Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-7492-0023-7
144 pages

p. 111 à 117
doi: en cours

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Dossier

no20 2002/4

2002 enfances & PSY Dossier

Prendre corps

Gérard Guillerault Gérard Guillerault est psychanalyste. Il a publié, entre autres, L’image du corps selon Françoise Dolto, une philosophie clinique, Les Empêcheurs de penser en rond, 1999.
L’œuvre théorique de Françoise Dolto s’est organisée autour de la notion (inédite) d’image inconsciente du corps. Cela situe F. Dolto dans une pensée psychanalytique qui fait place au corps. Mais cela ne conduit-il pas à quelque « désexualisation », à l’encontre des fondements de la psychanalyse ? Le travail que F. Dolto a consacré à la sexualité – en l’occurrence féminine –, confirme au contraire que la notion d’image inconsciente du corps permet de dégager les conditions mêmes de la sexuation.
Praticienne d’exception de la psychanalyse avec les enfants, Françoise Dolto doit aussi être reconnue comme une théoricienne importante. Cela tient pour l’essentiel à ce qu’elle en est venue à produire sous la forme d’une conceptualisation spécifique, qu’elle a finalement appelé l’« image inconsciente du corps » (Dolto, 1984 et 1997).
 
L’image inconsciente du corps
 
 
Il n’est pas si simple de se saisir formellement de cette conceptualisation. Le livre-somme de Françoise Dolto (1984) est si foisonnant qu’il n’aide pas toujours à s’y retrouver, et cette notion d’image du corps est fâcheusement passible de bien des malentendus. Cela tient d’abord à son caractère relativement incertain, à son assise épistémologique plutôt relâchée qui la rend susceptible de se retrouver dans une multitude de champs et de pratiques ; et aussi, sans doute, au fait qu’une définition un tant soit peu rigoureuse n’a jamais été produite par ceux qui pourtant s’y réfèrent. Pourtant comment se satisfaire de la caractérisation passe-partout qui traîne dans les manuels, à savoir la « représentation que nous avons de notre corps » ?
L’image du corps est au départ un terme à référence essentiellement neurologique (ainsi qu’en témoigne notamment l’ouvrage de Paul Schilder, 1968). Ce sera précisément l’apport de F. Dolto que de marquer cette notion au coin de l’inconscient freudien – image inconsciente du corps –, moyennant la confrontation différentielle à la notion de schéma corporel, renvoyé lui-même à son soubassement formellement neurologique (Guillerault, 1996). L’image du corps dont il s’agit ici, et a fortiori en tant qu’inconsciente, ne ressortit pas fondamentalement à la visibilité. Dès lors qu’elle s’élabore aux temps premiers de l’existence, dans l’archaïque de l’infans, elle renvoie à toute la gamme des fines sensorialités primordiales qui caractérisent la vie fondamentalement relationnelle du petit humain. Il ne s’agit donc pas de ce que recouvre l’image spéculaire au sens du stade du miroir de Lacan. Aussi bien, pour jouer sur le mot, l’image du corps « façon Dolto » ne tire pas, dirions-nous, du côté de l’à-voir, ni d’ailleurs de l’avoir : elle ressortit plutôt à l’être, dans la relation.
Un autre malentendu, entretenu à l’occasion par les propos mêmes de F. Dolto – qui n’a apparemment jamais cessé de soutenir la validité heuristique et clinique des fameux stades freudiens –, serait de faire coïncider son image du corps à la grille d’une psychologie développementale, à en faire le concept objectivé d’un développement réduit à une psychogénétique. Freud lui-même n’a jamais remis en cause la successivité des étapes libidinales de la sexualité infantile et F. Dolto élargit considérablement son propos. Loin d’en faire ce qui ne serait que l’accomplissement pré-programmé d’un développement de type psychogénétique, elle y situe ce qui caractérise et traverse la vie du tout-petit, la mise en œuvre pour celui-ci de son histoire. Non pas développement du spécimen de l’espèce – qui est du ressort du schéma corporel –, mais réalisation infantile d’une histoire singulière : tel est le sens même de l’image inconsciente du corps.
Décrire le devenir infantile primordial en termes d’image inconsciente du corps est pour F. Dolto l’occasion, non pas tant d’y repérer l’émergence de l’objet (la relation d’objet), mais de discerner, de manière radicale, l’assomption du sujet, sujet du désir et sujet de son histoire. En outre, loin de s’accrocher au contenu et au temps de chacun des « stades » (dont elle étend d’ailleurs largement le registre du côté du néonatal et de l’archaïque), F. Dolto souligne l’importance cruciale des franchissements, chacun correspondant à des remaniements pulsionnels décisifs et mutationnels pour le sujet. À quoi correspond sa conception spécifique de la castration, sous forme dite des castrations symboligènes, dont les vicissitudes décident dans cette perspective du destin de la subjectivité (Guillerault, 2002).
 
Comment le sujet prend corps
 
 
Avec cette conceptualisation extensive et circonstanciée de l’image inconsciente du corps, F. Dolto se range parmi cet ensemble d’analystes – ils n’étaient alors pas si nombreux – qui ont placé au sein même de la psychanalyse, la prise en compte d’une dimension proprement corporelle. Il peut sembler paradoxal d’avoir à recentrer la place du corps dans la psychanalyse, Freud étant parti du corporel, avec ses considérations premières sur l’hystérie et ce qu’il y déchiffrait en pionnier de l’inscription corporelle du désir. Mais il n’a cessé de s’en éloigner, son objectif étant de construire l’expérience et la pratique d’un art du psychisme, de rendre compte de son champ clinique en le situant expressément sur la scène du psychisme (Guillerault, 2000). C’est pourquoi il a choisi de désigner le ressort même de sa discipline comme étant de psycho-analyse et, surtout, d’en désigner le terme majeur par cette appellation proprement psychisante d’Inconscient. Là où Freud est conduit à rendre compte de ce que lui révèle son expérience par le terme exclusif d’inconscient (au ressort évidemment psychique), F. Dolto préfère s’appuyer sur ce qu’elle dégage d’une mise en œuvre de l’image du corps, fût-elle secondairement qualifiée d’inconsciente.
Se pose alors la question de savoir ce qui a pu conduire une praticienne de l’expérience comme F. Dolto, pourtant strictement freudienne (1971), à s’appuyer sur une notion étrangère par sa référence appuyée au registre de la corporéité – aux fondements de la pensée freudienne. Simplement elle ne trouvait pas dans l’appareillage conceptuel freudien ce qui pouvait être à la mesure de sa pratique centrée sur le travail avec les enfants. Et l’on sait combien il serait malaisé ou insensé d’aborder une pratique de psychothérapie psychanalytique avec un enfant en considérant cet exercice à un niveau purement psychique ou même psycholangagier ! À celui qui s’y risquerait, l’enfant lui-même aurait tôt fait de manifester que c’est autant dans son corps que se trouvent son être et par conséquent les voies de son expressivité. Son âme, disons, est aussi corporelle…
Cependant, si F. Dolto relance ainsi la question du corps, ce ne saurait être pour ramener la psychanalyse à des données de type paramédical, en faisant rentrer le corps dans une grille de psychophysiologie biologisante. En cherchant à promouvoir et faire entendre ce que l’inconscient doit au corps, il s’agit de manifester ce que la corporéité détermine de la subjectivité primordiale. C’est bien en quoi le corps dont il est ici question n’est pas le corps de la biologie. Il s’agit de ce qu’il convient d’apprécier plutôt comme corps subjectif, que nous avons appelé le corps du sujet ou corps psychique. Cependant, F. Dolto reste on ne peut plus strictement freudienne – c’est-à-dire aussi lacanienne –, en reprenant scrupuleusement le protocole classique de l’analyse. Si le corps est pris en compte, y compris pour sa valeur intrinsèquement expressive et sa portée signifiante, c’est en référence au langage et à la parole dans lesquels il prend sens, comme support du désir humain dans et par la relation à l’Autre. Réciproquement, cette primauté de la parole et du verbe ne peut elle-même s’exercer et se concevoir qu’en référence au corps. Pas de parole qui ne soit nécessairement celle d’un être corporé qu’elle anime. La parole est l’âme du corps et le « parlêtre » (selon la désignation lacanienne) est aussi un être de chair, ce qui fait du corps le support d’un sujet.
 
La petite fille et le féminin
 
 
En replaçant la référence première de la psychanalyse à la corporéité du sujet, n’y a-t-il pas un risque qu’en soit diluée ou dissoute la dimension proprement sexuée ou sexuelle qui sous-tend toute la praxis analytique ? On rappellera toutefois que F. Dolto, dans sa théorisation de l’image inconsciente du corps, fait clairement référence à la notion freudienne de zone érogène. La façon dont elle rend compte de l’émergence d’une telle zone – de sa production peut-on dire –, comme effet même des aléas de la relation entre mère et enfant, la conduit à l’intégrer pleinement dans sa terminologie au titre de ce qu’elle désigne alors comme image érogène, composante à part entière ce qui constitue l’image inconsciente du corps.
Le travail sur la sexualité féminine occupe une place stratégiquement importante, sinon cruciale, dans le développement de l’œuvre de F. Dolto. Comment, sur ce terrain, trouve-t-elle la voie de son élaboration spécifique par rapport à Freud ? D’abord en considérant que la féminité ne saurait être réductible à la seule dimension de la sexualité à quoi Freud prétend la ramener en la caractérisant par la référence, négative, à l’autre sexe (mâle). Elle préfère désigner le désir par le terme de libido, à distinguer donc expressément d’une sexualité brute. C’est à partir de là qu’elle envisage de rendre compte de « l’être au féminin » (1996).
Mais restons-en ici sur le devenir libidinal et la détermination sexuée de la petite fille. Tout en s’appuyant implicitement ou explicitement sur Freud et Lacan, F. Dolto se démarque d’eux. Elle paraît d’abord emboîter strictement le pas à Lacan en retenant le concept de phallus par quoi ce dernier prétend confirmer et entériner les vues de Freud alors qu’il les recadre par une reprise théorique novatrice pour faire du phallus un signifiant. Mais, pour F. Dolto, ce sont les deux sexes qui ont affaire l’un et l’autre à la question du phallus. En faisant usage des termes de « phallisme » ou de « phallus symbolique », elle en rebascule l’incidence pour établir une sorte de symétrie retrouvée, sans exclure même qu’elle puisse opérer en défaveur du mâle, pas toujours en si bonne posture !
Revenons à la petite fille en devenir. Là où Freud peut donner l’impression qu’il faudra du temps avant que la fillette puisse en quelque sorte endosser son être féminin – puisqu’elle est d’abord originellement un « petit homme ! » –, pour F. Dolto l’être féminin est d’emblée potentiellement identifié, caractérisé par son sexe. La fille est comme telle heureusement présente d’emblée, pourrait-on dire. Sans doute cela tient-il à la prévalence du relationnel, dans la relation immédiatement communicationnelle avec l’Autre (à commencer par la mère) dans la théorie de l’image inconsciente du corps. Ainsi, après avoir insisté sur les temps primordiaux que constituent et la naissance et auparavant la gestation, F. Dolto qualifie de « premières attractions hétérosexuelles » (1996), cette façon dont une petite fille encore au sein peut être électivement sensible à l’apparition d’un homme dans son environnement immédiat. Autrement dit, les données proprement libidinales de la sexuation sont déjà opérantes in statu nascendi. Ce qui, certes, ne préjuge pas de ce qui va en advenir par la suite, selon l’accueil opportun ou non, réceptif ou pas, qui y sera accordé. Mais les données vont recevoir chez F. Dolto un tout autre traitement théorique et pratique que celui du descriptif freudien où le destin infantile paraît se jouer, sinon se sceller, autour de la scène décisive que constitue la découverte de la différence des sexes. Selon Freud, cela semble être une terrible déconvenue pour la fillette, confrontée à la réalité du sexe pénien d’un petit compagnon supposé résolument mieux pourvu, anatomiquement avantagé ; dans cette confrontation fatalement dépréciative pour la fille, se joue une part essentielle de ce qui doit guider les voies de détermination de son devenir.
Tout en suivant un descriptif formellement semblable, F. Dolto donne toutefois à cette expérience un tout autre retentissement. D’abord parce que l’incidence de cette expérience se trouve considérablement relativisée, replacée dans la perspective d’ensemble d’une diachronie infantile dont elle n’est qu’une étape, précédée par tout un parcours de signification sexualisante. Par conséquent, l’expérience elle-même ne reçoit pas la même valeur et n’a donc pas la même portée. Certes F. Dolto ne conteste pas que, confrontée visuellement à la réalité pénienne du garçon, la petite fille puisse éprouver du dépit et ressentir de la déconvenue. Mais alors que Freud en fait le paradigme féminin de ce qui constitue la détermination sexuée, F. Dolto rappelle le pouvoir constituant de la parole : tout dépend de ce qui est fait de cette expérience au niveau de la fillette, et surtout de ce qui lui en est dit. En l’occurrence, les moyens ne manquent pas de signifier à l’enfant fille tout ce qui, loin de la confiner dans ce qui prétendument la désavantage, lui procure au contraire de façon potentielle – c’est le cas de le dire – des attributs largement promotionnants ! Non seulement les seins lui pousseront comme elle peut en avoir l’intuition (alors qu’ils restent stupidement atrophiés chez le garçon) et surtout, c’est à elles, les filles, que revient l’insigne privilège de « faire les bébés ». Ce que la fille à la langue bien pendue ne manquera pas de faire savoir à son petit homologue masculin, pour le « moucher » s’il y a lieu !
Comme pour faire barrage à l’unilatéralisme (ou l’aveuglement) de la position freudienne, un terme court tout au long du livre de F. Dolto : valeur. F. Dolto aura ainsi témoigné de cette valorisation du féminin, non pas au nom de quelque idéologie féministe, mais simplement pour rendre à la valeur-femme sa juste place, jusque-là maltraitée dans la logique du discours psychanalytique.
Comment la petite fille devient-elle une femme ? Dans la pensée de F. Dolto, elle l’est déjà potentiellement. C’est-à-dire qu’il y a une téléologie du devenir sexué, dont la fillette a d’ailleurs l’intuition. À l’occasion, F. Dolto signale d’ailleurs qu’il y a de quoi s’inquiéter d’une petite fille qui prétendrait : « Quand je serai grande, je serai (comme) grand-père » ! Entendons-nous bien : cela ne signifie pas que tout soit joué d’emblée et qu’il n’y ait plus qu’à laisser s’accomplir le devenir programmé.
Et, à cet égard, F. Dolto nous permet de formaliser une autre idée fondamentale : la sexuation féminisante ne s’accomplit pas en un temps qui serait spécifique de son effectuation, comme la « phase phallique » au sens de Freud. Loin de préciser ce qui serait l’instant de la sexuation, F. Dolto en redéploie l’accomplissement tout au long du devenir subjectif infantile, sans que cela puisse se réduire à l’attente ou l’atteinte d’un stade génital terminal. Puisque si « génitalité » il y a au bout du compte, elle se met en place et se prépare aussi bien au niveau oral, anal, etc., de la vie pulsionnelle. Nous retrouvons la téléologie implicite à la part temporelle qui imprègne la conceptualité de l’image du corps chez F. Dolto. La téléologie du devenir sexué tient compte dans son accomplissement ultime des avatars pulsionnels primordiaux, ce que la clinique confirme, puisque c’en est même le ressort et le sens. Que tout soit ainsi en jeu du devenir-femme dès le début de la vie infantile, dans ce qui confronte et voue relationnellement la fillette à ses autruis privilégiés, n’est pas pour autant de nature à justifier les formules du genre « tout se joue avant… ». Au contraire. F. Dolto insiste sur l’importance des remaniements qui peuvent avoir lieu lors des premières expériences ultérieures, dont celle de la rencontre effective avec l’homme.
On aura compris, par cette évocation de la reprise d’ensemble par F. Dolto de la position du féminin et de la féminité (« l’être au féminin »), que cette élaboration s’articule pleinement à la conceptualisation spécifique de l’image inconsciente du corps.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Dolto, F. 1971. Psychanalyse et pédiatrie, Paris, Le Seuil.
·  Dolto, F. 1984. L’image inconsciente du corps, Paris, Le Seuil.
·  Dolto, F. 1966. Sexualité féminine, Paris, Gallimard.
·  Dolto, F. 1997. Le sentiment de soi, Paris, Gallimard.
·  Dolto, F. 2000. Actes du colloque des archives (janvier 1999, Unesco), Paris, Gallimard.
·  Guillerault, G. 1995. Le corps psychique, Paris, L’Harmattan.
·  Guillerault, G. 1996. Les deux corps du Moi, Paris, Gallimard.
·  Guillerault, G. 2000. « Le problème du corps en psychanalyse », Cliniques méditerranéennes, n° 62, Toulouse, érès.
·  Guillerault, G. 2002. « Dolto, Freud : du complexe de castration à la castration symboligène », Le Coq-Héron, n° 168, p. 37-46.
·  Schilder, P. 1968. L’image du corps, Paris, Gallimard.
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