2002
enfances & PSY
Dossier
Le corps de l’enfant à la crèche
Franco Boscaini
Franco Boscaini est
psychologue, psychothérapeute, psychomotricien à Vérone, en Italie. Il a publié
de nombreux articles dont, récemment : « Rôle et sens de l’objet en
psychomotricité », Évolutions psychomotrices,
2001; et, avec G. Gobbi et P. Malesani : « Il
corpo tonico-emozionale. La conoscenza come desiderio »
Psicomotricità, Vérone, 2001.
La première période de la vie peut être caractérisée d’une
manière spécifique par la non-séparation corps-esprit. De ce fait l’enfant a
tendance à réaliser des actions motrices en tant que substituts des
représentations mentales non encore stables. La crèche peut alors constituer un
lieu de transition permettant à l’enfant de créer un lien entre les expériences
affectives de la maison et celles qu’il va devoir aborder constamment. L’espace
de la crèche devrait être organisé en tenant compte de tous ses besoins :
pulsionnels, moteurs, cognitifs, de créativité et relationnels. On va alors
spécialiser une série d’espaces dans lesquels l’enfant, avec l’aide de
l’adulte, pourra se retrouver et s’exprimer pour se développer au plan
psychomoteur et construire son identité.
La première période de la vie peut être caractérisée par une
équivalence entre sensations, mouvements et émotions, entre gestualité et
images. Le corps est le lieu où vont s’exprimer les tensions émotionnelles,
c’est le corps qui éprouve, contient et porte les diverses sensations et les
élabore dans le système psychique. À cause de son immaturité neurosensorielle,
tout ce que vit le bébé – expression, connaissance et communication – passe
indistinctement par le corps. Par exemple, il traduit de manière analogue
l’émotion liée à l’absence de sa mère et la désagréable sensation physique de
faim. Il perçoit les deux, dans des zones corporelles précises, comme sources
de tensions auxquelles il réagit par une décharge motrice globale avec de
violents patterns moteurs d’extension,
comme pour s’en libérer. Un tel mouvement correspond, sur le plan moteur, à la
représentation des processus psychiques et fantasmatiques de projection hors de
soi de ce qui est vécu comme un danger.
Cela traduit une certaine indifférenciation entre les
composantes psychiques et corporelles des événements, qu’ils soient internes ou
externes. Ainsi, le bébé n’est pas encore capable de représentations mentales ;
il peut seulement réaliser des actions concrètes et l’énergie physique
corporelle est utilisée comme prolongation de l’énergie psychique d’une pensée
pas encore présente.
Puis, graduellement, avec la maturation neuropsychologique et
l’impulsion vitale à aller vers l’adaptation au monde extérieur, l’activité
psychique va se développer comme un pont entre la réalité interne et la réalité
externe, comme la capacité à penser l’expérience corporelle et à se la
représenter.
Bientôt, avec la capacité à supporter la frustration, en
attribuant une temporalité aux expériences, la fonction de penser à soi et sur
soi va se substituer à la fonction primitive de sentir et agir. L’enfant
apprend qu’il peut éprouver une émotion plus ou moins positive à partir d’une
expérience, ou formuler un jugement (par exemple : j’aime, je n’aime pas) sans
devoir nécessairement agir. Ainsi se constitue l’aptitude à la reconnaissance
des émotions et à l’évaluation cognitive du « bon-mauvais », c’est-à-dire la
différenciation de la réalité. L’enfant commence alors à se remémorer le passé
et à attendre le futur, à se représenter mentalement les expériences
corporelles, à attribuer les qualités de continuité et de répétitivité à ce
qu’il vit. Il peut construire sa propre capacité à observer les objets et
lui-même comme des phénomènes permanents.
Dans ce processus, le gribouillage et le langage verbal sont
des moyens facilitant la symbolisation et des modalités privilégiées de
communication. Dans le cas d’une intégration psychomotrice, l’apprentissage
correspond à la réalisation d’un besoin. Non seulement celui de créer des liens
concrets entre personnes et objets, mais surtout celui d’établir des relations
psychiques – c’est-à-dire affectives et cognitives –, entre ces mêmes objets
dont, simultanément, il perçoit l’absence et éprouve le désir.
L’identité psychomotrice commence à se constituer à partir du
moment où l’enfant se sent exister en tant que personne tout en admettant
qu’existent des objets externes à lui qui, dès lors, ne sont plus vécus comme
menaçants, mais désirables et pensables. L’existence de l’individu est le fruit
de la rencontre du biologique avec la pensée. Le lien fluide entre les affects,
les émotions et les connaissances ne peut s’établir que lorsque l’objet peut
être reconnu comme quelque chose d’externe à soi, différent de la pensée :
c’est alors qu’il peut être aimé, et donc expérimenté et vécu concrètement,
pensé et parlé.
La crèche, un espace transitionnel
La crèche peut être considérée comme un espace de transition
maison-monde extérieur, affectivité-cognitivité, liens corporels-liens
psychiques, comme une occasion de faciliter la séparation et l’émergence de la
vie psychique. Mais à condition que ce lieu d’accueil reconnaisse les multiples
besoins liés à l’évolution des enfants.
C’est parce qu’elle représente un espace-temps de transition
entre la maison, lieu des exigences psychocorporelles et affectives, et la
réalité externe à laquelle chaque enfant doit graduellement s’adapter, que les
professionnels doivent proposer aux enfants un lieu et des activités
rassurantes, et très chaleureuses. Ceci avant de se préoccuper des compétences
adaptatives et des apprentissages. Certes, la crèche ne peut pas se substituer
aux relations familiales ; cependant, pour favoriser les expériences au sein
d’un espace contenant, elle peut proposer, à côté des installations destinées à
soutenir les expériences pratiques, des espaces affectifs. Ce qui sous-entend
aussi que les enfants transposent l’investissement affectif des parents vers
les éducateurs. Naturellement, pour être capable d’accepter la perte du lien
exclusif à sa mère, un enfant doit trouver un milieu cohérent, qui réponde à
ses besoins physiques et psychiques, tout en lui permettant de trouver par
lui-même des solutions de compensation. En effet, séparé de sa mère, il devient
capable d’instaurer de nouvelles relations, en se liant à d’autres adultes.
Ainsi, il apprendra à assumer des rôles nouveaux en expérimentant sa propre
autonomie.
L’environnement et les activités doivent être organisés
autrement qu’à la maison, tant en ce qui concerne les situations familières que
les activités spécifiquement didactiques. On peut faire de la crèche un
espace-temps où les enfants ont la possibilité de faire émerger et de
structurer leur identité psychomotrice par la confrontation de différentes
expériences et activités, selon les nécessités de chacun. Chacun des espaces de
la crèche est fortement investi par les enfants : ils peuvent s’identifier et
projeter leurs vécus selon la qualité même de ces espaces, des temps d’attente
et des traces qu’ils en conservent. Chaque espace, en effet, est imprégné
d’expériences, d’émotions, de relations et d’apprentissages qui déterminent la
constitution de contenus spécifiques. L’adulte doit permettre à chaque enfant
d’utiliser ces différents espaces selon leur spécificité en créant des
situations favorables, en sachant qu’ils correspondent à des besoins précis
:
- pulsionnels, affectifs et d’enveloppe ;
- moteurs, d’initiative, de désir agi et de
séparation-individuation ;
- cognitifs, affectivo-symboliques, comme les apprentissages
à proprement parler ;
- de créativité, transformation et contrôle de la réalité au
niveau concret et représentatif ;
- relationnels.
Dans ces espaces adaptés, les enfants pourront vivre, exprimer
leurs affects, jouer des rôles et trouver une aide pour s’adapter aux
différentes situations dans la mesure où chaque professionnel est témoin du
degré et de la qualité de son développement et de sa personnalité
psychomotrice. Mais adapter ne signifie pas laisser l’enfant rester longtemps
dans un seul espace ; au contraire, les passages d’un espace à l’autre
favorisent la différenciation dedans-dehors, affectif-réalité,
dépendance-autonomie.
Espaces fondamentaux en crèche
L’expérience clinique nous conduit à préciser quatre espaces
fondamentaux qui représentent, en quelque sorte, les étapes du développement
psychomoteur. Ces espaces, distincts et séquentiels, sont également superposés.
Leur utilisation sera un bon indicateur de la santé, ou le révélateur d’un
malaise ou d’un trouble de l’identité psychomotrice.
– Espaces affectifs,
lieu des soins maternels où les expériences sont vécues d’une manière
tonico-émotionnelle et régressive dans la contenance et la réassurance. Un tel
espace est constitué par des objets doux et chauds (couverture, foulard,
coussins, petit ours, poupée) qui permettent aux enfants de vivre leur vie
affective et fantasmatique dans une relation authentique avec
l’adulte.
– Espaces
sensori-moteurs, où les enfants peuvent vivre le plaisir de
l’expérience corporelle en mouvement. Ce sont des lieux de découverte des
possibilités corporelles (courir, glisser, sauter, escalader, tomber, etc.).
Grâce à un matériel mobile et modulable (foulards, siège, corde, tunnel), ils
procurent une expérience permettant de tisser les liens entre sensations et
états tonico-émotionnels, où se fondent les notions de base comme petit-grand,
haut-bas, près-loin.
– Espaces d’expression et de jeu
symbolique où, dans le « faire semblant », les enfants vivent des
rôles et des émotions divers, en apprenant à les contrôler, en définissant ou
en construisant leur identité. La présence d’un matériel neutre (foulards,
éponges) pourra favoriser l’expression des pulsions, la liberté créatrice –
dans le plaisir, sans sentiments de culpabilité –, pour fonder la confiance en
soi.
– Espaces de réalité,
dans lesquels on retrouve deux sous-espaces : le premier favorise le contrôle
du corps et de l’objet car ils y sont perçus et utilisés d’une manière
objective et fonctionnelle (comme sauter dans et hors des cerceaux) ; le second
favorise la représentation mentale et la parole en tant qu’expression du
contrôle de la pensée (activités réalisées assis, de motricité fine, avec de
petits objets). Ces derniers espaces, grâce au contrôle corporel et mental,
permettent une prise de distance envers la dimension affective pour mieux
s’adapter à la réalité.
Mentionnons encore :
- l’espace des grands ballons qui, par leurs caractéristiques
physiques et d’utilisation, permettent les expériences corporelles régressives
(contact, balancement) ou d’auto-affirmation (activité fonctionnelle)
;
- l’espace des percussions où, parmi les sons, les cris, les
jets d’objets, l’utilisation d’instruments musicaux, les enfants peuvent
prolonger leur corps dans l’espace, agresser l’autre d’une manière symbolique,
autant de façons d’utiliser ces instruments comme médiateurs de communication
;
- l’espace de combat par le corps à corps ou par des objets
(bâtons, cordes) où les enfants apprennent à contrôler leur agressivité,
expérimentent les différences corporelles entre individus et vivent, dans le
dialogue, la victoire et la défaite.
Bien sûr, chaque espace et son matériel sont à respecter.
Chaque objet y a sa place afin que chaque enfant puisse toujours le retrouver,
comme un point de référence et de sécurité. Si chaque espace est caractérisé
par une dominante, il ne faut pas que les frontières soient rigides, pour
laisser à l’enfant la possibilité de passer librement de l’un à l’autre. Sans
pour autant oublier que cette liberté comporte des risques de destructuration
du Moi si l’adulte n’a pas une attitude de contenance sûre et
consciente.
·
Borgogno E. 1995. «
L’inserimento in asilo nido », Pagine di
Psicomotricità, n° 43, p. 32-48.
·
Boscaini, F. 2001. «
Rôle et sens de l’objet en psychomotricité », Évolutions psychomotrices, n° 51, p.
32-46.
·
Boscaini, F. 2001. «
Funzione tonico-emozionale e processi di cambiamento », dans
Psicomotricità ;
Boscaini, F ;
Gobbi, G. ;
Malesani, P. « Il corpo
tonico-emozionale. La conoscenza come desiderio »,
ibid., Vérone, p. 162-171.
·
Boscaini, F. « Corpo
e emozione primo spazio di comunicazione e rappresentazione »,
Rivista di Psicologia del Corpo e
Psicomotricità, 1998 n° 3 et 1999 n° 1, p. 12-17 et p. 6-8.
·
Golse, B. 1999. « Du
corps à la pensée », Paris, Masson.
·
Winnicott, D.W. 1983.
Jeu et réalité, Paris, Payot.