2002
enfances & PSY
Fiche Info
Rythme et tempo dans la structuration temporelle
L’œuvre de Mira Stambak
Marcel Celtan
Marcel Celtan, professeur certifié d’éducation physique et
sportive, est psychomotricien, kinésithérapeute.
Mira Stambak est connue depuis plusieurs années pour ses
précieuses recherches concernant l’ontogenèse de la motricité et la perception
temporelle et rythmique dans la prime enfance.
Dans le Manuel pour l’examen
psychologique de l’enfant, dirigé par René Zazzo (1960), elle
proposa une batterie de tests pour étudier les difficultés de la structuration
temporelle d’enfants dyslexiques et présenta les trois épreuves suivantes :
tempo spontané, reproduction de structures rythmiques (au nombre de
vingt-et-un) et compréhension de structures et leur reproduction. Puis, dans
son livre Tonus et psychomotricité dans la
première enfance (1963), s’inspirant de l’œuvre d’Henri Wallon, elle
développa l’étude longitudinale de quatre aspects moteurs fondamentaux :
l’extensibilité musculaire, le développement postural, le développement de la
préhension et les mouvements spontanés. De manière générale, périodicité et
structure sont, pour les psychologues, les composantes essentielles du rythme.
Tout au long de son travail, on retrouve chez Mira Stambak le souci constant de
faire émerger l’implication temporelle dans le développement des phases qui se
succèdent, des périodes plus ou moins durables, comme des récurrences dans les
cycles, ainsi que des permanences.
À sa suite, nous présenterons les deux points suivants : le
tempo spontané
[1] et les
structures rythmiques.
En 1900, en faisant frapper des sujets sur une table à leur
vitesse naturelle, Stern a déterminé le « tempo psychique », nommé par la suite
« tempo spontané moteur » (Fraisse, 1974). Cette expérimentation a été suivie
de nombreuses études qui soulignèrent trois faits dominants : la constance et
la fidélité de ce tempo pour un sujet donné, sa grande variabilité
interindividuelle et sa situation à l’intérieur d’une gamme de fréquence allant
de 20 centièmes de seconde (cs) à 140 cs, en d’autres termes de 300 à 40
frappes par minute – intervalles temporels qui correspondent aux tempos de la
musique. Le tempo est une caractéristique individuelle qui évolue avec l’âge :
lent chez l’enfant de 5 ans (50 cs, 120 frappes par minute), il s’accélère
jusqu’à 7-8 ans (36 cs, 160 frappes par minute) pour ralentir ensuite, en même
temps qu’augmente la variabilité interindividuelle (Fraisse, 1974 ; Stambak,
1963). Mira Stambak a pu déterminer que c’est vers 10 ans que s’opèrent
fidélité et stabilisation. Elle précisa aussi que la signification du tempo est
en relation avec la vitesse pour d’autres activités, avec le niveau moteur qui
détermine l’intégration motrice dans le tempo, avec certains aspects
caractériels (instabilité, impulsivité) et enfin avec la structuration
temporelle étudiée dans la batterie rythmique. Dans cette même veine, Mira
Stambak (Granger, 1989) décrivit les stéréotypies infantiles, activités
motrices périodiques répétitives dont la cadence échappe au contrôle
volontaire, comme les stéréotypies buccales (ainsi la succion), des mouvements
d’exploration du corps propre, les balancements, certains mouvements
auto-offensifs. Tous ces mouvements spontanés se réalisent dans une gamme de
fréquence qui va de 20 cs à 180 cs. Certains sont d’apparition précoce,
in utero, et font partie du
développement normal de l’enfant ; ils sont pour la plupart transitoires, même
s’ils persistent dans les jeux de l’enfant et même de l’adulte (Fraisse, 1974 ;
Stambak, 1963).
Les structures rythmiques
Tous les psychologues qui se sont penchés sur l’étude du temps
ont établi une distinction entre la simultanéité des éléments et l’ordre
temporel selon une succession de phases. Tous y ont associé le rythme. Dans
certaines conditions d’écoute, d’autant que les durées sont brèves, procédant
par groupements qui font émerger un rythme, nous percevons la succession comme
une unité. Il faut admettre, nous dit Fraisse (1967 et 1974), l’existence d’un
« présent psychologique » qui génère l’organisation de plusieurs éléments en
une forme, une structure dynamique ayant des propriétés spécifiques. Dans ce
processus, deux déterminants interagissent : le nombre d’éléments et la durée
des intervalles. En ce qui concerne le nombre d’éléments, on sait que dans les
limites du présent psychologique, nous percevons et restituons dans l’ordre
sept à huit éléments. Cette caractéristique de notre perception a intuitivement
guidé le nombre de signaux pour le morse (pas plus de cinq éléments) et le
braille (de un à six points).
Dans son épreuve de structures à reproduire, Mira Stambak a
proposé un intervalle court (de 25 cs ou 240 frappes par minute) et un
intervalle long (de 1 seconde, soit 60 frappes par minute). Elle a pris en
compte, d’une part, le tempo spontané moteur et, d’autre part, le fait que les
structures temporelles se constituent comme rythmiques par le truchement de
deux classes d’intervalles, les intervalles courts inférieurs à 40 cs et les
intervalles longs qui vont de 45 cs à 1 seconde. Ces intervalles ont eux-mêmes
été déterminés par rapport à l’intervalle d’indifférence (de 70 cs ou 85
frappes par minute), pour lequel la reproduction est statistiquement la plus
précise. Mira Stambak a montré que la restitution est fonction de l’âge, tant
pour la fidélité des intervalles que pour le nombre d’éléments. En ce qui
concerne la valeur des intervalles, la structuration temporelle ne semble pas
acquise à 6 ans. La compréhension des structures et leur reproduction font donc
intervenir une opération intellectuelle mais sollicitent aussi la structuration
temporelle sur le plan perceptivo-moteur.
En reprenant la distinction de François Chenet (2000), tant
dans la perspective du temps existentiel – la temporalité passive contraignante
que nous subissons – qu’en ce qui concerne le temps opératoire – le temps du
projet que nous pouvons organiser –, les structures et les périodes à
récurrences régulières et à vitesses variables génèrent une multiplicité de
possibilités rythmiques qui structurent ou perturbent les modalités adaptatives
des sujets. Pragmatique, la démarche de Mira Stambak, qui précise des
régularités dans les phénomènes, est également prescriptive car elle est à même
de prévoir l’émergence des compétences temporelles et rythmiques, nous donnant
ainsi des repères pour prendre en compte les possibilités de l’enfant.
Le présent psychologique se limiterait pratiquement à une durée
de 5” susceptible de variations et d’enrichissement en fonction de :
- l’attitude du sujet (maturation, vigilance) ;
- la signification ;
- le groupement et la prégnance des informations (Fraisse,
1967, 1974).
·
Chenet, F. 2000.
Le temps, temps cosmique, temps vécu,
Paris, Armand Colin.
·
Élias, N. 1984.
Le temps, Paris, Fayard
(rééd.).
·
Fraisse, P. 1967.
Psychologie du temps, Paris,
puf, p. 74-104.
·
Fraisse, P. 1974.
Psychologie du rythme, Paris, puf, p. 48-50 et p. 74-75.
·
Granger, G. (cité par
Lamour, H.). 1989.
Théorie et pratique en éducation
physique, Paris, puf, p.
60-61.
·
Stambak, M. 1963.
Tonus et psychomotricité dans la première
enfance, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, p. 24-85.
·
Zazzo, R. 1960.
Manuel pour l’examen psychologique de
l’enfant, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, p. 241-259.
[1]
Le tempo : « Allure spontanée propre à un individu dans ses
activités, plus particulièrement dans l’exécution d’actes déterminés », Henri
Pieron,
Dictionnaire de
psychologie.