Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-7492-0021-0
144 pages

p. 55 à 61
doi: en cours

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Dossier

no18 2002/2

2002 enfances PSY Dossier

Intervenir en situation de crise  [*]

Frédéric Mauriac Laure Zeltner Véronique Mallat Frédéric Mauriac est psychiatre, praticien hospitalier, Laure Zeltner et Véronique Mallat sont psychiatres assistants.
Réflexion d’une équipe lors d’interventions sur des situations de famille dont l’enfant ou l’adolescent est en crise. Interventions à durée limitée s’appuyant sur le modèle systémique et travaillant la relation entre les partenaires, tant professionnels que familiaux.
eric (Equipe Rapide d’Intervention de Crise) est une structure intersectorielle mobile qui intervient à la demande pressante de professionnels (médecins généralistes, médecins psychiatres, personnels de la Police, pompiers, travailleurs sociaux), dans des situations de crise. Nous faisons en sorte que la réponse soit la plus immédiate possible, après l’élaboration de son souhait avec le demandeur. En général, un professionnel qui fait appel à eric connaît déjà ses principes de fonctionnement, et il sait que l’équipe intervient par un travail avec l’entourage dont lui-même fait partie. C’est lui qui explique à la famille le cadre de notre intervention : elle est de courte durée (inférieure à un mois), avec un maintien à domicile conditionné par la présence de la famille elle-même soutenue par des visites fréquentes (une ou deux par jour) et des entretiens médicaux.
La technique d’intervention relève d’un modèle relationnel influencé par les écoles de Rome (Andolfi), Haley, Minuchin et Boszormenyi-Nagy, ainsi que par les réflexions de Mony Elkaïm sur la deuxième cybernétique.
Nous allons tenter de rendre compte, à partir d’une expérience de huit années, de la spécificité de nos interventions quand elles sont faites à la demande de professionnels pour des situations d’adolescents et d’enfants.
Notre réponse se conforme à nos limites : nous intervenons pour aider des familles dans un contexte difficile et nous orientons, pour la suite, vers des professionnels spécialisés et compétents. Dès que la demande est formulée, notre mobilité et notre disponibilité permettent une réponse intensive et efficace qui assure, par ce fait même, une alliance avec les intervenants en situation difficile, qu’il s’agisse des professionnels – médecins généralistes, travailleurs sociaux, personnels du milieu scolaire, etc. –, ou des parents dépassés par un symptôme qualifié de psychiatrique.
 
Le travail de la relation
 
 
Les professionnels qui font appel à nous en situation d’urgence prennent un risque sur le plan relationnel ; ils s’exposent dans leur évaluation de la situation. Notre première attitude est donc d’accepter leurs critères d’urgence, puis de travailler avec eux les modalités de l’intervention. Cette façon de faire présente l’avantage de créer immédiatement avec eux une relation d’alliance dans un contexte où ils sont confrontés à des pressions relationnelles provenant de la famille en difficulté. Cette alliance va se traduire par notre souci de porter la situation avec eux – et non à leur place –, sans confusion à propos de la place et des rôles de chacun : ils sont d’emblée partenaires de notre intervention qui est guidée par le souci de mettre en synergie, et surtout pas en compétition, nos capacités soignantes.
En ce qui concerne notre intervention auprès d’un enfant ou d’un adolescent et de sa famille, nous veillons particulièrement à la qualité de l’alliance que nous créons avec les parents, car l’enfant ou l’adolescent y est très sensible.
Il est toujours… urgent de requalifier les parents, chacun dans leurs compétences, de les différencier dans leurs fonctions (paternelle et maternelle), afin qu’ils soient reconnus compétents. Les symptômes de l’enfant ou de l’adolescent sont souvent l’expression d’un conflit entre les parents, ouvert ou larvé, et participent à la mise en question de leurs fonctions. Or si l’enfant ou l’adolescent, par sa propre dynamique de construction relationnelle, est enclin à entrer dans le conflit entre ses parents, ce sont ces fonctions qui, paradoxalement, le contiennent et le soutiennent.
Nous avons constaté que les professionnels sont généralement très efficaces pour aider les parents à retrouver leur place dans la relation à leur enfant lorsque ceux-ci croient l’avoir perdu parce qu’ils sont épuisés, que le contexte social les stigmatise, ou que leur propre regard sur leur fonction n’est pas suffisamment étayé.
Par ailleurs, il importe de montrer en quoi le symptôme de l’enfant est étonnamment utile pour la famille, ce qui lui donne une fonction de compétence. Mais cette compétence doit être immédiatement re-située dans une hiérarchie familiale où les parents sont là pour le soutenir ou le protéger. Ainsi, il n’est pas obligé de se parentifier, il peut retrouver sa place d’enfant une fois que son potentiel adulte, c’est-à-dire de soutien pour ses parents, a été reconnu.
Notre cadre d’intervention de crise en partenariat avec les professionnels et la famille nous conduit à tenir une position où l’écoute individuelle est moins pertinente que celle de l’ensemble du système. Nous intervenons avec une position paradoxale, en amplifiant la position parentale par une limite active de l’écoute de l’enfant, qui reçoit ce message implicite : « Ce n’est pas nous qui sommes compétents pour t’écouter, ce sont tes parents. » Si nous écoutions l’enfant, nous induirions, de façon analogique, que les parents sont moins compétents que nous.
Borszormenyi-Nagy remarque que toute prise en charge de l’enfant seul, surtout s’il est issu d’une famille chaotique, fait prendre le risque qu’il endosse la responsabilité du chaos qui l’entoure, comme si ce chaos était une conséquence directe de sa vie psychique. De plus, si les professionnels lui donnent plus que ses propres parents, tout transfert positif de l’enfant sur le thérapeute, conséquence de sa réelle capacité d’écoute, risque de le placer dans un conflit de loyauté face à des parents qui n’ont pas cette même capacité d’écoute, cette même bienveillance. L’enfant est donc en danger de conflit de loyauté. On doit même se garder d’un trop grand succès, d’une trop grande victoire, lorsque l’enfant semble répondre à son thérapeute « en se laissant guérir » ou « éduquer ». Pour éviter ce type d’inconvénient, l’entretien a donc lieu avec les parents. Lors du premier entretien, les intervenants interrogent la famille de façon à ce que leurs interventions soient suffisamment requalifiantes – explicitement ou implicitement – afin que le jeune entende que les professionnels respectent ses parents. Cette dimension est réaffirmée par l’équipe lors des visites à domicile, ce qui permet au jeune de vérifier notre positionnement.
Le projet d’eric est d’intervenir au plus près de la demande de la famille avec trois critères : un critère de rapidité, un critère d’intensité (entretiens et nombreuses visites à domicile) et un critère de limitation de la durée. Cette limite dans la durée souligne la limite de notre investissement. Travaillée dans la relation, elle donne le moyen d’agir aux professionnels qui prendront la suite.
Ces trois critères sont corrélés à notre approche centrée sur la reformulation de la situation de crise autrement que ce qui est souvent proposé. En effet, nous proposons de passer du plan individuel, comportemental, au plan relationnel. C’est pourquoi l’objectif de l’équipe sera de donner du sens à la crise signalée par les symptômes proposés. Cela se fera, schématiquement, en trois étapes :
  • donner du sens en montrant que les comportements de l’enfant sont l’expression d’une inquiétude à propos des adultes ou d’une volonté de les aider ;
  • cette dimension est ensuite requalifiée comme utile certes, mais non adéquate : puisque les parents sont compétents, il n’est pas nécessaire de prendre leur place ;
  • ensuite, en rendant aux parents leur position d’adultes compétents, nous réinterrogeons l’enfant sur sa propre place et son rôle : il est, certes, compétent mais pas surcompétent.
Chaque fois, le temps limité nous oblige à être vigilant afin que les professionnels de pédopsychiatrie ou les spécialistes des adolescents se réapproprient la situation. Le plus souvent, le relais doit être déjà inscrit dans nos pensées et dans les contacts de réseau.
Le réseau peut être préexistant à la situation de crise. Il est alors nécessaire de se laisser être instrumentalisés par d’autres professionnels (mais avec notre propre technicité). S’il n’y en a pas, il devient indispensable de créer un contexte où le relais sera signifié à la famille et au jeune, en différenciant l’enjeu spectaculaire de la crise d’un processus moins spectaculaire et au long cours, où la dimension individuelle sera opérante. Mais, dans les moments de crise, le sujet c’est l’enfant dans un environnement familial qui a besoin d’une implication importante rapide et de courte durée.
Nous avons choisi deux exemples pour illustrer notre approche.
 
Une intervention en réponse à l’appel d’un médecin généraliste
 
 
Nous recevons l’appel d’un médecin pour un jeune garçon de 12 ans qui est venu en urgence chez lui avec sa mère. Il est suicidaire. Le médecin généraliste nous demande une intervention rapide car les propos sont très inquiétants. Nous appelons l’intersecteur pour savoir si le jeune a déjà été suivi – ce qui a été le cas, il y a un an –, et nous proposons en urgence un entretien sur l’intersecteur avec la psychologue qui l’a déjà reçu, nous l’apprenons alors, le soir même. Lors de l’entretien avec la mère, nous constatons qu’elle est étonnée des velléités suicidaires de son fils. Elle raconte que Marc a plutôt des comportements de refus d’obéissance depuis quelque temps. En élargissant à son entourage, la mère évoque l’absence du père de ses quatre enfants (dont Marc est l’aîné). Il vit en Guadeloupe depuis quatre ans, alors qu’elle-même, d’origine antillaise est seule pour élever ses enfants. Nous constatons une certaine lassitude de sa part. La crise actuelle serait en lien avec un entretien téléphonique entre Marc et son père, il y a six jours, au cours duquel celui-ci aurait dit à Marc qu’il allait revenir. Marc ne l’a pas supporté et ne l’a pas cru. Depuis il fait l’école buissonnière. Interpellé ce jour-là par l’école, il a menacé de se suicider.
Nous requalifions le propos de Marc comme l’expression d’une incrédulité par rapport à l’espoir de voir revenir son père, une grande inquiétude pour sa mère qui, elle, n’y croit plus (ce n’est pas la première fois que le père dit qu’il va revenir) et aussi une inversion des générations évoquée avec la mère où peut-être Marc prend trop une place de « grand » à ses côtés. L’ensemble de ces hypothèses sont élaborées avec la mère à qui nous demandons de rassurer son fils. Elles sont confirmées par le changement de comportement de Marc qui retrouve alors une attitude tranquille. Nous proposons donc, en accord avec la psychologue de l’intersecteur, un arrêt de scolarité temporaire pour Marc, associé de la présence d’un proche de la famille à ses côtés (la grand-mère maternelle) et un rendez-vous, d’ici 48 heures, avec le pédopsychiatre.
 
En réponse à l’appel d’une famille
 
 
Jean-Roger, 16 ans, est en retrait scolaire depuis deux mois ; il présente une clinophilie avec incurie, propos excessifs envers ses parents, dégradation de la scolarité. La symptomatologie décrite évoque un processus psychotique. La famille démunie nous interpelle avec l’aide du médecin traitant.
Notre intervention à domicile sera intensive et durera environ un mois et demi. Nous avons été très actifs pour maintenir l’implication du père. Il y a vingt ans, son fils d’un premier lit s’est suicidé, vers l’âge de 19 ans, et il était très inquiet pour Jean-Roger. En même temps il avait tendance à fuir la relation, laissant son épouse dans une relation fusionnelle où Jean-Roger pouvait la maltraiter verbalement. Nous avons mis en place un traitement neuroleptique, associé le père de façon intense pour que Jean-Roger garde les repères hiérarchiques (le père, à la retraite, avait la possibilité d’être présent), en le revalorisant le plus possible alors que lui-même avait pris l’habitude d’un mode de fonctionnement autodisqualifiant ou bien disqualifié par son épouse du fait de son manque de souplesse. Cette dimension a été reprise avec le couple parental afin qu’elle ne soit pas confusionnelle pour Jean-Roger. La période de quelques semaines a été jalonnée de nombreuses visites à domicile et d’entretiens pour aider la famille. Ces relations avaient alors comme utilité de rappeler les compétences des parents en tant que parents, le traitement chimiothérapique confirmant l’amélioration des relations familiales. Nous avons par ailleurs réorganisé la scolarité du jeune garçon pour le rapprocher de ses parents (il était précédemment en internat). Le père a pris des dispositions pour être plus cadrant et moins rigide, aidant son épouse à ne pas être en relation trop fusionnelle avec leur fils.
Nous avons proposé, pour la suite, un suivi par un pédopsychiatre. L’évolution inquiétante a pu être jugulée et deux ans plus tard, le jeune homme a été reçu au baccalauréat. Nous avons eu récemment à réintervenir car il vivait de nouveau une période de déséquilibre lors de la fin de ses études et le début des stages en entreprise. Les processus psychotiques ont été réactivés alors que le psychiatre avait arrêté depuis peu les neuroleptiques. Nous avons réintroduit un traitement, avec comme base relationnelle le soutien parental qui a permis un rapide retour à l’équilibre du jeune homme et de sa famille.
Notre pratique est en continuelle réinterrogation, car chaque situation de jeune suscite beaucoup de questions. Cependant, la crise avec le choix d’une intervention rapide permet une évaluation de la dynamique familiale et souvent une réelle efficacité dans le repositionnement des fonctions au sein de la famille qui va pouvoir continuer à vivre sans l’aide de professionnels. Lorsqu’il existe des difficultés et que la problématique pathologique individuelle n’est pas fixée, un relais avec les thérapeutes individuels est souvent possible. Les situations plus psychiatriques sont évaluées et immédiatement un travail en collaboration est nécessaire. Notre intensité d’intervention nous permet souvent d’être un relais ambulatoire avant d’organiser une hospitalisation dans des conditions acceptables. La spécificité de notre travail avec les familles a comme corollaire que nous amplifions la partie antinomique de ce que vit l’adolescent, c’est-à-dire l’enfant en lui « dépendant des parents » alors que l’autre partie, la quête d’autonomie de l’adulte, est toujours implicitement élaborée par les thérapeutes. Il nous semble déterminant de ne jamais oublier les deux termes de cette antinomie et de les faire vivre en même temps.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Elkaim, M. 1995. Panorama des thérapies familiales, Paris, Le Seuil.
·  Haley, J. 1991. « Leaving Home », Quand le jeune adulte quitte sa famille, Paris, esf.
·  Mauriac, F. 1997. « Aller au-devant de la crise pour désarmer la violence », dans T. Albernhe Éd., Criminologie et psychiatrie, Paris, Ellipses, p. 623-625.
·  Mauriac, F. 2000. « Le sujet en relation : entre individu et personne », dans Espace social (hors série xx, Assises aemo de Paris).
·  Michard, P. 1996. L’approche contextuelle, Paris, Éditions Morisset.
·  Minuchin, S. ; Elizur, J. 1989. Institutionalizing Madness, Basic Books, États-Unis.
·  Robin, M. ; Pochard, F. ; Mauriac, F. ; Waddington, A., Kovess, V. ; Kannas, S. 1996. « Urgences psychiatriques : doit-on aller sur le lieu de leur émergence ? », Information psychiatrique 72/5, p. 458-462.
 
NOTES
 
[*]Cet article a été écrit en collaboration avec Michael Robin, psychiatre, praticien hospitalier, médecin-chef du secteur XI Psychiatrie adulte, chs Charcot à Plaisir (Yvelines) dont dépend eric ; et avec les autres membres de l'équipe : Marion Bronchard et Jean-François Ampelas, psychiatres assistants, Anne Waddington, psychologue.
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Cet article a été écrit en collaboration avec Michael Robin...
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