2002
enfances & PSY
Rencontres
Parentalité : une notion-piège ou un concept en devenir ?
[*]
Gérard Neyrand
Qu’est-ce qu’un parent ? Apparemment cette question ne demande
pas à être posée. Chacun sait qu’un parent c’est quelqu’un qui a permis à un
enfant, de naître, par un processus judicieusement appelé
reproduction. Il s’agit de se
re-produire, de se produire soi-même à nouveau en engageant une part déléguée
de son être dans ce processus. La science nous enseigne qu’il s’agit là de
gènes (X et Y) et de gamètes (spermatozoïdes, et ovule), mais chacun sait
depuis longtemps que pour cela il s’est posé un
acte comme disent les psy, un acte sexuel, et qui a été concepteur. Se retrouver
parents serait le résultat de cet acte et il n’y aurait pas à y revenir, si ce
n’est à différencier deux positions particulières liées au partage anatomique
des sexes, à cette fameuse différence-des-sexes que certains écrivent d’un seul
trait, pour souligner sans doute son caractère fondamental et que quelque part
il demeure que l’anatomie c’est le
destin.
Non seulement cette différence constitue le support d’une
distinction fondamentale entre parents, souvent pensée en termes d’opposition,
mais produit cette deuxième distinction fondamentale qu’est celle des
générations, l’une engendrant l’autre en s’y articulant. En jeu donc l’ordre de
la sexuation et celui de la génération. Finalement, cela fait beaucoup de
responsabilité à porter par les parents, et je n’ai pas encore parlé de la
dimension sociale de la chose.
Le père-la mère relié par un trait : l’enfant, car sans enfant
il n’y a ni père, ni mère, seulement un homme et une femme. Mais pourquoi alors
parler de parents, quand se trouvent reliés par une distinction qui se veut
radicale de leurs fonctions, deux êtres sexuellement différenciés pour produire
un enfant ? C’est qu’aujourd’hui au sein de cette différence-là se débat une
question, évoquée par le titre de mon dernier ouvrage,
L’enfant, la mère et la question du
père, et qu’il est d’autant plus nécessaire de pointer ce qui est
commun dans ces deux positions sexuées de mère et père pour pouvoir en dégager
ce qui reste spécifique. Être parents donc, c’est ce que vient redoubler
maintenant la parentalité, cette
neutralisation de la sexuation des père et mère.
Mais avant d’aborder ce qu’il en est de cette parentalité,
finissons d’expliciter la question des parents, qui déjà ne paraît plus si
simple, si évidente. Les parents nous dit le Petit Robert, ce petit qui sait déjà beaucoup de
choses, ce sont le père et la mère, ce qui, convenons-en ne nous éclaire guère,
mais ajoute-t-il : « par analogie : parents
adoptifs — parents spirituels : le parrain et la marraine. » Ainsi,
parmi les parents certains sont adoptifs, d’autres spirituels. Il ajoute alors
parents légitimes et parents naturels,
autre distinction opposant la nature à la culture à travers la notion de
légitimité. Ça se complique vraiment, mais le dictionnaire réintroduit une
référence biologique en ajoutant une définition complémentaire :
être vivant par rapport à l’être qu’il a
engendré. On retombe sur nos pieds, il s’agit bien d’une position
biologiquement déterminée par l’engendrement d’un autre (petit) être, son petit
comme on l’appelle d’ailleurs parfois. Mais entre temps il nous a été dit que
les parents pouvaient être adoptifs ou
spirituels, c’est-à-dire non
biologiques, mais aussi légitimes ou
naturels, c’est-à-dire définis par
rapport à une opération sociale d’enregistrement à côté ou en dehors du rapport
biologique. Et parentalité ? Le mot n’est pas dans le dictionnaire ! Il peut
donc attendre encore qu’on en parle.
Finalement trois définitions de parents s’affrontent : par la
biologie, l’engendrement ; par la société, l’enregistrement ; par la relation,
l’adoption. En étudiant pendant deux ans l’évolution des savoirs sur la
parentalité et la petite enfance sur ce dernier demi-siècle, j’étais arrivé à
la même conclusion. J’aurais dû consulter le dictionnaire plus tôt ! Je ne vais
pas reprendre ici cette analyse, mais seulement en dégager certains
enseignements, qui du même coup pourront nous éclairer sur cette question de la
parentalité.
L’institution des parents
De fait, toute mère et a
fortiori tout père (lui qui est toujours quelque peu soupçonné de ne
pas l’être vraiment, c’est-à-dire
biologiquement) sont socialement institués comme
tels. Cela a longtemps été le sens du mariage que de désigner comme
futur père de ses enfants le mari d’une femme… On sait que cette institution
des parents, qui passe maintenant seulement par la reconnaissance de l’enfant, constitue la
condition du lien social (Neyrand, 1998) par l’interdiction de l’inceste
qu’elle met en œuvre et la mise en place de la chaîne généalogique qu’elle
permet. Chaque sexe s’y trouve convoqué différemment au titre d’une fonction
qui lui serait propre et que les évolutions sociales interrogent actuellement.
Ne nous y arrêtons pas, mais rappelons quand même que c’est avec la
complexification de la division du travail
social chère à Durkheim (1895) que l’assignation des mères aux soins
et à l’élevage des jeunes enfants s’est véritablement affirmée, avant d’être
théorisée (Winnicott, 1957), et que par contrecoup la dimension symbolique de
la fonction du père en fut privilégiée (Legendre, 1986). La
parentalisation sociale constitue
ainsi un processus fondateur de l’état même de parent qui justifie que des
parentés non biologiques soient dûment enregistrées comme telles,
exemplairement de l’adoption.
Mais l’exemple de l’adoption justement, en introduisant de
l’électif, du choix, dans la parentalisation met particulièrement en relief non
seulement qu’il s’agit d’un processus mais que celui-ci s’enracine dans le
relationnel.
Primat du relationnel et processus réciproques d’adoption
Et c’est dans cette troisième dimension du parental que va
s’enraciner la parentalité alors que l’enregistrement socio-juridique en
constituerait plutôt le feuillage. En effet, l’un des principaux apports des
théories psychologiques contemporaines a été d’insister sur le fait que
l’adoption était un processus psychique qui, loin de ne concerner que les
parents non biologiques, concernaient tous les parents et leurs enfants. Et que
si ce choix mutuel n’était pas effectué la réalité de la position parentale
n’existait pas, même si la parenté biologique et/ou sociale était établie.
Qu’au-delà de la parentalisation sociale, c’est-à-dire l’inscription de la
parenté au vu de tous, existait une parentalisation psychologique fondamentale,
celle qui attachait psychiquement les parents et l’enfant, qui constituait la
chair du lien familial. C’est cela que soulignent Lamour et Barraco (1998)
quand elles énoncent : « La parentalisation est l’influence positive […]
exercée par une personne […] sur le sentiment qu’a un adulte […] d’être parent.
Elle fait donc référence au vécu de l’“identité parentale” et aussi au
sentiment de compétence. La paternalisation est la parentalisation appliquée au
père, la maternalisation à la mère. »
On comprend alors qu’arrivés à ce stade de déconstruction
analytique de la situation de parent induite par les évolutions sociales de la
famille, soit apparu le besoin de désigner cette dynamique parentale par ce
terme de parentalité. Terme qui, en
explicitant la dynamique constitutive de la situation de parent, la
différenciait de l’état de parenté en mettant en évidence que la dimension
première du parental c’est l’affiliation réciproque, psychologique et
sociale, de l’enfant et ses parents. Bien qu’au départ le terme de parentalité
soit la traduction du terme anglais de parenthood utilisé par Benedekt (1959) à la fin
des années 1950, son acception dépasse sans doute aujourd’hui l’extension alors
proposée de préoccupation parentale, puisqu’elle désigne aussi bien ce qui
serait l’art d’être parent que ses attributs sociaux.
À la « couvade » paternelle ou à la « préoccupation maternelle
primaire » de l’après-naissance correspond un positionnement social des parents
comme tel, dont le droit assure l’enregistrement. Les pratiques familiales de
soin, d’éducation, de socialisation découlent de ce positionnement imaginaire
et social comme parents, de cette affiliation à l’enfant que sous-tend son
adoption comme tel.
La parentalité et la différence des sexes
On se situe donc dans un processus général, valable pour les
deux sexes, qui insiste sur l’idée d’un devenir
parents, d’un au-delà de l’état de parents, de cet
être parents défini par
l’engendrement. Ce devenir parents commun aux deux sexes présente de surcroît
des particularités propres à chacun d’entre eux, identifiés par les termes de
paternalisation et maternalisation proposés. Ce qui signifie qu’il faut
différencier le fait de devenir parent de celui de devenir père ou mère ;
qu’au-delà de la nécessaire distinction de la position sexuée de la mère et du
père, qui par une pratique de la sexualité ont généré un enfant, on retrouve
une position parentale neutralisée du point de vue de la sexuation et qui a à
voir avec l’expérience partagée par les deux sexes de l’humanité et s’applique
à ce qui dans la prise en charge de l’enfant reste indifférenciée. Ce qui fait
que tout enfant peut être élevé par sa mère, mais aussi par son père, ou par
toute autre personne faisant office d’éducateur sans nécessaire distinction de
sexe… ni de race, ni d’âge, ni de milieu social. Au-delà de la référence à la
sexualité fondatrice et aux identifications de genre sexuel, il y a dans la
survie de l’enfant du parental neutre
engagé. Le langage ne s’y est pas trompé qui a utilisé un mot réunissant pour
cela père et mère en neutralisant leur sexuation, le mot parents.
Cela veut bien dire que les parents (notamment en tant que
supports d’une fonction parentale d’étayage de l’enfant) n’ont pas de sexe, à
la différence de la mère et du père. Autrement dit que, s’il faut bien une mère
et un père pour faire un enfant par le biais d’une relation sexuelle, il n’est
pas besoin de sexe pour faire un parent ; ou plutôt, chaque personne étant
sexuée, que la sexuation est secondaire par rapport à la parentalité, que l’on
peut être un parent quel que soit son sexe (et a fortiori ses choix sexuels).
Dit encore autrement, que dans un couple classique, on est à la fois mère et
parent, et père et parent ; que la parentalité comprend du (parental) maternel,
du parental neutre, et du (parental) paternel. Caractéristique que les
mutations sociales de notre époque nous permettent de mieux saisir en
restreignant les parts sexuées du parental au bénéfice du parental neutre. Car,
comme le dit François de Singly : « Il n’y a aucun fatalisme pour que toutes
les activités dans une société considérée soient codées selon une dimension
sexuelle, pour qu’elles renvoient nécessairement à du “masculin” ou à du
“féminin” ». Ce qui a pour conséquence que « la construction d’une nouvelle
paternité dans les sociétés contemporaines […] se fait et se fera sur du
“parental neutre” (correspondant au “professionnel neutre”) qui ne renvoie ni à
un masculin, ni à un féminin traditionnels » (de Singly, 1993, p. 47-48). C’est
en élargissant la part de ce qui, dans la parentalité, peut être sexuellement
neutralisé que les évolutions sociales nous invitent à repréciser la
spécificité de ce qui reste et restera sexué.
Désynchronisation de l’imaginaire parental et de la symbolique
sociale
On entrevoit les implications d’une telle approche quant à la
paternalité, la beau-parentalité et l’homoparentalité, car cette analyse rend
compte de ce que l’on peut être parent sans avoir enfanté, mais elle indique
aussi la possibilité d’un décalage entre l’investissement imaginaire de la
parentalité et la reconnaissance sociale du droit à occuper cette
place.
Un exemple de décalage est donné dans la non-reconnaissance
d’une place de substitut parental à des « faisant fonction de » à la place de
parents défaillants comme, par exemple, avec la famille d’accueil dont on peut dire qu’elle
constitue un substitut familial mais non parental (Neyrand, Pitrou, 1997), ou
avec les compagnons homosexuels de parents (Le Gall, 2001), ou avec les
beaux-parents (Cadollet, 2000).
Cette évolution cadre avec le principe devenu dominant du
maintien des liens de l’enfant avec ses deux parents d’origine au nom de
l’intérêt de l’enfant. Mais ce qui semble caractéristique de la procédure même
d’affiliation parentale actuellement reste la diversification de ses modalités,
sa mobilité croissante et la relative désinstitutionnalisation qui
l’accompagne. L’importance de la volonté d’affiliation s’affirme au principe de
la parentalisation alors que se multiplient les affiliations parentales
électives (Fine, 2001) résultant d’un choix. Ce qui apparaît clairement
aujourd’hui c’est que les places parentales ne sont pas forcément données dès
la conception ; que de plus en plus elles font l’objet d’une démarche
d’affiliation souvent plus engageante que la plupart des conceptions
ordinaires.
Pourtant, ce que la société, et a fortiori le droit, ne peut
encore arriver à concevoir, c’est justement la conséquence de ce phénomène : la
pluriparentalité, le fait qu’un enfant peut effectivement avoir plus de deux
parents dans la mesure où ses composantes peuvent être dissociées du parental
et que plusieurs personnes peuvent occuper des places différentes à l’intérieur
de ce dispositif de parentalité.
Tensions dans la représentation du familial et de
l’enfance
Ce qui n’est pas sans effets sur la façon dont aujourd’hui peut
se concevoir le lien familial. Ces multiples remises en cause de ce que F. R.
Ouellette (2000) appelle le modèle
généalogique de la filiation, qui liait exclusivement un enfant à
un père et
une mère, ne vont pas sans introduire
une tension à l’intérieur-même de la représentation de ce qu’est une famille.
Elles contribuent à l’éclatement de sa représentation traditionnelle en
renforçant la désintrication du conjugal et de la filiation qu’annonçait la
généralisation de la contraception, et en contribuant à une autre
désintrication, celle de la filiation biologique et du parental.
Se dénouent ainsi les liens qui soutenaient un modèle de
famille, celui que formalisait la fiction juridique d’une famille fondée sur le
mariage et assumant la propriété d’enfants socialement reconnus comme issus de
l’union de leurs parents. S’opère aujourd’hui une « désimbrication conceptuelle
entre la famille d’une part et l’organisation généalogique de la parenté
d’autre part, deux sphères dotées d’une autonomie relative dont les relations
réciproques ont changé. » (Ouellette, 2000)
Ce qui va de pair avec les autres tendances plus relationnelles
d’évolution du lien familial : la centration du lien familial sur la relation à
un enfant conçu comme un sujet, et la personnalisation des relations
intra-familiales tendant à les appréhender beaucoup plus comme une
configuration de duos et beaucoup moins comme un groupe familial.
Au cœur de ces tendances lourdes la place de l’enfant apparaît
déterminante, désormais c’est autour de lui que s’articule la famille, que se
concentrent les préoccupations sociales et que se réaffirment les droits de
l’humain. Face à la crise de la structuration classique de la famille et à la
diversification de ses modalités, l’affirmation de l’importance de la
parentalité, et de ce qu’elle recouvre comme multiplication des places
parentales, vient apporter une réponse à ce qui apparaît comme une
fragilisation de l’enracinement relationnel de l’enfant et de son expression
essentielle, le bébé.
À côté de l’image de l’enfant sujet et du bébé performant,
celle de l’enfance en souffrance, si ce n’est en danger, vient rendre compte de
la mise en place d’un dispositif social de soutien à une parentalité, dont la
dimension plurielle ne manque pas de nous interroger.
·
Benedekt, T. 1959. «
Parenthood as a
·
developmental phase », Journal
American Psychology Association, n° 7.
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Cadolle, S. 2000.
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Castel, R. 1990. « Le
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À propos de Tristan et Iseult », Le débat, n° 61.
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Dugnat, M. ;
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Durkeim, E. 1895.
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Le Gendre, P. 1986.
L’inestimable objet de la transmission. Étude sur
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Mutations sociales et renversement des perspectives sur la parentalité », dans
D. Le Gall et Y. Bettahar, La
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L’enfant, la mère et la question du père. Un
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Paris, puf.
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Neyrand, G. 1998. «
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Neyrand, G. ;
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Ouellette, F. R.
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Singly, F. de. 1993.
« La construction sociale d’une nouvelle identité sexuelle. » « Fathers in
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Théry, I. 1996. «
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·
Winnicott, D. W.
1957. L’enfant et sa famille. Les premières
relations, Paris, Payot, 1971.
[*]
Le 21 septembre 2001, à
l’occasion des 20 ans d’érès, les revues enfances & psy,
Dialogue et la Lettre du Grape
ont organisé, au
ministère de l’Emploi et de la Solidarité, un débat sur le thème
Parentalité et enfance en souffrance
. La
rédaction d’enfances &
psy est heureuse
de pouvoir offrir à ses lecteurs le texte rédigé par Gérard Neyrand à partir de
son intervention.
Cette intervention n’aurait pu être élaborée sans mon travail
sur la genèse des conceptions actuelles de la parentalité à travers le regard
sur la petite enfance, relaté dans
L’enfant, la
mère et la question du père. Un bilan critique de l’évolution des savoirs sur
la petite enfance (
puf,
2000). Elle reprend un certain nombre d’analyses exposées dans ma contribution
au livre
La pluriparentalité
(
puf, 2001), intitulé « Mu-tations
sociales et renversement des perspectives sur la parentalité ».