2002
enfances & PSY
Dossier
Au contact des tout-petits
Entretien avec
Fatima Amaouche
Fatima Amaouche est assistante maternelle. Agréée
pmi-crèche familiale et
ase, elle est rattachée à une crèche
du xiiie arrondissement de Paris pour des
rencontres entre assistantes maternelles et enfants deux fois par semaine.
Ginette Francequin et Hélène Gane l’ont rencontrée pour
enfances & psy.
enfances & psy : Vous êtes une assistante
maternelle reconnue dans le quartier et très estimée par les personnes de
l’unité de soins spécialisés à domicile – plus familièrement appelée « unité
des petits » –, qui ont travaillé avec vous.
Fatima Amaouche : J’ai
eu en charge, c’est vrai, de nombreux enfants du quartier. Maintenant beaucoup
sont grands, voire adultes, mais quand je les rencontre, ils m’appellent
toujours « Tata ».
Je suis devenue assistante maternelle par hasard. Mes cinq
enfants étaient suivis au dispensaire. Une assistante sociale a remarqué leur
équilibre et m’a proposé de devenir nourrice agréée en me disant que je
pourrais avoir l’agrément par la Ville de Paris pour un ou deux enfants, avec
la possibilité de venir parler de mon travail en crèche familiale.
Quel est l’intérêt de ces rencontres
?
Elles sont l’occasion pour les enfants gardés par les
assistantes maternelles du quartier de se retrouver avec des éducatrices de
jeunes enfants autour d’activités comme des jeux de ballons, ou dans la piscine
à balles. Les jeux de piscine à balles, riz et semoule sont souvent utilisés
pour des expériences sensorielles avec les petits.
Tandis que les enfants jouent, nous bavardons entre nous.
Ainsi, le travail de réflexion est cadré. Si un souci survient à propos d’un
enfant, nous pouvons en parler au niveau psychologique ou éducatif, ou
envisager une rééducation, ou encore se dire que cela relève de la
pmi, sans pour cela entrer dans
l’intime ou le secret familial.
Nous savons que vos pratiques
corporelles de relaxation ont un effet très bénéfique sur les bébés.
Pouvez-vous décrire ce que vous faites ?
D’abord, je m’installe toujours à la hauteur des enfants. Je
joue avec eux par terre, je les change à même le sol et ainsi je ne cours pas
le risque de les laisser tomber de la table à langer. J’ai pris cette habitude
pour deux raisons : d’abord par sécurité, et aussi en souvenir des pratiques
des femmes de mon pays, le Maroc, qui changent les enfants sur leurs genoux, ou
par terre. C’est évident que cela facilite le travail de surveillance quand
vous êtes responsable de beaucoup d’enfants.
Au sol ou sur les genoux, je suis toujours au contact du corps
des petits, je les berce calmement et je touche leurs pieds. Je les masse tout
au long du corps, du haut vers le bas. Le bébé qui apprécie se tend alors pour
faciliter le massage. Nous échangeons des bisous et des câlins. Je vois la joie
dans leurs yeux. Moi, si je ne touche pas un bébé, je préfère ne pas m’en
occuper !
Dans votre manière d’être avec les
bébés, votre relation avec leur corps est aussi une relation affective. Comment
l’expliquez-vous ?
Peut-être parce que, dernière d’une famille nombreuse, j’ai
toujours vu les femmes avec leurs enfants sur le dos, dans le nord du Maroc.
Dès l’âge de 10 ans, j’observais la vie des femmes. Je regardais ma grand-mère,
mes sœurs, ma mère et ma tante. Elles étaient mes seuls modèles pour les soins
du corps car, dans mon pays, ces soins ne pouvaient pas être assurés par la
médecine, insuffisamment développée.
J’aimais voir comment on emmaillotait le bébé, juste après la
naissance, comment le nourrisson était massé, avec de l’huile d’olive tiède
parfumée d’eau de fleur d’oranger, comment la mère aussi était massée, tout de
suite après avoir accouché. La femme qui s’occupait du bébé s’assurait qu’il
était venu au monde avec un corps en bon état de fonctionnement, et si un petit
problème se voyait, au pied par exemple, elle posait un petit roseau pour le
redresser. Bien sûr on ne fait pas de miracle avec un roseau, on ne redresse
que ce qui peut l’être, mais parfois cela suffit, avec un bon massage. C’est
l’art de la guérisseuse. Et, autour, les femmes observent. Les filles, elles,
ne doivent pas regarder… Mais je suis bien contente d’avoir été curieuse
!
Ce massage, qui a d’abord une utilité diagnostique, puis
curative, a de surcroît des effets nets sur le développement et le bien-être
des bébés.
Avec les massages que je leur fais, les enfants marchent bien à
7 mois et ils courent dès la première année. J’ai observé que cet
accompagnement de leur développement moteur doit être commencé deux heures
après l’accouchement, avec deux massages par jour. J’ai noté que le massage
peut durer entre cinq et vingt minutes en fonction de l’âge et de la
disponibilité de l’enfant.
Racontez-nous comment vous massez les
enfants.
Même si je les pratique comme un jeu, ces massages se font sur
des endroits précis, sur la colonne vertébrale. C’est intuitif, affectueux,
gentil, pour que les enfants se sentent aimés, mais c’est aussi un massage
tonique qui donne aux enfants une énergie débordante, joyeuse, et l’envie de
jouer.
Je réchauffe le corps avec ma main en partant de la chevelure
jusqu’aux pieds, avec douceur. Je crois que j’ai l’œil pour repérer un problème
à la naissance. Si un bébé est trop calme, je prévois que ce sera un enfant à
problèmes.
Pour moi, on peut tout faire jusqu’à 6 mois, et pour un enfant
plusieurs choses comptent, d’abord le dialogue, la créativité et l’équilibre
dans tout. Un enfant peut être calme, gentil, magnifique, mais pas trop calme,
ni trop gentil, ni trop magnifique ! En revanche, il doit gazouiller. Oui,
c’est cela. En tant que Tata Fatima qui connaît et aime les enfants, comme eux
m’aiment bien d’ailleurs, je pense que le « trop calme » est anormal.
Mon travail est un corps à corps avec l’enfant, mais il laisse
de la place au regard, droit dans les yeux, avec la distance qui permet de
mettre de l’espace. Ce regard permet de communiquer, de rompre avec un mode de
relation qui pourrait n’être que froid et fusionnel… Ce regard, je dirais que
c’est un rendu de tendresse.
En y réfléchissant, le massage d’un bébé est un éveil qui
permet de parler, de raconter sa vie, c’est un soupir d’aise, une relaxation,
c’est quelque chose qui structure, délimite, redessine le corps. Je respecte
l’intimité et les parties sexuelles de l’enfant – on ne touche jamais à cette
intimité qui est la sienne –, mais tout le reste du corps reçoit ce soin. Car
cela soigne. On pense alors dans son corps, par cette enveloppe qui tient dans
les mains de la masseuse. Même l’enfant agressif ressent un bien-être qui le
rend plus serein, car il est entouré. Il se calme et découvre une nouvelle
capacité, celle de mentaliser les actes.
Est-ce que vous transmettez votre
savoir-faire aux mamans des enfants dont vous vous occupez
?
Je sais que les parents peuvent être méfiants. Aussi, je ne le
fais que lorsque je sens que la confiance est établie. J’attends toujours au
moins deux mois pour en parler. Alors seulement, et quand je connais vraiment
bien la maman, il m’arrive de masser son bébé devant elle.
Ce travail sur le corps est-il bien
accepté par les institutions ?
Oui et non. Oui, parce que les enfants vont bien, mais
difficilement. Pendant longtemps, je n’arrivais pas à dire ce que je faisais
pour qu’un enfant qui m’avait été confié et qui allait mal retrouve vie. Si
j’ose vous parler de ma relaxation, c’est parce que je sens que je peux me
l’autoriser maintenant, car les temps et les modes ont évolué.
Quelle différence avec l’avant-1968 ! Quand j’ai accouché, je
me retenais de toucher le corps de mes petits et je demandais à rentrer chez
moi le plus vite possible pour m’en occuper comme je l’entendais. À la
maternité où ma fille est née, on me l’a donnée comme un paquet, sans une
parole de gentillesse, juste pour que j’allaite « avec de l’hygiène ». Elle
était emmaillotée serrée, et une fois qu’elle avait bu, on me l’arrachait. Vous
me voyez dire à l’infirmière que je voulais masser mon bébé ? On m’aurait
accusée d’être du tiers-monde, d’une culture arriérée. Je parlais le français
et l’arabe, mais je me sentais coupable par rapport aux deux cultures. J’avais
peur de choquer et que mon enfant soit mal vu. Je n’étais heureuse avec mes
bébés que dans la clandestinité, et j’attendais avec impatience de rentrer chez
moi pour qu’une vraie relation s’installe.
Vous considérez qu’aujourd’hui cela
se passe mieux ?
En 1975, il y a eu comme un tournant dans les relations
autorisées mère-enfant. Il est quand même resté une limite, car il me semble
bien que le biberon a triomphé. La culture française fait trop peu de place à
la relation affectueuse entre le bébé et sa mère. Des modes sans fondement
surgissent les unes après les autres, qui ignorent la tendresse.
Moi, je suis pour la communauté familiale chaleureuse.
Aujourd’hui, mes enfants sont grands et ils n’habitent plus à la maison, mais
ils reviennent toujours. Il ne se passe pas un jour sans qu’il y en ait un ou
deux à mes côtés, car tous, ils ont cette mémoire du corps aimé.