Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-7492-0021-0
144 pages

p. 5 à 9
doi: en cours

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Dossier

no18 2002/2

2002 enfances PSY Dossier

Urgence

Antoine Leblanc Mario Speranza Alain Roger Antoine Leblanc est pédiatre Mario Speranza psychiatre et Alain Roger éducateur
Le sentiment d’urgence semble envahir de plus en plus notre société et nous donne l’impression d’être prisonnier du temps qui nous est donné pour agir. C’est pourquoi, après avoir convié le lecteur à « vivre le temps » (n°13), ce numéro d’enfances & psy vous invite à une réflexion sur la notion d’urgence. L’urgence nous rappelle que le temps ne s’écoule pas linéairement, il a ses pauses et ses ralentissements, il a aussi ses accélérations, voire ses emballements. S’il est objectivement mesuré, culturellement pensé, il est subjectivement vécu. Dans l’urgence, le temps est compté, il presse ; la réponse ne souffre pas d’être différée. Il est urgent d’agir pour éviter l’irréparable. L’urgence convoque donc les notions de temps, d’action, d’accélération, de pression, de lutte contre l’écoulement du temps, donc de lutte contre la pulsion de mort. L’urgence a un caractère relatif puisqu’elle a évolué au fil du temps en fonction de la tolérance des individus et de la société aux souffrances et aux tensions, et des progrès des connaissances scientifiques tant dans le domaine des remèdes à apporter que dans celui du préjudice causé par le retard d’intervention.
Les professionnels de l’enfance n’échappent pas à l’urgence. Et chacun, de sa place, ressent confusément que cette urgence ne répond pas seulement à la définition simple, réductrice, d’un temps limité entre une demande pressante et une réponse qui devrait être la plus immédiate possible. La notion d’urgence est plus large et plus diffuse. Dès lors qu’il s’agit d’enfants, d’adolescents, et de leur famille, elle regroupe un ensemble de symptômes physiques, psychologiques et sociaux, qui doivent être pris en compte. Pour le professionnel, les réponses immédiates sont nécessairement limitées, mal adaptées à ce qu’il entend d’une véritable demande, à l’origine de sentiments de malaise ou de frustration, surtout si le temps de l’accueil et de l’évaluation n’a pas pu être respecté. La demande urgente de la famille, de l’entourage ou de la société, ne correspond pas nécessairement à la meilleure réponse que devrait pouvoir apporter le professionnel. Elle peut même être en contradiction avec les intérêts de l’enfant. La plupart des professionnels s’exprimant dans ce numéro font donc la distinction entre le sentiment d’urgence et l’urgence réelle.
Toutes ces réflexions insistent sur la nécessité d’une évaluation de l’urgence et d’une élaboration qui sera autant fonction du temps laissé pour penser que de l’expérience, de la pratique ou des procédures mises au point par les équipes. Car à moins que le sujet ne résolve son problème par lui-même ou méconnaisse son état, l’urgence implique un appel au secours, un appel à un tiers qui l’entende et y réponde dans les meilleurs délais. Parfois le récepteur de la demande se trouve dans l’incapacité d’agir, ou bien d’autres détenteurs des moyens de répondre ne sont pas avertis de l’urgence. Pour pallier ces difficultés, la société a organisé des « circuits » de l’urgence destinés à rapprocher le sujet de la réponse. Ces circuits mobilisent donc la communication qui doit être la plus aisée possible : d’où la multiplication de services téléphoniques et de numéros verts. Nous avons donné la parole à quelques-uns uns de leurs acteurs.
Sur le plan médical, le service rendu par le centre 15 peut paraître la caricature d’une réponse téléphonique instantanée. Les médecins généralistes qui gèrent ce centre doivent cependant prendre quelques minutes pour évaluer la gravité d’une situation, et apporter avec très peu de recul un conseil, une orientation ou déclencher la mise en route de soins urgents. Cette gestion téléphonique de l’urgence se retrouve dans des domaines plus étendus chez les pompiers, comme on le découvre avec l’interview du capitaine Rubod. La notion de danger ou de risque de danger est essentielle pour comprendre les situations d’urgence. Elle est sous-jacente à toutes les demandes urgentes, mais à des degrés très variables. Elle s’avère particulièrement aiguë pour les professionnels qui s’occupent de la maltraitance. L’interview d’Annie Gaudière, directrice générale du Service national d’accueil téléphonique pour l’enfance maltraitée (Le 119, numéro vert), et de Christian Lefort montre que l’évaluation de ce risque est une nécessité permanente. Elle suppose une formation particulière pour recueillir l’information, juger de l’appel, écouter et orienter l’entretien. Ces systèmes de réponses téléphoniques à l’urgence ont cependant leurs limites : isolement complet de certaines populations ou difficultés à prendre en compte certains appels. À l’opposé, le recours permanent au « spécialiste » concourt à transformer des structures d’urgences en réceptacle de toutes les détresses, à déborder les capacités d’accueil. Didier Armengaud met ainsi en évidence les incompréhensions et les malaises se développant dans les services d’urgences pédiatriques où la demande ne cesse de croître. Le traitement immédiat des seuls symptômes patents s’avère alors une réponse insatisfaisante pour les familles et les médecins.
La notion de danger ou de risque de danger s’articule et s’intrique avec la gestion de l’urgence au quotidien. Elle nécessite un tri et une évaluation de la gravité de la situation. Ainsi, Stéphane Hardouin relate son travail journalier de substitut du procureur au tribunal de Pontoise : trier les vraies et les fausses urgences paraît d’autant plus difficile que certains signalements judiciaires sont envoyés par des professionnels qui cherchent à se couvrir, et que le nombre des signalements ne cesse d’augmenter. Dans le même registre, le commandant de police Jean-Jacques Bonaventure nous expose le travail d’une équipe chargée des investigations sur le terrain concernant les mineurs ayant fait l’objet d’un signalement judiciaire, pour suspicion de négligence ou de maltraitance.
Au-delà de l’écoute et de l’évaluation, l’urgence indique, dans le domaine médical, psychique, éducatif ou social, un dépassement des possibilités du sujet ou de son entourage à résoudre une difficulté. L’appel à l’autre est appel à protection, sécurité, et suppose donc un accueil approprié et permanent. L’entretien réalisé dans une pouponnière de l’Aide sociale à l’enfance, avec Élisabeth Rigaux, Nadine Brault et Chantal Fleury met en lumière les qualités nécessaires pour accueillir de très jeunes enfants. Il évoque la violence des affects et des représentations suscités chez les accueillants par les situations de ces tout-petits, âgés de moins de 2 ans, amenés par la brigade des mineurs à la suite de mesures de placement provisoire : ils ont vécu des situations familiales difficiles et ont souvent été victimes de maltraitance. L’accueil en urgence des adolescents dans un foyer d’accueil et d’hébergement provisoire, rapporté par Jean-Louis Brassat, est un autre exemple des qualités d’écoute, de disponibilité et d’adaptation nécessaires pour répondre à ces situations.
À l’opposé, d’autres structures répondent à l’urgence de façon délibérément différée. Mario Speranza et Stéphane Laudrin décrivent le fonctionnement d’une unité d’accueil et d’hospitalisation d’urgence de psychiatrie infanto-juvénile créé en 1997. Le travail consiste avant tout en une prise en charge de la crise, en restaurant les liens déjà existant pour prendre le temps d’un projet de soins cohérent. L’étude de la notion de crise permet de mieux comprendre les situations qui aboutissent à une demande de réponse urgente. Cette notion de crise, très à la mode dans les années quatre-vingt, doit beaucoup à la théorie systémique qui envisage l’urgence comme l’expression d’un déséquilibre de l’homéostasie d’un système en crise. C’est dans cette perspective systémique que les responsables du dispositif eric – Frédéric Mauriac, Laure Zeltner et Véronique Mallat – racontent leur expérience dans le département des Yvelines pour répondre à l’urgence dans le champ de l’enfance et de la famille. Les différences entre les notions de crise et d’urgence sont au centre de l’article proposé par Stéphane Laudrin et Mario Speranza dans le domaine de la pédopsychiatrie. Le mot de crise évoque l’idée d’un brusque changement dans l’évolution d’une situation qui risque de s’aggraver rapidement, qui peut au contraire se dénouer ou se résoudre par des interventions appropriées. L’analyse des circonstances d’apparition de cette crise est essentielle pour apporter une réponse adaptée. La crise et l’adolescence ont souvent été rapprochées, la première étant quasi spécifique de la seconde. L’illustration de cette problématique dans des services accueillant des adolescents n’est donc pas surprenante. L’enquête présentée par Patrick Alvin sur la fréquentation des urgences par les adolescents révèle des situations de crise plus ou moins masquées derrière des motifs de consultation variés. Dès lors, la classification de ces urgences en problèmes somatiques, psychologiques ou mixtes apparaît dépassée.
Enfin, le sentiment d’urgence peut conduire à des décisions contraires aux intérêts des enfants et des adolescents lorsque la complexité de ce qu’ils présentent nécessite du temps et de la réflexion. Dans le registre judiciaire, Jean-Michel Guillou et Dominique Schauffhauser dénoncent le danger des réponses immédiates très en vogue dans les discours politiques du moment. Ils privilégient les notions de prévention et d’éducation face à la tentation d’une réponse immédiate qui ne garantit pas la justice du traitement. À vouloir gagner en efficacité par la rapidité, il ne faudrait pas que la justice des mineurs devienne expéditive. L’école, et particulièrement le collège, se laisse aussi gagner par le sentiment d’urgence. Philippe Daviaud montre qu’il s’agit souvent d’une facilité de l’institution aboutissant à l’exclusion comme mode de réponse stéréotypée alors qu’il est nécessaire de rétablir un temps pour l’éducation.
Quelles évolutions attendre et quelles orientations proposer face à l’urgence ? L’urgence est devenue spectacle. Du film de Depardon Urgences, qui nous démontre, par son réalisme brut, que la réalité dépasse souvent la fiction en termes de misère humaine, à la série américaine éponyme qui joue sur un autre registre, l’urgence se regarde, captive, fascine. Sans doute parce qu’elle condense et actualise tous les ingrédients de la tragédie : sang, mort, violence, danger, héroïsme, réparation, détresse, dévouement, suspense, qui culmine au moment crucial où le destin bascule vers le drame ou le « happy end », vers l’émotion, le rire ou les larmes. Mais, au-delà du spectacle, il y a les enfants, les adolescents, leurs familles. Les professionnels qui cherchent à leur porter assistance nous font partager dans ce numéro leurs expériences, leurs réflexions, leurs doutes. À travers leurs contributions, l’urgence apparaît comme une occasion à saisir pour prendre le temps d’apporter une réponse adaptée, qui prenne en compte la situation dans sa globalité. Cela ne peut se faire de façon solitaire : travailler en équipe, organiser des liens, établir des réseaux entre les différents professionnels sont indispensables. Sinon le risque est d’aboutir à des phénomènes de déresponsabilisation et à des réponses paradoxales ou inadaptées.
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