2002
enfances & PSY
Dossier
Une humanité à corps perdu ?
Philippe Scialom
Psychomotricien et psychologue clinicien, Philippe Scialom
enseigne la psychologie à l’Institut supérieur de rééducation psychomotrice à
Paris. Il exerce en libéral auprès d’adultes et d’enfants, comme
psychothérapeute-psychanalyste.
Face aux dimensions culturelles de notre vie contemporaine (art,
publicité, mode, sciences et techniques), mais aussi sociales et historiques,
l’auteur prend à témoin le corps, qui les incarne. Entre les progrès
gigantesques de la science et un siècle de génocides, un tumulte atteint l’idée
même du corps saisie entre une pulsion de créativité et une pulsion de cruauté.
Les nouvelles possibilités offertes par la génétique, la chirurgie et la
cybernétique, sont citées pour leur participation au fantasme d’une pensée
pure, qui pourrait se débarrasser de l’enveloppe d’un corps, réduit au statut
de déchet. Ces aspects, parfois étonnants, voire inquiétants, constituent le
nouveau bain psychique des enfants et des adolescents. Les formes modernes de
leur psychopathologie sont mises ici en rapport direct avec l’infiltration de
ces récentes dimensions sociales et culturelles. L’effraction se ferait à
travers la construction de l’image inconsciente du corps.
Le Penseur de Rodin
exprime la force du lien indissociable entre la pensée et le corps. Son
créateur est un contemporain de Freud.
À la différence de Rodin, de grands peintres et sculpteurs,
comme Giacometti, Zadkine, Picasso, Velickovic, Magritte, Music, représentent
une image atteinte du corps. Le corps est représenté de l’intérieur, écorché,
morcelé, fragmenté, manquant, évidé, maltraité, déchiqueté, calciné,
squelettique, cachectique, flou, amoncelé, entassé et non identifiable
(Taslitzky, 1989).
Atteint, fétichisé, transformé : le corps dans l’art, la publicité
et la mode
Pourquoi, actuellement, d’autres artistes, de plus en plus
nombreux, prennent-ils la nature morte au premier degré ? Ils utilisent dans
des compositions artistiques de vrais corps humains ou animaux, entiers ou
découpés (Witkin, 2000).
D’ailleurs, la barrière des espèces est aussi franchie par la
publicité qui a su tirer profit de la numérisation : d’un simple clic, la peau
est animale, végétale, minérale ou objet. La voie choisie par le monde
publicitaire érotise en partie le corps-objet en lui associant des chocs, des
transformations et des traumatismes, pour vendre. Ce fétichisme est-il lié à
l’industrie, qui, en 1939-1945, transformait des corps en savon, en toiles de
crin, en abat-jour ou en portefeuilles ?
Dans les « performances artistiques », la représentation
picturale est court-circuitée par un « acte » direct sur le corps, agi par
certains artistes, qui considèrent leur propre corps comme une œuvre d’art. Que
signifient les atteintes réelles de leur corps, sa transformation et leur désir
de dépasser la douleur ? Le « body-art » frôle la limite des pratiques
sado-masochistes extrêmes. L’« art charnel », reconnu par des instances
officielles, ne s’intéresse pas au résultat plastique final, mais à l’opération
– chirurgicale – performance et au corps modifié, devenu public (adagp, 2000).
Philippe Scialom a publié
:
Compte rendu de lecture : Altounian J.,
La survivance, traduire le trauma
collectif (préface de P. Fédida, postface de R. Kaës, Paris,
Inconscient et culture, Dunod, 2000, 194 p.), Revue du monde arménien moderne et contemporain,
t. 5, 1999-2000, Paris, Société des études arméniennes. « Processus de
déshumanisation et image du corps : vers de nouvelles pathologies ? »,
Évolutions psychomotrices, Schéma
corporel et image du corps, 2001, 13, (51).
Pourquoi la mode marque-t-elle la peau de tatouages, tels un
rappel de l’esclavage ou de sinistres numéros sur les avant-bras ? Les
piercings, en pleine expansion, cerclent les trous du corps. Les adolescents,
et même des enfants, suivent ces tendances, sans qu’elles aient les
significations initiatiques ou symboliques des rituels ethniques. Les implants
sous-cutanés constituent aussi un nouvel étayage au corps : un « exo-squelette
» (Ardenne, 2001) est recherché pour ses nouvelles extensions. Les
scarifications complètent cette mode « néo-ethnique », pâle imitation des
marques totémiques.
Le culte du corps est à la mode. Le body-building est une
production de masse musculaire qui vise l’hygiène et une supposée pureté : les
formes hypertrophiées doivent devenir lisses, rondes et imberbes. Un curieux
assemblage de l’emblème du pouvoir masculin et de la féminité, où la
purification du corps est poussée au point qu’il n’en reste plus à investir que
l’image. Valérie Steele (1997) se demande s’il ne s’agit pas aussi d’effacer
les imperfections du sexe faible et celles apportées par le vieillissement,
deux aspects humains qui rappellent l’incontournable différence des sexes et la
mortalité de l’homme.
Virtualisé, stérilisé, mutant : le corps des techniques
Les grands jeux télévisés mettent en danger, psychique et
physique, les candidats. Dans une confusion entre la réalité et l’imaginaire,
ils sortent des règles de l’ère transitionnelle définie par Winnicott (1975).
Ces reality shows ne font plus « comme
si », mais « pour de vrai ». Y a-t-il un rapport entre les passages à l’acte
qui débordent nos sociétés et
la fascination des images vidéo qui sidèrent nos enfants ?
L’Homo cyberneticus de
demain devrait avoir les pouces hypertrophiés ! Cette adaptation est déjà
visible sur les nouvelles générations d’utilisateurs de consoles de jeux,
qualifiées au Japon de « tribus du pouce » !
La biotechnologie a récemment transformé l’adn et fabriqué une protéine qui n’existe pas
dans la nature. L’insertion de nouvelles bases artificielles ouvre une
possibilité infinie de combinaisons inédites du vivant.
L’éthique et les lois ne s’élaborant que dans l’après-coup, les
découvertes et les situations nouvelles nous imposent leurs espérances ou leurs
transgressions sidérantes.
Les nouvelles techniques biologiques se passent du rapport
sexuel de la procréation et posent d’innombrables problèmes éthiques.
Parallèlement, le transsexualisme, en plein essor, exprime aussi une image
confuse de la sexualité, stérile, sans plaisir ni amour. La différence, devenue
inutile, s’efface. Le chirurgien qui opère l’identité corporelle crée une
chimère. Après le repli narcissique reste l’image stérile d’un corps castré
dans la réalité.
Notre culture biotechnologique et chirurgicale nous confronte
déjà à des hommes bioniques et au clonage. Les morts et les vivants s’unissent
depuis longtemps par le biais des greffes d’organes internes. Mais les greffes
des parties du corps visibles, comme les mains, touchent autrement l’identité.
Frankenstein, ce n’est plus seulement du cinéma.
La mode, l’art, les applications des découvertes scientifiques
et techniques nous représentent et parlent de notre être. Ces productions de
notre culture nous conduisent à nous interroger sur l’orientation et la
signification des cliniques du « normal » et du « pathologique ».
La nouvelle pathologie infantile
Un corps sans ancrage dans le symbolique
Nous constatons que l’expression de la psychopathologie
infantile prend de plus en plus la forme d’instabilités psychomotrices,
d’échecs scolaires massifs, voire de dysphasies. L’humeur dépressive accompagne
ces échecs de la symbolisation et de la représentation. Les enfants, trop en
mouvement, souffrent d’un rapport narcissique à l’image. Leur pensée ne peut
pas s’ancrer sans la médiation tierce de l’autre et celle-ci, aujourd’hui, leur
fait défaut. De façon surprenante, les parents qui consultent (et les
instituteurs avec eux) pensent, souvent à tort, que l’instabilité et
l’inattention de leur enfant sont dues à l’ennui, à une certaine précocité. Les
parents, surtout dans les familles monoparentales, sont déroutés. Dans leur
solitude, ils ont tendance à surprotéger leur enfant contre l’angoisse
d’abandon qui domine leur relation.
Les dépendances : pathologies du lien et de l’image du
corps
Les consultations d’adolescents et de jeunes adultes
présentent de plus en plus de pathologies narcissiques, dépressives et
addictives : toxicomanies, troubles alimentaires (anorexie, boulimie),
dépendances (relationnelle, au jeu et au travail). Ces pathologies renvoient au
sevrage et aux premières séparations du nourrisson, elles mettent en jeu la
perte du lien ou la séparation. Notre époque n’est donc plus celle de
l’hystérie, décrite par Charcot et Freud, mais plutôt celle des dépressions
anaclitiques, de l’angoisse de la perte d’objet d’amour.
Le corps kamikaze
Pourquoi, les kamikazes contemporains imposent-ils également
leur violence en voilant les corps féminins et en interdisant l’accès à la
culture ? Effacer l’autre et soi participe du même désir : gommer les
différences et rejoindre la pureté promise de la sainteté.
Corps sans sépultures
La congélation des corps, dans l’attente de futures
techniques, vise l’immortalité. Ce déni de la mort est proche des tentatives
d’effacement des génocides. Les traces mêmes des morts, plus encore que les
vivants, doivent disparaître. Mais les corps, les êtres, les âmes, les pensées,
sont-ils effacés ? Ne sont-ils pas condamnés à errer, comme le disent de
nombreux mythes, tant qu’ils n’ont pas tous une sépulture à leur nom ? Les
héritiers ne sont-ils pas contraints d’« offrir leurs propres corps en guise de
sépulture » à ces corps absents et à ces morts déniés ? (Piralian, 1994) Nous
savons que la transmission de ces événements est transgénérationnelle. Cette
mémoire ne passe pas par la parole, mais elle ne s’efface pas. Elle s’incarne
dans la mémoire collective. Son inscription dans l’image inconsciente du corps
humain passe par l’enfant. L’image du corps, véritable Antigone (Guyomard,
1992) de l’humanité, en est le vecteur (Antigone, rappelons-le, signifie « contre la vie
» : elle fut enterrée vivante pour avoir voulu enterrer les morts).
Aujourd’hui, le corps se dégage du ressenti et se libère de
ses limites initiales. La « présence » tend à se réduire à l’« image ». Le
fantasme d’atteindre à l’esprit pur sans enveloppe corporelle s’accorde avec
celui, inverse, du nouveau statut d’un corps déchet, objet, fétiche.
L’avenir nous dira s’il faut voir dans ces phénomènes la
lutte contre une « déliaison » profonde de ce qui s’appelle l’humanité ou une
mutation vers un nouveau statut de l’humain.
Aujourd’hui, ce souci du corps existe : le terme « soucier »,
du latin sollicitare, « remuer
totalement », est bien choisi. Il met l’accent sur l’acte qui, à l’inverse de
l’hystérie, défait les mots inscrits sur le corps.
Nous avons relevé les transgressions fondamentales engendrées
par notre société : celles de la différence des sexes, des générations, des
espèces, du mort et du vivant. Elles témoignent d’une déconstruction de la
représentation symbolique du corps, en tant que corps de l’humanité.
Un mouvement total et désordonné sollicite le savant tissage
dont nous parle Françoise Dolto (1984, 1997), où le temps se croise à l’espace,
où le passé inconscient résonne dans la relation présente et où se fondent le
narcissisme et la communication avec autrui. Ce tricotage de la petite enfance
risque-t-il de se défaire ? Pendant cette ère d’instabilité que traverse notre
société, certains enfants, fragilisés de manière précoce, risquent de prendre
le chemin qui mène aux pathologies évoquées précédemment ou, plus tard, à une
décompensation.
Le corps culturel, celui de l’humanité, doit être repensé par
les adultes qui s’occupent des enfants, à la manière des adolescents qui refont
le monde après chaque génération. Il leur revient de créer un cadre qui
garantit entre l’enfant, le père et la mère la communication, le jeu et une
place distincte. Chacun doit pouvoir incarner l’une des trois fonctions
fondamentales qui « règlent » le lien social et humain : l’« attachement »
(Zazzo, 1972) pour l’enfant et les fonctions plus spécifiquement paternelle et
maternelle.
Notre histoire, au carrefour d’un siècle de génocides et de
l’évolution des sciences et techniques, débouche sur une libération du marché
du corps humain. Liberté ou privation, effondrement ou défense, cette culture
du corps pose des signes, là où ils sont manquants. Elle intéresse les acteurs
de l’enfance qui aident aussi les enfants et les adolescents à construire leur
système symbolique, leur langage. La parole des éducateurs, des soignants, des
parents, est plus que jamais nécessaire pour transmettre l’humanité aux petits
corps-éponges qui se métamorphosent sans cesse dans le bain qui les
entoure.
·
Adagp. 2000.
Le corps mutant, Catalogue de la
Galerie Enrico Navarra.
·
Ardenne, P. 2001.
L’image corps : figures de l’humain dans l’art du
xxe siècle, Paris, Éditions du
Regard.
·
Dolto, F. 1984.
L’image inconsciente du corps, Paris,
Le Seuil.
·
Dolto, F. 1997.
Le sentiment de soi, aux sources de l’image du
corps, édition établie, annotée et présentée par G. Guillerault,
Paris, Gallimard.
·
Guyomard, P. 1992.
La jouissance du tragique, Paris,
Aubier.
·
Piralian, H. 1994.
Génocide et transmission, Paris,
Harmattan.
·
Steele, V. 1997.
Fétiche : mode, sexe et pouvoir,
Paris, Abbeville éd.
·
Taslitzky, B. 1989.
Cent onze dessins faits à Buchenwald,
Association française Buchenwald-Dora, Paris, Éditions Hautefeuille.
·
Winnicott, D.W. 1975.
Jeu et réalité, l’espace potentiel,
Paris, Gallimard.
·
Witkin, J.-P. 2000.
Photos des œuvres de l’artiste, Paris,
Nathan.
·
Zazzo, R. 1972
(colloque sous la direction de). L’attachement, Neuchâtel, Delachaux et
Niestlé.