2002
enfances & PSY
Dossier
Le souci du corps
Alexandrine Saint-Cast
Jean-Philippe Raynaud
Laurent Renard
Alexandrine Saint-Cast est psychomotricienne, Jean-Philippe
Raynaud et Laurent Renard sont psychiatres.
Enfances &
psy a déjà abordé la
question du corps, par petites touches, au fil des dossiers thématiques,
soulevant des interrogations, pointant des incertitudes et des paradoxes. Comme
s’il en allait toujours ainsi dès qu’il s’agit de faire des liens entre corps
et psyché : les professionnels s’approchent, mais pas trop. Que penser du corps
de ce jeune, devant nous, face au nôtre, tellement pareil et tellement
différent ? Qu’en percevoir, qu’en ressentir au cours de notre intervention,
qu’elle soit éducative ou soignante ? Existe-t-il une bonne distance, un juste
souci du corps
[1], qui tiennent compte de l’âge, de
l’environnement familial, du fonctionnement psychique, de la culture de
l’enfant ?
Les expériences et les rencontres du corps accompagnent et
soutiennent le développement du bébé (Annick Le Nestour et Gisèle Danon),
contribuant à frayer le chemin encore mystérieux vers l’accès au langage
(Michel Bernard). Du bébé à l’adolescent, corps et pensée – investis par les
parents, les éducateurs, les thérapeutes (Jacqueline Sarda) –, sont comme
indissociables et contenus dans une matrice culturelle et symbolique. Peu à
peu, se construisent la représentation du corps et les investissements
conscients. Peu à peu cette relation entre corps et pensée évolue, s’enrichit,
se complexifie.
Si nous n’avons pas accès directement au vécu du corps du jeune
enfant, nous savons mieux aujourd’hui que dès la naissance, le corps peut
souffrir, même s’il est toujours difficile d’accepter et de se représenter
cette souffrance qui ne se dit pas (Élisabeth Dardart). Les pédiatres savent
bien comment approcher ce mal du corps qui raisonne fort dans la tête : en
restant à l’écoute des mères et en étant accessible aux signaux qu’envoient les
enfants, même les plus jeunes, au milieu des bruits de fond (Antoine Leblanc).
Les assistantes maternelles empoignent ce corps au quotidien, le portent, le
pensent, pour communiquer avec le bébé (Fatima Amaouche). Pour accompagner son
développement, tous en observent les mouvements, les rythmes et aménagent pour
lui, avec lui, des espaces symboliques (Franco Boscaini).
Le lien corps/psychisme occupe une grande place dans la
pratique des médecins (que l’on précise parfois « somaticiens ») et des
psychomotriciens. Nous avons interrogé ces derniers sur les pathologies de
l’investissement du corps et sur ce qu’elles éclairent lorsque l’on s’intéresse
à ces troubles (Florence Reinalter-Ponsin et Catherine Potel-Baranes).
Certaines situations extrêmes, certaines pathologies, poussent
les cliniciens dans leurs pratiques quotidiennes auprès des enfants à chercher,
à inventer, à aménager les cadres de soins. Du lien à l’autre au lien à soi,
les professionnels ajustent leurs approches thérapeutiques pour essayer de
relancer une dynamique, une pensée (Régine Scelles, Pierre Delion).
Mais le corps de l’enfant n’est pas qu’un corps souffrant ou un
corps soigné. Autour de lui, avec lui, ça vit, ça bouge, ça pense. Les
représentations sociales et culturelles se transmettent, évoluent, parfois se
figent, mais ne sont jamais insignifiantes ou sans effet (Michel Bernard,
Yolande Govindama, Philippe Scialom). Même si notre époque en semble encore
scandalisée, le corps est nécessairement sexué et inscrit dans la suite des
générations. La libération des corps, prônée il y a quelques décennies, est
éminemment ambiguë. D’un côté, elle manipule et idolâtre le corps, de l’autre
elle soutient la répression et le déni du corps. Et ce sont peut-être les
adolescents qui sont le plus sensibles au regard des autres, comme l’observent
les professeurs d’éducation physique et sportive (Hervé Corre).
Investi et animé d’affects, le corps est le lieu où s’origine
la pulsion et sera celui de son extinction. Le corps de l’enfant qui grandit et
se développe dit son histoire singulière de sujet en devenir, avec son lot de
franchissements incontournables. Tous les professionnels de l’enfance ont aussi
affaire avec ce que Françoise Dolto a décrit comme l’image inconsciente du
corps (Gérard Guillerault). Ce souci du corps, intégré à leur pratique
quotidienne, est partagé par tous ceux qui regardent, écoutent, accompagnent
les enfants et les adolescents.
[1]
Pour paraphraser la formule de Michel Foucault,
le souci de soi.