2002
enfances & PSY
Dossier
Du souci du corps au soin psychique
Un détour par le packing
Pierre Delion
Pierre Delion est psychiatre d’enfants et d’adolescents,
secteur ouest d’Angers.
À partir de considérations portant sur l’image du corps telle
qu’elle a été définie par les auteurs s’intéressant au traitement
psychothérapique des psychoses, quelques concepts importants sont proposés à la
réflexion de ceux qui utilisent le packing dans ces pathologies complexes.
Après un rappel de la technique mise au point par les équipes expérimentées,
quelques histoires cliniques viennent témoigner de son intérêt en tant qu’il
permet un aménagement du cadre de la psychothérapie des psychoses, notamment
chez les enfants autistes et psychotiques.
Une patiente psychotique que j’ai suivie pendant une dizaine
d’années avait un talent particulier pour résumer en de saisissants aphorismes
les expériences pénibles dont elle finissait par sortir après de longues phases
d’angoisses extrêmes. Une vérité qu’elle énonça à l’issue d’un épisode délirant
productif centré sur la décomposition de sa peau (envahie par tout un petit
peuple d’hallucinations olfactives) venant prouver le travail de mort dont elle
anticipait la déconstruction en la ressentant dans son expérience délirante, me
semble particulièrement intéressante pour notre sujet : « Il est profond de
surfacer », me dit-elle en guise de conclusion de son hospitalisation.
Rejoignant la sagesse de Paul Valéry, elle m’indiqua ainsi que son récent
voyage dissociatif avait mis à mal son enveloppe de peau, proche du « moi-peau
» de Didier Anzieu (1985), lui faisant perdre sa fonction contenante minimale
pour devenir le lieu de « sistence » de ses angoisses archaïques, et la mettant
en demeure de reconstruire à partir d’un fond retrouvé la surface psychique
qu’elle avait perdue. Or Freud, dans ses « Notes sur le bloc magique » (1925),
insiste bien sur le fait que pour disposer d’une surface d’inscription,
l’appareil psychique (animique) du sujet doit pouvoir s’étayer sur un
pare-excitation, faute de quoi le processus, notamment mémoriel, de son
organisation défensive, l’oblige à avoir recours à un système topique
problématique. C’est sans doute en raison de ces difficultés particulières que
les personnes psychotiques en arrivent à utiliser les mécanismes de projection
pathologique et/ou de forclusion à la base des signes cliniques centrés sur une
souffrance psychique de type corporel.
Dans les années 1975, je suis « tombé » sur les articles de
Woodbury (1966), un psychiatre-psychanalyste de Chesnut Lodge (États-Unis), de
passage dans le xiiie à Paris, racontant comment il venait à
bout des angoisses psychotiques de ses patients avec cette technique du packing
; aussi me suis-je immédiatement mis à en étudier la faisabilité dans le
service de psychiatrie d’adultes dans lequel je travaillais à l’époque.
Marie-Josèphe, une adolescente de 18 ans, schizophrène, venait d’y être
hospitalisée pour la troisième fois en raison d’une nouvelle décompensation
dissociative avec catatonie et mutisme. Les deux premières fois, le psychiatre
avait proposé un traitement par sismothérapie qui s’était révélé rapidement «
efficace », ce qui avait conduit sa famille à considérer que Marie-Josèphe,
étant guérie, pouvait interrompre le suivi de postcure. J’ai alors suggéré à
son psychiatre de lui prodiguer des soins en s’appuyant cette fois-ci sur la
technique du packing dont je venais de prendre connaissance avec mes amis
internes du service. Nous avons réalisé ces soins à base d’enveloppement humide
pendant trois mois, à raison de trois séances hebdomadaires. Les résultats ont
été suffisamment probants pour que cette technique, vécue au départ par
l’ensemble des soignants comme étrange et même inquiétante, paraisse dès lors
digne d’attention. C’est ainsi que nous avons ensuite fait des dizaines de
séances de packing pour traiter le syndrome dissociatif des patients
psychotiques.
Quelques années plus tard, j’ai été nommé dans un service de
psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent avec l’intention d’approfondir la
question de l’autisme entrevue lors des évolutions des patients schizophrènes
adultes. J’ai tenté, dans un premier temps d’utiliser cette technique
thérapeutique (Delion, 1991) pour des enfants autistes dont les automutilations
devenaient de plus en plus envahissantes sans que les parents ni les soignants
n’arrivent à les endiguer, puis dans un second temps, pour des enfants
présentant une psychose infantile et dont la violence symptomatique rendait
difficile toute approche psychothérapique classique. Dans ces deux types de
situations, les neuroleptiques seuls ne sont pas suffisants, et les méthodes de
contention du corps telles que le « holding thérapeutique » (Whitaker, Zaslow,
Prekop, Zapella
[1]),
intéressantes dans le principe, ne sont pas faciles à mettre en place dans une
équipe.
Il me semblait, à cette époque, que la question du corps, ou
plus précisément de l’ « image du corps », était en première place dans la
dramaturgie de ces enfants. Parmi plusieurs, je retiendrai deux auteurs qui ont
donné des éléments théoriques pour l’approche du corps dans la thérapeutique
des enfants autistes et psychotiques : Esther Bick et Didier Anzieu. Bick a
créé ce concept très important à mes yeux de « seconde peau musculaire » (Bick,
1968). Un enfant doit ressentir, dans la manière dont sa mère le crée et dont
il crée sa mère (Winnicott), cette sensation particulière d’être porté et
rassemblé dans un conteneur (Bion) figuré par la peau qui tient tout ensemble
les différentes parties de son corps, élevant ainsi le conteneur à la fonction
contenante. Lorsqu’il ne peut éprouver cette sensation, il ne va trouver une
possibilité de tenir ensemble toutes les parties du corps que par l’exercice de
sa muscularité, soit en positif par l’hypertonie, soit en négatif par
l’hypotonie. Cette seconde peau musculaire tient lieu de peau au sens où
justement Anzieu en parle (et c’est un concept majeur qu’il a ainsi créé, celui
de « moi-peau »), avec ses nombreuses fonctions, notamment contenante et
maintenante. Ce concept peut s’articuler avec l’étude des identifications
qu’Esther Bick a poussées très loin du côté de l’archaïque en parlant de l’«
identité adhésive », dont la variante pathologique nous est utile pour la
compréhension de la psychopathologie des autismes.
Un autre élément de cette approche par le corps m’est apparu
essentiel : dans ces pathologies d’avant le langage articulé dans une parole
libre et circulante, ce qui peut faire l’objet d’une attention psychique
(Houzel, 2002) est d’une importance incontournable. Or, « ce dispositif du
corps allongé offre au patient une présence moins frontale épargnant les
éléments persécuteurs du regard. Le corps enveloppé protège le patient de ses
actes intrusifs sur le corps de l’autre […] » (Libeau Manceau).
Le packing a comme vertu essentielle d’offrir un dispositif
comportant une double fonction : donner un support concret au moi-peau
endolori, fracassé, absent, aboutissant à la constitution d’une seconde peau
musculaire et – au-delà de cette première frontière avec le patient – proposer
un appareil psychique groupal exerçant une fonction alpha de nature à
transformer les éléments bêta en éléments pouvant être introjectés. Paul Federn
(1952) nous rappelle que « le moi du psychotique n’est pas solide, il lui faut
un exo-squelette ». Le packing, par les enveloppements humides qui soulignent
les bords du corps, et par le groupe des thérapeutes, eux-mêmes contenus dans
l’ensemble plus vaste du « collectif » (Oury, 1986), est la construction
progressive d’un exo-squelette pour le patient, jusqu’à ce qu’il en intériorise
les représentations. C’est ce que, par allusion appuyée au
Roi des Aulnes de Michel Tournier,
j’ai nommé la « fonction phorique » (Delion, 1997) pour insister sur cette
extériorité nécessaire du portage tout le temps nécessaire de la cure, à
l’instar de l’enfant qu’on doit porter et soutenir dans son expression jusqu’à
ce qu’il maîtrise la marche et le langage.
Aussi est-il important de disposer de moyens adaptés d’approche
de ce type de signes qui ne passe pas par une parole. Là encore, Esther Bick
nous a été d’un précieux secours en proposant la « méthode d’observation
directe
[2] » qui porte
son nom désormais. Cette méthodologie prévue à l’origine pour « compléter » la
formation des psychanalystes d’enfants dans le cursus de la Société britannique
de psychanalyse, s’est rapidement avérée une excellente formation aux métiers
de la petite enfance, et tout particulièrement autour du bébé, en raison de
l’accent qu’elle met sur le contexte « infralangagier », mais précisément en
articulation avec le langage à venir. C’est ainsi que l’observation directe
permet de prêter attention psychiquement à ces enfants autistes et psychotiques
souvent dépourvus de langage. Le packing, par l’enveloppement de tout le corps
sauf du visage, adresse à peu près ce message à l’enfant : « Toi qui ne peux
pas communiquer avec la parole, mais qui utilises souvent tes mouvements, tes
gestes, tes stéréotypies, tes impulsions pour dire quelque chose, nous te
proposons de vectoriser toutes les forces communicationnelles qui sont en toi
vers le visage, comme lieu d’expression privilégié des humains entre eux ;
chaque signe sera accueilli, élaboré et perlaboré par notre groupe de soignants
et, quand cela sera possible, sera transformé pour que tu puisses
éventuellement te le réapproprier. »
Comment pratique-t-on le packing avec les enfants autistes et
psychotiques ?
La technique du packing
[3]
Le packing consiste à envelopper un enfant en sous-vêtements
dans des serviettes mouillées d’eau froide. Chaque membre est entouré d’une
serviette, les deux jambes, bien serrées, sont ensuite prises ensemble dans une
serviette plus grande depuis les pieds jusqu’au nombril. Les deux bras sont
maintenus contre le tronc par une autre grande serviette. Un drap assure la
cohésion de l’ensemble. Un plastique ou un caoutchouc enveloppe ensuite le
corps du patient jusqu’au cou, enfin une ou deux couvertures chaudes sont
enroulées autour de l’enfant. Il faut faire attention à bien disposer les
différents tissus de telle sorte qu’aucun pli ne lui procure de sensations
désagréables. L’enveloppement doit être fait rapidement, éventuellement par
quatre soignants. Habituellement, deux soignants restent auprès de l’enfant, de
chaque côté de son visage, de façon à être facilement accessibles à son regard
et, quelquefois, un des soignants se tient à ses pieds. La durée de la séance
est de trente à soixante minutes environ, si possible toujours identique. Une
fois le patient prévenu, le développement se fait doucement, dans le sens
inverse de l’enveloppement. Une fois « désenveloppé », l’enfant peut être massé
vigoureusement avec un gant et de l’eau de Cologne dans un mouvement centripète
: pour les membres, en partant des extrémités et en insistant sur les
articulations, et du bas vers le haut de la colonne vertébrale. Il est possible
d’offrir au patient une collation une fois qu’il est habillé.
Un compte rendu écrit est réalisé après chaque packing en
s’inspirant de la technique de l’observation directe d’E. Bick. Le rythme peut
varier de une à sept séances hebdomadaires. L’équipe de packing comprend de
deux à six personnes. Cette technique est engagée après explication au patient
et aux parents lorsqu’il s’agit d’un enfant et, dans ce cas, fait l’objet
d’échanges réguliers avec eux. Une réunion de supervision a lieu toutes les
deux ou trois semaines.
Yves, Étienne et Jennifer
Prenons quelques exemples cliniques illustrant le travail que
permet le packing pour approcher le corps en difficulté de psychisation dans
les pathologies autistiques et psychotiques.
Yves est un enfant de 10 ans. Il a
été hospitalisé à temps complet pendant longtemps, ce qui a aggravé sa psychose
infantile d’un hospitalisme. Tout se passe comme si les angoisses
d’anéantissement qui l’envahissent régulièrement déclenchaient son hypertonie
puis ses automutilations pour échapper au démantèlement. À cet enfant qui
présente ces symptômes très préoccupants, nous proposons de commencer une cure
de packs, à raison de deux séances par semaine, et de réorganiser ses activités
thérapeutiques (il participe à l’atelier-conte, à plusieurs séances de
pataugeoire, etc.).
Après deux ans de packing, Yves a considérablement évolué,
puisque l’on constate d’une façon assez nette que son automutilation a disparu
pendant de longues périodes ; ses parents font la même constatation en
consultation, disant : « Globalement les week-ends se passent mieux, il se tape
beaucoup moins, il mange plus, il peut jouer un peu, il recherche davantage le
contact avec nous. » Il est également moins hypertonique. Et, au cours des
derniers packings, nous avons remarqué que l’hypertonie continue de se produire
à certains moments pendant le packing, mais au lieu de se résoudre comme si
auparavant sur une tentative de se cogner la tête contre le bois de lit, elle
se résout par différents types de cris, comme si pouvait s’opérer un changement
de canal par lequel va s’écouler la tension, indice de l’excitation
interne.
C’est ainsi que Yves peut maintenant nous demander après son
cri résolutif tantôt : « Ala », ce qui signifie « chante-moi
À la claire fontaine », tantôt : « Ela
», ce qui signifie « Chante-moi Elle a ce petit
je-ne-sais-quoi ». Suivent alors des moments d’apaisement pendant
lesquels nous notons dans les comptes rendus : Yves est concentré ; il pense à
quelque chose ou à quelqu’un ; Yves est en lien avec un objet interne : il se
le re-présente.
Étienne est un enfant de 8 ans,
abandonné par sa maman, puis placé à 3 ans dans une famille d’accueil. Là,
Étienne présente déjà des signes cliniques de psychose infantile. Quelques
consultations aboutissent à une indication d’hospitalisation de jour. En effet,
Étienne présente des pulsions intrusives importantes rendant la vie dans le
groupe familial nourricier très pénible et, surtout, tendant à orienter les
rapports dans cette cellule vers une problématique sadomasochiste. Ses grandes
difficultés d’accès au langage parlé, son instabilité permanente et son
agressivité en font rapidement l’un des enfants les moins bien tolérés de
l’hôpital de jour. Nous prenons donc la décision de proposer à Étienne et à ses
parents nourriciers un packing. Nous commençons ce traitement à cinq soignants,
à raison de deux packs par semaine.
Plusieurs semaines après le début des packs, Étienne fait état
de fantasmes archaïques : « Un rat est rentré par le derrière dans mon ventre ;
mange dedans ; bouge tout le temps ; Étienne a peur du rat. » Effectivement une
grande angoisse le saisit et son regard en dit long sur ses vécus « intérieurs
». Au bout de quelques packs pendant lesquels cette question du rat est abordée
par Étienne, l’éducatrice de jeunes enfants trouve une réponse interprétative :
elle « voit le rat au fond de la gorge d’Étienne, l’attrape par la queue, le
retire d’Étienne et le jette au loin ».
À partir de ce moment-là, Étienne ne fera plus état d’une
angoisse comparable à celle qu’il avait exprimée auparavant et, les quelques
fois où il reparlera du « rat dans mon ventre », ce sera sur un mode ludique en
rejouant au « rat qu’on retire par la queue et qu’on jette au loin ». On peut
donc dire que l’éducatrice a incarné d’une manière adéquate la fonction alpha
décrite par W.R. Bion en mettant des mots sensés sur un affect insensé –
élément bêta – vécu dans l’angoisse par l’enfant.
À un autre moment de son packing, Étienne fait un lapsus ; pour
demander à une soignante son « bandeau » selon un rite déjà bien rôdé à la fin
du pack – comme si le bandeau-sur-la-tête représentait un petit pack après le
pack –, Étienne lui demande son « landau ». Puis il reste silencieux. Je lui
dis : « Le landau ? » et Étienne de répondre : « Quand maman elle gueule, vais
chez Chantal [la voisine] dans le landau du bébé. » Quelle meilleure
illustration des contiguïtés signifiantes entre les deux modalités de la
fonction contenante par celui-là même qui l’éprouve ? Pourrait-on avancer
qu’Étienne nous interpelle à deux niveaux complémentaires mais non réductibles
l’un à l’autre, en demandant aux soignants de mettre en place des réponses
adéquates ? La fonction contenante et de portage – la fonction phorique – est
la matrice de la seconde modalité, ce qui va devenir l’essentiel de l’existence
de l’homme, la fonction méta-phorique du langage.
Dans l’histoire d’Étienne, la fonction phorique, « mise en
forme » par le packing, devient condition de la possibilité d’une « mise en
scène » dans laquelle un échange langagier ait quelque chance de prendre sens ;
et c’est la fonction métaphorique. Les quelques passerelles langagières vont
ainsi être autant de « greffes de transfert » – comme les nomme Gisèla Pankow
(1977) –, sur lesquelles vont pouvoir s’appuyer des rapports différents avec
Étienne, et notamment une diminution considérable du niveau d’angoisse
archaïque qui entoure les mécanismes d’identification projective encore à
l’œuvre d’une façon prévalente. Nous pouvons donc dire que l’équipe soignante
exerce vis-à-vis d’Étienne, notamment par l’intermédiaire de la technique du
packing, la fonction de tenant-lieu de pare-excitations. Avec les parents
nourriciers s’est progressivement métabolisé un travail de délimitation des
positions respectives occupées par les différents partenaires de la situation :
une mère n’est pas équivalente à une nourrice, l’amour filial n’est pas
l’occasion d’un salaire, le travail d’accueil d’une famille nourricière n’est
pas du même ordre que les soins prodigués par une équipe soignante… Autant
d’éclaircissements nécessaires à l’aménagement de la thérapie
d’Étienne.
Jennifer est dans le bureau de
consultation de l’ophtalmologiste, un vendredi soir, après s’être auto-mutilé
jusqu’à l’énucléation du cristallin de l’œil. L’ophtalmologiste nous appelle
pour la faire hospitaliser en urgence dans le service. Cette petite fille de 10
ans arrive avec un gros pansement sur l’œil et, après quelques paroles
échangées avec la maman et les éducateurs de son imp, nous décidons de commencer aussitôt une
cure de packing, tant son angoisse automutilatrice est grande. Elle a son
premier pack le soir de son admission, un deuxième le samedi matin, et ainsi
chaque jour pendant trois semaines environ. Jennifer s’apaise progressivement
et, très rapidement, elle tend les bras pour que nous les lui enveloppions, ce
qui pour nous est un signe d’acceptation profonde de cette technique par
l’enfant.
Cette petite fille était depuis plusieurs années dans un
imp avec ses angoisses archaïques, et
son recours à l’automutilation était relativement récent. Les éducateurs,
débordés par ce symptôme épouvantable, essayaient tant bien que mal de la
retenir, puis de la contenir et, enfin, de l’empêcher de se mutiler. Mais rien
n’y faisait, Jennifer semblait habitée par une force destructrice irrépressible
qui lui intimait de se crever l’œil. Son bras était devenu la représentation
active d’un surmoi archaïque qui venait la punir de ses projections
pathologiques. Au bout de ces quelques semaines de packing intensif, la tension
interne menée jusqu’au bout par le biais des automutilations avait suffisamment
cédé pour qu’un retour dans son imp
fût envisageable à temps partiel. Par la suite, Jennifer est revenue trois
fois, puis deux fois par semaine dans le service pour des packs en externe.
Elle a ainsi pu faire réopérer son œil dans de meilleures conditions. C’était
il y a trois ans. Depuis, Jennifer a beaucoup évolué. Elle vient désormais dans
le service une seule fois par semaine pour participer à un atelier-conte. Sa
cure de packs a pris fin après deux ans de séances bihebdomadaires.
Pour les soignants qui veulent prendre en charge un enfant
autiste ou psychotique présentant des signes aussi graves que des
automutilations ou des violences incoercibles, la technique du packing semble
indiquée. En effet, elle permet de travailler avec l’enfant au niveau topique
auquel a lieu sa souffrance psychique, son corps. Cette approche, pour
exigeante qu’elle soit, a le grand intérêt de faciliter un contact avec le
corps sans les dangers de l’érotisation et de la persécution, deux formes de
transfert particulièrement difficiles à traiter sur un plan psychothérapique.
Elle permet également de mettre en place un cadre s’étayant sur plusieurs
soignants et donnant forme à ce que Tosquelles (1984) nommait la «
constellation transférentielle ». Ce faisant, l’accès au mode transférentiel
spécifique des enfants autistes et psychotiques devient possible et élaborable
dans une dynamique institutionnelle conjuguant les approches complémentaires
dont ces enfants ont besoin par-delà les soins intensifs que nous leur
apportons. Le packing, vu sous cet angle, n’est autre qu’un aménagement du
cadre de la relation psychothérapique prenant en compte les éléments propres à
la psychose sans abandonner la quête du sens que le courant psychanalytique
nous permet de poursuivre pour en restituer la « substantifique moelle » à
l’enfant qui peut en bénéficier.
·
Anzieu, D. 1985.
Le Moi-Peau, Paris, Dunod.
·
Bick, E. 1968. « The
experience of the skin in early object relations »,
International Journal
Psycho-Analytique, p. 484-486.
·
Delion, P. 1991.
Prendre un enfant psychotique par la
main, Matrice, Vigneux.
·
Delion, P. 1997.
Séminaire sur l’autisme et la psychose
infantile, Toulouse, érès.
·
Delion, P. 1998.
Le packing avec les enfants autistes et
psychotiques, Toulouse, érès.
·
Federn, P. 1952.
La psychologie du moi et les
psychoses, Paris, puf,
1979.
·
Freud, S. 1925. «
Notes sur le bloc magique », Œuvres
complètes, vol. XVII, Paris, puf, 1992, p. 137-144.
·
Houzel, D. 2002. « Le
concept d’attention », L’aube de la vie
psychique, Paris, esf,
coll. « La vie de l’enfant », p. 161-174.
·
Oury, J. 1986.
Le collectif, Paris,
Scarabée.
·
Pankow, G.
Structure familiale et psychose,
Paris, Aubier-Montaigne, p. 47.
·
Tosquelles, F. 1984.
Éducation et psychothérapie
institutionnelle, Mantes-la-Jolie, Hiatus.
·
Woodbury, M. 1966. «
L’équipe thérapeutique : principe du traitement somato-psycho-social des
psychoses », L’information
psychiatrique, 10, p. 1035-1142.
[1]
A. Gillis,
L’autisme attrapé par
le corps, Mardaga, Liège, 1998, p. 14-20.
[2]
M. Haag,
La méthode d’Esther Bick
pour l’observation régulière et prolongée du tout-petit au sein de sa
famille, Paris, autoédition, 2002, 18, rue Émile-Duclaux, 75015
Paris.
[3]
Delion, 1998.