Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-7492-0021-0
144 pages

p. 114 à 121
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Ailleurs

no18 2002/2

2002 enfances PSY Ailleurs

Aider à contenir

Une expérience de groupes avec les opérateurs sociaux à Rome

Giovanna Montinari Giovanna Montinari est psychologue, psychanalyste. Elle anime une structure d’accueil psychologique pour adolescents à Rome, Rifornimento in volo, Ravitaillement en vol et un ensemble d’activités en direction des opérateurs sociaux intégrés dans l’observatoire sur les troubles durant l’adolescence...
Nous avons créé, parmi les activités de l’observatoire sur les troubles durant l’adolescence, trois « groupes d’ expérience » auxquels ont participé plusieurs opérateurs de différentes disciplines de la commune de Rome, de l’association de santé et des structures privées sociales (l’équivalent des associations selon la loi de 1901 en France) engagés dans le travail avec les adolescents.
La présence de différentes professions à partir de ces trois types d’institutions permet l’intégration de différentes formes d’interventions qui, au mieux, se juxtaposent, au pire, s’opposent dans le travail avec le même patient ou le même noyau familial. Le terme « d’expérience » souligne deux dimensions techniques de cet outil de travail : sa structure groupale et la dimension d’expérience relationnelle-affective entre les participants.
Sur le plan pratique, le travail du groupe part de la présentation de matériel relatif aux expériences concrètes de travail avec les adolescents, complétée par des séquences de psychodrame avec les participants au groupe.
 
Les affects dans le travail institutionnel avec les adolescents
 
 
La connaissance des caractéristiques fondamentales du développement de l’adolescent, en particulier de l’importance des vicissitudes de ses assises narcissiques (la fragilité des fonctions du moi, la très forte tendance de l’adolescent à utiliser l’agir pour communiquer, la spécificité des transactions entre le monde externe et le monde interne) représente un préalable nécessaire au travail avec le groupe des opérateurs. En fait, c’est dans le groupe que ces éléments sont exprimés par l’opérateur, miroir du vécu plus ou moins conscient qui lui est transmis par l’adolescent lui-même, dans la mesure où le contact avec l’adolescent favorise l’émergence chez les adultes de problématiques individuelles et groupales très similaires à celles des adolescents.
Il est donc utile de compléter les connaissances apportées par le travail individuel par celles qui peuvent venir du travail en groupe. Si l’on part de l’hypothèse selon laquelle un groupe peut être considéré comme un soi groupal avec des aires différentes à différents stades d’intégration (et dans le groupe est aussi inclus le meneur du groupe), on peut comprendre comment se réalisent à l’intérieur du groupe des mouvements oscillatoires d’intégration entre les différentes composantes du groupe (meneur du jeu inclus). Ceci devient de plus en plus évident au fur et à mesure que le groupe progresse dans son travail de recherche, et d’autant plus que le travail est consacré à l’étude et la prise en charge d’adolescents difficiles confiés aux services sociaux.
Ces adolescents, par définition, présentent souvent des aspects clivés de la personnalité, intégrés de façon précaire. « Très fortement problématiques » et généralement pas reconnus comme pathologiques, ces adolescents n’en sont pas moins difficiles à traiter. Les contrecoups transférentiels subis par les opérateurs qui s’en occupent peuvent être très violents. Le but de notre travail en groupe a été de rendre plus clair le lien existant entre le travail avec les adolescents d’une part, et les dynamiques affectives du groupe de l’autre.
Par la reconnaissance, l’élaboration et la prise en charge des aspects narcissiques du groupe, il est possible de démarrer une série de mouvements vers l’acquisition par les participants de fonctions d’accompagnement et d’écoute des adolescents qui leur sont confiés. Les interventions sur le sens/non-sens du travail des opérateurs sociaux et le sentiment de dévalorisation qui est présent sous certaines défenses comme l’excessive bureaucratisation et le désinvestissement – signaux de l’état de burn out dans lequel beaucoup d’opérateurs se trouvent – vont dans ce sens.
Nous avons pensé utile sur le plan méthodologique de faire en sorte que l’attention du groupe ne soit pas uniquement centrée sur le diagnostic psychopathologique de l’adolescent. Nous avons, en revanche, privilégié l’émergence et l’exploration de « l’auto-diagnostic » que l’opérateur fait sur lui-même dans son travail avec l’adolescent, et aussi de son rôle institutionnel.
De l’observation de nos « groupes d’expérience », la première image qui apparaît est celle d’un opérateur qui a l’impression de se trouver à l’intersection de plusieurs instances différentes, externes et internes. Concilier les buts idéaux de l’évolution interne avec les buts concrets de son propre comportement et de l’adaptation à l’institution signifie sortir d’un conflit vécu par tous ceux qui font partie d’institutions importantes. Dans la recherche des clés de lecture et des modalités mieux adaptées pour faciliter l’engagement des opérateurs, le travail de groupe exprime toute sa fécondité.
Opérateurs sociaux est le terme consacré en Italie depuis quelques années pour désigner les professionnels du travail social.
Il s’agit de mettre en route l’élaboration des aspects narcissiques en tant que défense par rapport aux aspects relationnels plus évolués, différenciés et mûrs, mais aussi de favoriser – dans l’ensemble du groupe et chez chacun de ses participants – le développement d’une capacité de soigner ses blessures narcissiques : blessures d’amour propre, atteintes de sa propre valeur et de son identité. Il faut soutenir l’espoir et remettre en marche la possibilité de sortir de l’impasse impuissance – passivité par le biais d’opérations mentales de récupération du sens se sa propre valeur personnelle et de son propre rôle relationnel et institutionnel.
Les groupes ont été conduits par Giovanna Montinari, le Dr Roberto Rossetti et le Dr Paola Catacci.
Le choix de participer à un travail de groupe diffère de celui d’assister à un séminaire ou d’apprendre des notions techniques. Cette participation, exclusivement volontaire, présuppose une implication personnelle qui s’imbrique dialectiquement et à parité avec la participation des autres membres de façon à pouvoir exprimer au cours de chaque rencontre un échantillon des dynamiques habituellement en jeu dans la collaboration professionnelle au quotidien. C’est ce qui permet de les élaborer de manière collective et de les offrir à l’analyse commune pour une meilleure introjection des problèmes et de leur possible évolution dans la psyché de chacun des participants.
Le travail n’est pas dirigé vers la personnalité des participants et n’a donc pas de but thérapeutique à leur égard. Chacun sera libre d’exprimer dans le travail du groupe ses affects relatifs à des situations rencontrées dans la mesure où il le pensera opportun ; en aucun cas le groupe (et encore moins son animateur) ne sera autorisé à dépasser la limite de la protection et de l’identité des collègues.
Il ne s’agit certainement pas d’apprendre aux opérateurs la technique de la psychanalyse, mais de favoriser chez eux le développement de leur rôle institutionnel de préservation de l’adolescent à risque à travers le développement de leurs capacités d’auto-conscience et de leurs capacités relationnelles et affectives. À l’intérieur de cette dynamique, une attention particulière est portée au risque que chacun puisse interpréter sous un angle psychothérapeutique les interventions des autres. Quand les opérateurs s’exposent à l’attention du groupe et de son animateur, ils se réfèrent toujours à des situations clinico-socio-assistantielles très graves. Il s’agit de situations qui les mettent à rude épreuve et font surgir des scénarios contre-transférentiels qui peuvent induire dans le groupe des réflexions ou des interprétations qui pourraient être dommageables pour celui qui en est l’objet.
Avec les opérateurs sociaux, l’animateur du groupe se trouve travailler sur ce terrain, difficile et plein de pièges, qui se situe entre le monde interne et le monde externe, dans l’espace relationnel spécifique de la rencontre entre opérateur et adolescent. L’action est souvent en opposition avec la pensée : les carences et les fragilités de chacun font miroir de celles des autres et l’on peut facilement glisser dans une collusion défensive réciproque contre une relation authentique qui puisse évoluer vers la différenciation. En d’autres termes, l’animateur doit observer et contenir le conflit toujours ouvert entre ce que l’on peut appeler les orientations narcissiques de la pensée et les orientations relationnelles. Ces dernières sont souvent fragiles, car elles sont mises à l’épreuve par les caractéristiques des patients avec lesquels les opérateurs travaillent.
Une formation de base trop objectivante et directive, une charge de travail excessive et une trop grande demande sociale et institutionnelle, poussant à des réponses concrètes et tangibles peuvent se superposer et renforcer l’utilisation de défenses psychologiques contre la relation réelle. La prise de responsabilité de l’opérateur devant des choix opérationnels nécessaires ne peut pas ne pas interférer.
À partir de l’écoute et de la reconnaissance de soi et de ses propres réactions émotionnelles, on peut quand même commencer à travailler dans le groupe pour que la rencontre avec l’adolescent puisse se transformer en une relation caractérisée par l’écoute et par la reconnaissance de l’autre.
Souvent mandatés par le tribunal des mineurs, les opérateurs se trouvent travailler avec des adolescents qui ont de très fortes tendances à l’agir, à la fragmentation du self et à au déni affectif. Ces modes de fonctionnement déconcertent et mettent à rude épreuve les capacités émotionnelles d’assurance et rationnelles de prise en charge des opérateurs. Pendant le travail du groupe, différentes réactions à ce type de vicissitudes émotionnelles sont apparues, que les opérateurs ont pu reconnaître, explorer, « nommer » entre eux en un processus qui, par l’empathie, a permis à chacun d’élaborer des expériences vécues ailleurs – par exemple dans des services d’ori-gine –, qui revenaient dans la rencontre avec l’autre dans le hic et nunc de la situation du groupe.
Dans les premières rencontres avec les groupes d’opérateurs sociaux, ce qui nous a frappés est le sentiment de très grand malheur, d’insatisfaction et d’impuissance. Sou-vent, l’opérateur se sent dévalorisé et disqualifié dans sa propre personne et dans sa fonction ou encore sollicité selon un parcours dénué de sens. Souvent, la pression collective à restaurer dans tous les cas une image idéale de soi le pousse à chercher des modèles pour « spécialistes » ou des méthodologies qui le laissent le plus souvent dans la déception avec la conviction qu’il n’y a ni technique ni enseignement qui vaille ; qu’aucun séminaire ne peut jamais produire le partage avec des collègues des choix et des parcours de sens avec un adolescent difficile. Par un excès d’angoisse, l’opérateur nie l’importance pour l’adolescent de le rencontrer, lui, comme un adulte qui ouvre un espoir de relation possible, ce qui ravive, vice versa, la blessure d’une nouvelle confirmation de l’impossibilité d’y accéder. Puis, sans s’en apercevoir, l’opérateur vit la même angoisse in proprio. Ainsi beaucoup d’opérateurs se trouvent quotidiennement tiraillés entre de multiples exigences : maintenir un parcours de formation personnelle - comme réussir à fréquenter régulièrement le groupe ou bien suivre un cours (de management, de médiation, sur l’adoption, etc) – ou assurer seulement l’opérativité concrete demandée par la bureaucratie des prises en charge et des urgences qui en découlent.
De nombreux opérateurs sont très jeunes, proches de leur propre adolescence et se trouvent devoir se démener dans un monde adulte dans des situations souvent humainement très complexes, dramatiques et très intriquées. D’autres présentent tous les symptômes du burn out, soit en manifestant des positions de toute-puissance détachées d’une analyse de la réalité dans laquelle ils travaillent, soit en exprimant un grave découragement « de toute façon rien ne changera la logique des institutions ».
Ainsi, tout comme les adolescents, les opérateurs ont avant tout besoin d’être reconnus. L’équilibre émotif et affectif de l’animateur qui vise à l’empathie implique l’acceptation et la valorisation de la vulnérabilité du groupe et la reconnaissance de sa capacité à construire des grilles de lecture des situations et surtout celle de traiter les diverses positions émergentes comme représentant divers aspects du fonctionnement de la psyché.
Une des fonctions les plus importantes du groupe au travail consiste à valoriser l’importance du rôle de l’opérateur et de ce qu’il pense des adolescents avec lesquels il travaille, à reconnaître l’effort et le temps nécessaires pour penser. Ces opérations de reconnaissance de l’autre servent d’étayage au narcissisme blessé des opérateurs sociaux et mettent en route une collaboration intense, parfois dramatique, qui se joue sur la brèche entre les aspects rationnels et irrationnels. L’alliance de travail qui peut se créer entre l’animateur et le groupe est fondée sur le sentiment que le travail en commun n’a pas pour but l’apprentissage d’une technique, mais un objectif plus significatif au niveau des affects. Il a à voir avec l’auto-réalisation, à travers la recherche et la reprise des capacités relationnelles. Accueillir et reconnaître l’autre coïncide avec la possibilité de s’accueillir et se reconnaître soi-même. La « collusion » que l’on craint tant qu’habituellement est sortie définitivement du vocabulaire des « gros mots » pour rentrer pleinement dans le dictionnaire des affects et des émotions. En l’élaborant, on engage une opération de partage et de compréhension de la question de l’engagement personnel et de sa gestion difficile que le travail avec les adolescents sollicite continuellement.
Sur le plan pratique, le travail du groupe part de la présentation de matériel relatif aux expériences concrètes de travail avec les adolescents. La tendance à présenter au cours des premières rencontres des « vieux » cas, « d’anciennes ran-cœurs », comme si on avait mobilisé ses souvenirs, nous est apparue très significative au niveau affectif. Comme si ces souvenirs avaient été mobilisés pour se défendre contre l’angoisse actuelle de l’étranger (groupe et animateur du groupe) et pour « se remémorer » les blessures qui aujourd’hui encore empêchent de se mettre à nouveau en jeu avec l’autre, qu’il s’agisse d’un collègue ou d’un adolescent.
Du fait de cette participation affective, on est loin du modèle de la supervision classique validée par une hiérarchie. Dans le groupe, la position de l’animateur peut faciliter des mouvements d’identification à l’égard de ceux des participants qui recherchent une plus grande intégration professionnelle et mettent en jeu leurs capacités de lien affectif avec leurs connaissances et leurs expériences professionnelles.
L’identification à l’animateur du groupe ne se produit donc pas seulement sur la base de ses connaissances (qu’elles soient présumées ou réelles), mais sur la base de l’effort et du plaisir partagés à fonctionner psychiquement, à activer des émotions et des affects et à apprendre à les utiliser, dans le groupe et avec le groupe, pour comprendre et pour différencier.
À travers l’utilisation des séquences de psychodrames ou les discussions, souvent très vives, à l’intérieur du groupe et donc par le biais d’un jeu continu de miroir, certains cas d’adolescents ont pris corps et vie dans le groupe. Ils sont caractérisés par des attentes spécifiques à l’égard des adultes et les désillusions et les souffrances correspondantes. Par exemple, le cas de deux jumelles qui, séparées et confiées à des institutions différentes, fuguaient ensemble, montrant par là que l’unique relation à laquelle elles faisaient confiance était celle qu’elles partageaient entre elles, si bien qu’elles n’arrivaient à mettre en place aucune relation de confiance avec les éducateurs qui s’occupaient d’elles. En parallèle avec le cas d’une assistante sociale qui, déçue par l’impossibilité de faire participer « sa » stagiaire au groupe, « fuguait » avec elle, cessant de participer et activant ainsi le fantasme de la difficulté du groupe à se confier au l’animateur plutôt qu’à la gémellité des assistantes sociales.
 
Un thème repris sur plusieurs rencontres
 
 
Voici un exemple de l’intrication complexe du travail du groupe.
Un opérateur, qui avait toujours participé silencieusement aux rencontres, décida de faire référence à une situation qui lui avait été confiée par son service. Ce n’est pas par hasard si ce fut lors de la dernière rencontre du groupe avant les séparations de l’été. En tout cas, j’évaluais de manière positive cette histoire parce que cet opérateur avait toujours été silencieux et aussi parce que, au cours des dernières rencontres, le groupe était en train de stagner en une sorte de « mur des lamentations », se demandant si les services sociaux étaient malades ou s’il fallait les nourrir, et doutant que les cas présentés expriment les besoins des opérateurs – qui, de fait, apparaissaient fragmentés et confus. Au cours de cette période, les opérateurs avaient tendance à entrer en polémique entre eux, comme pour éviter le conflit et la douleur de leur solitude et de leurs limites. C’est dans cette ambiance que l’opérateur sortit de son silence.
Le cas qu’il proposa détermina immédiatement une écoute intense. Travaillant dans le cadre d’un séjour d’été organisé par la commune, il avait appris par la presse qu’un enfant qui lui avait été confié par son service avait été tué après avoir été maltraité sexuellement, peut-être par un membre de sa famille. Le sujet dont l’opérateur voulait discuter dans le groupe faisait en particulier référence à la situation des sœurs adolescentes de la victime qui lui avaient été également confiées pour des visites de soutien à domicile.
La reprise psychodramatique que le groupe fit de la situation de rencontre entre l’assistant social et la famille a suggéré une intense violence dans les relations entre les femmes de la famille et montré la paralysie de l’assistant social qui s’identifiait tantôt avec le père assassin, tantôt avec l’enfant mort. Ceci pouvait expliquer les raisons de son silence jusqu’à présent. L’opérateur raconta aussi que, vu qu’il se trouvait ailleurs, il n’avait jamais pu discuter de ce cas avec quelqu’un de son service et que toutes les préoccupations qu’il avait par rapport à l’environnement social externe lui avaient fait perdre de vue le sens de son intervention de bienveillance et la possibilité d’élaboration de cet événement. Il s’était senti doublement méconnu, en tant que victime du traumatisme violent représenté par la tragédie de l’enfant et en tant que privé de l’étayage de son service à son égard.
Actuellement la blessure se rouvrait à travers le récit de l’histoire des deux sœurs adolescentes de l’enfant tué qui étaient en conflit entre elles : L’une des sœurs avait porté plainte, l’autre était fiancée avec un des garçons accusé. Aussi l’opérateur se sentait-il partagé entre une partie identifiée à l’agresseur et celle qui recherchait les responsabilités de l’événement. De plus la dramatisation faite dans le groupe nous avait montré que la fille qui avait porté plainte avait dû se charger de l’hostilité-dépression de sa propre mère et de l’isolement de la part de la communauté familiale délinquante perverse qui ne la reconnaissait plus.
Ce matin-là la groupe travailla intensément. Je me sentais quant à moi troublée, confuse, et pourtant je participais plus que jamais. Le climat émotionnel nous avait en fait énormément rapprochés ; nous nous quittâmes avec l’impression que nous avions fait un pas en avant vers l’élaboration de ces refus violents qui rompaient souvent le champ de la discussion.
Mais l’opérateur qui avait exposé le cas ne revint pas. Peut-être lui avait-il été impossible de ne pas répéter la logique de se soustraire, comme s’il avait dû payer le courage d’avoir donné place à une partie « traître » (le récit, la rupture de la fidélité avec son groupe). Quelques rencontres plus tard, le rêve qu’une opératrice nous raconta spontanément éclaira ce qui s’était passé. Voici ce rêve : « On était en train de faire une scène de psychodrame et l’opératrice faisait beaucoup d’efforts pour se sentir en relation avec le groupe. Elle se sentait rigide et elle ne réussissait pas à dire ce qu’elle pensait, peut-être parce qu’elle était irritée par la façon trop active par laquelle une de ses collègues avait représenté la mère de l’enfant tué. Et ensuite dans le rêve il y avait une chose très étrange : L’animateur du groupe était absent. Où était-il ? Peut-être était-il mort. L’unique personne avec qui elle sentait une bonne relation était l’éducateur qui, dans la scène psychodramatique avait représenté l’assistant social en visite à domicile. »
Il nous paraît maintenant évident que l’opérateur, en exposant ce cas lors de notre dernière rencontre avant la séparation des vacances, avait voulu souligner le risque que l’appartenance au groupe expérientiel qui était en train de se créer pouvait être dangereuse et que, quand on s’éloignait (comme lui-même par rapport à l’enfant), des choses irréparables pouvaient arriver. Alors il valait mieux rester rigide, ne pas nouer de relation et se fier aux pairs (l’éducateur du rêve) plutôt qu’à un père (l’animateur du groupe) qui exposait le groupe-enfant au contact avec les expériences douloureuses et risquées de la confusion, de la trahison de la loi du silence et de la violence.
 
Conclusion
 
 
Le cas que nous avons décrit met en évidence que la tension du groupe de travail n’a pas tant pour but de définir telle ou telle pathologie, mais de mettre l’accent sur l’échange affectif adolescent – opérateur, sur les réponses de ce dernier aux messages directs et indirects du premier et à en permettre l’élaboration.
Ainsi le jeu du miroir de l’orgueil blessé de l’opérateur – « Il m’a posé un lapin alors que je l’avais reçu chez moi. Les collègues disent bien que je me laisse trop prendre au jeu » – et de l’adolescent – « Je pensais que tu m’avais compris mais tu veux seulement que je ne te pose pas de problème » – permet à l’animateur du groupe de faciliter ce travail de clarification et de contention qui mobilise l’espoir et la confiance des opérateurs d’être compris et aidés pour une meilleure articulation de leur identité professionnelle.
Dans le récit de l’opérateur, l’adolescent acquiert un corps et une physionomie ; la même chose se produit aussi chez l’opérateur qui est en train de parler et qui parle de lui-même par le biais de l’adolescent.
Les renvois identificatoires continuels dans le groupe en font un véritable laboratoire de la construction de l’identité qui, par la reconnaissance des différences de chacun et des attentes réciproques, crée un espace pour que les opérateurs publics et privés se pensent capables de réactiver une relation évolutive avec leur propre environnement professionnel et les adolescents.
Le défi générationnel des adolescents est tout à fait actuel, surtout en ce qui concerne le passage d’un contenant à l’intérieur des « choses », des murs et des corps, à un contenant médiatisé par la relation – « Je suis là, je t’écoute, je construis avec toi ce qui te sert ». En accueillant ce besoin de mise en sens, on peut accroître les compétences et la conscience des adultes par rapport aux adolescents et donc favoriser leur acquisition d’un rôle significatif auprès de ces jeunes pris en charge par les services sociaux.
À travers la mise en place de ces « espaces pour penser », les opérateurs ont montré leur disponibilité à garder ouvert le jeu d’un développement commun – leur propre développement, celui des adolescents et celui des services chargés de leurs prise en charge.
Traduit de l’italien par Sabina Lambertucci-Mann et Véronique Ménager.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis