Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-7492-0021-0
144 pages

p. 71 à 76
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier

no18 2002/2

2002 enfances PSY Dossier

Accueillir des adolescents en urgence

Jean-Louis Brassat Jean-Louis Brassat, éducateur de la pjj (protection judiciaire de la jeunesse) est directeur du Service d’accueil et d’hébergement provisoire « Croix-Nivert » depuis sa création.
Accueillir, de jour comme de nuit, et pour un temps très court, des jeunes en crise et en danger implique une définition claire et radicale des places, des rôles et des missions de chacun.
Ouvert en 1989, le Service d’accueil et d’hébergement provisoire (sahp) répond aux besoins de prise en charge, dans un cadre adapté, des adolescents faisant l’objet d’un « placement parquet » (en référence à l’article 375 et suivants du Code civil sur les mineurs en danger).
Le « texte fondateur », faisant office de projet éducatif, précise que « le Service répond aux besoins immédiats de l’enfant […] le remet à sa famille ou assure son accompagnement dans les tribunaux de l’Île-de-France, sur instruction du procureur de la République ou du juge des enfants ayant pris l’ordonnance (directe) de placement. »
Cet article, qui témoigne de ces onze années de pratique, évoquera les différents processus qui conduisent les jeunes jusqu’au service, nos rencontres avec eux et nos relations avec les parents et les institutions dans le temps très limité qui nous est imparti.
La notion d’urgence a fait l’objet de nombreux réflexions, colloques, journées d’études, livres. Nous ne prétendons pas ajouter nécessairement notre pierre à cet édifice conceptuel. Mais nous montrerons comment la pratique pose chaque jour des problèmes : il n’est pas si simple de garder, dans la crise et l’émotion, une totale rigueur de pensée. Les relations entre les institutions concernées par la protection de l’enfance n’échappent pas à cette pression du quotidien. Il est beaucoup (trop) question de partenariat, de réseau, de solidarité. Nous savons que les vendredis après-midi et veilles de grands week-ends sont l’occasion de mettre à l’épreuve ces beaux discours. À noter enfin qu’il n’est pas question d’urgence dans la dénomination du Service qui évoque plutôt une « prestation limitée » qui peut être un moyen d’aborder les situations d’urgence. Que chaque intervenant assume de ne pouvoir fournir qu’une prestation bien identifiée permet de définir une procédure, une méthode, des limites à l’intervention, nécessaires pour apporter une aide en situation de crise.
Le « Foyer d’accueil et d’hébergement provisoire », tel était le titre de la réponse faite en 1989 par l’association Jean Cotxet à un appel d’offre initié par la juridiction parisienne et la Direction de la protection judiciaire, puis reprise par le département de Paris. Dans la plupart des départements français le Foyer de l’enfance du chef-lieu répond à cette mission. À Paris, le Centre d’Accueil Saint-Vincent de Paul ne pouvait pas, chaque nuit, recevoir cinq à dix jeunes et les orienter les jours suivants. Diverses solutions plus ou moins satisfaisantes avaient été adoptées avant que la nécessité d’un établissement spécifique s’impose, à l’époque de la ratification de la Convention universelle des droits de l’enfant par la France, et de l’organisation à Paris d’un « Congrès des maires des grandes villes, amis des enfants »).
Finalement, le terme « service » a été préféré à celui de « foyer » qui évoquait trop la notion de placement. Et le sahp est devenu « La Croix-Nivert ».
 
L’annonce de l’arrivée
 
 
L’arrivée d’un jeune est précédée, quelques minutes ou quelques heures auparavant, d’un échange téléphonique avec les services de police : un mineur a été interpellé et il est considéré comme en danger. L’interpellation est en fait réciproque car, à sa façon, le jeune interpelle la police, ou sa famille, ou la société. Elle est consécutive à un passage à l’acte : fugue, délit, attitude provocatrice, mais, dans plus de quatre cas sur dix, les jeunes se sont présentés spontanément dans un commissariat de police ou à la Brigade de protection des mineurs. Dès lors l’urgence commence. Les parents ou l’institution gardienne du jeune sont « invités » à venir le chercher « dans les meilleurs délais ». C’est seulement s’ils ne peuvent pas, ou ne veulent pas, se déplacer que le placement est décidé. Que peut-on faire d’autre ? Garder le mineur ou la mineure dans les locaux de police ? C’est possible, mais cela doit rester exceptionnel. Par exemple, s’il n’y a plus de place dans le Service ou si l’on considère que le jeune peut poser des problèmes mettant en jeu la sécurité des autres adolescents accueillis. Lorsque la répétition des séjours apparaît contradictoire avec la décision du juge des enfants, il faut évaluer s’il s’agit d’une opposition de prestance ou si c’est nous qui n’avons pas bien entendu ou qui avons mal compris. Dans ce dernier cas, nous considérons que le jeune fait appel des décisions prises à son encontre.
Même si les magistrats du Parquet assurent une permanence de nuit, il est fréquent que les policiers agissent par délégation et disposent d’une capacité à apprécier les situations avec les informations dont ils disposent et les contraintes qu’ils doivent gérer. Après avoir été assurée par trois personnes, la permanence de nuit est actuellement réduite à deux fonctionnaires de police. Quand nous sommes réticents pour accueillir un jeune, nous sommes généralement entendus. Cependant, il est toujours intéressant d’analyser les raisons de cette réticence, dont nous savons qu’elle est liée à une représentation de la dangerosité du jeune ou à une évaluation du « sens » de l’éventuel séjour.
Dans l’urgence, les processus habituels de décision sont déplacés. Dans un premier temps, l’autorité judiciaire ne peut qu’entériner une situation qui doit donc être évaluée le plus rapidement possible afin qu’une décision soit prise.
 
Premiers contacts
 
 
Les jeunes arrivent en fin d’après-midi et à toute heure de la nuit. L’urgence sociale, s’agissant de jeunes considérés comme en danger, est de faire cesser le danger, et par conséquent « de les mettre à l’abri ». À l’urgence éducative répond d’abord la qualité de l’accueil qui peut être conditionnée par l’atmosphère du service (calme ou agitation), la disponibilité des adultes et l’image qu’ils peuvent avoir du jeune surtout si ce n’est pas son premier passage. Le premier contact, les premiers gestes, le ton et les mots adoptés pour les « présentations » peuvent être déterminants. Il est crucial que le jeune se sente bien reçu, ce qui permettra d’exiger de sa part une attitude conforme aux règles élémentaires du savoir-vivre.
Pour le jeune en crise, en état de révolte ou d’abattement, l’urgence est d’abord d’être entendu, compris, conforté ou réconforté. Il peut aussi avoir faim, avoir besoin de prendre une douche, de se reposer un peu. Le fait que rien ne puisse être décidé ni vérifié dans l’immédiat facilite l’écoute de sa parole. Mais avant de formaliser un entretien, il faudra trouver le moyen, selon les cas, de lui apporter un peu d’apaisement ou de sécurité en signifiant quelques limites.
L’objectif de l’accueil est aussi de commencer à comprendre la problématique dans toute sa complexité en faisant l’hypothèse systématique de l’ambivalence comme l’une des origines du mal-être.
Souvent, il faudra renoncer et se contenter d’échanges, apparemment sur des banalités, dans le couloir, dans la cuisine ou dans la salle de séjour avec le petit groupe de jeunes. Dans d’autres cas, l’adolescent met en avant sa décision (toujours apparemment) ferme et définitive : « Je ne vous dirais rien… Il n’est pas question que je revienne chez moi… Je ne remettrai jamais les pieds dans ce foyer. »
Par conséquent, nous sommes obligés d’accepter de ne pas savoir grand-chose à ce moment-là, si nous voulons avoir quelque chance de connaître, plus tard, ce qui est essentiel.
La réticence, voire l’opposition, des adolescents à toute proposition d’adultes peut aussi se manifester par un besoin impérieux d’aller « taxer » une cigarette à l’extérieur, d’appeler un copain ou une copine ou d’aller chercher des affaires, de rentrer chez soi. En effet, un train manqué, un téléphone coupé ou une identité modifiée peuvent occasionner le placement.
 
Dans un espace-temps si bref
 
 
La prise en charge au sahp comporte deux temps assurés par des personnes différentes de celles qui ont reçu le jeune. Les « accueillants » expliquent que le jour suivant deux autres intervenants seront présents, et que tout ce qui a trait au lendemain est de leur ressort : « Demain, tu verras ça avec les éducateurs. » À un jeune qui veut bien rester, mais veut partir tôt le lendemain matin, il est précisé : « Il faut que tu voies les éducateurs. »
La perspective d’un départ le lendemain enserre le séjour dans un « espace-temps » extrêmement bref. Peut-être est-ce le contexte particulier de la nuit et de l’accueil qui leur est fait après l’intervention de la police qui peut expliquer que les jeunes nous donnent finalement beaucoup d’éléments pour comprendre leur problème et leur demande. Il nous faut néanmoins savoir que nous ne détenons qu’une connaissance très parcellaire sur leurs histoires et celle de leur famille, et ne pas oublier que nous avons été plusieurs fois surpris de voir des adolescents sauter au cou de parents décrits comme des personnages abominables (mais prêts à traverser le pays pour venir chercher leur enfant). Ce type de comportement ne signifie pas qu’il n’y ait pas de problème, il souligne la complexité des situations et peut nous alerter sur notre position par rapport à la famille.
Le jour du départ est celui d’un autre type d’urgence : la recherche d’une solution satisfaisante se résume dans un premier temps à ce dilemme : retour à la case départ ou une autre solution et laquelle ?
Le retour en famille ou en institution après une fugue pourrait paraître plus simple que la mise en œuvre d’une procédure aboutissant à une nouvelle décision. En fait, dans ce cas, le Service doit être aussi pertinent que possible et s’assurer que les raisons du passage à l’acte ont été comprises et retransmises (au moins en partie). En d’autres termes – la formule n’est pas nouvelle ! – « Si le jeune a fugué par la fenêtre, il faut qu’il rentre par la porte. »
Le processus conduisant à une audience chez le juge des enfants est, en général, motivé par notre évaluation mais aussi par des signalements déjà effectués par l’école ou les travailleurs sociaux du secteur. La mesure prise par le juge prescrit souvent des investigations complémentaires. Cependant, il ne faut pas oublier le caractère traumatisant pour une famille – et potentiellement culpabilisant pour l’enfant – d’une convocation chez le juge des enfants.
Le travail avec les familles demande une grande vigilance pour éviter « le piège du travail en miroir », les réflexions actuelles sur les droits des familles peuvent venir équilibrer la notion très idéologique de l’intérêt de l’enfant. Celui-ci n’est pas la réalisation de son désir explicite, même s’il correspond à quelques-unes de nos projections. Le risque serait alors de considérer que le jeune est victime de ses parents, et de tomber ainsi dans des interprétations à contre-sens Des parents qui s’inquiètent ou manifestent maladroitement leur attachement pourraient être considérés comme persécuteurs, et d’autres qui expriment un rejet catégorique, verraient leur propos pris au pied de la lettre. En fait, « j’en veux plus » devrait être entendu simultanément avec « j’en peux plus ».
Les enjeux entre les institutions sont des révélateurs de dérives et d’une véritable exploitation de l’urgence. Il ne s’agit pas de dénier l’urgence, mais il faut savoir que les adolescents savent bien créer des situations qui confrontent les institutions à leurs limites.
Des lieux de rupture ont fait la preuve de leur utilité pour autant qu’ils ne deviennent pas un report de l’impasse précédente. Pour être clair, le Service n’avait pas du tout vocation à assumer une fonction de recueil temporaire de jeunes exclus des foyers. Nous avons admis quelques adolescents après des incidents graves. Cela s’est plutôt bien passé lorsque la décision de placement avait été signifiée par le juge des enfants et que la prise en charge se poursuivait avec un travail d’élaboration pour « l’après-Croix-Nivert ». Cela s’est très mal passé lorsque le service à l’origine du placement nous a demandé de mettre le garçon ou la jeune fille à la rue. Nous perdons l’essentiel de nos (maigres) potentialités dès lors que nous acceptons de dire ou de faire ce que d’autres, familles, institutions et même juges, devraient dire ou faire. Signifier une fin de prise en charge ou un placement appartient au magistrat. Nous avons très mal vécu quelques placements « en impasse », aux termes desquels il nous a été demandé de dire au jeune : « Puisque tu as tout mis en échec, débrouille-toi ! »
 
L’urgence oblige à la clarté
 
 
Au risque d’énoncer une évidence, on peut dire que la prise en charge dans l’urgence implique une définition claire et radicale des places, rôles et missions. La force des demandes, le climat lourdement émotionnel, la violence potentielle ou agie des protagonistes peuvent générer des dérives dans les deux sens opposés : refus et rejet ou empressement à satisfaire la demande explicite et à aller trop au-delà.
Les actes posés placent les jeunes dans des enjeux de pouvoir insoutenables, d’abord pour eux-mêmes, ensuite pour les instances qui voient leurs décisions contestées. Des structures comme le sahp doivent rester accessibles pour que la dimension de provocation et de défi puisse être désamorcée et que l’appel (non juridique) soit entendu.
La prise en charge de telles situations n’est possible que si la prestation est strictement limitée et respectée. La modestie d’un temps court n’exclut pas l’ambition d’une pratique rigoureuse et pertinente au-delà du séjour.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis