pas une mince affaire, puisque cette génération se retrouve coincée entre les valeurs traditionnelles des parents et grands-parents, fondées sur une approche collectiviste, et le mode de vie apporté par la métropole, axé sur une politique de consommation et de réussite individuelle. Ces jeunes vivent un conflit entre le respect dû à leur famille et à leur culture d’origine et le désir de s’en émanciper, aiguisé par ce que les métropolitains leur donnent à voir d’une culture dite moderne. Et ce n’est pas simple à gérer au moment de l’adolescence, période durant laquelle le jeune est écartelé entre le désir de se différencier de ses parents, de sa famille, en s’identifiant à d’autres modèles, et la crainte de perdre la nécessaire sécurité que la famille apporte. Cet amalgame est la source d’un tiraillement intérieur puisque les traditions se conjuguent très mal avec le mode de vie des instances dirigeantes formatées par le système métropolitain et que le non-respect de ces traditions débouche sur la honte et l’exclusion. C’est pourquoi Mayotte est le théâtre de deux types d’incompréhension qui peuvent parfois provoquer des conflits de natures interculturelle et intergénérationnelle ainsi qu’un véritable problème identitaire, puisque la jeune population mahoraise est le fruit d’une triple culture africaine (collectiviste), musulmane (soumission à Dieu) et française (l’individu rationnel). Un métissage à la fois riche et complexe.
 
La scolarité
 
 
Lorsque l’on observe le système scolaire en place sur « l’Île au Lagon », on y retrouve le schéma d’une société à deux vitesses. En effet, les enfants suivent simultanément deux cursus : ils commencent leur journée de travail à 6 h du matin pour aller sur les bancs de l’école coranique (à partir de 3 ans) où ils apprennent à lire et écrire la langue arabe dans le but de comprendre les versets du livre saint musulman puis, à 8 h 30 et jusqu’aux environs de 14 h, ils se rendent à l’école laïque où leur est enseigné le programme de l’Éducation nationale. Or, ces deux lieux éducatifs ont des approches très différentes de l’enseignement.
Prenons l’exemple des locaux : les cours coraniques se déroulent dans une simple case en terre, voire à l’extérieur (quartier de Doujani à M’stapéré) avec quelques bancs, alors que les écoles primaires, collèges et lycées sont de grands bâtiments en béton avec des cours et des salles de classes identiques à celles que l’on trouve en métropole. L’un des cadres est donc très proche des réalités populaires et l’autre peut paraître complètement décalé.
L’école coranique se base sur une pédagogie « hyper directive » avec l’usage du châtiment corporel qui fait vivre l’enfant dans la terreur de l’erreur. J’ai compris que lorsqu’un enfant vous dit que l’apprentissage du Coran lui plaît, c’est plus souvent par obligation que par conviction. On comprend dès lors que l’école laïque soit considérée comme un espace ludique plutôt que comme un lieu de travail. Pendant longtemps le fait d’aller à l’école « m’zoungou » (métropolitaine) a été associé à une façon de renier l’islam, et les parents montraient des réticences à y envoyer leurs enfants. Aujourd’hui, il semblerait qu’ils l’aient acceptée, au moins dans une volonté d’intégration, mais également pour combler l’inégalité qui perdure entre eux et les métropolitains résidants, vers qui vont une grande part des richesses. Mais il manque à cette école la construction d’une pédagogie adaptée à la culture mahoraise ; en effet, les livres d’enseignement sont ceux du programme métropolitain alors que la vie métropolitaine est à mille lieues de la vie mahoraise, à l’exception toutefois d’un livre : Faisons de l’Histoire à Mayotte, de Moussa Attoumani et Jean-François Gourlet, qui est un excellent exemple d’une possible adaptation.
La langue française est la langue scolaire. Or ici – et c’est une autre contradiction significative –, elle a le statut de deuxième langue (français langue étrangère). Jusque dans les années quatre-vingt une grande majorité d’élèves ne parlait pas un mot de français. Aujourd’hui encore, les élèves ont du mal à argumenter en classe en raison de problèmes d’expression et de compréhension. De toutes façons, la culture de l’île est de nature orale. Il n’y a donc pas de vrai rapport à l’écriture, ce qui fait sans doute obstacle à la formation d’une opinion individuelle.
Pourtant, les nouvelles lignes directives de la pédagogie scolaire sont centrées sur l’enfant, avec pour but la valorisation de l’individu. Mais là encore, on ne peut imposer une conception de ce type à des enfants dont l’encadrement social (hors scolarité) est défini par le collectivisme.
Le monde scolaire mahorais rencontre une autre difficulté du fait qu’il a dix ans encore personne n’avait un niveau d’instruction supérieur à celui du cm 2. Or ce sont les élèves de cette génération qui composent en grande partie le corps enseignant. Aujourd’hui encore, les professeurs estiment que les élèves ont tous un niveau inférieur de deux classes par rapport à celles dans lesquelles ils étudient. L’Institut de Formation des Maîtres (ifm) a été créé en 1998, dans le village de Dembeni. Il accueille les personnes dont le niveau scolaire est celui du baccalauréat et propose des stages de formation aux instituteurs déjà en place. Les étudiants constituent donc la première génération de maîtres dont l’enseignement devra tenir compte des réalités culturelles locales ainsi que des ambitions de l’Éducation nationale. Ils sont malheureusement souvent vite découragés car, même s’ils prennent un immense plaisir à enseigner dans les écoles maternelles (créées il y a quatre ans seulement) et primaires, le programme que leur propose l’ifm leur paraît généralement inadéquat et d’un niveau trop faible par rapport à leurs attentes.
De plus, le diplôme qui leur est délivré n’est reconnu que sur l’île, effaçant ainsi toutes perspectives de mouvement géographique. C’est ainsi que Laurent, qui suit les cours de l’ifm depuis deux ans et qui, grâce à sa connaissance du système mahorais semble avoir cerné ce qui correspondrait aux besoins des jeunes enfants mahorais, a décidé de rejoindre l’ifm de la Réunion pour obtenir un diplôme de valeur nationale.
Il existe une réelle volonté de changer le système scolaire de la collectivité départementale, mais ces changements ne correspondent pas toujours aux priorités. Ce ne sont pas les quelques millions de francs versés par le ministère de l’Éducation nationale pour la construction de nouveaux bâtiments qui permettront aux élèves de se sentir plus concernés par l’école. Ce qu’il faudrait, c’est élaborer un programme adapté à la culture et aux intérêts locaux. Faute d’installer des passerelles entre les deux cultures, on impose une façon de faire et de voir à la population, sans se soucier du choc que cela peut lui infliger. Ce choc culturel n’a pas seulement lieu dans le milieu scolaire, il est présent dans la quasi-totalité des domaines de la société.
Les premiers à être déboussolés sont les enfants et les adolescents, car ils sont pris entre deux feux, tiraillés entre « là d’où ils viennent », et « là où ils vont », entre leurs origines familiales et culturelles et leur vie à venir, entre ce qui leur a été transmis et leur être en construction.
 
Un grave malaise social
 
 
La culture métropolitaine est relativement récente à Mayotte. Même si ce territoire est français depuis 1841 (avant Nice et la Savoie), il n’a longtemps été utilisé que pour la plantation de canne à sucre. Mais il est inquiétant de constater que des erreurs produites dans l’hexagone se répètent ici.
« Moi, ce que je veux, c’est aller en métropole »
« La métropole, c’est Babylone »
À Mamoudzou, ville principale de l’île, dans le quartier de M’gombani – aussi appelé le quartier des « décasés », dans lequel vivent des familles déplacées –, des bangas (maisons traditionnelles) ont été rasées et leurs occupants ont été relogés dans des maisons mitoyennes, construites sur de l’asphalte. D’ailleurs tout ce quartier est bitumé et ressemble à un parking géant sur lequel ont poussé des logements que l’on peut qualifier de sociaux.
Les enfants sont passés d’un terrain de jeu constitué de rues en terre bordées de cocotiers et de champs de manioc à un espace gris fermé par des grillages ; les adolescents et les adultes y perdent leurs repères, et du coup, c’est le seul endroit de l’île à connaître des bribes de délinquance répétées. Le schéma des quartiers dits difficiles, tellement critiqué en métropole, semble ici se reproduire, preuve que les décideurs privilégient la vie économique de l’île sans guère se soucier de la vie sociale.
Depuis quelque temps et à plusieurs reprises, Mayotte a connu des mouvements populaires assimilables à des mini-révoltes. Ainsi, la commune de Passamainty a vu, à la fin de l’été 2000, se mettre en place des barrages routiers, à la suite d’un mouvement initié par des collégiens réclamant des trottoirs et de meilleurs transports scolaires. L’intervention des forces de l’ordre a créé une atmosphère belliqueuse. Il s’en est suivi des affrontements au cours desquels certains jeunes ont lancé des pierres vers les patrouilles de crs. Quelques semaines plus tard, en novembre, l’un des adolescents protagonistes a été arrêté, ce qui a été vécu comme une injustice par ses camarades. Leur réaction a été immédiate et, ce jour-là, de nouveaux barrages ont été mis en place, bloquant l’axe Nord-Sud pendant deux jours. Ces manifestations expriment un réel sentiment d’impuissance, et soulignent le manque de reconnaissance dont souffrent les jeunes, bien qu’ils représentent la future génération active de l’île.
Bounou, 16 ans, illustre ce malaise. Il vit à Passamainty et faisait partie des acteurs des révoltes du mois de novembre 2000. Il ne va plus au collège, car rien ne l’y intéressait, et il se ruine pour acheter un tee-shirt chez Intersport (dernier magasin ouvert à Mamoudzou) alors qu’il n’a pas un sou. Il le fait parce qu’il rêve devant l’image de la métropole, ses vêtements de marque, ses belles voitures, sa musique, et pense qu’on y trouve du travail sans problème. Il représente bien les Mahorais de son âge, victimes d’un manque de dialogue et de compréhension. Quand ils étaient petits, le soir, tout le village se réunissait à l’extérieur pour discuter et raconter des histoires. Dorénavant beaucoup de Mahorais ont la télévision et regardent « Les feux de l’amour ». Dans l’inconscient collectif, la métropole est à l’image de ce type de téléfilms – il n’est aisé pour personne de prendre du recul par rapport à l’inconnu ! Certains instituteurs, pour faire réagir leurs élèves, se réfèrent à la série « Dallas » !
La métropole est également mise en vitrine à travers la consommation avec l’arrivée d’enseignes de grandes distributions comme Score, Shopi ou encore Intersport. Ces magasins pratiquent des prix en total décalage avec la réalité économique de l’île, puisque les produits y sont vendus plus cher qu’en métropole alors que le smic mahorais n’est de que de deux mille cinq cents francs (trois cent quatre vingts euros) par mois. Comment réagira alors le petit garçon d’un village de brousse quand il verra à l’école son copain m’zoungou habillé avec des vêtements dernier cri alors que sa mère à lui se procure difficilement des salovas (robe traditionnelle bon marché) ?
Autre phénomène inquiétant : la grande consommation d’alcool qui touche la jeunesse mahoraise. De nombreux garçons qui ont entre 15 et 20 ans passent leurs soirées à vider des bouteilles de bières ou des briques de vin rouge. Ils le font souvent dans la rue, à la vue de tous les passants. Pour les bacocos (personnes âgées) ne jurant que par la loi coranique et complètement dépassés par la vitesse à laquelle évoluent les choses chez eux, ces jeunes sont des voyous. Pour tous ceux qui sont dans le refus de la tradition, l’alcool sert à se démarquer, à s’identifier en tant qu’êtres à part entière, rejetant certains interdits religieux et culturels (consommations d’alcool, flirts, etc.). Ils ont le sentiment d’être incompris et ne voient aucune perspective d’avenir se dessiner. L’alcool devient alors un refuge où les jeunes ont l’impression d’exister. À l’instar de ce qui s’est passé à la Réunion, qui connaît aujourd’hui des problèmes de violence – inexistants auparavant –, souvent dus à un alcoolisme chronique. C’est ainsi qu’un soir, à Tsingoni, à la sortie d’un bal populaire, nous avons vu un adolescent d’une quinzaine d’années, visiblement éméché, qui chantait La Marseillaise à tue-tête en shootant dans une canette de bière vide ; il avançait, s’arrêtait, faisait demi-tour, s’arrêtait encore, refaisait demi-tour, etc. Et il recommençait, ne trouvant pas sa route.
L’avenir de la jeunesse mahoraise semble donc bien triste. Il y a pourtant un aspect positif dans l’apport culturel métropolitain. D’un point de vue législatif, il y a désormais un plus grand respect de l’individu. Auparavant, seuls les cadis (prêtres musulmans) s’occupaient de l’application de la loi, et il y avait en règle générale beaucoup de non-dits dès que la faute touchait des domaines sensibles ou tabous. Les problèmes de pédophilie, par exemple, ne sortaient jamais de l’ombre. Maintenant les cas d’attouchement sexuels, voire de viols sur les enfants passent devant les tribunaux et sont relatés dans les journaux. Naît ainsi une prise de conscience de la gravité de tels actes, ce qui permet de casser les tabous. C’est un pas de géant vers l’application des droits de l’enfant. Mais il est malheureusement certain que tous ces enfants et adolescents sont déboussolés dans leur quête identitaire. Pour un élève de primaire, il est très difficile d’assimiler la culture métropolitaine alors qu’il n’a pas encore intégré sa propre culture. Pour un collégien ou un lycéen cherchant à être reconnu par les autres, il est déstabilisant de ne pas pouvoir s’habiller selon les critères de la mode (présentés par la grande distribution et ses publicités), et de voir sa famille vivre en décalage avec ce qui l’entoure. À Mayotte, on parle d’une évolution grâce à l’arrivée de la société de consommation, on dit aussi que le développement de secteurs économiques comme l’hôtellerie est rassurant pour l’avenir. Mais on peut également y voir le risque d’une déstructuration de la culture locale à travers le choc violent entre l’individualisme et le collectivisme. Peut-être faut-il oser parler d’acculturation. Quel avenir alors pour l’enfant qui ne connaît pas la culture de ses ancêtres ?
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