Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-7492-0023-7
144 pages

p. 59 à 64
doi: en cours

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Dossier

no20 2002/4

2002 enfances & PSY Dossier

Une humanité à corps perdu ?

Philippe Scialom Psychomotricien et psychologue clinicien, Philippe Scialom enseigne la psychologie à l’Institut supérieur de rééducation psychomotrice à Paris. Il exerce en libéral auprès d’adultes et d’enfants, comme psychothérapeute-psychanalyste.
Face aux dimensions culturelles de notre vie contemporaine (art, publicité, mode, sciences et techniques), mais aussi sociales et historiques, l’auteur prend à témoin le corps, qui les incarne. Entre les progrès gigantesques de la science et un siècle de génocides, un tumulte atteint l’idée même du corps saisie entre une pulsion de créativité et une pulsion de cruauté. Les nouvelles possibilités offertes par la génétique, la chirurgie et la cybernétique, sont citées pour leur participation au fantasme d’une pensée pure, qui pourrait se débarrasser de l’enveloppe d’un corps, réduit au statut de déchet. Ces aspects, parfois étonnants, voire inquiétants, constituent le nouveau bain psychique des enfants et des adolescents. Les formes modernes de leur psychopathologie sont mises ici en rapport direct avec l’infiltration de ces récentes dimensions sociales et culturelles. L’effraction se ferait à travers la construction de l’image inconsciente du corps.
Le Penseur de Rodin exprime la force du lien indissociable entre la pensée et le corps. Son créateur est un contemporain de Freud.
À la différence de Rodin, de grands peintres et sculpteurs, comme Giacometti, Zadkine, Picasso, Velickovic, Magritte, Music, représentent une image atteinte du corps. Le corps est représenté de l’intérieur, écorché, morcelé, fragmenté, manquant, évidé, maltraité, déchiqueté, calciné, squelettique, cachectique, flou, amoncelé, entassé et non identifiable (Taslitzky, 1989).
 
Atteint, fétichisé, transformé : le corps dans l’art, la publicité et la mode
 
 
Pourquoi, actuellement, d’autres artistes, de plus en plus nombreux, prennent-ils la nature morte au premier degré ? Ils utilisent dans des compositions artistiques de vrais corps humains ou animaux, entiers ou découpés (Witkin, 2000).
D’ailleurs, la barrière des espèces est aussi franchie par la publicité qui a su tirer profit de la numérisation : d’un simple clic, la peau est animale, végétale, minérale ou objet. La voie choisie par le monde publicitaire érotise en partie le corps-objet en lui associant des chocs, des transformations et des traumatismes, pour vendre. Ce fétichisme est-il lié à l’industrie, qui, en 1939-1945, transformait des corps en savon, en toiles de crin, en abat-jour ou en portefeuilles ?
Dans les « performances artistiques », la représentation picturale est court-circuitée par un « acte » direct sur le corps, agi par certains artistes, qui considèrent leur propre corps comme une œuvre d’art. Que signifient les atteintes réelles de leur corps, sa transformation et leur désir de dépasser la douleur ? Le « body-art » frôle la limite des pratiques sado-masochistes extrêmes. L’« art charnel », reconnu par des instances officielles, ne s’intéresse pas au résultat plastique final, mais à l’opération – chirurgicale – performance et au corps modifié, devenu public (adagp, 2000).
Philippe Scialom a publié :
Compte rendu de lecture : Altounian J., La survivance, traduire le trauma collectif (préface de P. Fédida, postface de R. Kaës, Paris, Inconscient et culture, Dunod, 2000, 194 p.), Revue du monde arménien moderne et contemporain, t. 5, 1999-2000, Paris, Société des études arméniennes. « Processus de déshumanisation et image du corps : vers de nouvelles pathologies ? », Évolutions psychomotrices, Schéma corporel et image du corps, 2001, 13, (51).
Pourquoi la mode marque-t-elle la peau de tatouages, tels un rappel de l’esclavage ou de sinistres numéros sur les avant-bras ? Les piercings, en pleine expansion, cerclent les trous du corps. Les adolescents, et même des enfants, suivent ces tendances, sans qu’elles aient les significations initiatiques ou symboliques des rituels ethniques. Les implants sous-cutanés constituent aussi un nouvel étayage au corps : un « exo-squelette » (Ardenne, 2001) est recherché pour ses nouvelles extensions. Les scarifications complètent cette mode « néo-ethnique », pâle imitation des marques totémiques.
Le culte du corps est à la mode. Le body-building est une production de masse musculaire qui vise l’hygiène et une supposée pureté : les formes hypertrophiées doivent devenir lisses, rondes et imberbes. Un curieux assemblage de l’emblème du pouvoir masculin et de la féminité, où la purification du corps est poussée au point qu’il n’en reste plus à investir que l’image. Valérie Steele (1997) se demande s’il ne s’agit pas aussi d’effacer les imperfections du sexe faible et celles apportées par le vieillissement, deux aspects humains qui rappellent l’incontournable différence des sexes et la mortalité de l’homme.
 
Virtualisé, stérilisé, mutant : le corps des techniques
 
 
Les grands jeux télévisés mettent en danger, psychique et physique, les candidats. Dans une confusion entre la réalité et l’imaginaire, ils sortent des règles de l’ère transitionnelle définie par Winnicott (1975). Ces reality shows ne font plus « comme si », mais « pour de vrai ». Y a-t-il un rapport entre les passages à l’acte qui débordent nos sociétés et la fascination des images vidéo qui sidèrent nos enfants ?
L’Homo cyberneticus de demain devrait avoir les pouces hypertrophiés ! Cette adaptation est déjà visible sur les nouvelles générations d’utilisateurs de consoles de jeux, qualifiées au Japon de « tribus du pouce » !
La biotechnologie a récemment transformé l’adn et fabriqué une protéine qui n’existe pas dans la nature. L’insertion de nouvelles bases artificielles ouvre une possibilité infinie de combinaisons inédites du vivant.
L’éthique et les lois ne s’élaborant que dans l’après-coup, les découvertes et les situations nouvelles nous imposent leurs espérances ou leurs transgressions sidérantes.
Les nouvelles techniques biologiques se passent du rapport sexuel de la procréation et posent d’innombrables problèmes éthiques. Parallèlement, le transsexualisme, en plein essor, exprime aussi une image confuse de la sexualité, stérile, sans plaisir ni amour. La différence, devenue inutile, s’efface. Le chirurgien qui opère l’identité corporelle crée une chimère. Après le repli narcissique reste l’image stérile d’un corps castré dans la réalité.
Notre culture biotechnologique et chirurgicale nous confronte déjà à des hommes bioniques et au clonage. Les morts et les vivants s’unissent depuis longtemps par le biais des greffes d’organes internes. Mais les greffes des parties du corps visibles, comme les mains, touchent autrement l’identité. Frankenstein, ce n’est plus seulement du cinéma.
La mode, l’art, les applications des découvertes scientifiques et techniques nous représentent et parlent de notre être. Ces productions de notre culture nous conduisent à nous interroger sur l’orientation et la signification des cliniques du « normal » et du « pathologique ».
 
La nouvelle pathologie infantile
 
 
Un corps sans ancrage dans le symbolique
Nous constatons que l’expression de la psychopathologie infantile prend de plus en plus la forme d’instabilités psychomotrices, d’échecs scolaires massifs, voire de dysphasies. L’humeur dépressive accompagne ces échecs de la symbolisation et de la représentation. Les enfants, trop en mouvement, souffrent d’un rapport narcissique à l’image. Leur pensée ne peut pas s’ancrer sans la médiation tierce de l’autre et celle-ci, aujourd’hui, leur fait défaut. De façon surprenante, les parents qui consultent (et les instituteurs avec eux) pensent, souvent à tort, que l’instabilité et l’inattention de leur enfant sont dues à l’ennui, à une certaine précocité. Les parents, surtout dans les familles monoparentales, sont déroutés. Dans leur solitude, ils ont tendance à surprotéger leur enfant contre l’angoisse d’abandon qui domine leur relation.
Les dépendances : pathologies du lien et de l’image du corps
Les consultations d’adolescents et de jeunes adultes présentent de plus en plus de pathologies narcissiques, dépressives et addictives : toxicomanies, troubles alimentaires (anorexie, boulimie), dépendances (relationnelle, au jeu et au travail). Ces pathologies renvoient au sevrage et aux premières séparations du nourrisson, elles mettent en jeu la perte du lien ou la séparation. Notre époque n’est donc plus celle de l’hystérie, décrite par Charcot et Freud, mais plutôt celle des dépressions anaclitiques, de l’angoisse de la perte d’objet d’amour.
 
L’effacement de l’autre
 
 
Le corps kamikaze
Pourquoi, les kamikazes contemporains imposent-ils également leur violence en voilant les corps féminins et en interdisant l’accès à la culture ? Effacer l’autre et soi participe du même désir : gommer les différences et rejoindre la pureté promise de la sainteté.
Corps sans sépultures
La congélation des corps, dans l’attente de futures techniques, vise l’immortalité. Ce déni de la mort est proche des tentatives d’effacement des génocides. Les traces mêmes des morts, plus encore que les vivants, doivent disparaître. Mais les corps, les êtres, les âmes, les pensées, sont-ils effacés ? Ne sont-ils pas condamnés à errer, comme le disent de nombreux mythes, tant qu’ils n’ont pas tous une sépulture à leur nom ? Les héritiers ne sont-ils pas contraints d’« offrir leurs propres corps en guise de sépulture » à ces corps absents et à ces morts déniés ? (Piralian, 1994) Nous savons que la transmission de ces événements est transgénérationnelle. Cette mémoire ne passe pas par la parole, mais elle ne s’efface pas. Elle s’incarne dans la mémoire collective. Son inscription dans l’image inconsciente du corps humain passe par l’enfant. L’image du corps, véritable Antigone (Guyomard, 1992) de l’humanité, en est le vecteur (Antigone, rappelons-le, signifie « contre la vie » : elle fut enterrée vivante pour avoir voulu enterrer les morts).
Aujourd’hui, le corps se dégage du ressenti et se libère de ses limites initiales. La « présence » tend à se réduire à l’« image ». Le fantasme d’atteindre à l’esprit pur sans enveloppe corporelle s’accorde avec celui, inverse, du nouveau statut d’un corps déchet, objet, fétiche.
L’avenir nous dira s’il faut voir dans ces phénomènes la lutte contre une « déliaison » profonde de ce qui s’appelle l’humanité ou une mutation vers un nouveau statut de l’humain.
Aujourd’hui, ce souci du corps existe : le terme « soucier », du latin sollicitare, « remuer totalement », est bien choisi. Il met l’accent sur l’acte qui, à l’inverse de l’hystérie, défait les mots inscrits sur le corps.
Nous avons relevé les transgressions fondamentales engendrées par notre société : celles de la différence des sexes, des générations, des espèces, du mort et du vivant. Elles témoignent d’une déconstruction de la représentation symbolique du corps, en tant que corps de l’humanité.
Un mouvement total et désordonné sollicite le savant tissage dont nous parle Françoise Dolto (1984, 1997), où le temps se croise à l’espace, où le passé inconscient résonne dans la relation présente et où se fondent le narcissisme et la communication avec autrui. Ce tricotage de la petite enfance risque-t-il de se défaire ? Pendant cette ère d’instabilité que traverse notre société, certains enfants, fragilisés de manière précoce, risquent de prendre le chemin qui mène aux pathologies évoquées précédemment ou, plus tard, à une décompensation.
Le corps culturel, celui de l’humanité, doit être repensé par les adultes qui s’occupent des enfants, à la manière des adolescents qui refont le monde après chaque génération. Il leur revient de créer un cadre qui garantit entre l’enfant, le père et la mère la communication, le jeu et une place distincte. Chacun doit pouvoir incarner l’une des trois fonctions fondamentales qui « règlent » le lien social et humain : l’« attachement » (Zazzo, 1972) pour l’enfant et les fonctions plus spécifiquement paternelle et maternelle.
Notre histoire, au carrefour d’un siècle de génocides et de l’évolution des sciences et techniques, débouche sur une libération du marché du corps humain. Liberté ou privation, effondrement ou défense, cette culture du corps pose des signes, là où ils sont manquants. Elle intéresse les acteurs de l’enfance qui aident aussi les enfants et les adolescents à construire leur système symbolique, leur langage. La parole des éducateurs, des soignants, des parents, est plus que jamais nécessaire pour transmettre l’humanité aux petits corps-éponges qui se métamorphosent sans cesse dans le bain qui les entoure.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Adagp. 2000. Le corps mutant, Catalogue de la Galerie Enrico Navarra.
·  Ardenne, P. 2001. L’image corps : figures de l’humain dans l’art du xxe siècle, Paris, Éditions du Regard.
·  Dolto, F. 1984. L’image inconsciente du corps, Paris, Le Seuil.
·  Dolto, F. 1997. Le sentiment de soi, aux sources de l’image du corps, édition établie, annotée et présentée par G. Guillerault, Paris, Gallimard.
·  Guyomard, P. 1992. La jouissance du tragique, Paris, Aubier.
·  Piralian, H. 1994. Génocide et transmission, Paris, Harmattan.
·  Steele, V. 1997. Fétiche : mode, sexe et pouvoir, Paris, Abbeville éd.
·  Taslitzky, B. 1989. Cent onze dessins faits à Buchenwald, Association française Buchenwald-Dora, Paris, Éditions Hautefeuille.
·  Winnicott, D.W. 1975. Jeu et réalité, l’espace potentiel, Paris, Gallimard.
·  Witkin, J.-P. 2000. Photos des œuvres de l’artiste, Paris, Nathan.
·  Zazzo, R. 1972 (colloque sous la direction de). L’attachement, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé.
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